Beijing Baby

De
Publié par

Ce récit nous livre le témoignage d'un adolescent de dix-sept ans, parti vivre un an dans une université pékinoise afin d'étudier la langue de Confucius. Beijing Baby, par le biais d'anecdotes, d'histoires de vie, de rencontres, laisse transparaître l'image d'une société chinoise, oscillant entre une occidentalisation croissante et un héritage culturel très présent.
Publié le : samedi 1 octobre 2005
Lecture(s) : 167
EAN13 : 9782296417960
Nombre de pages : 184
Prix de location à la page : 0,0093€ (en savoir plus)
Voir plus Voir moins
7 jours d'essai offerts
Ce livre et des milliers d'autres sont disponibles en abonnement pour 8,99€/mois

Beijing Baby

Collection Là-bas
dirigée par Jérôme MARTIN

« Vois sur ces canaux Dormir ces vaisseaux Dont l'humeur est vagabonde... »
Charles BAUDELAIRE,« L'invitation au voyage»

Arnaud Nouï

Beijing Baby

L'HARMATTAN

(Ç)

L'HARMATTAN,

2005

5-7, rue de l'École-Polytechnique;
L'HARMATTAN, L'HARMATTAN ITALIA

75005 Paris
s.r.1.

Via Degli Artisti 15 ; 10124 Torino
HONGRIE BURKINA FASO

Konyvesbolt

; Kossuth L. u. 14-16 ; 1053 Budapest

L'HARMATTAN

1200 logements villa 96 ; 12B2260 ; Ouagadougou 12
ESPACEL'HARMATTANKINSHASA Faculté des Sciences Sociales, Politiques et Administratives

BP243, KIN XI ; Université de Kinshasa
http://www.1ibrairieharmattan.com harmattan 1@wanadoo.fr

-

RDC

ISBN: 2-7475-9462-9 EAN: 9782747594622

1
Premiers pas

Nous sommes le 1er septembre 1998. Bien calé sur les starting-blocks, je m'apprête à embarquer dans trois jours, direction Pékin, pour étudier le chinois pendant un an. Afin d'éviter tout faux départ, je vérifie que tout est en règle: mon passeport, mon visa, mon carnet de santé. J'ai consacré l'été entier à m'affranchir de chacune des formalités; autant d'obstacles qui ont rendu hypothétique, jusqu'au dernier moment, mon séjour sur la terre de Confucius. Dès le mois de juin j'ai commencé par me charger du dossier d'inscription à l'université que mon cousin, expatrié en Chine, m'a préalablement envoyé. Cette première barrière franchie, j'ai dû encore subir un examen médical complet afin de remplir un formulaire attestant de mon bon état de santé. Visiblement, la Chine n'est pas prête à accueillir des personnes malades au-delà d'une période de trois mois correspondant à la durée maximale d'un visa touristique. Je me présente devant mon médecin traitant, muni de mon formulaire, et lui explique que cet examen médical représente le sésame indispensable pour toute personne désirant obtenir un visa étudiant chinois. Dans ce formulaire, on me demande si j'ai déjà contracté des maladies comme le typhus, la scarlatine, une hépatite virale, si je souffre d'une quelconque psychose comme la schizophrénie, ou encore, la paranoïa. Conformément au formulaire, le docteur examine mes
7

