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BLEU PERMANENT

De
272 pages
Au cœur de la Guerre d'Algérie, un jeune lycéen, un " bleu ", est incarcéré dans un cachot de Blida. Pour survivre, il entreprend dans les ténèbres, une quête identitaire, une archéologie intérieure. Sur un arrière-plan social de violence, d'arrivisme, de patriotisme de façade, d'égoïsme des générations, de solitude, du non-dit omniprésent de la souffrance collective, anonyme, silencieuse…
Ce roman a provoqué dès sa parution le débat qui occupa l'année 2001sur la torture durant la Guerre d'Algérie, débat enfin ouvert après un demi-siècle d'attente mais interrompu par l'attentat du 11 septembre.
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BLEU PERMANENT

(Ç) L'Harmattan,

1999

5-7, rœ de l'École-Polytechniqœ 75005 Paris - France L 'Harmattan, Inc. 55, rue Saint-Jacqœs, Canada H2Y lK9 Montréal (Qc)

L'Harmattan, Italia s.r.l. Via Bava 37 10124 Torino

ISBN: 2-7384-8510-3

Brahim ZEROUKI

BLEU PERMANENT

Roman

L'Harmattan

Du même auteur aux Éditions L'Harmattan L'Imamat de Tahart- Tagdemt Premier état musulman du Maghreb 754/909
Avec la participation du CNRS

A Édith

Je feins de ne pas entendre la sommation du chef de patrouille. Elle m'enjoint de m'arrêter. Atteindre l'angle de la rue Tirman ! A sept mètres devant moi. Tourner à gauche! Puis détaler et disparaître dans l'immeuble où habite la famille Mahfoud. Ils doivent bien être une demi-douzaine de parachutistes. A une vingtaine de mètres derrière moi. Ils doivent croire que je suis armé car ils avancent d'un pas que mon oreille juge prudent. Je poursuis ma route. Mon allure reste normale. Je me hâte lentement. La ville de Blida est un désert de chaussées bitumées, de volets rabattus et de portes closes. Mis à part cette patrouille qui se rapproche dans mon dos et que j'observe. Car ma nuque voit. La grève des huit jours, ordonnée par le FLN et interdite par les Français, est déclenchée depuis ce matin. La mort est à pied d'oeuvre. Plus que trois mètres... autre sommation... très ferme. Et sansdoute la dernière... deux mètres... le temps se contracte... je me retourne! Car j'ai compris... à un pas de l'angle de rue. Le chef est détaché du groupe, son visage, celui d'un homme qui vient de tirer... Dans sa tête, c'est chose faite... trop tard pour moi... je lis dans ses yeux, une absence mienne... Quelqu'un, d'entre moi-même, dérive. Il existe un tréfonds où sombrer... s'échouer... mais mon regard est déjà sur la gâchette et s'interpose entre elle et l'index replié... Il fait obstacle... entre la décision et le

