Avatar à Baranda

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Bertrand est agent territorial au Congo belge. Le tracé d'une route doit être esquissé dans la forêt fangeuse. Le projet routier divise les partenaires présents dans la région. Laure, qu'il vient d'épouser, est à ses côtés, alors qu'un drame inexpliqué détruit leur entente amoureuse dès les premières semaines. Ce déchirement sans parole se perçoit comme une métaphore du silence qui occulte les vicissitudes de la colonisation quelques années avant l'indépendance. Bertrand découvre chez son guide une humanité qu'il ignorait jusqu'alors dans ses rapports avec les Africains. Pour quelles raisons sa relation avec Laure est-elle aussi gravement compromise ? Pourquoi a-t-il négligé sa connaissance des autochtones ?...
Publié le : jeudi 1 avril 2010
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EAN13 : 9782296933132
Nombre de pages : 198
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Avatar à BarandaDu même auteur
Roman
Quatredimanches ,Éditions des artistes George Houyoux (épuisé) ,
Bruxelles, 1967.José Dosogne
Avatar à Baranda
Roman
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DE;$ <=>@@<A77BC> <Avant-propos
La dominationcolonialea étéexercée par des gens simples,
des employés, des fils d'instituteur, des villageois. Des
aventuriers au petitpied. Lerégimefaisait d'eux des
surhommes, mais ils régnaient sur un empire en sommeil.
Les tâcherons indigènes commençaientà écouter les radios
dans leurscases, et les tam-tams de la nuitannonçaient déjà
le vacillement des choses que les Blancs croyaientà jamais
établies.
Si la déroutedelacolonisation revêtait parfois des
aspects insoupçonnables, il n'estpas impossible d'imaginer
qu'un coupleeuropéen parvintà découvrir, dans le lent
déroulement d'un week-end, au cœur de labrousse,
l'occasion de triompher d'un fatalismetrouble et
irresponsable,à l'instant même où certains Noirs, alentour,
déclenchaientà leur manière le compteà rebours de la
libération.
L'échec professionnel d'un individu ne compromet
pas nécessairement le succès de sa destinée. Bertrand, en
interrompant sa fuitedésespéréepour renouer le dialogue
avecLaure, et Faustin, en entamant sa longue marche,
réussissent ensemble, d'une manière paradoxale, leur
métamorphose.Ceque vous appelez le hasard, c'est vous-mêmes qui
êtescequi vousarriveet quivousest infligé.
–FrédéricNietszche
Cequi distinguait lesêtres auniveaule plus profond,
n’était-ce pas au bout du compte le regard qu’ils
portaient surleschoses?
–JoséDosogneAvertissement
Ceromana étéécritde1966à 1968.Les indications debas
de pages, quantà elles, datent de 2009. On trouvera la
note de l’auteur en fin de volume.
Le récits’étend sur un jour et demi : la matinée dans
la forêt; au postelesamedi ; l’après-midi;la soirée et
la nuit;le matin du dimanche.Chapitre I
La matinéedans laforêt
ombredu boy glissaderrière la moustiquaire. IlL’faisait encore nuit, etl'incongruitédece lever
matinal indisposa Bertrand. Sa femme remua dans le lit
voisin ; il se tut, agitant lebras vers lafenêtreen signe
d'irritation. Faustin appuyade nouveau sa silhouetteà la
croisée: on eût dit que son corps, noir sur lefond sombre
des ténèbres, pesaitcomme une menacedans lachambre.
Bertrand se redressa. Il ne se raserait pas. Il y
pensait depuis la veille, avec volupté. Bien sûr, puisque
1l'Administrateur l'avait décidé, il quitterait Baranda en
pleine obscurité, etil remonterait la rivièreavec le nègre.
Mais personne ne l'obligerait à se raser! Il entendait
protesterà sa manière ; contre le vigoureux Léonard, qui
l'expédiait avec désinvolture, un samedi, au cœur des
1Le cadrede l'Administration coloniale comporte plusieurs fonctions
hiérarchiques, structuréessur la base des divisions territoriales :
l’Administrateur dirige un Territoire, et le Gouverneur une Province
(qui rassemble plusieursTerritoires).14 AVATARÀ BARANDA
2marécages; contre le Gouverneur prétentieux, qui
débarquerait avant dîner pour accaparerà la hâte le mérite
de ses efforts ; contreLaureenfin, qui continuaitàdormir
en bougeant doucement. Les sangles du lit de camp
craquèrent, comme s'ils faisaient l'amour ensemble.
Bertrand hésita un instant, puis il prit sa montreà tâtons,
sescigarettes,et quitta lachambre.
Près de ladouble portedu salon,Faustin tenait une
lampede poche allumée au-dessus des bagages. Il était
impossibled'imaginer que des êtres humains pussent se
rencontrer au milieu de la nuit sans prononcer un seul
mot; du moins Bertrand l'avait-il longtemps pensé en
Europe,et sesamis là-basdevaientencore lecroire.Aucune
force au monde, cependant, n'aurait pu pousser ici ces
deux hommesà se serrer la main. Il ne savait qu'y faire.