oreilles, mon nez, mes yeux, mes amygdales, mon cou, la pigmentation de ma peau et cette séance s'achève par un électrocardiogramme. Après cet interrogatoire, je dois passer toute une batterie de tests sanguins ainsi qu'une radiographie des poumons. Je prends rendez-vous dans le laboratoire d'analyses médicales le plus proche de chez moi avec, au programme, test de dépistage de la syphilis, du sida ... L'attente des résultats n'aura pas été trop longue; aucune anomalie n'a été décelée. Une fois ces obstacles surmontés, je dois me rendre au Conseil de l'Ordre National des Médecins pour estampiller ces résultats. Mon formulaire de santé, le compte-rendu de mon ECG et de mes examens sanguins doivent tous être validés par l'ONM. Mais, comme si cela ne suffisait pas, je dois encore faire un tour au ministère des Affaires étrangères pour valider, au nom de l'Etat français, mon dossier médical, mon formulaire de demande de visa étudiant et la lettre d'admission de ma future université. Premier diagnostic sur la bureaucratie chinoise: boulimie aiguë de tampons. La tension monte, je commence à douter, je peux encore faire machine arrière mais, après avoir survécu à toutes les démarches administratives, il serait stupide de tout gâcher. Je suis dans un état second; dans trois jours je serai livré à moimême, du haut de mes 17 ans, à plus de 9000 kilomètres de Paris. Ce sera l'occasion de voler de mes propres ailes, de devenir «indépendant ». Je m'apprête à subir un choc émotionnel, ce n'est pas tous les jours que l'on quitte sa famille. J'imagine tous les scénarii possibles pour être paré à toute éventualité, j'espère que je ne vais pas craquer. Je voudrais partir avec le sourire pour que la dernière image de moi que garderont en mémoire mes parents et mon frère soit celle d'une personne heureuse. J'aimerais bien être capable de me préparer psychologiquement mais peut-on se préparer à une telle aventure? Je ne peux rien y faire, il ne me reste plus 8

qu'à attendre que mon heure vienne, le plus calmement possible. Plus on avance dans le temps, plus je réalise ce que je suis en train de faire et les conséquences de cette action comme quitter ma famille, les gens que j'aime, ma ville, mes petites habitudes, ma télévision, mon petit confort, mon pays. Mes sentiments sont flous, je suis à la fois impatient et inquiet. J'ai cette peur, celle de l'inconnu, de la différence. Je sais ce que je quitte mais pas ce qui m'attend. Si je pars ce n'est pas seulement pour améliorer mon chinois mais aussi pour fuir un quotidien qui m'ennuie terriblement. J'ai cette envie légitime de voir ce qui se passe ailleurs, de vivre quelque chose de nouveau, d'intense, de changer de cadre de vie, de m'épanouir. J'aspire à plus de liberté, je ne veux plus avoir à répondre du moindre de mes mouvements à mes parents. Finis les: «Mets tes chaussons! Fais la vaisselle! Ne rentre pas trop tard! Appelle-moi quand tu arrives! ». Mon estomac est noué, je n'ai pas faim, j'essaye tant bien que mal de m'occuper l'esprit. Je tente en vain d'éviter que mes craintes, mes angoisses ne transpirent mais qui peut mentir à sa mère, l'instinct féminin doublé de l'instinct maternel. Le temps s'écoule, les minutes se succèdent, puis les heures, toujours dans cette même atmosphère pesante, étouffante, qui va crescendo. Je profite de ces derniers jours pour me balader dans Paris, tel un touriste. Paris mérite bien son surnom de plus belle ville du monde. Avant, je n'y portais guère attention car ce décor faisait partie de mon quotidien mais, aujourd'hui, conscient de mon départ, je la regarde différemment et en m'aventurant dans le dédale de ses ruelles, je n'ai de cesse de la redécouvrir, de m'émerveiller des trésors dont elle recèle. Chère Paris, je vais t'être infidèle pendant un an et j'espère que cela n'affectera pas notre relation à mon retour. L'homme a du mal à apprécier ce qui se présente quotidiennement sous