passage à l'acte... l'index hésite... hésite... j'use d'un pouvoir étrange... mais efficace... je rive le regard du para au mien et le mien à sa gâchette... le temps se noue... ma vie est suspendue à mon regard... qu'il ne se détache surtout pas de l'index... qu'il ne glisse surtout pas vers le canon de la mitraillette... que d'hommes ont dû commettre l'erreur fatale de regarder le canon... et de l'aimer... car je sais, à présent, qu'on aime aussi le canon de l'arme qui va mettre fin à nos Jours. La mécanique-para se saisit de moi. Elle expédie régulièrement, méthodiquement, avec la même force calculée, des coups de rangers, de poings, de crosses. Partout, là où se trouve mon corps... qui réceptionne. Aucun para ne s'abstient. Les coups modèlent, en quelque sorte, la conscience que j'ai de mon corps. Il vibre. Tel un tympan. Tantôt au cuir. Tantôt au métal. Ou encore au squelette d'un poing. Puis en prend le goût. Y prend goût... Une de ces façons qu'il a de se défendre. Mais j'ignore à partir d'où, çà cogne. Et quand. Au lieu qu'il se dénoue, le temps se convulsionne. Peut-être devrais-je dire aussi que les coups modèlent mon corps. Ils m'assomment! Leurs douleurs s'étalent. Se rejoignent. Se superposent. J'encaisse. Je m'indiffère... Je suis le destinataire neutre de coups anonymes. Et c'est bien ainsi... e pas répliquer. Telleestma stratégie de N
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survie. Si je résiste, si des sentiments humains viennent se fourrer dans cette affaire, tout peut être compromis et je risque de retrouver le canon de la mitraillette alors que le monde est déjà trouble autour de moi, les moyens dont je disposais il y a quelques secondes. de cela, je ne les ai plus. En ce laps de temps, combien d'hommes sont tombés devant ces tubes métalliques creux? Survivre! Et pour cela, s'en remettre aux coups qui me sonnent. Ils sont mon seul espoir. Des signes que je ne meurs pas... Le crépitement des armes, les peaux trouées, les gorges tranchées, les têtes décollées, les chutes des corps, remplissent de leur vacarme ma tête et le ciel bleu. Et l'amour du canon de la mitraillette s'est posé comme un nuage de sauterelles, sur la plaine de la Mitidja. Et les monts .Chréa. Et déjà cet amour, comme un vieil amour, à un culte se confond. Un nouveau culte... Le désert de Blida foisonne de monde. Par-delà les volets clos fusent des « au poteau! au poteau! ». Ce jugement d'un tribunal fantôme, est unanime. C'est le quartier qui le veut. De la fenêtre de Gérard, on crie la même chose. Je reconnais la voix de sa mère qui nous donnait régulièrement le goûter de quatre heures. La sentence répétée, de volets clos en volets clos, m'accompagne jusqu'au poste, en rebondissant sur les seuls obstacles qu'elle peut

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rencontrer. Des murs. L'asphalte. Aucune balle n'est partie des fenêtres. - Pourquoi avez-vous obligé ce commerçant à fermer boutique? me demande le gradé du poste. Qui vous en a donné l'ordre? - Personne. - Vous êtes membre du FLN?

-Non.
- Quelqu'un vous a obligé?

- Non. - Alors? - Alors...
- Ceinture, lacets, montre, papiers et tout le reste... (Il ouvre ma carte d'identité). - Évidemment, tu n'as pas vingt ans ! Dans ma poche, un télégramme reçu trois jours plutôt. Il est lu à haute voix. «Areski arrêté et transféré à la prison d'Oran. Décédé. Signé: Fatima ». - Elle c'est qui?
- Ma soe ur.

- Et lui? - Son mari. Il est gardien de la paix. - Pour un gardien de la paix, s'il a fait le con comme toi, ça équivaut à un suicide. Cette remarque m'aide à recouvrer mes esprits. Un homme qui se trouve là, entreprend d'accomplir les mêmes gestes que moi. Il ne doit rester aucun objet sur nous. Nous sommes en fin 10

de compte, fouillés. Brutalement. Avec minutie, sous les bras. Aux parties intimes, le contrôle se limite cependant à quelques respectueux tâtonnements. Est-ce un signe? Cette partie du corps demeure-t-elle ici sacrée? Ou serait-ce l'annonce qu'on va, par la suite, la traiter spécifiquement? La gégenne... Un para découvre, remontée très haut sur le bras de l'autre, une montre au bracelet, comme elle même, en toc, mais...extensible. Il lui siffle au visage, « salaud! » et lui place, dans les reins, un coup de ràngers qui le fait rouler à terre. En entrant dans la cellule bourrée de monde, je perds le souffle. Il n'y a rien à respirer. Si ce n'est quelque chose de lourd, brûlant et nauséabond qui plombe mes bronches. L'odeur d'urine et de merde s'insinue dans le moindre repli de mes poumons. Je tousse... mais cela me fait respirer encore plus profondément... J'ai une haleine de merde... d'autrui... Le sol est en contrebas. Une matière liquide et stagnante noie mes chaussures. Mes orteils baignent. Un spasme satanique s'est subrepticement glissé dans mon abdomen. Installé. Sans doute lorsque j'étais sous le bombardement des coups. Il gravit, en les contractant, mes voies respiratoires et l'oesophage et ma joue gauche... A moins qu'il ne fasse le trajet inverse... Ou les deux trajets en même temps... Ou pas de trajet... Le temps a perdu pied... 11

