Babel epidemic

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Des décès étranges surviennent dans la région d'Embossolo, quelque part en Afrique Centrale. La mort d'une expatriée affole la communauté internationale qui mobilise experts et moyens afin d'endiguer l'épidémie et l'empêcher à tout prix de sortir du pays. Il s'agit d'une fièvre hémorragique de la famille d'Ebola. Les communautés locales, interprétant à tort cette mobilisation, refusent les mesures préconisées et chassent les étrangers à coups de pierre. Parviendront-ils à collaborer pour lutter contre cette peste du 21e siècle ?
Publié le : vendredi 2 janvier 2015
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EAN13 : 9782336367231
Nombre de pages : 380
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Sybile VARDINBabel Epidemic
Des décès étranges surviennent dans la région d’Embossolo,
quelque part en Afrique Centrale. La mort d’une expatriée afole
la communauté internationale qui mobilise experts et moyens afn
d’endiguer l’épidémie et l’empêcher à tout prix de sortir du pays.
Il s’agit d’une fèvre hémorragique de la famille d’Ebola, très
létale et contre laquelle n’existe ni traitement ni vaccin.
Babel Epidemic
Les communautés locales, interprétant à tort cette mobilisation
internationale massive, refusent les mesures préconisées, chassant
à coups de pierre les équipes chargées des prélèvements, cachant
Romanles malades ou bien enlevant les patients des zones d’isolement.
Peu à peu la crise sanitaire dévoile une tour de Babel moderne dans
laquelle le dialogue entre les populations locales et les étrangers
venus à leur secours semble impossible. Les mesures drastiques
prises par les forces armées pour maintenir la paix sociale et arrêter
la transmission du virus ne font qu’accroitre les tensions et la
propagation de la maladie.
Parviendront-ils à collaborer pour lutter contre cette peste du
vingt-et-unième siècle ? C’est là le thème de ce roman palpitant et
documenté rédigé par une spécialiste des épidémies.
Sybile Vardin est médecin. À ce titre, elle a participé à la lutte
contre de nombreuses épidémies comme le choléra en Equateur,
la fèvre de Marburg en Angola, ou encore la fèvre jaune au Togo
et au Soudan. Dans le cadre de l’organisation internationale qui
l’emploie, elle œuvre plus que jamais à trouver des réponses à des questions de santé EBOLA EBOLA
publique mondiale, telles que la pandémie grippale en 2009 ou bien actuellement AUAX CENT VISUX CENT VIS AGESAGESl’épidémie d’Ebola, en Afrique de l’Ouest. Elle s’intéresse particulièrement à la
composante culturelle et sociale de toute épidémie, symptôme de la maladie d’une
société.
ISBN : 978-2-343-05172-7
9 782343 05172724 €
Sybile VARDIN
Babel Epidemic








Babel Epidemic

Ebola aux cent visages


SYBILE VARRDIN







Babel l Epidemic

Ebola aux cent visages


Roman











5































© L'HARMATTAN, 201 5
5-7, rue de l'École-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-05172-7
EAN : 9782343051727