Fautede mieux, ce jour-là, il laça rapidement ses grosses
chaussures ets'absorba dans une toilette sommaireau coin
de la table oùFaustin avait préparé ses vêtements, afin qu'il
n'eût pasà réveillerLaureen traversant la maison.Entre les
croisillons des fenêtres, sur le treillis métallique qui retenait
les moustiques, un lézarddétalaavec un petit froissement
de papierd'argent.
Une lumièrediffuse se mit àdansotter sur la
terrasse.Le gardiende nuit quiarrivaitaux nouvelles ouvrit
3la porte. Il laissa sortir sonmaîtreetleNgombe méprisant,
qui le heurtaau passage. Il attendit queBertrandetFaustin
eussentatteintla pelouse.Puis,crachantavecforce, il reprit
sa lanterne, sa pipedechanvre, etretournantà sachaise
2Idem 1
3Dans lesrivalités des Mongo et des Ngombe, le groupe Ngombe s'est
toujours montrédominant.AVATARÀ BARANDA 15
longue, il retomba dans une rêverie puérileet facétieuse,
épurée des sortilèges de l'Occident et des maléfices
rassemblés par lesNgombeau long visage.
Le peu qu'il savait des indigènes laissait Bertrand
insensible. Qu'ils eussent la peau colorée, que leur odeur
animale l'écoeurât, que leur univers tribal dérangeâtson
sens d'une certaine ordonnance des choses, c'était, en
réalité, inévitableaprès le premier terme. Chez lui,
l'indifférence noyait en unecommune mixture, insipide et
navrante, tout ce que, par ignorance délibérée, il rejetait de
son existence consciente: lesgrandes idées, les Noirs, l'art,
les projets à lointaineéchéance. Un fait pourtant le
surprenait. S'il avait admis assezvite, naguèreà
Léopoldville, que lecosmopolitismede lacapitale
empêchâtles indigènes de fraterniser au point de ne
pouvoir s'accorder ensemble, mêmedans leur résistance
aux Blancs, il ne comprenait plus, ici, au fonddecette
brousse qui se livrait d'ailleurs mal, qu'ils pussent se
quereller jusqu'à la haine, en d'interminables palabres de
femmes, de dot et d'argent, où triomphait, par des détours
sanguinaires, leur intraitable racismede village.
Ils s'enfoncèrent au coeur des ténèbres. Les pieds
duboy se moulaient sansbruitdans la poussière, au rythme
d'une claudication bizarre qui dénaturait ses deux jambes
d'une manière inégale. Le pian plantaire, au mal lancinant,
affectait encore la région, sans que les programmes
sanitaires parvinssentà triompher, parce que les indigènes
interrompaient le traitement, aidant les endémies célèbres –
la malaria, la lèpre, lesmaladies vénériennes –àfaire pièce
aux projets gouvernementauxde médecine.16 AVATARÀ BARANDA
Bertrandet Faustin contournèrent d'abord les
bureaux du Territoire. Des lumignons fragiles scintillaient
par intermittence entre les troncs des palmiers ; les
veilleurs se réconfortaientà leur façon, dans l'attentede
l'aube, trompant leur solitudeà la lumièredes lanternes à
pétrole dérisoires,en se serrant sous leur couverture. L'air
était frais. Bertrand remonta la veste sur ses épaules. Les
journées commençaient toujours de même ; de la moiteur
glacée de la nuità lafournaisede midi, il fallait aux Noirs
toute l'endurance de la race pour supporter les écarts de
températuredontles Européens se protégeaient par mille
ruses tourà tour: lechauddu lit, l'ombre tièdedu jour, la
sieste, le whisky, les rêvesde neige.
Ils dépassèrent les camions du Service de Transport
alignés sur le gravier.Lescarcassesdes voituresdésaffectées
prenaient des formes étranges. Un toucan, au-dessus de
leur tête, lança son cri rauque, monocorde, quasi pareil au
coassement lugubredes crapauds qu'ils commençaient à
entendreetqui semblaient remâcher leurs insomnies, tapis
là-bas sous les roseaux de la rivière. Au bout de la route,
derrière les locaux du Cercle, des taches blanchâtres
surgirent sous leurs pieds; Faustin coupaità travers le
gazon, aussi doux qu'une laineboréale, etrencontrait de
vieux pneusenduitsdechaux qui servaientdebacsàfleurs.
Il marchait devant, commeà l'accoutumée, devant sa
famille,devant le maîtreblanc,devant leschefs, promu sans
distinctionà l'avant-garde au temps de lachasse, de la
promenade, de la guerre ou dutravail, au fil des multiples
métamorphoses de son existence. Aujourd'hui fautedeAVATARÀ BARANDA 17
4compagne, il portait lui-même les bagages,«ébène àdeux
pattes» qui évoquait avec forceà l'esprit de Bertrand un
traficd'esclaves prolongé pour son uniqueagrément.
Unebrusquedépression du sol ledérobaà ses yeux.