L'exiguïté de la prison est telle que les hommes se voient condamnés à rester debout. Entassés les uns contre les autres. J'évalue notre nombre à douze. L'obscurité me pénètre par tous les pores de mon épiderme. Elle est si complète, comme définitive... Je suis un gouffre noir. En fait, depuis que j'ai entrevu l'amour. L'amour du canon de la mitraillette, je m'entends. J'ai dû faire plus que l'entrevoir, car désormais il m'est présent autant que mon corps ou ma pensée. Je me retrouve sans appui sur quoi que ce soit. Ça me donne le vertige. J'ai beau me dire, ce n'est que l'extrémité d'un cylindre métallique de deux centimètres de diamètre, aux bords lisses, avec, sans doute, une odeur de graisse, ou encore, ce n'est pas à la mitraillette mais au couteau que des maquisards algériens ont exécuté Slabi, sont en train d'égorger des adolescents, ceux des leurs qui ont vingt ans, parce qu'ils ont vingt ans, mais rien n'y change. Ce trou noir... ne dit-on pas l'âme du canon? C'est moi. C'est-à-dire, quelque chose qui me dépasse. Que je ne maîtrise pas. Et je ne sais par quel subterfuge, j'y suis attaché comme à tout ce que j'ai de plus précieux. Une sorte de coup de foudre... si je puis dire. C'est si complexe! Pour donner une idée de cela, je pourrais peut-être le comparer à ce qui se produit lorsque deux êtres s'aiment. Ils voient le monde se vider de lui même, excepté de son intention... 12

et ça fait tourner la tête. Cette intention les fait sortir d'un gouffre cependant qu'elle m'y précipite, c'est la différence. J'ai vécu cela. Je vis ceci. Le temps ne va plus. Façon de parler. D'ailleurs quoi qu'on en dise ne peut-être que façon de parler. C'est ainsi avec lui. Parfois, il met son disque rayé. Son disque rayé qui revient toujours, au même point de départ. On dirait qu'il grave, grave... un sillon circulaire, toujours le même, dans mon cerveau. Le pire, l'insupportable, c'est qu'il interrompt parfois son cours... Sur une fraction de lui-même certes, si infime, si peu perceptible, maisréelle, douloureuse et j'ajouterais, précieuse... car c'est finalement grâce à cette faille que je puis l'entrevoir... Où en étais-je? Triste refrain. Et rengaine au couplet unique. Slabi, dit l'eunuque, torturé et égorgé dès son arrivée au maquis par ses chefs... Où en étais-je? Il y a une félicité insoupçonnée dans l'écoulement de la pensée... celui du temps... Le Monde en est comblé qui semble l'oublier. Mis à part ce cachot. Hélas! Fini le beau temps qui passe et que l'on pourchasse et ne rattrape jamais. Oh! temps, reprends ton vol! Par instinct de sauvegarde je dois, le temps défaillant, édifier de nouveaux espaces et leur prêter un sens. Comme il existe un sens qui va de cette cellule à la porte et de la porte vers la rue pleine d'tme lumièrequi se refuse à mon souvenir...
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Ou en étais-je? Une respiration forte, quelqu'un qui se gratte rageusement à travers un vêtement, une toux, un soupir... Tels sont mes nouveaux espaces... Ce que l'oreille entend. La main touche. La puanteur... Je porte la main sur l'épaule d'un détenu. La tête d'un autre. Cette chevelure épaisse a la texture de celle de Slabi. Je main-tiens... Aucune réaction. Cela doit paraître normal. Un nouvel ordre des choses. Pas si nouveau que ça, en fait. Car j'use de repères habituels. Sauf que j'ai l'impression d'avoir un sens en moins, la vue, et sans doute d'autres dont on ne rend jamais compte, j'ignore, et que j'essaie de compenser avec ceux qui me restent, connus et inconnus. Un espace olfactif, un espace tactile... Une addition de ruses, pour compenser. Pour faire croire. Me faire croire. Qu'au fond... de ce cachot... rien n'a changé. Je tente de substituer au disque rayé, au temps désaxé, un espace axé sur la rue, mais il est clair, dans l'obscurité de la cellule, que c'est là une autre ruse. Et je suis plein de ruses. Mes ressources, en cedomaine, sont infinies. Elles s'activent efficacement. Indépendamment de ma volonté. Pour me faire croire que rien n'a changé. Comme si tout, tout revenait finalement à cela. Faire croire que rien ne change... rien ne change... rien ne change... Où en étais-je? Il Y a seulement que la gorge de Slabi a été tranchée au couteau sur ordre du responsable du maquis qu'il 14