À Théophile, Antonin et Bartholomé





CHAPITRE 1

L’hôpital d’Embossolo



Chiara essuya son front moite en repoussant une mèche de
cheveux humides. Il faisait encore chaud en cette fin d’après-midi. Il
n’y avait plus de patients dans le couloir de la consultation, ni dans la
vaste cour devant les pavillons de soins. Le grand baobab trônant au
centre de l’esplanade ressemblait à un roi sans royaume, abandonné
de ses sujets qui s’étaient pressés sous son ombre durant le jour.
La journée avait été rude. Comme à l’habitude, les patients avaient
afflué des villages alentour, et s’étaient agglutinés aux premières
heures du jour à la grille de l’hôpital pour avoir une place acceptable
dans la longue file d’attente. Les mieux placés patientaient à l’ombre
des coursives du bâtiment « consultations et pédiatrie » ; les autres se
tenaient groupés autour du baobab en attendant que de meilleures
places se libèrent. En fonction de l’affluence, certains restaient au
soleil durant de longs moments, déployant de larges parapluies noirs
aux baleines décrochées pour se protéger des rayons ardents. La foule
était somme toute assez disciplinée. Les gens en profitaient pour
échanger des nouvelles. Ils parlaient de la situation au village ou bien
de parents éloignés qu’ils avaient en commun.
Depuis quelques jours, les files s’étaient allongées dans la salle
d’attente à ciel ouvert de l’hôpital de district d’Embossolo. Deux
médecins étaient absents : Enzo avait été rapatrié sur l’Italie pour un
paludisme sévère ; quant à Muito Simao, il se trouvait à la capitale
pour régler un problème administratif. Il n’avait pas reçu de salaire
complet depuis six mois, et ne parvenait pas à résoudre le problème
par téléphone, les communications étant trop mauvaises. Quelques
semaines plus tôt, un de ses oncles avait fait des démarches auprès
du ministère de la Santé lorsqu’il s’était rendu à la capitale. Il était
9 revenu en contant ses mésaventures bureaucratiques infructueuses.
Muito avait alors compris qu’il n’obtiendrait pas gain de cause s’il
n’allait pas, lui-même, faire le siège du bureau des finances.
Chiara restait donc le seul médecin disponible pour les
consultations. Malgré l’allongement du temps d’attente, l’affluence
n’avait pas diminué. Les gens ne se déplaçaient jamais pour de petits
problèmes qui auraient pu être réglés rapidement. Chiara se
demandait même comment certains parvenaient à venir jusqu’à la
ville et à survivre à l’attente.
L’hôpital était rarement le premier recours. Les gens préféraient
consulter le guérisseur avant de s’en remettre à la médecine
occidentale. Chiara le comprenait. Les tradipraticiens étaient
nombreux dans la ville et les villages alentour. Ils proposaient des
solutions acceptables pour les maux de tous les jours. Quand les
remèdes traditionnels ne fonctionnaient pas, alors les familles
décidaient d’aller à l’hôpital.
Chiara se massa doucement les lombaires pour effacer les
contractures, résultat du travail de la journée, frotta sa nuque raidie et
attacha ses longs cheveux noirs bouclés en une sorte de chignon. Elle
avait ainsi une impression de fraîcheur dans le cou. Elle jeta un
regard rapide au miroir situé au-dessus du lavabo, et y vit des cernes
sous ses yeux noirs. Elle se sourit pour effacer les plis qui
s’installaient aux commissures des lèvres lorsqu’elle était fatiguée.
Elle scruta les signes du vieillissement. C’était ridicule. Elle savait
qu’Ugo l’aimait et la désirait. Quelques rides ne changeraient pas
cela. Elle écouta les bruits de la ville au loin. Les clameurs du soir
avaient une tonalité distincte des bruits de la journée, avec plus de
variété sonore, sans doute à cause de l’installation du marché de nuit
avec sa multitude de restaurateurs ambulants haranguant les
passants. Elle songea qu’elle devrait partir avant d’avoir à allumer ces
affreux néons qui attiraient immanquablement des nuées de
moustiques. Elle rangea son bureau, vérifia que les armoires à
médicaments étaient bien fermées à clé pour la nuit, et plaça la
poubelle au centre de la pièce pour que l’homme de ménage n’oubliât
pas de la vider au matin. Un lézard se faufila entre ses pieds, effrayé
par l’agitation soudaine régnant dans la salle de consultation. Elle
10 ferma soigneusement la porte de son bureau avec un cadenas pesant,
et rangea le lourd trousseau de clés dans sa sacoche. Dehors, la
fraîcheur du soir et son cortège d’ombres s’installaient. Chiara pensa
avec amusement que la nuit en Afrique ne tombait pas : elle montait.
La terre ocre virait au brun comme du sang séché. L’ombre jaillissait
du sol, se propageait d’abord en nappe, comme un liquide, puis se
condensait verticalement pour envahir peu à peu le ciel. Sous la
pression de l’ombre, la lumière finissait par se concentrer à l’horizon
en un point incandescent cerné de toutes parts par la nuit qui la
contraignait à fuir.
Chiara se hâta vers le bâtiment administratif, derrière lequel elle
garait sa Land Rover. Tout en se dirigeant vers le véhicule, elle
songeait qu’elle devrait marcher pour rentrer chez elle. Un peu
d’exercice lui ferait du bien maintenant qu’elle allait atteindre la
quarantaine. Mais elle se ravisa aussitôt en songeant au chemin
poussiéreux qui desservait les quartiers une fois que l’on avait quitté
les quatre ou cinq voies pavées du centre-ville. Elle craignait surtout
les nuages suffocants générés par les autres véhicules.
L’hôpital de district était considéré comme le temple des praticiens
blancs depuis que l’ONG italienne Médecins de la vie (MDV) avait
installé une antenne à Embossolo. Il y avait maintenant quatre
expatriés dont deux médecins (Chiara et Enzo), un chirurgien (Ugo)
et un logisticien (Stefano). Auparavant considéré comme un lieu de
mort, l’hôpital avait retrouvé une certaine popularité. Il est vrai que,
durant la guerre civile, la plupart des soignants africains s’étaient
enfuis, effrayés par les représailles venant indistinctement des deux
camps. Soigner une personne signifiait soutenir un groupe. Le simple
fait de pratiquer son métier plaçait automatiquement le soignant dans
le camp adverse. Il n’y avait pas de neutralité possible.
De plus, durant le conflit, le matériel de l’hôpital avait été pillé.
Faute de médicaments, de désinfectants, de compresses, de seringues,
les soignants ne pouvaient plus rendre les services escomptés, et
recevaient plus de critiques que de compliments de la part des
familles et des communautés exaspérées. Avec l’arrivée de l’ONG, les
choses avaient radicalement changé. L’hôpital était maintenant doté
d’une bonne cinquantaine de lits, d’un bloc opératoire, d’un
11 laboratoire et même d’une salle de radiologie. La pharmacie était bien
fournie en médicaments essentiels. MDV avait embauché des
infirmiers supplémentaires pour répondre à la demande considérable
en obstétrique et en pédiatrie dans un pays ruiné par plusieurs
années de guerre civile mais démographiquement dynamique.
En temps normal, Chiara assurait les consultations le matin, et
faisait les visites dans les services en fin d’après-midi. Depuis le
rapatriement d’Enzo et l’absence de Simao, elle passait dans les
services au cours de la journée, effectuant les visites par étapes, faute
de pouvoir y dédier un temps suffisant. D’un naturel perfectionniste,
elle avait souvent l’impression désagréable de ne pas aller au fond
des choses, ces derniers temps. Elle traversait les salles communes en
déléguant de plus en plus aux infirmières, se faisant raconter les
histoires des patients car elle ne pouvait pas tous les examiner
ellemême. En pensant à sa première visite du jour avant le début des
consultations, elle eut une sensation désagréable, une douleur sourde
dans le bas-ventre comme pendant les règles. Ce matin-là, elle avait
découvert un lit vide en pédiatrie. L’enfant qui avait été admis la
veille pour une déshydratation sévère avait été emmené par sa mère
aux premières lueurs du jour, mort. Chiara aurait tant voulu sauver
cet enfant. La déception causée par l’échec laissait dans sa bouche un
goût amer qui, se diffusant en tache d’huile, donnait l’impression que
la vie était devenue poisseuse et gluante. Chiara se demandait
pourquoi elle ne parvenait pas à accepter l’inévitable mort, après tant
d’années de médecine humanitaire. Elle aurait dû se blinder avec le
temps, accepter la précarité de la vie de ces gens et s’en remettre à la
fatalité, comme le faisaient la plupart de ses patients ou de ses
collègues. Mais elle n’y parvenait pas. Chaque malade lui semblait
unique, précieux, elle voulait faire de son mieux… toujours. Elle prit