9

ses yeux, il suffit de le lui ôter et là il réalise alors toute la portée de cette perte. Le jour J approche, je prépare mes valises mais cette foisci ce n'est pas pour deux ou trois semaines mais pour un an. J'amène ma garde-robe, mes livres, mes CD et même des produits d'hygiène, autant d'objets qui me serviront de liens avec ma terre natale. Ma chambre devient un véritable champ de bataille avec d'un côté les piles d'objets qui doivent partir et de l'autre celles qui doivent rester. Dire que le choix fut difficile serait un euphémisme. J'en suis déjà à trois valises, la quatrième et dernière est en bonne voie. Il ne faut rien oublier car je ne suis pas près de revenir. Les deux jours qui précèdent mon départ me paraissent être une éternité. Il règne un savant mélange d'angoisse, de crainte, de joie, d'impatience, d'excitation. Je n'ai plus qu'une hâte c'est de partir pour refroidir la machine, évacuer la pression. Le fameux jour J arrive, le compte à rebours est déjà enclenché, mon avion part à 19h00. A maintes reprises, je deviens l'objet d'une obsession qui me pousse à m'assurer constamment que tout est en règle: mes valises, mes papiers ainsi que mon billet d'avion. Le temps qui me semblait si lent devient maintenant trop rapide. L'horloge annonce mon départ en sonnant les trois coups. Mes parents et mon frère m'accompagnent jusqu'à Roissy. La route que nous empruntons pour nous rendre à l'aéroport incarne, à mes yeux, le chemin qui va me sortir de l'adolescence. Au bout de celle-ci, une toute nouvelle vie m'attend, ma vie. Je vais devoir me prendre en charge, acquérir le sens des responsabilités, en d'autres termes devenir adulte. Au cours de ce parcours initiatique, j'apprendrai que cette liberté, cette indépendance que je viens chercher ont un prix: je devrai me débrouiller seul. Je vais à présent quitter mon cocon familial et dire adieu à toute la tendresse, l'amour, l'affection qui le caractérisaient. Il va falloir me montrer fort, me forger le

10

caractère, prendre de la bouteille. Mon cœur bat à toute vitesse, il devient difficile de parvenir à me contrôler, j'étouffe. Je souhaite à tout prix profiter des derniers moments précédant mon envol; je tente en vain de saisir l'instant présent, de me l'approprier mais personne ne peut défier le temps, le dompter ni même ces voitures qui circulent à toute allure. Je me contente de regarder par la fenêtre les dernières images que je garderai de la France et plus particulièrement de Paris. J'aimerais tant pouvoir profiter de la présence de ma famille mais cela est impossible. Un grand silence règne, ce qui accroît d'autant plus mon malaise. J'aperçois déjà à l'horizon les panneaux qui annoncent les différentes aérogares. J'entre maintenant dans un lieu neutre, un no man's land, dont la froideur qui s'en dégage me donne des frissons. J'ai déjà l'impression de poser un pied à l'étranger dans ce lieu de transit où des millions de personnes passent chaque année. Je fais enregistrer mes bagages en demandant une petite faveur à l'hôtesse de sol qui, armée d'un sourire irrésistible, m'attribue la place que je désirais, celle près du hublot. Ce voyage s'annonce prometteur. L'embarquement est dans une heure soit H-l. Nous buvons un petit café avec mes parents et mon frère Fabrice. Nos routes vont bientôt se séparer; nous échangeons quelques mots mais nous n'arrivons pas à établir une véritable conversation. De toute façon mon esprit divague, il est à la fois partout et nulle part. Je deviens spectateur du temps qui s'écoule, ce qui provoque en moi un sentiment d'impuissance. Je regarde les avions décoller, atterrir. .. Je m'interroge sur leurs destinations et sur la vie des passagers. Peut-être qu'au même instant quelqu'un vit-il une expérience similaire à la mienne. Nous sommes tous réunis au même endroit mais nous avons tous nos petites histoires, nos petits secrets. Je me mets alors à fantasmer sur la vie de

11

ces inconnus en laissant ainsi libre cours à mon imagination. Tout d'abord mon regard s'arrête sur ce jeune couple que je vois bien embarquer sur un vol pour un voyage de noces à Tahiti où ils se prélasseront sur le sable blanc et sous les cocotiers, avec à l'horizon un merveilleux coucher de soleil. Une ressortissante chinoise d'environ 25 ans a attiré mon attention par son allure et son air un soupçon hautain. Elle ne porte pas des vêtements ordinaires. Elle a développé son propre style qui met en valeur ses talents artistiques. Manifestement l'argent ne doit pas être pour elle une source de souci. On devine à son allure que c'est une femme moderne qui sait ce qu'elle veut et qui n'est pas du genre à se laisser marcher dessus. On est loin du mythe de la petite fleur d'Asie douce, gentille, attentionnée et soumise, prête à satisfaire le moindre de vos désirs. Mais c'est justement ce qui me plaît en elle, je suis déjà conquis. L'heure de l'embarquement arrive, je dois maintenant abandonner ma petite famille qui m'a toujours entouré jusqu'à présent. Ils s'inquiètent pour moi et vice versa. Je les regarde une dernière fois après nous être livrés à la cérémonie des embrassades et des adieux. Je pars, les larmes aux yeux, et franchis la barrière de contrôle des passeports. Une nouvelle page se tourne; désormais je suis, du moins je le croyais à l'époque, maître de mon destin. Tout se déroule rapidement. Et me voilà en l'espace de deux temps trois mouvements dans l'avion, prêt à décoller. J'ai une place de libre à côté de moi et deux sièges plus loin se trouve une ravissante jeune femme, la vingtaine, brune aux yeux verts, la silhouette harmonieuse. Elle est naturelle et élégante dans sa simplicité. Elle dégage un je ne sais quoi qui capte mon attention. Peut-être est-ce son visage angélique qui m'attendrit? Elle a une grâce naturelle qui lui permet de rester telle quelle, sans avoir recours à tous les artifices