a rejoint pour libérer la patrie. Je veux dire l'Algérie. Les Djazaïrs. Car la France, elle, est déjà libre... Il y a que le temps ne va plus très bien... Lui venir en aide. Une béquille pour le temps. Qu'en fait, je suspecte. Oui, je suspecte le temps d'avoir joué un rôle jusque-là. De s'être substitué à cet autre qu'il est réellement, parmi tout ce que je suis, à mon insu. Ce n'était pas pour rien que je lui trouvais un air pas naturel du tout. Avec son allure engoncée. À filer toujours tout droit devant soi, uniformément, régulièrement, ne jamais tourner à gauche ou à droite et encore moins, rebrousser chemin. De l'eau dans un tuyau de plomb. Pseudo-temps! Qui se targue qu'il ne sera jamais, ni rattrapé ni remonté. Évidemment, puisque c'est un pseudo. A-t-on une fois rattrapé ou remonté un temps qui ne fut pas? Bien sûr, je lui ai déjà dit, bas les masques! Et il m'a même semblé voir un autre que lui, émerger comme un beau serpent de sa vieille peau, tenter sans y parvenir, une sorte de reptation. Ce qui m'a fait espérer des progrès pour un proche avenir. Mais la vie est là, imprévisible, et je dois pour l'instant m'en tenir au disque rayé et au pseudo... Je me demande si je n'ai pas perdu connaissance une ou même plusieurs fois. Mais comment savoir? Si on perd et retrouve connaissance en gardant la même position. Et que tout autour, rien ne change. J'ai bien l'impression d'être dépossédé.
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Et c'est du temps. Voire par lui-même. Mais n'avons-nous pas tous cette impression en considérant notre existence quelle que soit notre condition? Une chose est certaine, depuis le début de ma détention, je m'active à ramasser tous les morceaux épars du temps qui traînent par-ci, par-là. Il se dérobe et se fait rare. J'en deviens avare. Sur lui, je me referme. Je me crispe. J'achève de le contracter. C'est ainsi que mes souvenirs se dressent. Se plissent. Les prétendus souvenirs... Et glisse le long d'eux, le voile du passé... Ils sont nus... et comme s'ils n'avaient jamais été délogés d'un présent qui, lui, est toujours là... Je tiens par la main, Olga, une Vénus au regard serein, elle a deux fossettes en deçà des reins, au soleil bandent ses seins et nous marchons sur le sable et le temps avec la vague... s'enroule... et coule... et tes cheveux avec le vent... avec la houle du temps... Le baiser que je te donne ne vient pas de ma mémoire. Je n'ai plus de mémoire. L'écartement de tes lèvres, le déferlement silencieux du premier frisson, mon glissement sous le doux tranchant de tes dents, notre être tout entier condensé au bout de la langue, distillé en un seul mot... puis désamorcer nos bouches mordeuses, rieuses... le baiser interrompu... tout cela ne s'est jamais interrompu. Olga pose sa tête sur mon épaule et s'endort. Nous sommes assis au pied d'un grand arbre dans
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un parc de Stuttgart, loin des réverbères qui font mal aux yeux. Il est aux alentours de minuit. L'air est doux. Le ciel, pur. Je m'assoupis à mon tour. Soudain, deux motards de la police allemande foncent, tous feux allumés, droit sur nous. Pour nous surprendre... A la vue de la couleur verte de l'uniforme, Olga, aveuglée et saisie d'effroi et encore endormie, se jette sur moi, enfonce ses ongles entre mes côtes, elle s'agrippe et pousse un cri qui ne s'interrompt plus... Au-dessus de la ville. Au-dessus d'un gouffre. Stuttgart dans son engourdissement nocturne. Les deux motards accusent le coup. L'un d'eux me dit d'une voix habituée à claironner mais cette fois, sourde, à peine audible, un chuchotement... «elle est Française...» et sans attendre ma réponse, ils s'éloignent et glissent dans la nuit avec, sur les épaules, le poids du Monde. Je n'ai guère le temps de me ressaisir qu'ils sont déjà loin. En reprenant ses esprits, Olga s'interroge, la tête baissée. Sa somptueuse chevelure lui voile le vIsage.
- J'ai crié comme... c'est la voix de maman... Rentrons à

