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Publications similaires

Avatar à Baranda

Roman

Dumême auteur

Quatre dimanches,ÉditionsdesartistesGeorgeHouyoux (épuisé),
Bruxelles,1967.

José Dosogne

Avatarà Baranda

Roman

L’Harmattan

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Avant-propos

La domination coloniale a été exercée par des gens simples,
des employés, des fils d'instituteur, des villageois.Des
aventuriersau petit pied.Le régime faisait d'eux des
surhommes, mais ils régnaient sur un empire en sommeil.
Les tâcherons indigènescommençaientàécouter les radios
dans leurscases, et les tam-tams de lanuitannonçaient déjà
le vacillement deschoses que lesBlancscroyaientàjamais
établies.
Si ladéroute de la colonisation revêtait parfois des
aspects insoupçonnables, il n'est pas impossible d'imaginer
qu'uncouple européen parvintàdécouvrir, dans le lent
déroulement d'un week-end,aucœurde la brousse,
l'occasion de triompher d'un fatalisme trouble et
irresponsable,àl'instant même oùcertainsNoirs,alentour,
déclenchaientàleur manière lecompteàrebours de la
libération.
L'échecprofessionnel d'un individu necompromet
pas nécessairement le succès de sadestinée.Bertrand, en
interrompant safuite désespérée pour renouer le dialogue
avec Laure, etFaustin, en entamant salongue marche,
réussissent ensemble, d'une manière paradoxale, leur
métamorphose.

Ce que vousappelez le hasard, c'est vous-mêmes qui
êtesce qui vousarrive et qui vous est infligé.

–Frédéric Nietszche

Ce qui distinguait les êtresau niveau le plus profond,
n’était-ce pas au bout du compte le regard qu’ils
portaient sur leschoses ?

–JoséDosogne

Avertissement

Ce romanaété écrit de 1966à1968.Les indications debas
de pages, quant àelles, datent de 2009.On trouverala
note de l’auteur en fin de volume.
Le récit s’étend sur un jour et demi : la matinée dans
laforêt ;au poste le samedi ;l’après-midi ;lasoirée et
lale mnuit ;atin du dimanche.

Chapitre I

La matinée dans la forêt

ombre du boy glissa derrière la moustiquaire. Il
L’
faisait encore nuit, et l'incongruité de ce lever
matinal indisposaBertrand. Sa femme remua dans le lit
voisin ;il se tut, agitant le bras vers la fenêtre en signe
d'irritation.Faustin appuya de nouveau sa silhouette à la
croisée :on eût dit que son corps, noir sur le fond sombre
des ténèbres, pesait comme une menace dans la chambre.
Bertrand se redressa. Il ne se raserait pas. Il y
pensait depuis la veille, avec volupté.Bien sûr, puisque
1
l'Adécidé, il quitteraitdministrateur l'avaitBaranda en
pleine obscurité, et il remonterait la rivière avec le nègre.
Mais personne ne l'obligerait à se raser! Ilentendait
protester à sa manière; contrele vigoureux Léonard, qui
l'expédiait avec désinvolture, un samedi, au cœur des

1
Le cadre de l'Administration coloniale comporte plusieurs fonctions
hiérarchiques, structurées sur la base des divisions territoriales:
l’Administrateurdirige un Territoire, et leGouverneur une Province
(qui rassemble plusieurs Territoires).

14

AVATARÀBARANDA

2
marécages ;contre leGquiouverneur prétentieux,
débarquerait avant dîner pour accaparer à la hâte le mérite
de ses efforts ;contre Laure enfin, qui continuait à dormir
en bougeant doucement. Les sangles du lit de camp
craquèrent, comme s'ils faisaient l'amour ensemble.
Bertrand hésita un instant, puis il prit sa montre à tâtons,
ses cigarettes, et quitta la chambre.
Près de la double porte du salon,Faustin tenait une
lampe de poche allumée au-dessus des bagages. Il était
impossible d'imaginer que des êtres humains pussent se
rencontrer au milieu de la nuit sans prononcer un seul
mot ;du moinsBertrand l'avait-il longtemps pensé en
Europe, et ses amis là-bas devaient encore le croire.Aucune
force au monde, cependant, n'aurait pu pousser ici ces
deux hommes à se serrer la main. Il ne savait qu'y faire.
Faute de mieux, ce jour-là, il laça rapidement ses grosses
chaussures et s'absorba dans une toilette sommaire au coin
de la table oùFaustin avait préparé ses vêtements, afin qu'il
n'eût pas à réveiller Laure en traversant la maison.Entre les
croisillons des fenêtres, sur le treillis métallique qui retenait
les moustiques, un lézard détala avec un petit froissement
de papier d'argent.
Une lumière diffuse se mit à dansotter sur la
terrasse. Le gardien de nuit qui arrivait aux nouvelles ouvrit
3
la porte. Il laissa sortir son maître et le Ngombeméprisant,
qui le heurta au passage. Il attendit queBertrand etFaustin
eussent atteint la pelouse. Puis, crachant avec force, il reprit
sa lanterne, sa pipe de chanvre, et retournant à sa chaise

2
Idem1
3
Dans les rivalités des Mongo et des Ngombe, le groupe Ngombe s'est
toujours montré dominant.

AVATARÀBARANDA

15

longue, il retomba dans une rêverie puérile et facétieuse,
épurée des sortilèges de l'Occident et des maléfices
rassemblés par les Ngombe au long visage.
Le peu qu'il savait des indigènes laissaitBertrand
insensible. Qu'ils eussent la peau colorée, que leur odeur
animale l'écoeurât, que leur univers tribal dérangeât son
sens d'une certaine ordonnance des choses, c'était, en
réalité, inévitable après le premier terme.Chez lui,
l'indifférence noyait en une commune mixture, insipide et
navrante, tout ce que, par ignorance délibérée, il rejetait de
son existence consciente : les grandes idées, les Noirs, l'art,
les projets à lointaine échéance. Un fait pourtant le
surprenait. S'il avait admis assez vite, naguère à
Léopoldville, que le cosmopolitisme de la capitale
empêchât les indigènes de fraterniser au point de ne
pouvoir s'accorder ensemble, même dans leur résistance
auxBlancs, il ne comprenait plus, ici, au fond de cette
brousse qui se livrait d'ailleurs mal, qu'ils pussent se
quereller jusqu'à la haine, en d'interminables palabres de
femmes, de dot et d'argent, où triomphait, par des détours
sanguinaires, leur intraitable racisme de village.
Ils s'enfoncèrent au coeur des ténèbres. Les pieds
du boy se moulaient sans bruit dans la poussière, au rythme
d'une claudication bizarre qui dénaturait ses deux jambes
d'une manière inégale. Le pian plantaire, au mal lancinant,
affectait encore la région, sans que les programmes
sanitaires parvinssent à triompher, parce que les indigènes
interrompaient le traitement, aidant les endémies célèbres–
la malaria, la lèpre, les maladies vénériennes–à faire pièce
aux projets gouvernementaux de médecine.