Bleu turquine

De
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Il y a Iris. Il y a Tito. Comme ils ne se ressemblent en rien, comme ils sont différents en tout; ils sont suffisamment mal appareillés pour une histoire d'amour lunatique dont la caractéristique essentielle n'est pas la simplicité. Existe-t-il vraiment des mouettes, des goélands, des cormorans qui parlent ? Des démons surgissant d'escarpées décharges publiques ? Des anges jaillissant de planes lagunes ? Sait-on jamais. La réponse est dans le camp des innocents..
Publié le : samedi 1 mars 2003
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EAN13 : 9782296297357
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Michèle Acquaviva-Pache

Bien tnrqnine
cbronjques
ôJjnnocence roman

Editions L'Harmattan 5-7,rue de l'Ecole-Polytechnique 75005Paris

A Irédé et Renée-Jeanne A Antoine

I

I

Elle et lui. Assis. Face à la mer frissonnante sous la brise, frisottante d'un ondoiement qui brasse leurs pensées. A elle. A lui. Sur leur banc. Les yeux sur la ligne d'horizon - très loin. La houle légère en son balancement réverbère une délicate arabesque nuageuse qui flotte, qui tangue, qui largue par à-coup et par-dessus bord de frêles nacelles d'une pulpe lactée. Le ciel a ses bateaux. L'eau ses nuées. Elle, la gamine, elle jacasse. Lui, le vieux, il se tait. Le mutisme de l'un se marie bien au bavardage de l'autre en une sorte de complément de sujets. Elle a cette voix rauque qui indique toujours une excitation correspondance d'une agitation intérieure. Lui manie de longues phrases silencieuses plus bruyantes qu'une fanfare ou qu'un orphéon désaccordé. Son monologue à elle décrit la vague émergeante de ses années futures. Il lui faut demain. Il lui faut l'avenir. Aujourd'hui lui pèse trop. Le présent subi, ~ reléguer entre parenthèses comme pour l'oublier, comme pour ôter un boulet trop lourd. Vivre le lendemain par anticipation. Se projeter dans la silhouette de la femme qu'elle sera. Peut-être. Avec ses manières de sentir et de réagir. De choisir surtout. Quand vien-

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dra enfin ce temps des décisions dépouillé des oripeaux du mode conditionnel de rigueur. Quand arrivera le terme de ces tutelles embarricadant l'enfance dans des cortèges d'irresponsabilités puériles. Vivre sa vie. Sa vie choisie et non plus endurer les volontés affectueuses d'une famille faisant de l'amour vertu, mais incapable de lui fournir une mère, et essayant de réparer cette carence par l'offrande d'un pluriel de figures maternelles. Elle glose. S'insurge. Jase. Imagine. C'est si bon d'inventer, d'échafauder des histoires sans commencement et sans conclusion, des scenari débutant à mi-course tout joyeux de rebondir de gauche et de droite, en dépit des logiques, des cohérences, en préférant le déchaînement à l'enchaînement qui adopte en guise de borne frontière la fadeur raisonnante ou l'insipidité démonstrative. Dans les flots où ondulent des aplats mordorés il contemple le naufrage de son existence. Mais a-t-il vraiment existé? La vieillesse et tous les âges révolus qu'elle charrie, voudraient lui en donner la certitude. La sagesse aussi. Celle qui trace timidement son chemin dans les cœurs, celle qui est acquise par l'expérience et non celle qui se cache et se dévoile dans les livres. Sagesse rimant avec sérénité et répugnant à ignorer les insatisfactions bénignes ou malignes. De quoi pourrait-il se plaindre après tout? Ses jours ont connu le fracas et la monotonie. Les tristesses et les bonheurs. Sa balade à la lumière du soleil va s'achever. Bientôt la forclusion. Il avait pris l'habitude d'être au monde. Le plaisir d'une douce journée de mai. Le délice d'un orage d'octobre. La limpidité d'une matinée de janvier. Les premières cerises et les derniers raisins de la saison. Un sommeil agréable et des agapes festives. Une douche brûlante et un bain rafraîchissant. Des émotions partagées et des rires en cadeau. Le parfum d'une fleur et le fumet d'un plat. Forclos bientôt tous ces régals. Un grand vent de nostalgie le secoue. Mais aucun tremblement n'affleure à sa peau. L'amertume lève en lui une bourrasque de révolte. Mais rien n'affecte son impassibilité extérieure. Lisse en surface tandis

