Bisou Aurélie

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Tout exil n'est-il pas renoncement ? Au plus fort de la seconde guerre mondiale, l'Afrique est appelée au secours de la métropole. Le jeune Ruben est mobilisé, et, bien que partagé entre l'exaltation de sa mission et le déchirement de tout quitter, il rejoint le front. La France est libérée. Mais sur le vieux paquebot qui le ramène à son port natal de Douala, le soldat est tourmenté par une réalité nouvelle : Aurélie, la mère de ses enfants, voudra-t-elle encore de l'homme amputé que la guerre a fait de lui ?
Publié le : dimanche 1 mars 2009
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EAN13 : 9782296220607
Nombre de pages : 117
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Bisou Aurélie

Ferry Lontsi

Bisou Aurélie

L'Harmattan

@ L'Harmattan, 2009 5-7, rue de l'Ecole polytechnique;

75005

Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-07876-5 EAN:9782296078765

Bambi
Bambi est une bourgade perdue au milieu d'une poignée de villages. Sa population, exagérément estimée à quelque vingt mille âmes, vit dans des maisons bâties en terre cuite qui resplendissent en dessous de tôles chatoyantes et légères que ni le soleil ni la pluie n'ont altérées avec le temps. Ces cases, pour la plupart neuves, s'étalent de façon irrégulière sur un terrain plat que déforment par endroits des monticules de terre et des vallées peu profondes. Les champs sont immenses et bien faits. A une distance respectable, leur vue donne l'impression de parfaites ondulations renforcées par des sillons d'une grande régularité au travers de laquelle transparaît toute l'ardeur des gens de ce village. Le climat y est propice, et les villageois travailleurs. Les habitants des contrées voisines viennent à Bambi les jours de marché; on y vend et achète, en plus des simples commodités, tout ce qui constitue un luxe pour des personnes modestes, cigarettes, chewing-gums, sucettes... Les enfants et les adultes crient à tue-tête, marchandent, s'interpellent. Le marché devient alors une mosaïque de couleurs diverses, tantôt pâles, tantôt vives, et entre ses acteurs semble naître une formidable symbiose. La vie là-bas est pleine de charmes, de douceurs, de parfums; et les villageois s'en accommodent de façon remarquable. Ils vivent ainsi, dans une insouciance et une quiétude parfaites. La nuit, seules les paroles indistinctes de la radio du vieux Tané ou des cris déchirants annonçant un décès viennent quelquefois troubler cette paix. Mais les deuils sont, en général, les seuls événements qui chagrinent les gens de mon village, trop occupés qu'ils sont à rire des malheurs de la vie. La ville devenait de plus en plus insupportable. La population explosait, des usines naissaient, des routes étaient construites, et, par conséquent, l'on ne pouvait plus être certain de vivoter de petits boulots ni d'ailleurs de trouver la plus inconfortable bicoque à un prix raisonnable. Il ne

suffisait plus d'être allé à l'université pour gagner sa vie. Beaucoup de jeunes gens avaient un emploi, mais beaucoup d'autres, la majorité, n'en avaient pas. Des dizaines, des centaines de jeunes allaient chaque matin à l'école et en revenaient le soir alors qu'à la campagne, des milliers d'autres n'y avaient pas droit, et alors qu'un seul instituteur suffirait à leur bonheur. Deux jours plus tard je me retrouvais au village, où je séjournais chez la mère de ma mère, Kamo Martine. - Je m'en vais enlever l'herbe autour des pieds de maïs. Est-ce que tu viens avec moi? Ma grand-mère était une personne autoritaire, une femme respectée à qui l'on n'eût pas dit non. Elle se tenait devant moi, ses deux mains en soutien sur les hanches. Son regard se plongeait dans le mien. Elle ajouta, comme si elle avait intérêt à me convaincre: - Je te ferai découvrir le village. Tu verras. L'herbe est empreinte de rosée et les senteurs de la terre qui sèche montent encore vers le ciel. Je me levai lourdement, regardai dans le grenier et en sortis une machette courte au manche en bois. Là-haut, dabas, machettes, calebasses et autres outils se côtoyaient dans la plus grande allégresse. Grand-mère me tendit une autre machette, la sienne, que je pris sans poser de question. L'usage voulait que ce fût moi, l'homme, le plus affairé. - L'autre jour, poursuivit-elle, tu as dit à tout le village que c'est pour les enfants que tu es venu, non? - Pour les enfants... ? Je balbutiai, maladroit, surpris par la franchise de la question. Elle revint à la charge: - Tu as bien dit à tout le monde que c'est pour construire une école aux enfants que tu es venu; tu ne t'en souviens plus? 6

- Ah, si! fus-je presque obligé de répondre, m'interrompit immédiatement: - Tout cela m'embarrasse - Quoi donc, grand-mère? beaucoup.

mais elle

- Eh bien, toi, tes diplômes, ton argent, les villageois... suis vraiment troublée.

je

Grand-mère ne l'avait pas su, que je fus très gêné lorsqu'elle fit allusion à l'argent. Je n'avais pas un seul sou et je ne savais comment le lui dire. Mais, en réalité, en étais-je persuadé, je n'avais pas à m'inquiéter de cela; les gens de Bambi n'auraient jamais abandonné leur fils. Le problème. n'était pas là, non. Il s'agissait plutôt de contenter Ma'a Kama; c'était la seule famille qui me restait. - Et pour quelle raison es-tu embarrassée, M'ma?