Paris! - On en vient. Nous venons en effet de quitter l'appartement que nous partagions avec Jean-François, un jeune et talentueux journaliste plein d'enthousiasme de convictions, de brio, impatient et sûr de changer 17

le monde. Il veut créer un hebdomadaire. Je connais, par bribes, l'enfance de Olga. Ses parents réussissent à la soustraire au ramassage des enfants juifs. Dont certains, une fois parvenus à l'âge adulte, déporteront à leur tour des familles palestiniennes hors de Palestine. On déplace Olga régulièrement. Elle ne reverra jamais sa mère... Je crois comprendre. Je suis Algérien. Puis arrive un jour ou un soir, semblable à celui-ci. Alors on découvre. Ça vient à vous. La couleur verte de l'uniforme. Olga ne m'en a jamais parlé. Cela étant, lorsque je la vois, je fais comme tout le monde, ou presque, je l'associe, au train de marchandises, au carrelage blanc de la chambre à gaz et de sa lucarne à voyeurs, au four, à la potence, à la seringue... Mais sans le cri de Olga. Cartoutchange à partir de lui. Qui ne s'interrompt... Il diffuse. Dans tous les sens. Comme la douleur. Sans doute pour se réunir. Lui aussi. Ne faire qu'un avec d'autres cris de la terre. De tous les temps. A commencer par celui de la maman de Olga. Le cri réuni d'un temps réuni. Je sais que beaucoup d'hommes sur terre ne peuvent entendre cela. Ils ont divisé le temps, une fois pour toutes, en trois fois rien. Le passé qu'ils disent mort, le futur qui n'est pas encore né et le temps présent qui n'est jamais là car entre ce qui n'est plus et ce qui n'est pas encore, il n'y a pas grand-chose parmi si peu de choses. Ce qui, de
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mon point de vue, produit de bons bourreaux. Voilà où mène une lecture superficielle du grand Saint Augustin. Mon compatriote. Les trains de marchandise sont, paraît-il, passés. Ils sont le temps passé. Prétendu trépassé. Ils sont. Mais alors comment, passés? On entend dire, «effort de mémoire ». Et toutes ces larmes qui restent identiques à elles-mêmes et qui ne sont pas vraiment la mémoire? Une ondée de son âme, sur la joue de Olga... A-t-on songé que le temps passé continu de passer... car le temps ne cesse de passer. Et tant qu'il continue de passer, il ne passe pas complètement... et, d'lUlpoint de vue, demeure présent. Sans effort. Il est toujours là qui passe... De loin en loin, certes, mais aussi, en un sens, de proche en proche... Où en étais-je? Slabi ! Tubes métalliques creux! Corvée de bois! Gégenne ! Slabi ! Slabi... vous êtes le temps qui ne passe pas tout à fait et qui ne dure pas tout à fait... Je ne comprends pas. Je prends. L'enfance de Olga ne s'est pas interrompue, elle se prolonge, elle est là, une blessure de femme, au coeur de ce qui est toujours là... - Redresse-toi, Olga, ne courbe pas ainsi ton joli dos! - Laisse-moi! - Ne cache pas ton beau visage. - Laisse-moi! - Écoute!