une profonde inspiration pour chasser ces pensées négatives et la
lassitude qui les accompagnait. Elle s’était promis de ne pas sombrer
comme Monica, le médecin qu’Enzo avait remplacé. Monica était une
femme pleine d’entrain, travaillant sans relâche pour répondre aux
demandes d’une population misérable. Devant l’ampleur de la tâche,
elle avait eu l’idée de réorganiser le système de consultation,
d’optimiser la distribution de médicaments et d’améliorer le suivi
prénatal des femmes enceintes pour réduire le taux d’accouchements
12 mortels. Cependant, un matin, Monica n’avait pas pu se lever. Elle
n’avait pas de fièvre, pas de douleur, juste une absence totale
d’énergie qui la laissait comme une morte vivante au fond de son lit,
les yeux fixés sur un horizon absent. Elle était restée plusieurs jours
ainsi, pleurant parfois, en silence, sans raison. Manger semblait lui
demander des efforts considérables, et elle avait peu à peu cessé de le
faire. Au bout de deux semaines, MDV avait envoyé un psychologue
du siège de l’association. Il avait démenti les rumeurs
d’ensorcellement, et organisé rapidement un rapatriement sanitaire.
Le psychologue avait profité de son séjour éclair pour mettre en
garde les autres expatriés contre le surmenage : l’étrange maladie de
Monica. Poussée par sa vocation, voulant résoudre la masse de
problèmes qui se présentait quotidiennement à elle, Monica s’était
donnée sans compter, mettant en péril son équilibre physique et
psychologique. Le psychologue avait prodigué des conseils pour
éviter cette maladie très fréquente chez les professionnels de santé
exerçant dans les situations de terrain difficiles. Chiara avait écouté
avec attention, sachant qu’elle était sans doute aussi vulnérable que
Monica. Faute de pouvoir vraiment changer sa nature, notamment ce
sentiment d’empathie dont elle devenait parfois esclave au détriment
de sa santé, elle essayait au moins de mettre en pratique les
recommandations, prenant plus de distance avec la réalité, évitant de
ruminer les pensées négatives qui affluaient quand les résultats
n’étaient pas à la hauteur de son investissement, se forçant à prendre
du repos et à maintenir un rythme de vie équilibré. « Vous devez
apprendre à lâcher prise, lui avait dit le psychologue, acceptez ce qui
est. » C’était justement le plus difficile, parce que si elle avait choisi
cette carrière et cet engagement humanitaire, c’était bien parce qu’elle
n’acceptait pas l’injustice du monde. Lâcher prise signifiait, pour elle,
baisser les bras. Elle avait appris à soigner avec rien, mais elle
n’aimait pas soigner à la va-vite. Faire au mieux était sa devise.
En contournant le bâtiment administratif, où se trouvait aussi une
partie des stocks de matériel, elle fut assaillie par le souvenir de ses
nombreuses missions humanitaires. Elle avait travaillé dans les pires
conditions. Elle avait posé des perfusions à des enfants couchés à
même le sol sur la terre battue, géré des épidémies de choléra en
situation de guerre alors que les combattants jetaient
13 systématiquement les cadavres dans les puits pour tenter de
contaminer les adversaires, soigné des nomades au milieu des
bestiaux lors du regroupement annuel (seul moment où ils prêtaient
attention à leur santé et à celle de leur famille avant de penser à leur
bétail ou à leurs chameaux). Après quelques années de médecine de
crise, elle avait ressenti la frustration de n’intervenir que dans
l’urgence sans pouvoir s’investir dans la construction d’une situation
pérenne. Ses confrères urgentistes s’étaient un peu moqués d’elle,
lorsqu’elle avait rejoint l’ONG italienne MDV trois ans auparavant.
Ils lui prédisaient beaucoup d’ennui dans l’exercice de la médecine de
routine, mais contre toute attente, cela lui plaisait beaucoup. La
routine était d’ailleurs toute relative, car chaque jour apportait son lot
d’épisodes cocasses ou dramatiques.
MDV recevait des fonds pour réhabiliter des hôpitaux de taille
moyenne dans des provinces éloignées de la capitale, dans des pays
en développement où seuls les soins de base étaient offerts. L’ONG
assurait le fonctionnement de l’hôpital durant quelques années en
fournissant matériel et expatriés, ainsi que la formation du personnel
local pour le préparer à reprendre les commandes au départ des
expatriés.
En arrivant à son véhicule, Chiara aperçut un groupe d’enfants qui
jouaient à tirer une vieille canette de bière rouillée accrochée à une
ficelle en raphia. Elle ne put s’empêcher de penser à l’enfant qui était
mort la nuit dernière. Elle revoyait ses yeux, des yeux immenses et
sombres dans un visage émacié. Il était arrivé à la consultation, porté
par sa mère malgré son âge avancé, 3 ou 4 ans peut-être. L’infirmière
avait immédiatement vu que l’enfant allait mal. Elle l’avait allongé
dans une salle avec un ventilateur, à même le sol, car il n’y avait plus
de brancards, sur un linge propre qu’elle avait sorti de la réserve.
L’enfant était très déshydraté. Sa peau très fine plissait comme un
costume mal ajusté. L’infirmière avait dérangé Chiara durant les
consultations, et lui avait décrit le cas de cet enfant qui présentait une
diarrhée depuis plusieurs jours. Chiara avait demandé que l’on posât
une perfusion immédiatement, et dit qu’elle allait venir dès que
possible. Pendant ce temps, la mère avait raconté à l’infirmière les
différents remèdes qu’elle avait trouvés au marché, les tisanes
préconisées par la voisine, les cataplasmes de dentifrice sur le ventre,
14 les lavements intra-rectaux… Rien n’avait pu arrêter la diarrhée. La
mère s’était finalement décidée à amener son fils à l’hôpital.
Chiara avait bouclé rapidement la consultation en cours, et était
venue examiner le petit patient. La mère était restée debout à un
mètre de l’enfant, regardant gravement la doctoresse blanche
agenouillée examiner son petit. Ni l’enfant ni la mère n’avaient
bronché. Seul le ventilateur à palme meublait le silence d’un
ronronnement rassurant. Chiara s’était mise à soigner le gamin dans
un silence quasi religieux. L’enfant n’avait pas bougé, n’avait pas
sursauté quand l’aiguille s’était enfoncée dans son bras. Seuls ses
yeux avaient semblé concentrer un peu de mouvement. Ses membres
et son corps gisaient inertes. Chiara avait demandé le nom de
l’enfant.
– Moussa, avait répondu la mère.
– Quel âge a-t-il ?
La mère avait secoué doucement la tête. Il n’avait pas d’âge,
comme beaucoup de jeunes enfants dans cette région. Les parents
savaient que beaucoup de petits mouraient avant d’atteindre 5 ans, et
attendaient souvent six mois de vie pour leur donner un nom. Leur
véritable existence sociale ne commençait que lorsqu’ils avaient passé
le cap fatidique des maladies infantiles.
Chiara avait jugé qu’il avait probablement entre 3 et 4 ans et devait
peser moins de 10 kilos.
Elle avait réglé la perfusion en fonction de cette observation, et
avait parlé doucement au petit, qui n’avait toujours pas bougé.
– Tu vas rester ici, cette nuit. Comme tu as eu la diarrhée ces
derniers jours, tu as perdu beaucoup de liquide, nous allons te
donner à boire avec ça, avait-elle dit en montrant la perfusion. Elle
avait parlé au petit, mais avait espéré convaincre la mère du
bienfondé du traitement pour que celle-ci acceptât de laisser l’enfant aux
mains de la médecine.
Elle avait demandé à l’infirmière de trouver un lit en pédiatrie. Il
fallait hospitaliser l’enfant pour surveiller la réhydratation et lui
administrer des antibiotiques. Chiara s’était tournée vers la mère
pour lui expliquer le protocole de soins.
15 – Vous allez rester avec lui à l’hôpital, car il faut lui donner
régulièrement de l’eau, à la petite cuillère. Il a perdu beaucoup de
liquide avec la diarrhée, et n’arrive plus à boire suffisamment. On lui
donnera aussi de la nourriture spéciale pour qu’il retrouve des forces.
II faut lui laisser la perfusion pour l’instant, cela lui permettra de se
remettre plus vite, avait dit Chiara avec un ton qui se voulait
rassurant et optimiste.
La mère avait écouté sans parler, avec un visage figé, en regardant
de temps en temps son fils qui n’avait toujours pas bougé. Chiara lui
avait dit qu’elle passerait la voir plus tard quand ils seraient installés,
elle devait retourner aux consultations. La mère, qui se nommait
Salima, s’était tournée doucement et avait regardé le sol. Elle avait
déjà la douleur du deuil inscrite sur le visage. Elle avait pensé que cet
enfant-là était perdu comme le précédent. Pourtant, celui-là, Salima
l’avait bien soigné tout petit, elle l’avait fait vacciner. Cela avait coûté
