Barzakh

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Publié le : samedi 1 janvier 1994
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EAN13 : 9782296286993
Nombre de pages : 192
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BARZAKH

ColJection Encres Noires dirigée par Gérard da Silva

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parutions

Cheick Oumar Kanté, Après les nuits les années blanches. Gaston-Paul Effa, Quand le ciel se retire. Sydia Cissé, Le crépuscule des damnés. Edilo Makélé, Long sera le chemin du retour. Moudjib Djinadou, Mais quefont donc les dieux de la neige? Boubacar Boris Diop, Les traces de la meute. Philippe Camara, Discopolis. Pabé Mongo, Nos ancêtres les baobabs. Vincent Ouattara, Aurore des accusés et des accusateurs. Abdourahmane Ndiaye, Terreur en Casamana "Polars Noirs). Kama Kamanda, Lointaines sont les rives du destin. Ken Bugul, Cendres et braises. Jean-Jacques Nkollo, Le paysan de Tombouctou (Théâtre). El Ghassem Ould Ahmedou, Le dernier des nomades.

En couvenure: photo de Marc Bergé

@ L'HARMATTAN, ISBN

1994 2-7384-2402-3

Moussa OULD EBNOU

BARZAKH

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

Première Partie

La Voie Noire

Les équipes de l'Institut d'Archéologie de la Pensée Humaine visitaient les tombes à la recherche de vestiges enfouis des consciences disparues. En cette saison, les fouilles étaient menées à Ghallawiya, dans le nord du Barzakh. Dix-sept squelettes avaient déjà été mis à jour, à une profondeur variant entre soixante-dix et huit cents centimètres par rapport à la surface du sol actuel; ils étaient tous en très mauvais état. Le plus souvent, les os tombaient en poudre dès leur mise à jour, au moindre souffle de vent, au plus léger coup de pinceau. Pour cette campagne, il ne restait plus qu'un seul squelette à dégager, au sommet de la montagne. On creusa sept mètres pour J'exhumer. Il était là isolé, comme une butte-témoin, lustré par l'érosion du temps, le crâne ceint d'une couronne de sable fin jaune clair hétérogranulaire; les chercheurs les plus chevronnés se penchèrent sur lui avec autant d'intérêt que de perplexité, entraînés par leur désir de lire la pensée de cet être surgi du néant. L'examen biocristallographique préliminaire révéla des traces de myéline sous forme de cristaux solides. Les cristaux de myéline renferment des copies partieIJes que l'on nomme "transcripts" et qui contiennent des informations sur la vitesse, l'amplitude et la fréquence des trains d'onde de dépolarisation caractérisant l'activité des cellules nerveuses; pour les révéler, il suffit de plonger les cristaux dans une solution aqueuse très concentrée d'ADN en double hélice. Le décodage de ces transcripts permet leur traduction en phrases écrites exprimant ainsi le flux d'une conscience durant la phase typique de J'agonie.

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CHAPITRE I
... Durant toute mon existence, j'ai toujours tenté en vain de connecter ma vie à mes rêves, mon conscient à mon inconscient, ma conscience aux autres consciences, pour pouvoir juger de sang-froid des autres, de moi-même et du Temps. Mais je restais isolé, simple monade aménagée, protégée, tranchée absolument du reste. Et voilà qu'au moment de mourir toutes ces connexions se font d'cIlesmêmes, sans aucun effort de ma part. Avec les affres de la mort, mon rêve et ma vie sont descendus devant moi dans l'arène pour se donner une uJtime explication, puis s'aligner sur une même Jigne bien droite avant de sombrer dans le néant. Le monde entier est venu s'entasser dans une sorte de petit hublot circulaire et transparent situé juste en face de moi, simple évidence où viennent se résoudre toutes les énigmes, tous les secrets. Le passé, le présent et le futur sont venus se fondre dans un même instant. L'agonie a jeté sa lumière implacable dans tous les recoins de ma vie mettant à nu tout ce que j'avais approché. Je découvre brusquement le sens caché des situations, la signification de chaque silence, de chaque geste et de chaque parole; plus rien ne m'échappe désormais des êtres et des choses, pas même leurs intentions. Toute ma vie si proche, si inaccessible et si démésurément gratuite, s'est rebobinée pour se dérouler à nouveau devant moi, acteur déchu, spectateur immobile cette fois, tourmenté par le regret profond d'avoir participé à cette comédie grotesque... Je revis cette nuit tragique où, pendant longtemps, je me retournais dans tous les sens sur ma cOllche de paille humide cherchant un sommeil qui ne venait pas. J'étais
Il