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que sa conversation muette, débridée et tempétueuse, s'apaise et va croiser sa parole à celle de la petite. Duo d'interférences fortes en dissonances d'abord et peu à peu allant en s'atténuant pour frôler l'harmonieuse complicité qui les unit. Elle et lui. Assis sur leur banc. Face à la mer. Dans ce jardin en promontoire d'un lieu baptisé: Conservatoire. Appellation séculaire appliquée à des bâtiments anciens qui n'évoquent ni les arts ni les sciences, mais qui renvoie à une notion antique très floue d'hospice, refuge des misères humaines, devenue ensuite havre d'orphelins, puis établissement d'enseignement réservé aux jeunes filles. Conservatoire qui ne conserve rien si ce n'est une mémoire fragile parce qu'effaçable à la moindre maladresse, parce que gommable à chaque instant par inadvertance. Conservatoire ouvert aux embruns du large, surplombant en son orle le rivage, empli par moments du vacarme de travaux en des concerts de marteaux piqueurs et de bétonneuses, de cris d'ouvriers et de moteurs de camions. Sur leur banc. Lui et elle. Face à la mer. Ils doivent hurler s'ils veulent couvrir le bruit environnant. Quand il était ... Quand elle sera... Ils tentent malgré le boucan d'égrener le récit mutuel d'aventures passées ou prospectives. Quand elle sera ... Quand il était... Ils forcent le ton. S'égosillent. Soudain le tintamarre du chantier cesse. Persistent uniquement des séquelles dans le sol, issues de vibrations et de trépidations. Des séquelles comme des répliques de la terre à sa maltraitance après l'étrillage et la percutance des engins. - Tu radotes, affirme-t-elle. A Alexandrie le proxénète escroc, celui qui avait volé une statue dansune tombe pour la revendre au khédive, son authentique propriétaire, celui qui a été en prison c'est pas toi. C'est ton grand-oncle! - Arrête ton délire. Le Conservatoire ne redeviendra pas le berceau de la tradition et de la modernité qu'il a été jadis. - Tu dérailles. Dans le Pacifique asiatique le quartiermaître enlevé par des pirates, rançonné au prix fort, et débar-

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qué sur un îlot aride, ce quartier-maître mourant de soif trouvé par l'équipage d'une frégate c'est pas toi. C'est ton voisin !

- Stoppe de débloquer avec tes idées de grandeur. La plus prestigieuse des saintes. La plus parfaite. La plus sublime. La plus extraordinaire. Celle qui accomplirait les miracles les plus stupéfiants ne parviendrait pas à sauver l'humanité.
- Tu déconnes. La séquence du fil-de-fériste-contorsionniste amoureux fou d'une Juliette, trapéziste c'est pas toi qui l'a jouée dans une boule de plexiglas transparente qui a éclaté en roulant sur la piste. C'est ce copain que tu t'étais fait au régiment! - Pas de bêtises. Assez. Tu ne repeindras jamais l'infini en pourpre. Il n'y a que dans les films que la lune est verte. Si la réalité et son épreuve des faits est stupide, notre imaginaire peut certes compenser cette routine pénible. Mais il est altérable. Ils adorent se chamailler. Car la chicane amicale requinque. Stimule les méninges en les aidant à bonifier leur humeur. Douce dispute opposant la petite et le vieux, médecine radicale contre leur mélancolie réciproque. Tendre querelle pour âme en peine et en mal de réconfort. Sur le banc gigote la petite avec un trémoussement de fesses polissant le siège de bois exposé aux intempéries. A ses côtés le vieux, dos droit tel un i, appuie ses mains sur le pommeau d'une canne. Transmuer les cailloux qu'elle roule sous ses semelles en joyaux. Métamorphoser son compagnon qu'elle sent perclus et reclus de fatigue en un jeune homme dynamique. Voilà ce qu'elle voudrait. Et au vrai plutôt la réalisation du deuxième vœu que du premier. Continuer à savourer de menues lampées d'air marin, à capter un chant d'oiseau, à suivre le claquement du ressac. Voilà ce qu'il souhaite. A lui la continuation. A elle le changement. Deux états d'esprit vécus en communion de minutes éphémères. Elle s'appelle Linda. On le nomme Omi. Il voit façon de voir puisqu'il est aveugle. Presqu'aveugle. Suffisamment gêné