12

qu'utilisent ses rivales. Une petite lumière brille dans ses yeux, son regard dénote une vivacité d'esprit. Je lui décroche un sourire et nous entamons une discussion. J'apprends qu'elle vient à Pékin pour suivre son ami qui jouit là-bas d'un statut d'expatrié. Elle aussi s'apprête à vivre un grand moment. C'est la première fois qu'elle part en Chine et elle se donne une période d'essai d'un mois pour savoir si elle pourra s'acclimater à la vie pékinoise. Je me laisse bercer par le timbre de sa voix. Nous n'avons pas entretenu une longue conversation et pourtant je m'en souviens encore aujourd'hui. L'apéritif arrive et nous vaquons chacun à nos occupations. J'allume mon lecteur de CD portable afin de m'évader un instant. Mais, quelques minutes plus tard, je suis rattrapé par le temps, l'hôtesse me présente avec délicatesse mon plateau repas. Nous avons le droit à l'incontournable journal télévisé de France 2, service public oblige, après quoi l'écran TV nous apporte des précisions sur le déroulement de notre vol: la vitesse de l'avion, l'altitude, la température à l'extérieur, le temps de vol et le nombre de kilomètres qu'il nous reste à parcourir. Seulement deux heures se sont écoulées, la nuit s'annonce longue. Enfin l'heure du film, on tire les stores des hublots, je branche mes écouteurs et j'opte pour la version anglaise, mon niveau en chinois n'étant pas encore assez élevé. Tout se déroule bien, excepté quelques petites turbulences qui donnent à ce vol des airs de montagnes russes. Le générique défile, nous sommes pratiquement à la moitié du vol. J'aimerais pouvoir dormir, ainsi le temps passerait plus vite, mais cela m'est impossible. Je suis trop excité, impatient de fouler le sol chinois et de partager un moment de ma vie avec ce peuple qui reste, au travers de mes yeux d'Occidental, si énigmatique. Tout semble se répéter: repas, télé, musique, repos, télé, musique puis petit déjeuner.

13

Le mécanisme du cérémonial est bien huilé, tout s'enchaîne, ne laissant ainsi rien au hasard. Je regarde ma montre et me rends compte qu'il ne reste plus que deux petites heures. Je prends alors mon cahier d'écriture de chinois et m'exerce à écrire des lignes et des lignes jusqu'à ce que je parvienne à bien mémoriser un idéogramme. Je n'ai pas choisi la langue la plus facile, il n'y a aucun lien avec les langues latines. Les idéogrammes sont des caractères censés à l'origine représenter une idée et n0n les sons du mot représentant cette idée comme c'est le cas en Occident. Néanmoins, avec l'évolution qu'ils ont subie à travers le temps, je ne vois pas toujours le lien entre l'idéogramme et ce qu'il est supposé représenter. Pour pouvoir lire un journal, il faut en connaître au moins 3000 ; je suis encore loin du compte. Nous, Occidentaux, n'avons à retenir qu'une vingtaine de lettres que comprend notre alphabet, je me demande comment j'arriverai à mémoriser autant de caractères. Le plus difficile c'est toujours le commencement, nous ne savons pas comment nous y prendre parce que tout simplement nous manquons d'expérience, d'un repère auquel se référer. Pour l'apprentissage de l'écriture chinoise, il en va de même; il faut connaître un certain nombre d'idéogrammes avant de pouvoir les apprendre rapidement. L'heure du petit déjeuner à l'anglaise arrivant, je commence à ranger mes affaires. La télé diffuse une série de reportages consistant à nous livrer une présentation succincte de Pékin et de ses principaux monuments historiques dont la célèbre Muraille de Chine, Wan Li Chang Cheng (la Grande Muraille de 10 000 lis; le chiffre 10 000 étant un chiffre symbolique souvent utilisé pour exprimer la grandeur d'un monument) comme la surnomment les Chinois. Le commandant de bord nous annonce que nous allons