oppressé, trempé de sueur, assailJi par les moustiques et des prémonitions funestes, de terribles inquiétudes sans nom. Dehors, il faisait lourd; la chaleur avait figé l'air devenu solide. Au loin, on entendait toujours les battements sourds des tambours, qui, depuis deux jours. résonnaient sans répit à travers toute la savane pour annoncer la caravane du sel; c'était comme si on les battait dans ma tête prête à exploser. Je voyais les chameliers pénétrer dans l'enclos réservé à la caravane en tirant par le nez leurs bêtes exténuées par un long parcours difficile et les esclaves, juchés à dos de chameau, battant sans relâche les énormes tambours bien calés entre les doubles charges. Les caravaniers baraquaient leurs chameaux de bât et pendant qu'ils les déchargeaient en criant, les bêtes blatéraient et s'agitaient meurtries par les excoriations et les nécroses douloureuses creusées dans leur dos par les fardeaux longtemps supportés. Les harres de sel étaient détachées des arçons, transportées loin de la clôture et disséminées en tas, suivant leur appartenance aux marchands. Les chameaux, débarrassés de leur bât étaient conduits hors de l'enclos et entravés pour qu'ils ne puissent trop s'éloigner... hommes et bêtes du désert étaient enivrés par les odeurs fortes de la végétation luxuriante de la savane africaine et assommés par la chaleur lourde chargée d'humidité... A peine le sommeil nonchalant avait-il daigné me visiter que je sentis une main énergique me secouer et entendis la voix de mon père près de moi: - Gara! Gara! réveille-toi, lève-toi, mon fils. Nous allons à la caravane du sel; vite vite, sinon tout le sel sera déjà vendu et nous n'en trouverons plus. J'entrouvris les yeux, il faisait encore nuit noire; je ne distinguais pas la silhouette de mon père qui me secouait toujours; je sortis de ma couche en me frottant les yeux, titubant sous J'effet du sommeil. Mon père me mit une calebasse mgueuse entre les mains. - Tiens, bois ça, la joumée sera chaude. Je la portai à ma bouche en avalant à pleines gorgées un mélange amer d'eau et de lait caillé. 12