très cher à la famille. On disait partout que c’était gratuit. Mais au
centre de santé du village, si on voulait que l’injection soit bien faite
avec le bon produit, on devait payer le communicateur social pour
qu’il fasse patienter dans la bonne file d’attente. Pour cet enfant, elle
avait préparé les bouillies conseillées par le centre de santé. Mais
voilà qu’il avait attrapé cette maladie, et il s’était vidé. Elle craignait
que ce mauvais sort qui s’acharnait sur elle ne l’emportât, car chaque
perte la brisait un peu plus. Elle avait pensé à la voisine aussi, qui
était morte à petit feu après la mort de trois enfants. Salima avait
remarqué qu’il y avait deux types de femmes : celles qui se sentaient
plus femmes que mères, et résistaient mieux à la mort des enfants ; et
celles qui, en revanche, se sentaient surtout mères, et succombaient
quand la nature leur enlevait trop d’enfants. À cet instant, elle n’était
pas parvenue à penser à ses autres enfants restés au village. Elle avait
vu Moussa gisant sur le sol, elle s’était senti l’envie de s’allonger à ses
côtés et d’attendre que la mort les emportât tous les deux. Elle n’avait
pas voulu rester avec la douleur de l’absence, les souvenirs de cette
vie si vite envolée, l’opprobre des voisins et de son mari qui lui
auraient dit qu’elle n’avait pas fait le nécessaire, elle n’avait pas voulu
traîner ce poids de culpabilité et de tristesse qui aurait alourdi encore
plus son quotidien déjà si pesant.
16 La salle de pédiatrie était équipée de vingt lits, tous occupés par
des enfants maigrichons et souffreteux. Il y avait aussi vingt chaises
pour les mères ou les autres membres de la famille. Les lits étaient
tous pourvus de moustiquaires, et les enfants reposaient sur les draps
clairs comme des bijoux dans leurs écrins, protégés par un voile.
Malgré le manque de moyens, la salle était assez propre. L’hôpital
n’avait que très peu de femmes de ménage. En pédiatrie, c’étaient les
mères des enfants qui s’occupaient de la propreté de la salle
commune. L’association fournissait les seaux, les serpillières et les
détergents. Les mères devaient aussi préparer à manger pour
ellesmêmes et leurs enfants. Il y avait une cuisine extérieure derrière le
bâtiment. MDV fournissait le combustible et les faitouts, mais les
familles devaient apporter les aliments à cuire. Était également
installé, au fond de l’hôpital, un lavoir pour nettoyer les habits et
draps quand on avait des vêtements de rechange.
Salima avait regardé Moussa accroché à sa perfusion. Il n’avait pas
bougé, mais avait parfois ouvert les yeux pour fixer sa mère. Un
regard profond venant de si loin qu’il était voilé. La nuit était tombée
sur la salle de pédiatrie. Des mères étaient sorties dans le patio pour
converser. La plupart des enfants étaient déjà endormis, sauf une
fillette du bout de la salle qui avait gémi de douleur ou de fièvre. Sa
mère était assise sur le lit et avait regardé, impuissante, l’enfant en
train de souffrir. C’était à peine si elle avait frémi sous la brise du
soir. Salima avait pensé : « Voilà ce qui arrive aux mères qui perdent
leur enfant, elles deviennent des statues immobiles. Même le vent ne
fait plus bouger leurs cheveux. Elles perdent le mouvement qui
chante la vie. »
Au milieu de la nuit, Moussa avait eu un soubresaut qui avait
également fait sursauter sa mère tant elle s’était habituée à le voir
immobile. Il avait eu un étrange soupir, puis s’était de nouveau
immobilisé. Salima avait su qu’il était mort. Elle s’était approchée
doucement de lui, avait recouvert son corps du drap comme pour le
border, puis s’était doucement rassise sur le lit pour penser. Elle avait
laissé couler une larme qu’elle n’avait pu retenir. Mais elle s’était fait
violence pour maintenir la boule de tristesse qui commençait à se
former en elle au plus profond de son ventre. Elle ne pouvait pas
pleurer, les autres femmes s’en seraient aperçues. Elle devait s’en
17 aller avant le jour pour attraper le premier bus pour le village. Elle
avait regardé par la fenêtre pour voir si l’aube était proche. Mais il
faisait nuit noire. Elle allait devoir se retenir pendant quelques heures
encore. Elle s’était allongée près de son fils, et s’était mise à penser à
la forêt. Elle s’était forcée à penser au bruit de ses pas sur le sol
meuble, aux cris des animaux dans les arbres, au chatouillement du
soleil qui passait entre les branches, à l’odeur humide du sol et des
feuilles en décomposition. Elle s’était si bien efforcée d’oublier le
présent et sa douleur qu’elle avait été surprise de voir une lueur
bleutée se projeter sur le mur de la salle. Le jour se levait. Elle devait
se presser. Elle avait emballé le petit corps dans le drap sans faire de
bruit, avait débranché la perfusion sans ménagement et s’était glissée
hors de la salle. L’hôpital était désert. Elle s’était hâtée en faisant bien
attention de ne pas faire de bruit pour ne pas attiser la curiosité des
autres familles qui restaient la nuit à l’hôpital. Elle ne voulait pas
qu’on la remarquât. Elle voulait pouvoir prendre le bus sans que l’on
sût que l’enfant était mort. Sinon, on ne la laisserait pas monter. Elle
aurait été obligée de demander un service funéraire avec une voiture,
et elle y aurait laissé toutes ses maigres économies. Le corps avait
semblé lourd. Elle avait espéré qu’il ne se rigidifierait pas trop vite
pour qu’il paraisse seulement endormi. Elle avait traversé le marché
où quelques étals étaient déjà installés. Elle avait senti des odeurs de
samossa, de cacahuètes grillées et de bananes plantains frites. Elle
avait ressenti une crampe au ventre, mais n’avait pas su si c’était la
faim ou bien la douleur du deuil qui l’avait envahie. Elle avait les
jambes lourdes. Elle avait eu envie de s’arrêter et de poser le corps
sans vie, de souffler un peu, mais une voix impérieuse lui avait dit de
continuer. Ses bras étaient douloureux, comme si on l’avait rouée de
coups. Cependant, malgré la faiblesse de ses muscles et sa douleur au
ventre, elle avait continué de marcher. Après avoir dépassé les
derniers baraquements de la place du marché, elle avait rapidement
atteint la gare routière. C’était un terre-plein cabossé où gisaient
quelques bus rouillés, pourtant toujours en service. Elle avait repéré
le bus bleu qui allait dans sa région. Le chauffeur était endormi sur le
volant. Elle s’était assise sur le sol en s’adossant à une cahute en tôle,
attendant que ce fût l’heure de partir. Elle avait plié ses jambes dans
la position du lotus, et avait déposé son fils entre ses genoux. C’était
18 comme un berceau. Il avait l’air de dormir, elle avait soupiré de
soulagement. Elle pourrait faire ce dernier voyage sans trop de souci.
Elle devait juste parvenir à ne pas montrer sa douleur.
Le lendemain, lorsque Chiara était revenue en pédiatrie pour la
visite du matin avant de commencer les consultations, le lit près de la
porte était vide. Les mères lui dirent que Salima et l’enfant étaient
partis au petit jour pour rentrer au village. Au sol gisait la perfusion
décrochée sans ménagement, peut-être sous le coup de la colère.
Chiara s’était soudain sentie très lasse, la chaleur de la pièce lui avait
semblé étouffante. Étant donné l’état de l’enfant la veille, le petit avait
sûrement dû décéder pendant la nuit. Les autres mères l’avaient
dévisagée sans amabilité. Une femme volumineuse vêtue d’un pagne
grenat aux fleurs jaunes et dont la fille était hospitalisée pour une
suspicion de méningite tuberculeuse l’avait hélée pour lui dire :
– Il faut pas mettre ce truc-là, avait-elle dit en montrant la
perfusion abandonnée. Ça fâche les esprits. Tous les enfants qui l’ont,
ils meurent. C’est pas bon, ça.
– Les esprits ? avait rétorqué Chiara. Quels esprits ?
La femme s’était approchée, presque menaçante, agacée par tant
d’ignorance qu’elle avait assimilée à de l’arrogance.
– Les esprits qui font courir l’eau du corps quand les enfants sont
faibles, avait-elle lancé. Si tu mets ce flacon, avait-elle poursuivi en
montrant la perfusion, ils deviennent encore plus méchants, et te
tirent la vie.
Chiara avait hoché la tête en silence, espérant que cela serait
interprété comme un acquiescement et qu’elle pourrait ainsi clore
poliment la conversation. Il était inutile de discuter de mort et de
maladie. Quand on ne peut rien faire, toutes les explications se valent.
Elle avait salué la salle et, après avoir annoncé qu’elle reviendrait
plus tard pour la visite, elle s’était hâtée vers les consultations. La file
d’attente traversait déjà toute l’esplanade de l’hôpital.