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dans ses déplacements pour devoir se munir de cette canne qui le prévient des obstacles inattendus. Sa vue était excellente. Perçante. Une méchante chute. Un étage d'escaliers dégringolés. Le choc. La perte de vision. Elle entend façon d'entendre puisqu'elle a plaqué sur ses oreilles les écouteurs d'un baladeur. Pas de musique. Pas de chanson. Dans l'appareil. Mais la perception des battements du sang. Dans ses artères. Trois visiteurs. Se pavanne une mouette Plastronne un goéland Parade un cormoran. Caquetage de la mouette. Jabotage du goéland. Cancannage du cormoran. S'instaure un salon de conversation. A l'orée maritime du Conservatoire.

Guère princière l'architecture de l'hôtel des Princes. Un vilain bâti de verre et d'acier dépourvu d'imagination. De créativité. Ainsi que bien des constructions des années soixante-dix du siècle dernier. Tristounette dans le paysage urbain européen cette période où la conception d'immeuble était accaparée par des promoteurs aux pratiques exclusivement spéculatives. Ce pauvre hôtel des Princes dépare les élégantes rives du lac où il se dresse entre un sublime palais 1900 et des demeures bourgeoises qui semblent sortir de l'univers au charme désuet d'une Sissi, impératrice Autriche. D'ailleurs c'est sur le quai genevois tout proche que la souveraine a été poignardée. Les assassins, aussi, savent apprécier les lustres d'un décor lacustre rehaussé d'une boucle de montagnes. Laid d'allure mais terriblement cher l'hôtel des Princes. En effet c'est un palace où la nuitée phraséologie technocratico-touristique - coûte en gros le salaire mensuel d'un manœuvre grec habitant une île de la mer Egée. Dispendieux établissement hôtelier et si disgracieux qu'il par-

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vient à gâter également l'environnement côté rue bien qu'il soit de styles disparates tout en ayant ce cachet d'authenticité populaire quand en perdure le parfum même après des bouleversements de population, même après l'arrivée de nouveaux venus dotés parfois de bourses plates, parfois d'épais portefeuilles et d'agendas remplis à ras bord de noms et d'adresses de relations les plus diverses. Drôle de quartier: ultra chic le long du Léman, à la réputation sulfureuse dans sa géographie citadine au verso. Ne raconte-t-on pas que c'est dans un bordel proche que se réunissaient les chefs de la Résistance française durant le deuxième conflit mondial? Une maison de passe historique - transformée en classique habitation familiale dont rien ne trahit plus l'ancienne activité. Sauf les propos de quelques vieux qui se souviennent encore et ne manquent pas d'ajouter que putes et maquereaux ont émigré un peu plus loin. Qu'ils sont devenus plus cosmopolites. Plus exotiques. C'est en cet hôtel des Princes, si ridiculement onéreux, qu'Iris a établi son poste de commandement. Elle dirige une firme internationale de lingerie de luxe dont elle a relancé l'activité épaulée par son adjointe, Saïda. Patronne et collaboratrice auraient pu être copines d'école puisque toutes deux sont nées et ont grandi à Ville. Il n'en a rien été. Cependant le hasard s'est rattrapé en plaçant l'une sur le chemin de l'autre un jour de grève d'avions où elles étaient bloquées dans le même aéroport, au même comptoir d'embarquement à attendre un hypothétique départ. Elles se sont plu. La blonde Iris, la brune Saïda se ressemblent. Ce sont deux solitaires à la poigne énergique, déterminées à se forger un avenir à l'abri des revers de fortune et dans lequel richesse et pouvoir doivent se conforter, s'étayer, s'imbriquer à la perfection afin de distiller cette griserie que procure la réussite. Devant Iris, qui adore dominer, Saïda affecte la soumission. Peu lui importe, elle se sait indispensable. Si Iris osait trop de tyrannie, elle partirait au grand dam de la despote. Étrange couple. La brune désargentée, bardée de diplômes. La