14

commencer la descente et que nous arrIverons à l'heure prévue. L'avion n'a pas encore atterri que certains passagers commencent déjà à enfiler leurs manteaux et leurs vestes, à lacer leurs chaussures. Les femmes se refont une petite beauté au cas où elles croiseraient, à la sortie, un commandant de bord célibataire. Les gens n'arrivent pas à tenir en place, les dernières minutes d'un vol paraissent toujours longues. Les passagers s'imaginent déjà dehors et veulent à tout prix être les premiers à sortir comme s'ils ne pouvaient rester une minute de plus dans cet avion. Nous atterrissons à 12h10 mais, avant de pouvoir débarquer, il faut attendre l'autorisation de l'immigration. Et autant vous prévenir, ce n'est pas chose facile. Il nous faudra patienter un bon quart d'heure avant de pouvoir fouler le sol chinois. Pendant ce temps, j'en profite pour regarder par le hublot et je constate que des chantiers sont en cours. Un projet visant à moderniser et agrandir l'aéroport international de Pékin a été lancé pour affirmer au monde entier que la Chine joue désormais dans la cour des grands. Cependant, pour l'instant, l'arrivée dans cet aéroport n'incite pas à s'y attarder. En effet, il est vétuste, sombre, lugubre, et incarne toute la froideur de ces édifices, vestiges du triomphe du communisme. Je n'ai qu'une hâte, sortir de cet endroit. Je me dirige rapidement vers le tapis roulant pour récupérer mes bagages. Je n'ai pas eu à attendre longtemps car j'avais préalablement pris soin d'apposer une étiquette avec la mention « bagage prioritaire ». Je dois alors passer la douane et cela me prendra encore vingt bonnes minutes, si ce n'est plus. Le douanier me dévisage, il examine soigneusement mes papiers. D'un naturel déjà anxieux, cette lenteur est propice à me faire sombrer dans un climat de doute. Ai-je bien emporté tous les papiers nécessaires? Croit-il qu'il s'agisse de

15

documents falsifiés? Mais pourquoi prend-il donc tant de temps? Le douanier pianote sur son ordinateur puis il finit par me rendre mes papiers. Me voilà soulagé. C'est avec une grande joie que j'aperçois Christine, ma cousine, qui vient m'accueillir. Toujours fidèle à elle-même, avec son sourire charmeur, elle me fait signe. Je ne peux m'empêcher de lui adresser un compliment sur son pantalon et son petit haut; décidément je suis bien accompagné. C'est un sacré brin de femme dont l'intelligence, l'humour, la douceur, la générosité ne laissent personne indifférent. Ce qui me plaît aussi en elle c'est sa franchise, avec elle on sait tout de suite à quoi s'en tenir; si elle ne vous apprécie pas, vous le remarquerez très rapidement. C'est par ailleurs un véritable caméléon, tantôt jeune fille en jeans et T-shirt, tantôt femme fatale qui sait se faire désirer en revêtant une tenue de soirée et en se maquillant. Je vais loger chez eux de septembre à mi-octobre, date à laquelle Denis, mon cousin, l'époux de Christine, s'installera à Hong Kong. Nous sortons de l'aéroport et empruntons la queue pour prendre un taxi qui nous conduira pour 70 yuans (60 francs) à Jianguomenwai Waijiao Gonyu situé au sud-est de Pékin. C'est un ensemble d'anciens appartements diplomatiques qui, telles des forteresses, sont gardés par des militaires armés, vêtus de leur célèbre uniforme vert, et dont la tâche principale consiste à interdire l'accès aux « autochtones ». Nous arrivons à destination. Le taxi s'arrête devant la grille de la résidence afin que le garde s'assure bien que les passagers, en l'occurrence Christine et moi, sommes bien des étrangers, des laowai comme les Chinois nous surnomment. Le gardien fait signe au chauffeur d'entrer. Il nous conduit juste devant l'immeuble où je vais résider provisoirement. Nous arrivons enfin à l'appartement, un cinq pièces d'environ 130 mètres carrés. Tous les appartements de