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- Laisse-moi! - Qui m'a sauvé du naufrage? - Une famille Allemande. - Qui m'a protégé des hyènes de France et d'Algérie ?

- Cette famille.
- M'a redonné espoir?

- Elle.
- Qui a fait quenoussommes l'un près del'autre? - Oui... Mais laisse-moi! Sur le côté droit de la prison, une sorte de banquette en ciment. C'est ce que je devine. A un mètre de hauteur environ. Elle ne semble pas intéresser les détenus. Je m'y installe à tâtons. Son siège n'est pas horizontal, mais en pente assez forte. Vers le haut de cette banquette, le plafond surbaissé me fait courber la tête. Je la redresse, petit à petit, en glissant malgré moi vers le milieu de la cellule où les autres détenus se tiennent debout. Ce faisant je ramasse de la vermine, qui aussitôt me darde la peau. Le ciment en est tapissé. Ça doit sauter, voler. Dans mes cheveux ça grouille. Je nourris... La vermine est une prison. Dans la prison. Les détenus se relaient de temps à autre sur la banquette perverse qui finalement est encore plus épuisante que la station verticale, du fait qu'elle donne des crampes sous les mollets. À force de freiner. Sortir de là! Prendre une immense bouffée d'air frais. Comme à l'entraînement au club de Foot. Sortir du Q.G! 20

Le rendez-vous parISIen de ce qui constitue la facette intellectuelle de la rébellion algérienne. Des étudiants en grève illimitée, sont censés y être accueillis. Une grande bouffée d'air... Je me présente là, dès mon arrivée à Paris. Un peu comme un jeune gaulliste de dix-huit ans se serait rendu au Q.G. de la Résistance à Londres. Le responsable de l'accueil, pas loin de la trentaine, dans un costume de qualité médiocre mais impeccablement soigné et repassé. - Oui? Me fait-il. - Je viens d'Alger. Je voudrais me rendre utile. - À qui, à quoi? - En ce moment ça ne peut être qu'à l'Algérie. - Ton passeport! - Je n'ai pas de passeport et j'aimerais bien en aVOIrun. - Préfecture de Police! - Je suis recherché.

- Pour?
- Insoumission. - J'ai bien fait le service moi!
- Pour cette guetre-Ià,je ne porterni pas l'unifonne ftançais.

- Ton père l'a bien porté. - Oui et durant les deux guerres mondiales. Et je trouve ça bien qu'il ait défendu la France. Mais rien à voir avec ce qui se passe actuellement. - Tu n'es pas étudiant on ne peut rien pour toi. - Je suis lycéen. 21