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blonde ex-mannequin, qui a progressivement constitué sa pelote. Duo complémentaire. La blonde avec son sens des affaires. La brune avec son savoir. En l'occurrence c'est à cette dernière qu'elles doivent leur installation à l'hôtel des Princes. Car c'est elle qui a dégoté dans la place une investisseuse de choix. Saïda explorait depuis deux mois le milieu des richissimes du Golfe, lorsqu'elle a découvert la perle rare. Pour une fois son origine algérienne avait joué en sa faveur et son estampille de fille d'immigrés s'était avérée un atout auprès de Khadidja, seconde épouse d'un émir, qui laissait à ses femmes la latitude de hobbies pourvu qu'elles lui fassent des enfants et qu'elles exercent leurs violons d'Ingres dans la discrétion sans soulever de critiques de la part des religieux, sans susciter la curiosité de ceux qui font métier des potins. Khadidja avait suivi des études de langue et de commerce il n'était donc pas invraisemblable qu'elle s'amuse à taquiner la finance. En vérité elle s'était mise à tâter de la bourse. Après des ratés son boursicotage avait connu de foudroyants succès qui pour être fort peu islamistes la remplissaient néanmoins de fierté d'autant qu'elle constatait de nombreuses débâcles financières autour d'elle. Mais que faire de l'argent empoché? Saïda développant des propositions d'investissement était apparue opportunément. Le linon, la soie, la batiste, le satin Khadidja en raffolait sous forme de petites culottes, de boxers, de strings, de soutiengorge, de bodies, de déshabillés. Elle s'était prise au jeu et c'est avec une totale application, avec une extrême concentration qu'elle analyse en compagnie de Saïda des budgets prévisionnels, des bilans, des rapports de conseils d'administration tandis qu'Iris se penche sur des formulaires et des comptes-rendus rédigés par ses directeurs commerciaux. Autour de la gent féminine au travail une meute de garnements et de chipies courent et se coursent dans la suite. Cavalent et sprintent dans les couloirs. Les conditions météorologiques pluvieuses contreindiquent le plein air. Consignés à l'intérieur les chérubins.

