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Behemoth

De

Cinq ans après les évènements de Rifteurs, le monde s'écroule. Lenie a rapporté un terrible virus du fond des abysses. Béhémoth détruit la biosphère terrestre et tue des millions de gens. Tout autour du globe règne le chaos, tandis que l'ancien réseau Internet est aux mains de monstres artificiels révérant Lenie comme la Madone du désastre...
Dans une station au fond de l'océan, quelques nantis espèrent un miracle. Mais Lenie est à leur recherche...





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Image couverture
PETER WATTS
βÉHÉMOTH
 
Traduit de l’anglais (Canada)
par Gilles Goullet
 
Fleuve Noir

En mémoire de Strange Cat, alias Carcinoma,

1984-2003.

Cela lui aurait été égal.

 

 

En mémoire de Chuckwalla,

1994-2001

victime de la technologie devenue folle.

PRÉLUDE :

Transgresseur

Quand on a perdu ses yeux, avait entendu dire Achille Desjardins, on les récupère dans ses rêves.

Cela n’arrivait pas qu’aux aveugles : n’importe qui de diminué par la vie se rêvait complet. Les quadruples amputés couraient et jouaient au football, les sourds entendaient des symphonies, les cœurs brisés aimaient à nouveau. L’esprit avait sa propre inertie ; il avait tellement pris l’habitude d’un certain rôle au cours de toutes ces années qu’il rechignait à abandonner l’ancien paradigme.

Il finissait par le faire, bien entendu. Les visions radieuses disparaissaient, la musique cessait, le flux sensoriel imaginaire se réduisait à quelque chose de plus adapté à des orbites vides et des cochlées dévastées. Mais cela prenait des années, des décennies… au cours desquelles l’esprit se torturait nuit après nuit avec le souvenir de ce qu’il avait perdu.

Cela arrivait aussi à Achille Desjardins : lui, dans ses rêves, avait une conscience.

Les rêves le ramenaient dans le passé, à son époque de dieu enchaîné : des millions de vies dans ses mains et rien qui ne lui soit hors d’atteinte, même en géosynch ou au fond de la fosse des Mariannes. Il se battait à nouveau inlassablement pour l’intérêt général, connecté simultanément à mille canaux de données actifs, ses réflexes et capacités de reconnaissance de forme augmentés par des gènes améliorés et des neurotropes sur mesure. Là où éclatait le chaos, il apportait le contrôle. Là où tuer dix personnes en sauverait cent, il procédait au sacrifice. Il jugulait les débuts d’épidémie, dénouait les blocages, désamorçait les attaques terroristes et les désastres écologiques qui surgissaient de toutes parts. Il surfait sur les ondes radio et se glissait par les fibrops les plus fines, hantait une minute des moulins à marées péruviens, la suivante des comsats coréens. Il était redevenu le meilleur transgresseur du CSIRA : capable de tricher avec la deuxième loi de la thermodynamique et parfois de la violer un peu.

Il était vraiment le fantôme dans la machine… et à l’époque, la machine était partout.

C’était pourtant les rêves d’esclavage, et non de pouvoir, qui le séduisaient vraiment nuit après nuit. Il n’y avait qu’en dormant qu’il pouvait revivre ce servage paradoxal qui lavait ses mains des fleuves de sang. Le Trip Culpabilité, on appelait cela. Une séquence de neurotransmetteurs artificiels dont Desjardins n’avait jamais pris la peine d’apprendre les noms. Après tout, il lui suffisait d’une commande pour tuer des millions de gens : personne n’allait confier ce genre de pouvoir sans mettre en place quelques garde-fous. Avec le Trip dans le cerveau, se rebeller contre l’intérêt général était physiologiquement impossible. Il coupait le lien entre pouvoir absolu et corruption absolue : la moindre tentative d’user de son pouvoir à mauvais escient provoquerait une énorme crise d’épilepsie. Aucun doute sur l’équité de ses actions ou la pureté de ses motivations n’avait jamais troublé le sommeil de Desjardins. L’une et l’autre avaient été injectées dans son corps, avec quelques scrupules de moindre importance.