c'est pour? - La Tunisie ou le Maroc. - Tu y feras quoi? - Il y a là une Armée de Libération qui a encore une foi et une loi. - La libération de l'Algérie se fait à Paris. - Vous êtes là pour aider les étudiants Algériens. - Tu es dans la merde mais tu cherches quand même à comprendre, hein! - Je croyais trouver des étudiants dans ce bureau. - Ils sont là-bas, les bleus, sagement assis à attendre l'ouverture du resto. Ils n'ont pas tes problèmes. - Tous ceux-là... Il n'y a pas de jeune de mon âge. Je ne vois pas de lycéen. - Si... dans le paquet il doit y avoir un ou deux rescapés. Plus ou moins net... - Rescapés... Tout le monde est donc au courant? En Algérie personne n'ose en dire un seul mot. - Dire quoi? - Bleuïte ! - Toi aussi? - Je croyais qu'il était question de ça... et des rescapés... - Quoi ça ? - La bleuïte ! Ils égorgent les Bleus! Des chefs de maquis font trancher les gorges des lycéens! Parce qu'ils ont vingt ans et de l'instruction. Les exécutions se font sous le motif de trahison. Aux 22

- Le passeport

familles on annonce, « mort pour la patrie ». C'est une conspiration du silence autour du silence des familles qui portent un deuil fou. Le premier « adolescide » de 1'histoire de 1'humanité, on est en plein dedans... Demain aucune famille algérienne ne pourra dire si son fils est mort pour la patrie ou victime d'un crime crapuleux. - Les gens te diront que c'est un joli mot, bleuïte... léger, discret, délicat, ironique... ça sonne bien à l'oreille... ça évoque une affection infantile bénigne, ça provoque des sourires attendris. C'est presque un nom de fleur! Des pétales d'une joliesse bleue... Elles se détachent de la vie... et chutent en douceur... - Comme les lycéens! - Bleuïte... ça peut être un parfum! Il existe des tableaux de peinture impressionnistes qui ont la bleuïte. Des touches bleues, des touches bleues... ça peut être une petite musique! Une sonate... Dans la grande salle du Q.G, je dois affronter et renvoyer à leurs expéditeurs des regards pesants à mon endroit. Ceux-là surtout, qui se font mielleux lorsqu'ils vont vers la porte toujours fermée d'un bureau, au fond de la grande salle. J'ai l'impression qu'ils me reprochent mon âge. D'être encore en vie... Il y a là des médecins, des avocats. Ils ont quasiment tous leurs diplômes en poche, des moyens d'existence apparemment corrects, parfois des costumes coupés sur mesure 23

et, certains, un signe distinctif, des lunettes aux verres fumés. Pour la discrétion. Même l'hiver. Ce qui les rend en fait, remarquables. L'hiver parisien. Qu'ils écoulent entre des appartements secrets, réputés douillets, et ce Q.G. où ils exercent sur quelques uns qui, de toute évidence ne demandent que ça, une tyrannie manifeste. Un silence s'abat lourdement sur le lieu chaque fois qu'un «verres fumés» le traverse. Ne serait-ce que pour aller aux cuisines qui sentent si fort les ustensiles métalliques gras.Quelques vmisétudiants courbés sur leurs assiettes retiennent, la tête rentrée dans les épaules, leur respiration. Lorsquele «VeITeS finnés» disparaît, les épaules s'affaissent, quelques chuchotements se risquent d'abord çà et là, puis gagnent toute la salle soulagée. Un certain masque est de rigueur. Le lisse. La sentence « il cherche à comprendre », est suspendue au-dessus de chaque tête. Elle peut tomber n'importe où, à tout instant. Et tout se passe au niveau du regard. Un œil de travers, à l'endroit d'un «verres fumés », le moindre rictus sur le masque, peuvent compromettre définitivement une existence. Les « rapports» à destination de chefs fantômes omniprésents, vont bon train. Le mot seul tétanise. Prononcé par un «verres fumés» avec des « r » emphatiques et bien roulés dans le fond de la gorge, comme se gargariser, c'est à la fois une condamnation révélée et le couperet sur la 24