19
CHAPITRE 2

Ugo



Ugo regarda Chiara descendre du 4x4. Il la trouvait belle dans la
lueur du soir avec ses cheveux épais et ondulés lâchés sur les épaules,
et sa jupe de fine toile qui jouait avec ses jambes lorsqu’elle marchait.
Elle remonta lentement l’allée menant au perron. Elle venait à
contrejour, et il ne vit son visage que lorsqu’elle fut proche de lui. Elle avait
les traits tirés.
– Ah ! tu es déjà là ? dit-elle lorsqu’elle le vit sur le canapé en rotin,
à l’ombre de l’auvent de la terrasse.
– J’ai fini plus tôt aujourd’hui, j’ai laissé l’infirmier anesthésiste
terminer le tour des patients hospitalisés. Il était content d’être
médecin chef pour une soirée. Tu vas bien ? Tu as l’air fatiguée.
– Oui, la journée a été très chargée. Et puis, un enfant est mort de
déshydratation. Une histoire sordide… Elle laissa ses yeux errer entre
passé et présent, puis ajouta : Je boirais bien une bière, moi aussi.
– Assieds-toi, je vais la chercher, dit Ugo en se levant du siège en
rotin, qui grinça sans complaisance à la libération de son poids. Ce
canapé est mal dompté, ajouta-t-il en souriant. Viens t’asseoir dessus
pour lui apprendre les bonnes manières.
– Je vais d’abord aller me débarbouiller, j’ai l’impression que
l’hôpital me colle à la peau.
Elle se faufila dans la maison pour se rendre dans la salle de bains.
Il alla dans la cuisine, sortit une bouteille du réfrigérateur et amena
quelques cacahuètes dans une petite assiette. Le soleil sombrait
maintenant rapidement à l’horizon de la ville en dessinant des
ombres bleutées sur les masures accrochées à flanc de colline. La
21 maison qu’ils louaient était située en haut d’une des nombreuses
collines de la ville, surplombant une rivière sinueuse qui charriait les
déchets urbains. Les bidonvilles et les nuées de migrants venus des
campagnes alentour se concentraient près de la rivière. Les gens se
servaient du cours d’eau pour toutes leurs tâches ménagères, toilette
et lessive. L’eau de la rivière servait même de boisson aux plus
pauvres, qui ne pouvaient pas payer celle des fontaines publiques.
C’est pourquoi il y avait régulièrement des épidémies de
gastroentérites qui décimaient les enfants en bas âge. Plus on s’éloignait de
la rivière, plus les maisons en dur devenaient nombreuses. Les
quartiers du haut de la ville semblaient résidentiels, comparés aux
maisons en tôle et en paille que l’on trouvait sur les rives du cours
d’eau.
La maison de Chiara et d’Ugo était de plain-pied. Assez simple,
elle comprenait deux chambres, une pièce de vie, une cuisine séparée
et une salle de bains. Elle avait aussi une terrasse couverte qui
permettait de manger dehors le soir. Ils le faisaient rarement, car la
nuit tombait tôt et les moustiques avaient l’habitude de dîner entre 18
et 20 heures, voire plus tard en fonction de leur appétit.
Ugo reprit sa place sur le canapé extérieur. À cette heure du jour,
une petite brise agréable soufflait sous l’auvent. Ugo pouvait voir la
ville se préparer pour la nuit. Il entendait les clameurs venant de la
rivière. Les gens profitaient des dernières heures du jour pour
terminer les tâches en cours et échanger les nouvelles de la journée.
L’idée d’aller surprendre Chiara à la sortie de la douche lui traversa
l’esprit. Il avait envie d’enfouir son visage dans ses longs cheveux, de
la caresser et de l’embrasser. Mais il se ravisa. Chiara pouvait se
montrer distante et agacée par les tentatives amoureuses trop
éloquentes de son époux quand elle était soucieuse et fatiguée après
le travail, ou à certaines périodes du mois. Il tenta de se rappeler
rapidement la période du cycle menstruel en cours, et se reprocha de
ne pas noter les dates, lui aussi. Une bonne connaissance des rythmes
biologiques de l’autre était indispensable à l’harmonie dans le couple,
songea-t-il.
Il laissa donc errer son esprit de pensées en souvenirs, tout en
sirotant sa bière. Il se rappelait sa rencontre avec Chiara à l’hôpital
22 San Giovanni de Rome, quatre années auparavant. Elle était venue
rendre visite à son frère hospitalisé au service des soins intensifs,
plongé dans le coma suite à un accident de moto. Ugo se rendait de
temps en temps dans cette aile du service pour le suivi des patients
qu’il avait opérés. Il l’avait vue pendant plusieurs jours sans lui
prêter plus d’attention qu’aux autres familles en visite. Puis un jour,
alors qu’il rendait visite à un patient qui s’était mal réveillé de
l’opération du matin, il l’avait vue sortir de l’ascenseur. Un rayon de
soleil avait traversé le couloir et s’était posé sur la chevelure de
Chiara, dessinant une auréole autour de son visage. Attiré par la
lumière, il l’avait suivie du regard dans le couloir alors qu’elle
marchait, soudain subjugué par le mouvement de ses hanches
généreuses, de son pas à la fois volontaire et aérien. Cette vision
l’avait frappé de plein fouet. Un désir démesuré l’avait envahi
pendant de longues heures. Le coup de foudre. Comme l’image de
cette inconnue l’avait hanté douloureusement pendant tout
l’aprèsmidi, en début de soirée, à la fin de son service, il avait décidé de
repasser devant les soins intensifs dans l’espoir qu’elle s’y trouverait
encore et qu’il pourrait raviver cette vision. Au moment où il s’était
approché de la porte vitrée du service, elle était sortie de la chambre
de son frère. Il avait pris cela comme un signe du destin. Bien
qu’ayant espéré la revoir, il n’avait pas préparé de phrase pour
engager la conversation. Il avait bafouillé un « bonjour » hésitant, et
lui avait demandé des nouvelles du patient pour la retenir. Il s’était
senti pitoyable, mais malgré son malaise, il n’avait pas bougé,
éprouvant un besoin impérieux de rester dans son aura. Elle avait
répondu aimablement mais sans relancer la conversation. L’état de
son frère était stationnaire depuis deux semaines déjà, et rien ne
laissait penser qu’il remonterait à la surface du trou noir dans lequel
l’accident l’avait plongé. Elle était entièrement absorbée par cette
perte différée. Elle avait à peine remarqué la présence d’Ugo ce
jourlà, et avait été surprise quand il l’avait invitée le lendemain à prendre
un café dans la salle de repos située à l’étage en dessous des soins
intensifs.
D’ordinaire, Ugo était plutôt à l’aise avec les femmes, sans doute
parce qu’en général, il attachait peu d’importance à ses relations
amoureuses. Son métier de chirurgien lui offrait de multiples
23 occasions de rencontrer des femmes de tous âges, aussi bien dans le
personnel soignant que parmi les patients ou leur famille. Chaque
année, l’arrivée de jeunes élèves infirmières mettait ses sens en émoi.
Il ne jouissait pas d’un physique exceptionnel, mais il était
suffisamment séduisant pour attirer les femmes qu’il convoitait. Sa
position sociale faisait le reste. Il était plutôt grand pour un Romain.
Son visage rond lui donnait un air rassurant, et ses yeux noirs
pétillants reflétaient plus son intelligence qu’une humeur
perpétuellement joyeuse. On disait qu’il aimait les femmes. Il ne le
niait pas. C’était autant pour l’intérêt de la conquête que pour le
plaisir de se perdre dans leur corps après l’enivrement des baisers et
des caresses. Il n’était pas volage, mais il n’avait pas envie de se
marier ni de fonder une famille. Il allait de relation en relation,
essayant honnêtement d’aimer mais sans jamais réellement parvenir
à s’engager. Il mettait un terme aux échanges avant que la fille ne
commençât à réellement s’attacher, rêvant d’un futur commun assorti
d’enfants et de routines familiales.
Ugo et Chiara avaient fait connaissance dans le fond de la salle de
repos à l’éclairage vacillant. Elle était également médecin, mais elle
travaillait dans un autre hôpital que lui. Il avait été soulagé de
l’apprendre, car il avait compris qu’elle ne lui poserait pas de
questions embarrassantes sur l’état de son frère. Chiara était en
transit entre deux missions à l’étranger. Elle se formait à la
gynécologie-obstétrique pour pouvoir être plus autonome dans les
zones déshéritées où elle exerçait. Il y avait beaucoup
d’accouchements dans ces pays-là, et sa formation de médecin
généraliste ne suffisait pas à faire face à toutes les grossesses
compliquées qu’elle voyait. Elle lui avait raconté les pays où elle avait
travaillé, les maladies qu’elle y avait vues. Des maladies de la misère
qu’il fallait soigner avec les moyens du bord, toujours limités. Elle lui
avait avoué le désespoir qui la prenait certains soirs, quand les
vapeurs d’une journée caniculaire s’estompaient dans la fraîcheur du
crépuscule et que les histoires de malades perdus remontaient à la
surface de la pensée. Mais elle avait tempéré ses récits en racontant le
bonheur indicible d’une vie sauvée dans des conditions difficiles. Elle
avait parlé du Libéria, des gens entassés dans les camps de Monrovia
pris en étau entre les milices du régime agonisant et les factions
24 révolutionnaires armées jusqu’aux dents, des épidémies de choléra
au Mozambique et des sachets de réhydratation falsifiés vendus au
marché noir, des épidémies de méningite apportées par les vents au
Mali et au Niger. Durant toute la soirée, il n’avait pu détacher son
regard de ses lèvres et de ses yeux. Il n’avait pas vraiment retenu ce
qu’elle avait dit, mais il avait montré une attention soutenue, car il
n’avait pas voulu qu’elle s’arrêtât de parler. Elle l’avait hypnotisé. Le
prédateur était devenu la proie. Pour lui, cela avait été une sensation
nouvelle, surprenante mais délicieuse. Ils s’étaient revus dans ce
même café deux ou trois fois. Il aurait aimé la voir plus souvent, mais
n’avait pas osé l’effrayer par trop d’insistance. L’esprit de Chiara était
tout à la santé de son frère. Un soir, en passant près des soins
intensifs, il l’avait vue assise sur une chaise dans le couloir. En
s’approchant d’elle, il avait vu qu’elle pleurait. Il avait attrapé un
mouchoir en papier sur le comptoir des infirmières et le lui avait