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Qu'un bout de chou esquisse le geste de découper la luxueuse moquette aux remarquables motifs après avoir subtilisé des ciseaux dans un tiroir, une bonne philippine s'interpose. Qu'un marmot se mette en tête de dévisser la robinetterie dorée d'une salle de bain une autre nounou intervient. Ces domestiques, dont la tâche est de veiller à la jeune génération, arborent un uniforme qui sied à leur teint sombre et leur donne bonne mine. Blouses roses à rayures blanches. Grosses manches gigot bouffantes. Tabliers de percale immaculée bordée de broderie anglaise, matériau fournissant également des coiffes coupées en diadème dont l'éclatante blancheur contraste singulièrement avec le jais des chevelures des servantes. Toutes sont originaires du même village. Toutes s'expriment en anglais. Jamais en arabe. Jamais dans leur idiome maternel. Toutes espèrent un pécule. Toutes sont soumises à une stricte discipline. A la moindre incartade: le renvoi. La rumeur veut que certaines d'entre elles débarquent en Europe par des filières illégales et que des employeurs n'hésitent pas à leur confisquer - la durée de leur séjour - leurs papiers d'identité. Des allégations infirmées par d'autres sources. Par beau temps, poussant des landaus ou surveillant une turbulente marmaille elles se promènent dans le parc voisin. Allées et venues limitées à un étroit périmètre. L'obéissance est leur règle. Cette règle, elles s'efforcent de l'inculquer aux gosses qu'elles servent. Il y a de l'orage dans l'atmosphère, et les bonnes philippines sont sur les dents enrayant une ânerie, remédiant à une sottise. Débordées. En échec face au tumulte ponctuant les initiatives débiles voire ineptes des mômes. Qui en ont marre de la luxueuse moquette, de la robinetterie dorée, des murs bronze et miel, des meubles qui se voudraient jolis mais qui ont l'inesthétisme de verrues. Khadidja, Iris, Saïda sont rivées à leurs dossiers et à leurs chiffres. Elles réfléchissent ou débattent. Elles méditent, comparent et tranchent. Il est cinq heures. L'hôtesse a demandé un thé anglais au room service. Elle garde un

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agréable souvenir de ses années d'étudiante en GrandeBretagne. Elle veut scones et muffins. Rappel d'une jeunesse évanouie, anéantie par trop de naissances successives. Théière d'argent, porcelaine fine, gamme de gâteaux et de sandwiches sur table roulante avancée avec précaution par un de ces hommes en blanc de l'hôtel. Pakistanais? Bangladais? Survient un trio de gamins mimant une attaque de diligence ou une razzia contre une oasis. Valdinguent théière, porcelaine, gâteaux, sandwiches et l'homme en blanc. Khadidja braille. Boucle descendance et nounous dans une chambre. Ordonne un nettoyage. Somme qu'on lui rapporte un thé. Anglais. Il est cinq heures cinq. Ni Iris ni Saïda n'ont bronché. Essentielle à leurs ambitions, la seconde épouse de l'émir. La besogne avant tout. Au mari de Khadidja qui les surprendra dans une ou deux heures, elles affirmeront qu'elles ont passé une délicieuse journée avec les charmants bambins.

La petite et le vieux. Assis. Face à la mer, sur leur banc trônant sous la protection aléatoire d'un portique élevé pour le seul agrément des yeux. Anecdote de pierre jetée sur le vide alliage de l'azur du ciel et du lapis-lazuli d'un flot vibrant de fantaisie et d'impertinence. Vide. Portique. Banc. Orni et Linda en leur rendez-vous quotidien au Conservatoire. Escapade journalière avec confidences murmurées, avec aveux sincères. La franchise, avec ricochets joyeux ou accents de tristesse, est toujours une fidèle invitée lors de leurs retrouvailles, qui, d'ordinaire, se déroulent en fin d'après-midi, mais que la petite a fixé exceptionnellement dans la matinée. Parce qu'au collège les professeurs se sont organisés une école buissonnière sous couvert de revendications matérielles et philosophiques. Parce que cet établissement scolaire fermé pour cause de mécontentement enseignant c'est pour Linda une aubaine. Parce qu'elle