C’était un tel confort, de n’avoir absolument jamais rien à se reprocher. Aussi rêvait-il d’esclavage. Et d’Alice, qui l’avait libéré, qui lui avait ôté ses chaînes.

Dans ses rêves, il voulait les récupérer.

Ces rêves finirent par s’esquiver, comme toujours. Le passé s’estompa, le présent impitoyable s’affirma. Le monde s’effondra en accéléré : un microbe apocalyptique sortit des profondeurs océanes, transporté dans la chair saumâtre d’une plongeuse sous-marine de N’AmPac. S’empêtrant dans son sillage, les Pouvoirs sans pouvoir le baptisèrent βéhémoth, réduisirent en cendres des gens et des lieux dans leurs futiles et frénétiques tentatives de parer au futur changement de régime. L’Amérique du Nord tomba. Des trillions de fantassins microscopiques traversèrent le continent en laissant des déchets un peu partout dans le sol et la chair. Des guerres éclatèrent et se terminèrent en accéléré : la Campagne de N’AmPac, l’Incendie colombien, le Soulèvement eurafricain. Et Rio, bien entendu : la guerre de trente minutes, le conflit que le Trip Culpabilité aurait dû rendre impossible.

Desjardins combattit dans toutes, d’une manière ou d’une autre. Et tandis que des métazoaires désespérés commençaient à se chamailler, le véritable ennemi recouvrit implacablement le continent telle une chape de plomb. Achille Desjardins lui-même, la fierté de la Patrouille Entropie, ne put l’en empêcher.

Alors que le présent l’avait désormais presque rattrapé, Achille Desjardins continuait vaguement à souffrir de tout ce qu’il n’avait pas fait. Il s’agissait toutefois d’une douleur fantôme, le résidu d’une conscience restée coincée des années auparavant. Elle l’atteignit à peine, sur l’interface fluctuante entre sommeil et éveil ; un petit instant, il se souvint qu’il était libre tout en regrettant sa servitude.

Il ouvrit ensuite les yeux et plus rien n’eut la moindre importance.

 

Mandelbrot ronronnait, étalé sur la poitrine de Desjardins. Celui-ci lui gratta distraitement les oreilles en affichant ses stats du matin. La nuit avait été relativement calme : seule sortait de l’ordinaire la tentative, par un groupe de réfugiés d’une remarquable témérité, de franchir le périmètre nord-américain. Ils avaient appareillé de Long Island sous couvert de l’obscurité à 0110, heure standard de l’Atlantique, à bord d’un chaland de déchets réaménagé. Moins d’une heure plus tard, deux douzaines d’intérêts eurafricains se disputaient pour être le premier à appliquer le « préjudice extrême ». Les pauvres fous avaient à peine dépassé Cape Cod qu’ils s’étaient fait descendre par les Algériens (les Algériens ?).

Sans que le système ne se donne même la peine de tirer Desjardins du lit.

Mandelbrot se leva, s’étira et entama sa promenade matinale. Désormais libre, Desjardins se leva aussi pour se diriger à pas feutrés vers l’ascenseur. Soixante-cinq étages de propriété immobilière abandonnée défilèrent en douceur tout autour de lui. Quelques petites années auparavant, cela avait été une ruche de limitation des dégâts, avec des milliers d’agents sous Trip Culpabilité hantant un monde en permanence au bord du gouffre, mettant en équilibre vies et légions avec une économie froide et impartiale. À présent, il n’y avait guère plus que lui. Beaucoup de choses avaient changé, après Rio.

La cabine le recracha sur le toit du CSIRA. Le bâtiment était entouré d’autres, vaguement disposés en fer à cheval et collés aux limites de la zone nettoyée. Dans le champ statique de Sudbury, dont le bas-ventre frôlait la cime des plus hautes structures, les avant-bras de Desjardins se hérissèrent de chair de poule.

Sur l’horizon à l’est, le soleil qui commençait à poindre incendiait un royaume en ruine.

La destruction n’était pas totale. Pas encore. Des grandes villes à l’est conservaient un semblant d’intégrité, closes, cuirassées, se protégeant perpétuellement des envahisseurs revendiquant les terres entre elles. Les fronts et lignes de combat, très disputés, n’étaient toujours pas figés, un petit nombre tenait même bon. Il restait quelques poches de civilisation dispersées sur le continent… peu, certes, mais la guerre se poursuivait.