tendu sans un mot, regrettant immédiatement ce geste trop convenu,
trop lointain, qui mettait entre elle et lui une distance dont il ne
voulait pas. Elle avait pris le mouchoir en levant légèrement son
visage pour regarder l’auteur du geste. Il avait vu ses yeux chavirés
de chagrin, senti l’odeur fleurie de ses cheveux et, sans pouvoir se
contrôler plus longtemps, il l’avait prise dans ses bras pour la
consoler. Elle ne l’avait pas repoussé. Elle s’était même abandonnée à
lui cette nuit-là. Il avait pris soin d’elle avec des précautions dont il ne
se savait pas capable, comme un trésor fragile, dans la crainte de la
briser et de la perdre à jamais. Les jours suivants, il ne l’avait plus
quittée. Il avait rencontré sa famille lors de l’enterrement de son frère.
Quand Chiara avait reçu, quelques semaines plus tard, un nouvel
ordre de mission pour partir sur le terrain, il avait demandé à
l’association humanitaire de l’engager aussi. C’était facile, on
manquait de chirurgiens désireux d’aller exercer dans les pays en
développement. La plupart des chirurgiens chevronnés ne prenaient
pas le risque de fusiller leur brillante carrière hospitalière en
s’engageant dans de longues missions humanitaires.
Ugo avait étudié la médecine parce que son père était médecin. Il
s’était spécialisé en chirurgie parce qu’il préférait les malades
endormis aux malades geignant. Il aimait apporter des solutions
rapides quand il avait trouvé le problème. Il ne se délectait nullement
25 des tourments incessants de l’âme humaine, comme ses collègues
psychiatres, et fuyait toute conversation ayant pour objet les émotions
ou les sensations.
Il vivait dans un appartement confortable dans le centre de Rome,
avec une immense terrasse donnant sur le forum romain, dont il
profitait rarement. Sa vie se partageait entre de longues journées de
travail, des émissions de sport à la télé et une vie sociale limitée.
Quand il avait une amie, il se mettait à sortir un peu plus, mais il
retournait rapidement à la routine qu’il chérissait.
Ugo était un homme dépourvu de projets. Il marchait dans la vie
« à reculons », en regardant son passé. Il vivait le présent, en évitant
le plus possible de penser à l’avenir. Son métier finalement assez
répétitif lui permettait de se concentrer sur le quotidien en lui
assurant la sécurité matérielle nécessaire à cette posture. Prévoir,
anticiper, se préparer, tout cela lui donnait la nausée. Il menait donc
une vie plate et morne qui lui convenait parfaitement. Il n’aimait pas
se raconter, car il y avait peu à dire de cette vie d’une monotonie
écrasante. Il avait quelques anecdotes de sa vie d’étudiant qui lui
tenaient lieu de souvenirs et de faire-valoir. N’importe qui d’autre
ayant un peu d’appétence pour le futur serait mort d’ennui depuis
longtemps. Mais cela lui convenait. La routine avait un goût
rassurant, l’immobilité aussi. Quand il avait une vingtaine d’années,
il avait rêvé de voyages, mais hormis quelques escapades en Vénétie
ou en Sicile, ou des déplacements pour des congrès scientifiques
internationaux, il avait passé la majeure partie de sa vie à Rome. À
défaut de souvenirs personnels, il se plaisait à raconter les souvenirs
des autres. Comme il avait une bonne mémoire, il parvenait à
restituer des détails convaincants qui pouvaient faire croire que cette
vie exaltante lui appartenait. Quand ses collègues de travail
revenaient de voyages lointains, il arrivait à leur donner la réplique
en reprenant des histoires qu’il avait vues dans des documentaires à
la télévision, ou bien lues dans des livres. Quand il avait annoncé son
départ pour l’Afrique, son réseau social, essentiellement centré sur sa
famille et quelques amis, s’était étonné. Lui, considéré comme le
sédentaire par excellence, devenait soudain un aventurier,
abandonnant sa vie confortable pour une expérience aux antipodes
de ses habitudes. Nombreux étaient ceux qui avaient pensé qu’il ne
26 tiendrait pas une semaine dans ces conditions et qu’il laisserait cette
femme comme les précédentes, même s’ils s’étaient mariés avant de
partir pour l’Afrique.
Cependant, à presque 40 ans, il quittait son cocon sans
appréhension. Ce n’était pas l’attrait de la nouveauté mais le désir de
Chiara qui l’animait. Il avait plus peur de la perdre que de perdre son
quotidien. Cette femme le mettait en mouvement, lui qui avait
toujours jalousement soigné ses racines et son immobilité.
Quand elle se donnait à lui, il se sentait le plus heureux et le plus
rassuré des hommes. Leurs ébats amoureux étaient pour lui de purs
moments de bonheur dont il était devenu de plus en plus dépendant.
Les seuls qui, à son avis, valaient la peine d’être vécus. Comment
expliquer cette attirance charnelle ? Il rêvait de son corps les yeux
ouverts, bandait dès qu’elle le frôlait. Souvent, il ne pouvait
s’empêcher de lui faire l’amour à la va-vite pour décharger ce
tropplein de désir qui parfois lui rongeait l’âme au lieu de l’apaiser. Il ne
trouvait pas les mots pour décrire cette sérénité indicible qu’il
ressentait après l’acte et la foudroyante acuité des orgasmes partagés.
Pour la première fois de sa vie, son incapacité à manier les mots lui
pesait. Il aurait voulu partager avec d’autres la découverte de ce
territoire inconnu qui n’était ni en lui ni en elle, mais dans un espace
intemporel commun. Les mots défilaient devant ses yeux, tels des
chevaux sauvages et fougueux. Il ne pouvait pas les attraper. Il
n’avait pas ressenti d’emportements pareils avec d’autres femmes.
Elle l’aspirait totalement. Sans le savoir, elle avait ce pouvoir de lui
ôter tout contrôle de son corps tout en lui donnant l’impression
d’habiter son corps comme jamais, d’être un super-héros ou d’avoir
la sensation d’une puissance absolue. Cet envoûtement n’avait pas
faibli avec le temps, il avait juste appris à vivre avec. En effet, entre
les périodes d’extase amoureuse, il y avait les périodes de jeûne,
comme il s’amusait à nommer les quelques jours par mois pendant
lesquels Chiara n’avait pas d’appétit pour son désir. Durant ces
périodes, elle lui imposait une distance qu’il avait appris à respecter,
tout en lui en voulant terriblement à chaque fois que cela se
produisait. Quand la situation se prolongeait plusieurs jours, il
devenait agressif et se surprenait à vouloir lui faire payer sa
frustration. Durant ces périodes d’abstinence, même s’il en
27 connaissait la cause biologique, il se mettait à douter de tout. D’elle,
d’abord : avait-elle un amant ? L’aimait-elle toujours ? Puis de lui,
ensuite. « Elle pense peut-être que je ne suis pas à la hauteur. Je ne lui
plais plus, il me manque quelque chose. » Après quelques périodes
de tensions et de houle dans l’étang de leur amour, elle lui avait fait
comprendre que c’était juste le cycle normal de la nature féminine.
Cependant, il croyait difficilement à une évidence aussi simple. Le
poison du doute était en lui. Il l’épiait, cherchait dans son attitude les
petits signes qui auraient pu conforter ses doutes, la prenait parfois
sauvagement pour lui faire sentir sa souffrance, son désir non assouvi
et sa soif de bonheur paisible qu’il détruisait malgré lui.
Il en avait parlé un jour à un ami gynécologue, à contrecœur
cependant, car il avait peur d’attiser l’envie des autres hommes en
dévoilant les pouvoirs de sa femme sur lui. Il avait déjà remarqué que
lorsqu’il la trouvait radieuse et qu’il se cabrait rien qu’en l’observant,
les autres hommes pensaient de même et se retournaient sur son
passage. Pourtant, Chiara n’avait rien de ces beautés qui traînaient
dans les magazines. Ce n’était ni une blonde filiforme ni une femme
aux attitudes lascives attisant le désir comme on souffle sur des
braises. Chiara était une femme simple avec de la joie dans le regard,
des hanches rondes ondulant sagement sous les jupes amples, des
seins rebondis sans grande particularité. Mais, parfois, il émanait
d’elle une séduction torride qui rivait les yeux des hommes, et elle
n’en avait pas conscience.
– Bien sûr que les femmes ont des cycles, lui avait confirmé son
ami gynécologue.
– Bon, d’accord, je sais bien que la reproduction a son tempo, mais
le sexe, ce n’est pas pareil.
– C’est quand même un peu lié. Il y a des variations, des hauts et
des bas.
– Alors, comment on fait, nous, les hommes ?
– Chacun se débrouille comme il peut, avait répondu son collègue
avec philosophie. Dis-toi que tu as encore de la chance si elle a encore
envie de toi de temps en temps. Ou bien, prends des amantes quand
ce n’est pas le bon jour.
28 Il avait suivi ce conseil, mais il n’avait pu y trouver le réconfort
auquel il aspirait. Certes, au début, il était parvenu à évacuer ses
doutes dans des orgasmes brefs et jubilatoires. Il avait eu quelques
échanges torrides avec une infirmière lors d’une garde de nuit.
Cependant, une fois l’acte sexuel consommé, il se sentait vidé et sans
force. Il n’y avait dans cette sensation aucune comparaison avec ce
qu’il ressentait avec Chiara. Il avait fini par se sentir minable de ne
pas aimer ni désirer vraiment comme il aurait voulu le faire. Toutes
ces frasques n’avaient pour but que de fuir son propre désir. Il
s’éloignait de celle qu’il aimait, tout en désirant être plus proche
d’elle. Le séjour en Afrique, avec la découverte d’une nouvelle vie,
avait progressivement aidé Ugo à sublimer cette passion charnelle
qui le rongeait. En faisant beaucoup d’efforts, Ugo avait dompté son
désir, en en faisant un compagnon certes agité mais en fait plutôt un
enfant gâté auquel il devait obéir. Peut-être étaient-ce aussi les effets
de l’âge. Il ne parvenait toujours pas à exprimer ses émotions, mais il
avait réussi à maîtriser ses pulsions hormonales. Il venait d’avoir
42 ans.
Deux enfants passèrent devant la maison en jouant. Ils riaient à
gorge déployée en courant après une canette de coca-cola vide qui
rebondissait sur la route de terre rouge, comme un lapin de garenne
poursuivi par un chasseur. Ugo se surprit à penser qu’il aimerait bien
avoir un enfant.