nuque. Que règne donc la rumeur! Certains « lèche-culs» sont en piste. Dans la foulée d'un «verres fumés ». Les moins «fumés» courent pour les plus. Tout en eux dit: «la révolution, ce
n'est pas nous les minables, c'est lui ». TIsaccomplissent

dans ce Q.G, en y mettantmanifestement toute leur énergie et leur habileté devant laquelle je me sens handicapé, une besogne que personne ne semble désapprouver et attendent leur récompense. C'est à un docteur en médecine que je dois une nouvelle fois exposer mon cas. Il m'oriente vers un autre « verres fumés » qu'il semble diriger en tirant sur des petits fils. Ce deuxième «verres fumés » est tout bedonnant. Il écarte les pieds en marchant. Comme pour pousser des babouches. Et ses chaussures noires sont à boucles. Sa veste est trop courte. Des épaulettes lui confèrent une certaine horizontalité. Ses cheveux, plutôt rares, brillent et collent. Lunettes à grosses montures. Il reçoit l'ordre de me remettre une carte de membre. S'installe nerveusement. Derrière le bureau qui attirait tout à 1'heure ces regards mielleux. Il me toise en faisant une moue d'amertume. - Tu as dû connaître Ali Goura? - Il était dans ma classe au Lycée. Il est à présent dans le camp de concentration de Berrouaghia. - ... de regroupement. Un camp de concentration c'est différent... 25

- Les Français qui ont connu ceux-là,démissionnent en voyant ceux-ci. - Et Benkhalid ? - Il est mort. - Il est tombé au maquis. - Tu le savais? Égorgé... - Toi aussi? (Il s'agite). - C'est la réalité. La bleuïte ! - S'il a été exécuté c'est qu'il a été condamné et s'il a été condamné c'est qu'il a trahi. Je préfère couper court car si jamais il dit ça de Slabi, je ne réponds plus de moi. - Je viens chercher une carte... - Tu cherches à comprendre... - Je ne t'ai pas manqué de respect. - Vous êtes tous les mêmes ! Vous vous la ramenez tous! - Si je suis là c'est parce que j'ai des difficultés. - Vous n'avez qu'à ne pas bouger... Et cotiser. Il ne vous arrivera rien. Mais c'est votre appétit... - Les gendarmes sont venus chez moi. Qu'auraistu fait? - Si vous parlez aux gendarmes correctement, tout peut s'arranger. Mais vous affichez toujours l'air d'avoir gagné je ne sais quoi. Et que vous allez encore gagner et encore... Les aînés, nous, on savait les respecter! - Je ne comprends pas... 26

va vous remettre dans le droit chemin. Làdessus vous pouvez compter sur nous. - Je ne sais plus quoi te dire... L'Algérie est libre... - Pas encore, nous sommes toujours une colonie. Tu es un indigène! Nous allons vous la servir sur un plateau.

- On

- Quoi?
- L'indépendance. Mettez ce mot dans votre crâne et rien d'autre. Mais qu'est-ce que je fiche là en face de lui? Ce n'est pas là que je dois être. Il y a erreur. Ce lieu est peut-être même le seul que déserte le sentiment indivis... Celui qu'éprouve la terre entière à l'égard de l'Algérie éprouvée. Les Djazaïr. Meurtries! Je tourne le dos à son bureau crasseux, odorant la cuisine collective. Je préfère renoncer à cette carte plutôt que de revoir la tête du personnage. Une carte de quoi? Elle attestera en quelque sorte de mon patriotisme. Évalué par ce «verres fumés ». Puisqu'il y a des cartes d'adhérents, de membres actifs etc... Une carte singulière dont je viens de comprendre toute la. signification. Elle attestera de l'amour que je porte aux DjazaÏr. Je devrais la porter dans ma poche. Sur mon coeur. Une sorte d'attestation qu'il bat! Je n'adhère pas aux «verres fumés! » Ils constituent, face aux Djazaïr, à l'Algérie que je porte, la contradiction absolue. Ils taisent le 27