Nous quittâmes le village avant le lever du jour en passant par les champs de mil situés à l'ouest. Je pensais que j'accompagnais mon père pour le conforter durant le voyage. Cependant, j'étais intrigué. Les autres années il aHait au marché du sel avec de J'or et des esc1aves; maintenant qu'il n'avait plus d'esc1aves, i1 aurait dû au moins emporter de l'or. - Père, avec quoi aUons-nous nous procurer le sel? - Tu verras, ce sera facHe ! Tu n'auras qu'à demander à l'un des marchands de nous en prêter jusqu'à la prochaine caravane; je le rembourserai au double en or et en esclaves. Le soleil nous trouva dans une vaste plaine marécageuse riche en plantes aquatiques et en mimosas dont les rameaux vigoureux soutenaient des tiges grêles et flexibles qui, après avoir atteint leur sommet, retombaient et s'entrelaçaient en guirlandes richement fleuries. Souvent, elles se rencontraient avec d'autres plantes qu'elles enlaçaient en s'unissant étroitement à eUes par les replis tortueux de leurs nombreux rameaux formant une voûte céleste à travers laqueUe le regard s'épanouissait pour apercevoir au loin d'autres compositions plus bel1es encore. Les courtes ombres étaient encore légèrement inclinées vers l'occident quand nous arrivâmes en vue de la place du marché. Les barres de sel scintillaient au soleil; une dizaine d'esclaves proposés à l'échange étaient déjà sur la place du marché. Autour d'eux étaient disséminés des tas de poudre d'or étincelante, des calebasses remplies de grains, quantité de tissus multicolores, des défenses d'éléphants et quelques chevaux. Mon père m'ordonna d'avancer et d'attendre les marchands de sel. Arrivé sur la place du marché, je me mis debout à côté des esclaves et attendis anxieusement. Les Gangara continuaient à défiler sur la place du marché; chacun déposait sa marchandise et se retirait en courant suivant la longue et ancienne coutume du commerce muet entre les Zénètes et les habitants du pays de l'or. Ce commerce s'effectuait suivant un cérémonial immuable: les marchands de sel, après avoir traversé le Sahara et atteint le pays de l'or, s'installaient en campement ~ll'intérieur d'une
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clôture formée par des arbres coupés et exposaient hors de l'enceinte les marchandises apportées. Le jour du marché, les Gangara se présentaient, déposaient à leur tour les articles qu'ils proposaient à l'échange et se retiraient au loin. Si les vendeurs acceptaient la transaction proposée, ils prenaient les articles en laissant à leurs places leur équivalent en sel que les acheteurs viendront chercher dès que les autres auront quitté la place du marché. Si par contre un marchand de sel n'acceptait pas l'article proposé, il reprenait sa marchandise et le Soudanais reprenait son article, à moins qu'il ne consentît à ajouter une certaine quantité d'or au prix déjà offert. Peu de temps après le milieu cie la journée, les marchands sortirent de l'enclos et se dirigèrent par petits groupes vers la place du marché. Ils tenaient dans leurs mains les haches tranchantes qui leur servaient à tailler des parts dans les barres de sel. Un homme élancé, le teint cuivré, arriva près de moi. Il portait une tunique courte d'un tissu décoloré par la crasse et par le soleil, resserrée à la taille par une large ceinture en cuir sur un large pantalon froncé; une solide corde enroulée pendait à son épaule droite. Ses yeux brillants, tapis dans des orbites profondes, me scrutaient sur toute la surface du corps, de la tête aux pieds. - Mon père, Fara Maul, vous demande de bien vouloir lui prêter un peu de sel, jusqu'à la prochaine caravane, il s'engage à vous rembourser au double en or et en esclaves. Peut-être le marchand de sel étaÜ-il sourd; c'était comme si je n'avais pas parlé. Je répétai d'une voix encore plus haute la requête de mon père. Le marchand posa sa hache, prit une large barre de seJ dans Je tas posé près de moi et la posa à mes pieds. Je m'inquiétais. Sur le marché gangara, les barres de sel étaient découpées suivant le contour des pieds de J'esclave à vendre et la masse qui se détachait en représentait le prix. Il souleva mon pied gauche pour le poser sur la barre et fit de même pour le droit; j'étais maintenant planté dessus. Il prit sa hache et découpa le sel en suivant le contour de mes pieds; il divisa le reste du sel
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en parts égales, sortit de sous sa tunique un sac en toile .et ramassa quelques tas d'or en déposant du sel à leur place. Il mit le sac d'or sur son épaule et me prit par le bras, voulant m'emmener en direction de lac1ôture; mais je réussis à me dégager et, un gros morceau de sel entre les mains, je courus en direction de mon père. Le marchand poussa un cri terrible qui résonna dans toute la forêt. Ils se lancèrent à ma poursuite et me rattrapèrent à quelques centaines de mètres seulement de la place du marché. Je fus ramené au camp, la corde au cou. Des coups pleuvaient sur moi de toute part. Puis, entravé comme une bête, souffrant mille douleurs, je fus jeté parmi d'autres escJaves dans un coin de l'enclos. La caravane leva le camp le même jour. Cette année-là, le sel avait été presque entièrement vendu; il n'en était resté que quelques barres qui seront écoulées dans les étapes, sur le chemin du retour. Des hommes noirs habillés comme les Zénètes et padant leur langue aidaient les marchands à bâter et à charger les bêtes. Les chameaux réservés aux bagages portaient des arçons en bois, posés sur de gros boudins