- C'est pour toi que je le suis. Tu le sais, hein?
-

Oui, je le sais, grand-mère. Mais j'ignore ce que les gens

du village viennent faire dans cette histoire. - Oh, tu es bien jeune, mon garçon! Il y a longtemps que j'aurais dû te mettre en garde contre les villageois. Ils sont certes très hospitaliers mais... il est difficile, tu sais, de savoir ce que pensent les hommes. Un jour ils te sourient, te portent en triomphe; le lendemain ils crachent sur la main que tu leur tends. Et il est impossible, dans tous les cas, de déterminer à quel moment ils te considèrent non pour ce que tu es mais pour ton argent. C'est notre nature. Tu entends? D'ailleurs la cupidité de certains ne va pas tarder à attirer sur nous malheur et désolation. Notre village était protégé des dieux. Pendant de longues années, nous partagions tout, mais cette statue sacrée a apporté au sein du peuple haine et hypocrisie. - Quelle est cette statue sacrée dont tu viens de parler, grand-mère? 7

A cette question, elle ne répondit pas, et j'observai qu'elle s'en voulait d'avoir mentionné un sujet d'une telle importance. Il n'y avait qu'à voir la gêne des anciens qui feignaient de réparer leur pipe ou la crainte mal dissimulée des jeunes lorsqu'on leur parlait de statue pour savoir que c'était là un propos suffisamment ennuyeux pour qu'on en discutât. Mais tout ceci ne faisait qu'attiser ma curiosité. J'étais déterminé plus que jamais à en savoir davantage. Ma'a Kamo avait raison. La terre humide qui séchait répandait une agréable odeur de mousse sauvage. Nous n'eûmes aucune peine à arracher la mauvaise herbe autour des plants de maïs. Mais au fur et à mesure que nous travaillions, le soleil brûlait furieusement le dessus de nos crânes. Nous fûmes donc contraints de rentrer au village. Je passai le reste de la matinée et une partie de l'après-midi en compagnie d'une dizaine de jeunes villageois à qui j'enseignai le B.A.-Ba. Jusqu'au moment où le soleil décline, nous étudiâmes l'orthographe française et la mathématique. Les nuits dans cette région sont les plus froides de tout le pays. Je m'étais assis sur mon lit de bambous, dans la pièce voisine de celle où dormait grand-mère, et mon regard flânait dans les recoins de la pièce. Sans doute terrassée par mes discussions interminables et la fatigue de la journée, la vieille dame s'était couchée dès la tombée de la nuit. Le hameau tout entier s'était laissé aller aux plaisirs d'un repos mérité, et seul le hululement des hiboux osait perturber le calme olympien que les ténèbres avaient imposé au village. Malgré l'épuisement qui courbait mon corps et accélérait le battement de mes paupières, je ne parvenais pas à m'endormir. Je décidai alors de sortir sur la véranda. Je marchai furtivement, sur la pointe des pieds, afin de ne pas réveiller Ma'a Kamo. Dans l'ombre, derrière une case abandonnée, j'aperçus le bout rouge d'une cigarette et je me dirigeai avec prudence vers cet endroit. - La nuit n'est-elle pas trop froide? demandai-je 8 au jeune

homme dont j'avais reconnu les traits du visage derrière la fumée diaphane de la cigarette. C'était Tanéfo, un adolescent rebelle contre qui Ma'a Kama m'avait particulièrement mis en garde. - Non... elle ne le devient que lorsque le feu qui vous réchauffe meurt lentement et vous abandonne, transi dans le froid glacial qui mord votre chair et vos os, répondit-il sans daigner me regarder, et tenant ferme son mégot entre l'index et le majeur. Il tira quelques bouffées, puis, se retournant vers moi, il continua: - C'est vous l'instituteur qui êtes arrivé de la ville?