29

CHAPITRE 3

Stefano



Stefano s’extirpa du petit coucou qui les avait trimbalés d’un
village à l’autre tout au long de la journée. Le goudron du tarmac de
l’aéroport exhalait toujours la chaleur du jour. L’air ondulait au ras
du sol dans la lumière du soir. Il aida Ugo à sortir de l’appareil. Il
fallait enjamber les sacs de toile que les paysans avaient donnés pour
qu’ils puissent être récupérés par leurs familles ayant migré en ville.
Ensuite, les yuccas, bananes plantains et autres denrées iraient
jusqu’à la capitale en camion, ou bien seraient revendus sur le marché
de la ville.
En effet, près des préfabriqués, se massait une dizaine de
personnes attendant l’autorisation d’un garde en uniforme pour se
ruer sur la piste et venir chercher le précieux chargement.
Stefano salua le pilote et sortit le sac des consultations ainsi que les
quatre glacières pour les vaccins. Le chauffeur engagé par
l’association était là pour l’aider à tout charger dans le pick-up.
– Tu m’accompagnes au QG, demanda-t-il à Ugo, ou bien tu vas
directement à l’hôpital ?
– Non, je ne vais pas à l’hôpital ce soir, je suis fourbu. Je
t’accompagne au QG, puis j’irai prendre une douche.
Ils traversèrent l’unique piste de cet aéroport miniature pour se
diriger vers les baraquements. C’étaient des bâtiments vieillots à la
peinture écaillée dedans comme dehors. Mais l’organisation des lieux
tentait pompeusement de rappeler un grand aéroport. Il y avait une
cabine en bois aux vitres sales et fendues ressemblant à un guichet
pour le contrôle des passeports, une porte massive en bois avec une
pancarte « Salon VIP », une salle d’attente au carrelage ébréché sur de
31 larges portions, meublée d’un banc en bois et de deux chaises en
plastique, un panneau d’affichage avec des annonces jaunies et
périmées de longue date, et deux gardes en uniforme, désœuvrés.
Deux avions atterrissaient ici chaque semaine, en plus de celui de
l’ONG qui servait à faire les visites médicales dans les villages.
L’activité générée par l’arrivée de l’avion donnait soudain un peu
de vie à cet endroit quasiment désaffecté. Il y avait eu plus de trafic
dans le temps, mais depuis la guerre civile, la ville avait perdu ce rôle
de plaque tournante commerciale dans la région. Il ne restait plus que
les vestiges d’une cité jadis prospère et en extension. Dans le passé,
les quartiers périphériques avaient même menacé de coloniser
l’environnement immédiat de l’aéroport. La croissance urbaine dans
cette zone au sommet de la ville avait subitement cessé avec la guerre
civile. Il ne restait que des ébauches de maisons, jamais terminées,
envahies d’herbes rêches et piquantes, de déchets déposés par le vent
et de graffitis révolutionnaires partiellement effacés. Le seul plaisir
pour l’œil dans ce paysage était une rangée d’arbres plantés sur la
piste de terre rouge menant à l’aéroport. Avec le soleil du soir, le
contraste entre le vert des feuilles et le rouge orangé de la route était
saisissant.
– Stefano ? Tu as un appareil photo ?
– Oui, dans un des sacs, le deuxième, là.
Ugo extirpa prestement l’appareil d’un des sacs que le chauffeur
s’apprêtait à mettre dans la voiture Il prit la photo de ce paysage
désolé, magnifié par l’espoir porté par les arbres dont les branches
certes rabougries s’élevaient courageusement vers le ciel.
– Tu prends de plus en plus de photos, tu te sens l’âme d’un
touriste ? remarqua Stefano en se moquant.
– Non, je ne me sens pas touriste, répondit Ugo. Pas encore, du
moins. J’essaie de voir si l’on peut rendre compte de l’atmosphère du
lieu avec une série d’images. Quand je suis rentré en Italie à Noël, j’ai
essayé d’expliquer à ma famille, enfin, à ma mère surtout, comment
c’était ici. Mais c’est ça, le problème : les gens sont tellement habitués
à voir des photos touristiques qu’ils cherchent dans l’image ce qu’il y
a de remarquable, de beau, de mémorable qui justifie une photo. En
fait, ce que l’on voit tous les jours ici n’a souvent rien de remarquable,
32 de mémorable ni de beau. C’est un ensemble de contrastes, comme ce
paysage. Une terre à l’abandon blessée par les guerres, et un groupe
d’arbres qui jubile dans la lumière du soir comme un hymne à la vie.
Stefano déposa la dernière glacière dans le pick-up, et jeta un
regard à la ronde.
– Tu as raison, c’est typique d’ici, la merde et la lumière qui se
marient en permanence. Je ne sais pas si la photo rendra cela.
– Au pire, cela nous fera un souvenir de cette journée exténuante.
– C’est sûr, aujourd’hui, c’était crevant, reconnut Stefano en
sortant de sa poche son paquet de tabac à rouler. Il tira un papier à
cigarette de son autre poche et se mit à rouler le tabac.
– Tu devrais arrêter ça, dit Ugo avec un regard de reproche en
pointant le menton vers le paquet de tabac.
– Je sais, docteur, que c’est mauvais pour la santé, mais la vie en
général est mauvaise pour la santé, puisqu’on finit tous par en
mourir, déclara-t-il en se hissant dans la voiture.
– Ah, non ! Tu ne vas pas fumer dedans, ça va être terrible avec la
« clim ».
– Mamma mia ! La brigade des mœurs nous poursuit ! Ça va !
D’accord, je la garde pour la bière que je vais m’offrir en arrivant au
QG.
Le chauffeur mit en marche le véhicule et la radio pour clore la
discussion.
Le QG était situé dans le centre-ville. C’était une annexe de la
direction provinciale de la santé (DPS) que le gouvernement louait à
l’ONG. On leur avait laissé trois pièces donnant sur une cour, avec
des toilettes indépendantes et une remise où ils pouvaient entreposer
le matériel médical et les médicaments. L’ONG avait fait installer un
groupe électrogène dans la cour pour pallier d’éventuelles coupures
de courant qui mettraient en péril la qualité des vaccins stockés dans
deux énormes réfrigérateurs qui occupaient pratiquement
entièrement une des pièces, nommée la chambre froide pour cette
raison. Dans la pièce principale, de plus grande taille, ils avaient
installé deux bureaux équipés d’ordinateurs. Dans la dernière pièce,
33 ils avaient positionné une table d’examen sommaire, car il arrivait
que des patients viennent quand les consultations hospitalières
étaient terminées et qu’il faille poser en urgence une perfusion et
assurer les premiers soins. Les collaborateurs locaux de la direction
provinciale de la santé avaient vu cette installation d’un mauvais œil.
Ils craignaient que la DPS se transformât en une annexe hospitalière
avec les nuisances inévitables des familles étendues accompagnant le
patient et campant sur le trottoir. Cependant, comme l’ONG amenait
des ressources indispensables pour la communauté, ils avaient
transigé et accepté de mauvaise grâce cet arrangement, en insistant
sur le fait qu’il ne valait que pour les urgences vitales.
Il régnait une chaleur étouffante et poussiéreuse dans le QG, qui
était fermé durant toute la journée. Malgré la nuit tombante et
l’arrivée des moustiques, Ugo ouvrit une fenêtre donnant sur la cour
pour laisser entrer un peu d’air qui, à défaut d’être frais, semblait
moins lourd que l’air ambiant. Il déposa sur une chaise sa veste
multipoches et sa sacoche médicale, et s’assit à un des bureaux.
En maître de la logistique, Stefano se dirigea droit vers la salle des
réfrigérateurs et s’empara de trois canettes de bière. Il en offrit une au
chauffeur qui venait de terminer de vider la voiture. Plusieurs cartons
s’entassaient près de la porte. Le chauffeur demanda s’il pouvait s’en
aller, espérant qu’il pourrait filer sans avoir à participer au rangement
du matériel dans le QG. Les deux autres, las de leur journée et écrasés
par la chaleur, hochèrent paresseusement la tête. Le chauffeur
interpréta ce mouvement comme une réponse positive et s’éclipsa
sans attendre, avec la précieuse canette de bière fraîche.
– Il faudrait que l’on commande plusieurs lots de seringues
autobloquantes, dit Stefano après une gorgée de bière. Tu as vu,
aujourd’hui, ils ont ressorti les vieilles seringues à stériliser dans la
plupart des dispensaires.
– Oui, j’ai remarqué. Je me demande ce qu’ils en font. Ils les
revendent ou quoi ?
– Non, ils doivent les utiliser. J’imagine que les infirmiers des
centres de santé passent leurs journées à injecter le vitalic. Les gens
adorent ça : c’est rouge pimpant comme du sang de taureau, et
comme ça s’injecte, c’est forcément plus puissant que les comprimés.
34 C’est pas comme ces vitamines de contrefaçon en cachets que l’on
vend sur le marché, ajouta Stefano, mimant à merveille les
intonations de l’administrateur de l’hôpital qui se plaignait
régulièrement de la vente de médicaments falsifiés.
– Je me demande où ils en trouvent. Je n’en ai jamais vu en vente à
la pharmacie principale. Même à la capitale, je n’en ai pas vu.
– Bah, il y a tout un tas de moyens pour se procurer les choses, ici.
Moi-même, je me débrouille parfois pour faire venir des bougies du
pays voisin.
– Des bougies de la forêt tropicale ! répliqua Ugo avec un regard
étonné.
– Oui, il y a plein de passeurs qui amènent des objets avec les gens.
Il suffit de les prévenir à l’avance, et ils te ramènent quasiment tout ce
que tu veux : du Viagra, des faux seins en silicone, ajouta Stefano
avec un clin d’œil coquin.
– Mais ça vient d’où ?
– Ben, de partout ! Ici, tout circule. Les gens, les choses. Si tu as de
quoi payer et si tu sais ce que tu veux, tu le trouves, répondit Stefano
en reposant sa canette et en se levant pour en chercher une autre.
Parfois, ça prend du temps, mais ça finit toujours par arriver. Tiens,
regarde, par exemple, la radio satellite que je viens d’acheter. J’en
avais demandé une en Italie. Ils l’ont envoyée à la capitale. Eh bien,
elle est restée « coincée » à la douane. Du coup, j’en ai demandé une
autre à mon réseau informel, et je l’ai eue. Tu veux une autre bière ?
– Non, je n’ai pas encore fini la mienne. Es-tu sûr qu’elle n’est pas
trafiquée ? Peut-être que les militaires nous écoutent quand on
l’utilise et qu’ils obtiennent par nous des informations sur les villages
où ils n’osent pas aller.
– Peut-être, répondit Stefano depuis la chambre « froide », mais de
toutes les façons, je crois que si nous, on sait quelque chose, alors tout
le monde le sait. Tu peux aussi te demander s’il n’y a pas des micros
ici.
– Figure-toi qu’il m’est arrivé d’avoir des doutes parfois. Ne ris
pas ! Quand on est allé à Mtani et que l’on avait soigné ce gars qui
avait une blessure bizarre. Devant le regard peu réceptif de Stefano,
35 Ugo ajouta : Tu sais, quand les gens nous disaient qu’il était tombé
dans la mine et qu’il s’était blessé sur un wagonnet.
– Oui, je me souviens, répondit Stefano, le regard un peu
embrumé par la bière.
– Eh bien, on aurait dit une blessure par balle, charcutée avec un
couteau de cuisine de façon artisanale pour retirer le projectile.
Quand j’ai nettoyé la plaie chirurgicalement dans la hutte où ils
avaient mis le mourant, j’ai repéré une chemise en boule dans un coin
de la pièce en terre battue. Je l’ai dépliée, et j’ai vu une déchirure dont
la forme allait dans le sens de cette hypothèse.
– Et alors ?
– Quand je suis revenu, j’en ai parlé à Chiara, ici même, et le
lendemain, le directeur général de la santé me demandait si j’avais vu
quelque chose d’anormal dans le village de Mtani où nous étions en
tournée. Je n’ai pas mentionné l’affaire bien sûr, on ne sait jamais ce
que l’information peut devenir, ici… dit Ugo, laissant Stefano
imaginer toutes les conséquences comme les expéditions punitives de
l’armée sur les anciens militants de la guérilla qui avaient toujours
lieu dans les villages reculés de façon à peine dissimulée.
– C’est troublant, en effet, répondit Stefano, soudain plus alerte et
intéressé par l’histoire. Mais bon, peut-être que Chiara a joué la radio
1Zig , ajouta Stefano avec un sourire taquin.
– Ça, c’est du machisme ! Ce n’est pas parce qu’elle est une femme
qu’elle ne peut pas garder une information secrète !
– On parle de moi, dit Chiara, qui venait d’arriver après les
consultations hospitalières. Elle resta un moment à la porte, mesurant
l’état de dégradation de ses co-équipiers : Stefano avachi sur une
chaise avec les pieds sur un des bureaux, Ugo dans une position
similaire avec la chemise ouverte et cherchant à capter les maigres
courants d’air de la cour sur son buste velu.
Stefano émit un petit rire gêné.