Tout cela parce que cinq ans plus tôt, une certaine Lenie Clarke était sortie du fond de l’océan avec la vengeance et βéhémoth grouillant ensemble dans le sang.

Desjardins traversa la plateforme d’atterrissage pour s’approcher du bord du toit, où il urina par-dessus la rambarde tandis que le soleil dépassait du précipice. Tant de choses ont changé, se dit-il. Tant de catastrophes incluses dans la recherche d’un nouvel équilibre. Son domaine, autrefois de la taille d’une planète, s’était réduit à un continent aux limites cautérisées. Sa vue qui portait jusqu’à l’infini n’allait désormais pas plus loin que le littoral. Ses bras auparavant capables d’embrasser le monde avaient été amputés au niveau du coude. Même la portion N’Am du Net avait été excisée comme une tumeur de la communauté électronique, et Achille devait s’occuper du désordre nécrotique que cela avait laissé.

Et pourtant, de bien des manières, il n’avait jamais eu davantage de pouvoir. Le territoire était moins grand, d’accord, mais il restait si peu de monde avec qui le partager. Lui-même n’avait plus trop l’esprit d’équipe et ressemblait davantage à un empereur. Même si ce fait n’était pas très connu…

Certaines choses n’avaient toutefois pas changé. Desjardins restait techniquement employé par le Complex Systems Instability Response Authority, du moins par les vestiges de cette organisation un peu partout sur la planète. Le monde s’était depuis longtemps cassé la figure – du moins, cette partie-là du monde –, mais Desjardins se devait toujours de limiter les dégâts. Les feux de brousse de la veille étaient les brasiers du jour, et il doutait sérieusement que quiconque puisse les éteindre à ce stade, mais il était un des rares au moins capables de les contenir encore un peu. Il restait un transgresseur – un gardien de phare, comme il s’était décrit le jour où ils avaient fini par se laisser convaincre de l’abandonner là – et la journée serait comme les précédentes. Il y aurait des attaques à repousser, des ennemis à surveiller. Certaines vies seraient sacrifiées pour en sauver d’autres, plus nombreuses ou plus précieuses. Il y aurait des microbes virulents à détruire, des apparences à sauvegarder.

Il tourna le dos au soleil levant et enjamba le corps éventré qui gisait nu à ses pieds. Le corps d’une femme qui s’était appelée Alice, elle aussi.

Il essaya de se rappeler si ce n’était qu’une coïncidence.

β-MAX

« Le monde ne meurt pas, on est en train de le tuer.Et ceux qui le tuent ont un nom et une adresse. »

Utah Phillips

Contre-attaque

Dans l’obscurité, il n’y a d’abord que le bruit. Dérivant sur la pente d’une montagne sous-marine, Lenie Clarke se résigne à l’imminente perte de solitude.

Elle est assez loin pour une cécité absolue. Atlantis, avec ses portiques, ses balises et ses hublots qui déversent une lumière délavée dans l’abysse, se trouve à plusieurs centaines de mètres dans son dos. Aucun témoin clignotant, aucune canalisation ou cache de pièces préfabriquées ne pollue les ténèbres, à une telle distance. Les calottes plaquées sur ses yeux peuvent se servir de la plus infime lueur pour lui permettre de voir, mais ne peuvent créer de lumière là où il n’y en a pas. Et à cet endroit, il n’y en a aucune. Trois mille mètres, trois cents atmosphères, trois millions de kilogrammes par mètre carré ont expulsé le moindre photon. Lenie Clarke est aussi aveugle que n’importe quel sécheux.

Ce dont, au bout de cinq ans sur la dorsale médio-atlantique, elle ne s’est pas encore lassée.

Mais le léger bourdonnement de moustique produit par les systèmes hydrauliques et électriques commence à présent à l’entourer. Des impulsions de sonar tambourinent avec douceur sur ses implants. Le bourdonnement change un tout petit peu de ton, puis s’estompe. Un vague déplacement d’eau au moment où quelque chose s’arrête au-dessus d’elle.