16

l'immeuble ont été construits d'après un même modèle et sont habités exclusivement par des «expats », comprenez expatriés. Dès que vous entrez, vous trouvez à votre droite la porte de la cuisine, vous continuez tout droit et vous tombez sur le salon-salle à manger, particulièrement spacieux afin de pouvoir organiser des réceptions comme pour tout diplomate qui se respecte. Cette pièce est l'artère principale de l'appartement, elle donne directement sur la salle de bains et sur la chambre de mes cousins. La chambre de leur fille aînée, Justine, une adolescente pleine de peps et de vivacité d'esprit, m'est attribuée. J'ai le droit à un grand lit à deux places avec un matelas dur comme j'aime. J'ai une vue imprenable sur une partie de l'avenue lianguomenwai et sur un bout du périphérique. Je dispose d'une armoire en bois laqué rouge pour ranger mes affaires. Je me dirige vers le salon et m'assois sur le canapé en forme de U, j'allume la télévision et je m'adonne à un de mes passe-temps favoris, le zapping. Je sais déjà quelles seront les chaînes que je regarderai: il y a ces trois chaînes hongkongaises qui diffusent des films sous-titrés en anglais 24h /24, une chaîne musicale chinoise, une chaîne de sport américaine ESPN, TV 5 et, Star TV propriété du magna des médias, l'Australien Rupert Murdoch, qui diffuse les séries et émissions à la mode en Angleterre et aux USA. Je fais ensuite un tour du mobilier du salon, un mélange d'Occident et d'Orient. Il y a cette table basse chinoise utilisée pour l'apéritif dans le coin canapé, un bar, une bibliothèque au-dessus de laquelle sont exposés des vases bleus et blancs de Jingdezhen, l'équivalent de Limoges pour la porcelaine. Ce qui m'a étonné c'est de voir ces tableaux naïfs, peints par des Chinois, représentant des scènes de la vie quotidienne dans les campagnes. On peut aussi contempler quelques calligraphies.

17

La cuisine est le lieu où se dérouleront la plupart de mes dialogues avec la femme de ménage que l'on appelle ici l'ayi (surnom affectif qui se traduit littéralement par le terme de tante). Je dois avouer que j'y suis rarement venu pour cuisiner. La plupart des locataires ont à leur service une ayi qui travaille toute la journée, cinq jours par semaine. J'ai appris plus tard que ces femmes de ménage sont engagées par le biais d'un organisme d'Etat qui ne leur reverse qu'une infime partie de la somme payée par les étrangers pour louer leurs services. Leur travail dépend de leurs employeurs dont certains se croient encore à l'âge du colonialisme. J'ai effectivement pu constater que quelques expatriés les estiment corvéables à merci en leur demandant tout et n'importe quoi sans aucune compensation financière, à n'importe quel moment du jour comme de la nuit. Certains de leurs enfants ne comprennent pas toujours le rôle de l'ayi et la prennent pour une bonne à tout faire, en ne rangeant plus rien sous prétexte que l'ayi le fera. Ils les considèrent comme des esclaves des temps modernes en leur réservant le travail ingrat et tout cela pour une paye misérable. Les temps sont durs et les ayis ne disposent pas vraiment de recours légaux pour se plaindre. Je tiens cependant à préciser qu'il ne s'agit là, heureusement, que d'une poignée d'expatriés. Il s'établit, entre l'ayi employée par mon cousin et moimême, une certaine complicité mais mon niveau de chinois, celui d'une troisième langue apprise au lycée, reste encore trop faible pour que l'on puisse aborder des sujets de discussion variés. Ma maîtrise du chinois se résume alors à 400 mots, ce qui revient à dire que mon vocabulaire est plus que limité. J'essaye de profiter au maximum de sa présence pour parfaire mes connaissances linguistiques en lui montrant des objets et en lui demandant comment prononcer leur nom en chinois; ce qui ne manque pas de l'amuser.