rembourrés, pliés en deux et placés devant la bosse; l'arçon etait formé de deux arcades conguguées réunies en avant de la bosse et reliées par deux traverses, chaque arcade comprenant une paire de raquettes opposées deux par cieux et chevillées ensemble. La corde d'arrimage était nouée à un collier dans les boucles duquel se prenait un arc en bois placé entre les.arcades; elle faisait sous-ventrière, poitrail et croupière à la fois; nouée d'un côté au collier, elle passait sous le ventre de la bête, derrière la callosité sternaJe, revenait passer dans l'angle de l'arc en bois, se croisait autour du cou du chameau, puis sous sa queue et sur ses reins et revenait enfin se fixer au collier. Quelques autres chameaux portaient des selles trilobées, à pommeau en palette, troussequin en dossier et panneaux relevés, formées de pièces de bois et de cuir ajustées, chevillées, clouées, cousues ou lacées ensemble: la selle se maintenait par une sangle fixée à la bande d'arçon et par une croupière en cuir tressé, passée sous la queue du chameau, empêchant la selle de basculer vers l'avant.
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Les caravaniers poussaient des cris pour agenouiller, faire lever ou pour calmer les chameaux. Ils vérifiaient les rênes et leur fixation dans les anneaux en métal placés dans la narine droite de certains chameaux, serraient la corde de menton entourant la mâchoire inférieure d'autres ou mettaient l'entrave de genoux à telle bête nerveuse, prompte à se relever. Puis on chargea les bagages. Les grands sacs rectangulaires en peau de chèvre ou de mouflon, joliment décorés en de vives couleurs où le rouge dominait, s'amarraient aux selles par leurs longs cordons noués devant les pommeaux; d'autres sacs plus gros et plus lourds étaient placés sur les flancs des chameaux de bât, solidement attachés aux arçons; on suspendait par les pattes les outres gonflées, dégoulinantes de lait ou de beurre, amarrées en équilibre sur les reins des chameaux. Enfin, on dénoua les entraves et on fit lever un à un les chameaux; quelques hommes étaient en selle, mais la plupart marchaient, tirant les chameaux par les brides. Les esclaves nouvellement acquis avaient les mains liées au bout d'une corde attachée à une selle ou à un arçon et marchaient péniblement en biais derrière les chameaux de leurs nouveaux maîtres; certains, incapables de marcher, étaient traînés sur le sol. J'étais très affaibli; je titubais et trébuchais à chaque pas. Quand je tombais, j'étais traîné sur le sol; mon visage, ma poitrine, mon ventre et mes jambes étaient labourés par les épines. Parfois je réussissais à me relever et je marchais péniblement. Alors l'urine du chameau, toujours dirigée vers l'arrière, m'arrivait sur le visage, dans les yeux ct dans la bouche, poussée par le vent. La caravane traversait des coteaux couverts de verdure séparés par de nombreuses vallées à la végétation luxuriante. Les bois étaient peuplés de sangliers et de gazelles. Un chat sauvage ayant aperçu la caravane fit entendre de grands cris avant de s'enfuir... Les collines enflammées à leur sommet par la lumière rouge du soleil couchant versaient leurs ombres démesurées dans le fond des vallées déjà livrées à la voracité de la nuit. La caravane fit halte près d'une mare entourée de baobabs
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gigantesques; certains n'avaient ni branches, ni feuilles et, malgré cela, leur tronc était plus grand que plusieurs arbres réunis; quelques-uns avaient souffert d'une carie qui l'avait creusé et pouvaient offrir une alternative heureuse à l'eau bourbeuse de la mare: ces cavités retenaient parfois longtemps l'eau de pluie; elles pouvaient aussi être occupées par quelque tisserand qui aurait dressé là son métier à tisser ou par des abeilles bourdonnantes autour d'une ruche gorgée de miel; mais ce soir-là les caravaniers découvrirent un cadavre en décomposition, encore enveloppé dans son linceul: la tradition voulait qu'on enterrât les griots dans le creux des baobabs. Les moustiques en nuées grondantes s'attachaient à la peau, causant des douleurs abominables. J'étais toujours entravé, mais j'oubliai mes souffrances et m'endormis profondément. Je me vis dans le ciel tenant une comète par la queue. Cette image, la seule dont mon esprit garda le souvenir après le réveil, m'intrigua pendant longtemps. Mon maître me réveilla avant l'aube pour les préparatifs du départ. Un grand feu était déjà allumé au milieu du camp et les caravaniers criaient et couraient dans tous les sens, entre les charges et les bêtes. Puis la caravane se remit en route en se dirigeant vers le nord. A l'aube, elle traversa un ruisseau à courant rapide; les hommes avaient de l'eau jusqu'au cou et le ventre des dromadaires s'y trempait. En aval, à quelque trois cents mètres de notre point de passage, des hommes traversaient en sens inverse avec de longues jarres sur leurs têtes. Un vent d'est brûlant s'était levé et la chaleur fut excessive dès le milieu de la matinée. La caravane dut faire halte avant midi; elle campa sous un grand baobab, à l'entrée d'un village. C'était là que les voyageurs de passage se reposaient traditionnellement en attendant que l'on vînt leur offrir l'hospitalité. A la vue de la caravane, les femmes sortirent avec des calebasses contenant du millet, du lait aigre, des poulets cuits, de la farine de lotus et des haricots. Les caravaniers achetaient ce qu'ils désiraient avec de petits morceaux de sel gemme. Un homme plus blanc que les Zénètes, enveloppé 17