« Merde. » Les machines dans sa gorge transforment le juron en un léger vrombissement. « Déjà ?

— Je t’ai donné une demi-heure de rab. » La voix de Lubin. Ses mots sont brouillés par la même technologie qu’elle, distorsion à présent plus familière que la prononciation d’origine.

Clarke soupirerait, s’il était possible d’avoir du souffle à cet endroit.

Elle active sa frontale. Lubin est pris dans le faisceau, silhouette noire parsemée d’ingénieux dispositifs. L’admission d’eau sur sa poitrine est un disque fendu, chrome sur noir. Ses calottes cornéennes transforment ses yeux en ovales translucides unis. Il ressemble à une créature uniquement faite d’ombre et de matériel ; Clarke sait quelle humanité recouvre cette façade, même si elle n’en parle à personne.

Deux calmars d’un mètre de long patientent près de Lubin. Un sac en nylon pend à l’un d’eux, bosselé par les appareils électroniques qu’il renferme. Clarke palme jusqu’à ce qu’elle arrive au-dessus de l’autre, bascule une commande d’asservi à manuel. La petite machine tressaute et déploie sa barre de remorquage.

Sur un coup de tête, elle éteint sa frontale. À nouveau, l’obscurité engloutit tout. Rien ne bouge. Rien ne scintille. Rien n’attaque.

Sauf que ce n’est plus pareil.

« Quelque chose ne va pas ? » bourdonne Lubin.

Elle se souvient d’un océan complètement différent, de l’autre côté de la planète. Sur la cheminée Channer, quand on éteignait ses lumières, les étoiles apparaissaient, mille constellations bioluminescentes : des poissons illuminés comme des pistes d’aéroport la nuit, des arthropodes luisants, des petits cténophores gros comme un grain de raisin qui émettaient un chatoiement complexe. Channer chantait comme une sirène, attirait tous ces extravagants exotiques des eaux médianes plus profond qu’ils n’allaient partout ailleurs, les alimentait en produits chimiques bizarres et les rendait monstrueusement beaux. À la station Beebe, il ne faisait noir que quand vous allumiez.

Mais Atlantis n’est pas la station Beebe et ils ne sont pas sur la cheminée Channer. À l’endroit où ils sont, la seule lumière provient de machines indélicates et maladroites. Les frontales forent dans les ténèbres des tunnels monotones, crus et laids comme du sodium en feu. Si on les éteint… il n’y a plus rien.

Ce qui est le but, bien entendu.

« C’était si beau », regrette-t-elle.

Il n’a pas besoin de poser la question. « Oui. Mais n’oublie pas pourquoi. »

Elle agrippe la barre de remorquage. « D’accord, mais… ce n’est plus pareil, tu sais ? Il m’arrive presque de regretter qu’une de ces grosses saloperies ne jaillisse pas de l’obscurité pour essayer de m’arracher un morceau de corps avec ses grandes dents… »

Elle entend le calmar de Lubin accélérer, tout proche mais invisible. Elle actionne à son tour la poignée des gaz, prête à le suivre.

Le signal atteint au même moment son LFAM et son squelette. Ses os réagissent par une vibration au fond de la mâchoire, le modem se contentant d’un bip.

Elle actionne son récepteur. « Clarke.

— Ken vous a rejoint ? » demande une voix portée par l’air, non mutilée par les mécanismes nécessaires à la communication vocale sous l’eau.

« Ouais. » En comparaison, les mots de Clarke semblent laids et mécaniques. « On est en train de monter.

— D’accord. Je voulais simplement vérifier. » La voix se tait un instant. « Lenie ?

— Toujours en ligne.

— Juste… eh bien, soyez prudente, d’accord ? dit Patricia Rowan. Vous savez comme je m’inquiète. »

 

L’eau devient imperceptiblement plus lumineuse au fur et à mesure de leur ascension. Leur monde noir s’est débrouillé pour devenir bleu pendant que Clarke regardait ailleurs : elle n’arrive jamais à repérer le moment où cela se produit.