18

Mon cousin Denis est arrivé vers 19h00 et nous avons alors préparé un apéritif pour fêter ma venue à Pékin. C'est un bel homme, grand et svelte, brun aux yeux bleus. Je suis content de pouvoir enfin le voir. C'est quelqu'un de très sociable, doté d'un formidable esprit d'initiative, toujours prêt à organiser une soirée pour réunir les amis. Il est enthousiaste, dynamique et du coup, parfois même, dur à suivre. Il aime que les choses aillent vite et n'est pas du genre à rester chez lui. Il a la chance de ne pas avoir besoin de beaucoup de sommeil. Son emploi du temps est toujours surchargé, il est constamment sur le qui-vive, il s'investit à fond dans ce qu'il entreprend. Il est tout à fait à l'opposé de moi qui aime prendre mon temps, regarder les passants, discuter à une terrasse de café et pratiquer le moins de sport possible. Le lendemain, je suis allé à l'université Shoudu Jingji Maoyi Daxue (Université d'économie et des affaires de la capitale) afin de régler les dernières formalités. Le bangonshi (secrétariat) m'informe que comme toute personne détentrice d'un visa étudiant je dois me rendre au Bureau de la sécurité publique (le BSP) pour officialiser mon séjour. Le BSP est un organe chargé entre autre de superviser la régularité des étrangers installés en Chine. Je dois m'y rendre muni de mon passeport, d'une lettre de l'université qui m'accueille, ainsi que d'un exemplaire du formulaire attestant de ma bonne santé physique et psychologique. En cas de doute, il peut vous être demandé de refaire certains examens, ce qui vous coûtera entre 400 et 1000 yuans, soit le salaire mensuel d'un Chinois lambda. Heureusement je n'ai pas subi ce genre de déconvenue. Néanmoins, mon passage à l'office du BSP m'a pris tout un après-midi. Quand on a affaire à l'administration chinoise il faut savoir s'armer de patience et si vous vous énervez, cela ne change rien car les personnes que vous avez en face de vous resteront stoïques et le schmilblik n'aura pas

19

avancé pour autant. Il m'a été remis un reçu m'informant que je devrai revenir dans deux semaines pour récupérer mon passeport et enfin devenir l'heureux détenteur d'un permis de séjour. Cette journée du 6 septembre 1999 a été particulièrement éprouvante psychologiquement. C'est avec un grand soulagement que je rentre au domicile familial mais, même le simple fait de rentrer chez moi représente déjà une épreuve en soi. Le chauffeur de taxi, bien que n'ayant pas compris l'adresse que je lui avais indiquée, s'est bien gardé de me le faire savoir. A force de le regarder j'ai fini par remarquer qu'il ne savait pas où il m'emmenait; après quelques minutes je me suis souvenu que j'avais conservé dans mon portemonnaie une carte de visite, sur laquelle était écrite mon adresse en chinois. En fait, il s'agit ici pour le chauffeur de ne pas perdre la face. Cette expression ne vous est sûrement pas familière mais si vous allez en Chine vous comprendrez rapidement toute sa portée. Pour vous donner un exemple encore plus explicite: imaginez que vous soyez le représentant d'une entreprise française et que vous ayez pour mission de décrocher un contrat avec une usine de confection. Vous leur montrez des modèles, leur exposez vos exigences et leur demandez s'ils ont des questions ou si certains points sont à éclaircir; ils vous répondront toujours qu'il n'y a pas de problème «Mei wenti ! ». Le jour de la commande vous vous apercevez que vos critères n'ont pas été respectés et que la collection est bonne à jeter. Ce qui s'est passé, c'est tout simplement que votre prestataire n'a pas tout compris et qu'il n'a pas osé vous le dire de crainte de montrer sa faiblesse, de se sentir inférieur, d'entacher son honneur et donc, en trois

mots, de : « perdre la face».
C'est seulement après quelques détours que je suis finalement arrivé à destination. J'ai eu le droit à une visite

20

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.