- Et je suppose que vous êtes celui à qui on n'ose plus ouvrir les portes du village. - Oh, bien sûr qu'on me les ouvre! Mais c'est seulement lorsqu'il faut fendre du bois ou aller chercher de l'eau à la source. Cela dit, je ne m'en plains pas. Les gens de ce village vieillissent plus vite que le maïs qu'ils sèment mûrit. Un jour, ce sera sans doute mon tour de m'appuyer sur un troisième pied; alors il reviendra aux plus jeunes de voir pour moi ce que mes yeux ne pourront plus voir, d'aller aux endroits où mes pieds ne pourront plus me porter. Mais dites-moi plutôt pourquoi vous avez fui la ville. - Je n'ai pas fui la ville! - Savez-vous que très peu de personnes laisseraient passer la chance que vous avez eue? Il Y a bien trop longtemps que je caresse le rêve de m'installer en ville pour que quoi que ce soit puisse me faire revenir dans ce cimetière. Que pensiezvous trouver à Bambi, à part les flagorneries de ces vieux sorciers qui vous croient millionnaire?
-

Mon cher, je ne nommerai pas flagornerie ce qui
plutôt à de la déférence.

s'apparente

- De la déférence, dites-vous! Certes il est normal qu'une certaine naïveté caractérise les jeunes tels que vous et moi; 9

mais la vôtre est à ce point évidente que votre visage en devient presque luisant. Les gens de Bambi, respectueux! Voilà une blague comme je n'en ai pas entendue depuis des mois! Il se racla la gorge puis continua: - Puisqu'ils sont si gentils avec vous, pourquoi répondent-ils pas aux questions que vous leur posez? - A quel propos? - La statue, par exemple! - Vous êtes bien le seul, m'étonnai-je, à parler de ce sujet. ne

- Rien de ce qui est rangé dans le panier des tabous n'échappe à l'attention de Tanéfo. Tout le monde craint d'en parler, et c'est cela qui aiguise ma curiosité. A Bambi on refuse d'aborder ce qui concerne l'argent ou les divinités car on a peur des répercussions tristement punitives... - Et vous, vous n'avez pas peur? - La peur, croyant. mon cher, est étrangère aux chemins du

- Aux chemins du croyant! Etes-vous pieux? - Tout dépend de ce en quoi on s'efforce de croire. Pour ma part, ni dieux, ni églises. Seul compte le volontarisme humain. D'ailleurs si par hasard je tombais sur cette statue, je la vendrais bien et j'irais m'installer en ville. Tanéfo jeta sur le sol ce qu'il restait de sa cigarette et l'écrasa avec le pied. Puis je pris congé de lui et j'allai m'allonger. Je dormis profondément jusqu'au lendemain. A l'aube j'entrouvris les yeux et je vis Ma'a Kama sur la véranda. Elle pelait les tubercules de taro que nous mangerions au petit-déjeuner. Le soleil commençait à étendre ses rayons qui pénétraient dans la case à travers la porte basse à demi ouverte. Le village, peu à peu, s'éveillait à 10

la vie. Les hommes allaient dans les bois recueillir le fruit de leur vigne; les femmes, leurs enfants blottis sur le dos, se rendaient, le pas cadencé et le chœur harmonieux, dans les champs. Ma'a Kamo répondait inlassablement à leurs salutations, jetant de temps à autre un regard rapide sur le feu qu'elle ne cessait d'attiser. « Les hommes, qu'ils soient instruits ou non, doivent, à un moment de leur vie, penser à prendre femme. » C'est ce que grand-mère ne cessait de me répéter à longueur de journée. A la vérité, à Bambi, les jeunes hommes ne devaient même pas penser à se lancer à la recherche d'une épouse, puisque leur famille y pourvoyait pour eux. Un adolescent qui devenait adulte n'était, en général, même pas consulté au sujet de sa compagne. Celle-ci devait simplement plaire à la famille du fiancé, à sa mère surtout. La dot était telle que le jeune homme pût la supporter. Une bonne parcelle de terre vierge à défricher et des présents, dont des ustensiles modernes de cuisine et du tabac, à offrir aux parents de celle avec qui on prétend se marier. Cependant, une condition s'ajoutait lorsque le fiancé avait le malheur d'être citadin. Comme il devait avoir beaucoup d'argent, on lui imposait, en plus du travail manuel et des présents à offrir, une rondelette somme d'argent qu'il devait remettre à sa future bellefamille. Ma'a Kamo me révéla, dans un large sourire qui ne cachait pas sa joie, qu'elle avait fini de convaincre les parents d'Elise au sujet de cette dernière. Elle était sans aucun doute le meilleur parti pour moi, puisque grand-mère elle-même s'était décidée à la conquérir. Et chercher à savoir si la pauvre jouvencelle consentait à m'épouser aurait été absurde et m'aurait valu d'être l'objet d'un mécontentement général des villageois. J'étais donc demeuré silencieux, me contentant d'admirer les grands yeux pétillants de Ma'a Kamo et le sourire qu'elle arborait au coin de la bouche. Elle devait être très fière de moi et surtout satisfaite, puisque 11

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