Lubin n’a pas prononcé un mot depuis que Rowan a coupé la communication. À présent que le bleu marine devient azur, Clarke l’affirme tout haut : « Tu ne l’aimes toujours pas.

— Je ne lui fais pas confiance, corrige Lubin. Je l’aime bien.

— Parce que c’est une corpo. » Plus personne ne les a appelés cadres supérieurs de corporations depuis des années.

« C’était une corpo. » Les machines dans sa gorge ne peuvent masquer la lugubre satisfaction qu’elle ressent en soulignant ce point.

« Parce que c’était une corpo, répète-t-elle.

— Non.

— Pourquoi, alors ?

— Tu connais la liste. »

Elle la connaît. Lubin ne fait pas confiance à Rowan parce que autrefois, elle menait le jeu. C’était elle qui avait décidé de les recruter, si longtemps auparavant, marchandises endommagées qu’on endommageait encore davantage : souvenirs remplacés, motivations recâblées, conscience elle-même adaptée au service d’un indéfinissable et indéfendable intérêt général.

« Parce que c’était une corpo », répète-t-elle à nouveau.

Le vocodeur de Lubin émet quelque chose qui passe pour un grognement.

Elle connaît les origines de Lubin. Mais ne sait toujours pas trop quelles parties de sa propre enfance sont authentiques et lesquelles ont été insérées, ajoutées après coup. Et elle fait partie des chanceux : elle a survécu à l’explosion qui a transformé la cheminée Channer en trente kilomètres carrés de verre radioactif. Elle n’a pas non plus été réduite en bouillie par le tsunami qui a suivi, ou en cendres avec les millions de réfugiés du Strip de N’AmPac.

Non qu’elle n’eût pas dû l’être, bien entendu. Pour rentrer dans les détails techniques, tous ces millions de réfugiés incinérés n’étaient que des dommages collatéraux. Ce n’était pas leur faute – ni même celle de Rowan, d’ailleurs – si Lenie Clarke ne restait jamais assez longtemps au même endroit pour faire une cible correcte.

Mais quand même. Il y a faute et faute. Patricia Rowan pouvait avoir le sang de millions de personnes sur les mains, après tout, les zones de biorisque ne s’endiguent pas toutes seules, il faut pour cela des ressources et de la fermeté à chaque étape du processus. Isoler la zone infectée, y envoyer les élévatrices, la réduire en cendres. Savonner, rincer, répéter. Tuer un million de personnes pour en sauver un milliard, dix pour en sauver cent. Peut-être même dix pour en sauver onze, le principe est le même, malgré la marge plus réduite. Mais rien dans ce mécanisme ne fonctionne tout seul, impossible d’enlever la main du bouton rouge. Rowan n’a jamais provoqué un massacre sans avoir à en affronter et assumer les conséquences.

Cela avait été tellement plus facile pour Lenie Clarke. Elle n’avait eu qu’à semer une petite traînée d’infection dans le monde et se terrer sans jamais regarder en arrière. Ses victimes continuent encore à s’accumuler en un défilé permanent, héritage exponentiel qui doit avoir dépassé de dix fois celui de Rowan. Et elle n’avait pas besoin de lever le petit doigt.

Parmi ceux qui se disent amis avec Lenie Clarke, personne n’a de bases rationnelles pour condamner Patricia Rowan. Clarke redoute le jour où cette simple vérité apparaîtra à Ken Lubin.

Les calmars les hissent toujours plus haut. Le gradient est désormais nettement perceptible : la lumière au-dessus devient progressivement obscurité en dessous. Pour Clarke, c’est la zone la plus effrayante de l’océan, ces eaux médianes mal éclairées parcourues par les vrais calmars : des monstres de trente mètres sans squelette mais dotés de tentacules, le cerveau aussi froid et aussi rapide qu’un supraconducteur. Ils sont deux fois plus gros qu’avant, à ce qu’on lui a dit. Et cinq fois plus nombreux. Ce qui semble s’expliquer par un meilleur service de garderie : les larves d’Architeuthis grandissent plus vite dans les mers en réchauffement et leur nombre n’est pas limité par leurs prédateurs, que la pêche a depuis longtemps fait disparaître.