dans un pagne sale, se présenta à la caravane avec son guide soudanais. Ses yeux bleus transparents exprimaient une curiosité malsaine; son regard fuyant traduisait sa méfiance; il semblait complètement déplacé et sa présence était lourde de menaces, comme celle d'un virus à la surface d'un globule blanc. 11s'exprimait en gangara et son guide traduisait. - Je voudrais me joindre à la caravane pour aller à Aoudaghost. Des voyageurs m'ont appris qu'on rencontre dans cette ville des jeunes filles au beau visage, au teint clair, au corps souple, aux seins bien droits, à la taille fine, aux épaules larges, à la croupe abondante, au sexe étroit. Ils m'ont affirmé que celui qui a le bonheur d'en posséder une y prend autant de plaisir qu'avec une vierge du Paradis. Al- Naçrani reçut les civilités des caravaniers qui l'invitèrent à se joindre à eux. Cet homme avait l'appétit d'un trou noir; à chaque moment il demandait du sanglé, un potage local pour lequel il s'était pris d'une passion dévorante, une sorte de bouillie épaisse préparée avec une herbe ressemblant à la colocasie; on lui en donnait, il en redemandait encore, comme si son estomac n'eût pas eu de limites. Ce jour-la les caravaniers en avaient acheté; il y en avait pour tous, à volonté. AlNaçrani et les esclaves en avalèrent une quantité considérable. Quelques heures après, ils en étaient tous malades; plusieurs perdirent connaissance pendant qu'ils faisaient la prière de l'après-midi. Ils soJlicitèrent un remède auprès d'un guérisseur du village qui apporta une substance évacuante à base de racines végétales pulvérisées, mélangées avec de l'anis et du sucre qu'il mit dans de l'eau et agita. Les malades burent ce médicament et vomirent tout ce qu'ils avaient mangé, avec beaucoup de bile jaune. L'un des esclaves en mourut. Après l'avoir lavé et enveloppé dans un linceul blanc, les caravaniers firent pour lui la prière ritueIJe des morts. Puis ils emportèrent le corps pour l'enterrer dans un cimetière proche, à l'entrée du village. - Faites vite, nous aIJons charger les bagages pour partir, cria le chef de la caravane aux esclaves qui emportaient le corps.
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Les bêtes étaient déjà chargées et on s'apprêtait à les relever quand le chef du village se dirigea vers la caravane, accompagné d'une imposante suite et entouré d'hommes armés de sabres et de lances. Les guerriets formèrent un cercle autour de la caravane. Le chef, l'air courroucé, brandissait son sabre; ses joues et ses lèvres frémissaient. - Comment, misérables étrangers, avez-vous osé offenser nos morts? Les caravaniers écarquillaient les yeux, ils regardaient le chef, sa suite et ses soldats, puis se regardaient entre eux. Personne ne comprenait la raison de cette colère. Enfin, le chef de la caravane s'avança. - Comment, noble chef, pouvez-vous porter une si grave accusation contre de paisibles caravaniers qui jouissent de votre généreuse hospitalité? - Est-ce ainsi, misérable, que vous nous remerciez pour notre hospitalité? - Je vous en conjure, dites-moi ce que vous nous reprochez. - Vous avez commis un crime odieux, vous avez offensé les esprits de nos morts. - Mais comment avons-nous pu faire cela? - Vous avez enterré parmi eux le corps d'un esclave! - Mais qu'y-a-il de mal à cela? - C'est un crime! Les esclaves sont enterrés dans les cimetières qui leur sont reservés, loin des cimetières des hommes libres. Les esprits des esclaves ne doivent pas troubler les esprits des maîtres. - Je vous demande humblement pardon, honorable chef; nous ignorions cette coutume; chez nous les hommes sont égaux devant la mort... Mais nous allons tout de suite exhumer le corps pour le mettre dans le cimetière des esclaves. - Cela ne suffit pas! Vous devez nous donner un esclave qu'on sacrifiera pour apaiser les esprits de nos morts. Taluthane désigna l'un de ses esclaves pour le sacrifice et le chef du village ordonna à ses guerriers de s'en emparer. Pendant qu'ils l'emmenaient vers la place du 19

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