Unfragmentd'éternité, il put secroire seulau monde parce
qu'il cessait d'apercevoir quelques instants ce nègre
5poursuivià la tracedans la nuit, sur la peloused'un poste
de brousse. Ils yvoyaient mieux pourtant depuis un
moment ; lorsqu'ils se mirentàdescendre vers laberge, il
devint possibled'imaginer que peu de temps encore les
séparait de la pointedu jour. La rivièreapparut d'abord,
miroir brumeux aux rebords imprécis où rien ne laissait
entrevoir la rive opposée. La Lulonga semblait sans limite,
en face du port,à l'endroit où les affluents du Nordet de
l'Est, laLopori etlaMaringa, se mêlaient commedans un
lac, tant le mouvement du flot s'apaisait. Vers lebas, du
côtéde la grande île qui élargissait le lit principal, lecours
d'eau s'ouvrait avec démesure etmajesté jusqu'àatteindre
douzecents mètres,à hauteurde laMission.
C'est alors que quelquechose se transforma ; un
imperceptiblechangement donnaàcetteétendue la teinte
du métal, puis du lait ; les crapauds se turent soudain ;
4Les différentes acceptions de ce mot sont significatives de l'évolution
desmentalités:
a)ildésignait lesNoirs, parmétaphore,autempsdu traficd'esclaves;
b)à l'époque de Baranda, sa connotation péjorative persistait ; les
Européens qui avaient une concubine noire étaient appelés
«ébénistes» ;
c)par contre, en2007, une ASBLbelge a créé un prix, «Talents
d'ébène », récompensant lespersonnalitésoeuvrant à restaurer chez
nous l'imagede l'Afrique.
5Appellationcommuneauxdifférents relaisd'implantationenbrousse.18 AVATARÀ BARANDA
une lueur infime naquitenamont,au-dessusdesmarécages,
faisant rosir lafrangedes arbres et dessinant petità petitla
berged'en face. Il y eut un frémissement de l'air qui fit
lever la têteàBertrand. Les premiers perroquets arrivaient
de laforêt; au crépuscule ils repartiraient par bandes
sautillantes et frivoles,à la manièredes provinciaux pressés
passant l'après-midiauchef-lieuducanton.
Et comme si cette manifestation de la vieavait
déclenché un signal, Bertrandaperçut au milieu de la
rivière une pirogue qui, à pareilledistance, lui parut
longtemps immobile.
Un peu plus tard, Bertrandet Faustin atteignirent les
6hangars de l'Otraco . Ils durent fairebeaucoup de bruit
pour éveiller le vieil employé qui gardait l'entrepôt, car il
hésita un long moment avant de se redresser sur sa natte.À
part leclapotisde l'eau, il n'avait entendu de la nuit que les
appels alternés du toucan nichédans les palmiers. Les
barges, lespiles de caisses, les bois en grume reposaient à
l'abandon sur le rivage, accumulant autour du veilleur une
richesse illusoire qui le trouvait indifférent.C'était un natif
de la région, perclus d'avitaminose, sur qui l'on n'eût guère
pu compter; laCompagnie savait que des vols nombreux
se produisaientàborddes bateaux, pendant les escales
clandestines au cœur de la forêt, où les capitaines noirs
négociaienteux-mêmes lacargaison.
Il regarda les arrivants, moucha la mèchede sa
lampe ; un nouveau jour commençait à l’instant pour lui.
6OfficedestransportsduCongo.AVATARÀ BARANDA 19
–Bonjour,Administrateur,dit-il.
Bertrandavait horreur de la politesse malicieuse des
vieux serviteurs, chez qui l’irrévérence culminait le plus
souvent dans les formes équivoques du respect; il n’était
qu’unagent d’exécution, et lesindigènes ne l’ignoraient
pas.
Déjà, sans espérer de réponse, le vieillard s’adressait
au boyen dialecte. Laconversation s’anima. Ils
descendirent àtrois jusqu’ à la rive: Faustin devant, le
Blanc, puis le gardien du port qui cherchaità les rattraper
et faisait trembloter sabarbiche en bavardant. Bertrand
avait l’impression de jouer«poire»à laballeentre lesdeux
hommes, parcequ’il essayaitdesaisir au vol les mots
rapides qu’ils se renvoyaient au-dessus de sa tête commes’il
n’était pas là.
Il les interrompitlorsqueFaustin déposa lesbagages
sur la plate-formede rondins qui servaitde quai.
–Quedit-il ?
–Rien.
Les hommes souriaient. Ils écartaient,à longs coups
de gaffe, les embarcations des pêcheurs agglutinées autour
deshors-bords.
–Tu te moques de moi.Qu’ a-t-ildit ?
Bertrands’irritait. Leur conversation n’avaitsans
douteaucun intérêt; à l'évidence, par amour-propre, il
allait s’enferrer de lui-mêmedans leurs mensonges.
–Tout le monde est très content, Monsieur. Le
Gouverneur vaarriver, tout le monde attend le
Gouverneur.

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