1 Radio Zig, radio locale que les habitants de la ville utilisent pour faire des annonces pour des
ventes ou des invitations à des fêtes de mariage ou à des enterrements.
36 – Mais non, ma belle, on plaisantait, dit Stefano en lui lançant le
regard le plus enjôleur qu’il put. Ugo craint que l’on soit sur écoute,
surtout depuis que j’ai déniché une nouvelle radio satellite comme
par miracle.
– C’est sûr que les miracles sont plutôt rares ici. Les gens s’en
méfient, et le quotidien leur donne raison. Apparemment, la journée a
été dure… dit-elle avec un air interrogateur.
– Oui, on a eu pas mal de travail, répondit rapidement Ugo pour
échapper à la tension palpable dans la pièce. Dans le village de
Sukama, il y a notamment eu un cas d’une maladie étrange. Ce que
nous a dit la population, c’est que l’homme avait de la fièvre et avait
vomi du sang.
Stefano leva les yeux au ciel. La conversation s’annonçait
médicale. Il sentait qu’il allait rapidement perdre le fil. Il décida de se
concentrer sur la fin de sa canette, se calant un peu plus contre le
dossier de la chaise. En revanche, Ugo s’était redressé pour raconter
l’histoire à Chiara,qui s’était tournée vers lui, offrant son profil à
Stefano qui admira au passage ses courbes généreuses et
appétissantes et ferma doucement les paupières sur cette image.
– Et tu l’as vu ? demanda Chiara.
– Non. Quand on est arrivé, ils avaient déjà transporté l’homme
dans un camion dans son village. J’ai cru comprendre qu’il s’agissait
d’un mineur. Mais dans cette région, tout le monde est mineur. C’est
aussi un terme commode pour justifier la présence de n’importe
quelle personne qui n’est pas du village. Il y a encore tellement de
mouvements dans le coin. Les militants de la guérilla se camouflent
ainsi et font croire qu’ils viennent des mines du pays voisin.
– Et le malade, il est allé où ?
– Apparemment à Chibango, où vit sa famille.
– Il ne faudrait pas que ce soit le début d’une épidémie de
shigellose. Tu as déjà eu un malade avec des selles sanglantes la
semaine dernière, venant de la même région.
– Non. Apparemment, celui-ci vomissait du sang, ou bien c’était
une hémoptysie. Il est toujours difficile de savoir quand on obtient
des informations de seconde main. D’abord, les gens exagèrent
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