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est trop heureuse de sécher les cours avec l'aval de l'autorité. Quel ennui ces séances studieuses cadencées en leurs débuts et fins par le retentissement d'une insupportable sonnerie. Quel poison ces devoirs et ces leçons, ces contrôles et ces exercices. Elle a beau convoquer le rêve en escomptant hâter la conclusion de la palinodie éducative, elle s'embourbe dans des minutes interminables. Dans aucune discipline, dans aucune matière elle n'a l'impression d'apprendre quoi que ce soit. N'importe quelle lecture, y compris celle des notices d'appareils ménagers, lui est plus bénéfique que ces heures cloîtrées en classe avec pour compagnons une bande de crétins et une escouade de greluches encore plus décevants que les pantins qui s'exhibent sur l'estrade en prétendant transmettre des connaissances. Linda n'a pourtant pas un tempérament enclin à la mélancolie. Elle est vive. Enjouée. Rieuse. Or, dès qu'elle pose le pied au bahut elle n'est plus que l' ombre d'elle-même. Membres ramollis. Cerveau liquéfié. Zombie. Dans la salle ses yeux accrochent la fenêtre et naviguent sur les branches d'un platane. Absente Linda. Elle déteste ce temps perdu où son esprit se désincarne de son corps pour se dissoudre dans la voie sans issue d'un nulle part. Elle voudrait avoir un an. Ou vingt ans. Elle hait son âge. Ce sentiment il le partage. Un frémissement dessine sur ses lèvres un sourire, soulignant son accord avec la petite. Son âge, lui aussi il le hait. La conscience d'aller vers l'inéluctable n'est pas le fondement de sa haine. Ce qu'il ne tolère pas c'est la trahison de ses capacités physiques. Ses forces l'abandonnent l'obligeant à se reprendre à deux fois pour se lever, pour saisir un objet. Sa vue embrumée de gris l'acculant à inventer les paysages plus qu'à les voir. Sa longue carcasse osseuse devenue un fardeau à traîner. Ses hanches et ses genoux rouillés de rhumatismes si laborieux à gouverner. Insupportable lenteur du geste engluant et appesantissant chacun de ses déplacements. Ce n'est pas la jeunesse en elle-même qu'il regrette c'est l'agilité, la souplesse qui en sont caractéristiques et qualités premières.

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Bouger d'instinct. Se mouvoir par réflexe. Il ignorait que ces aptitudes étaient aussi précieuses. Son malaise moral à elle. Ses handicaps corporels à lui. Il évite, bien sûr, comparaisons et parallèles qui ne seraient d'aucun réconfort pour elle, d'aucune consolation pour lui. Il se contente de dire ses difficultés. Avec pudeur. Avec cette honnêteté décente qui est propre à un vieil homme digne, bien qu'il ne répugne pas à une légère touche de compassion. Qu'elle réfléchisse à tous les succulents repas qui lui sont désormais interdits! A cause de son cœur paresseux. A cause de son foie capricieux. A cause de son estomac pire qu'une sainte nitouche. Qu'elle pense à toutes ces cuites dont il doit s'abstenir, lui qui adorait boire jusqu'à l'ivresse avec ses amis. Qu'elle songe à ses amours disparus dont les noms ne sont plus inscrits qu'au générique de nécropoles. Prohibés les femmes et les voyages. Ces deux passions. Tout lui commande le renoncement. Ne pas céder! Trop facile de mettre aussi vite les pouces. Autant se coucher tout de suite et s'endormir pour l'éternité. Alors il goûte la présence de Linda. Même si elle conte son martyre présent, sa voix a la chaleur de la vie. Alors il savoure la senteur de la vague. Même si le sel marin irrite sa peau, sa caresse rêche est plaisir d'exister. Alors il imagine la pantomime qu'exécute devant eux le cormoran familier des lieux. Même si son ventre est renflé de poissons, sa performance est touchante. L'oiseau ébauche un pas de danse. Il ploie en rythme son long col plaintif. Le bout busqué de son bec claque en mesure. Pénible la mésaventure qu'il a subie il y a peu, et révélatrice de la méchanceté humaine. Mauvaiseté gratuite en outre. Il était au bain, en contrebas, dans une eau à température idéale. Sur les rochers un attroupement. Des imbéciles de sexe masculin. Des jets de pierre. Pourquoi? Les hommes ne mangent pas les cormorans. Nul restaurant de plage, en tout cas, ne mentionne leur chair sur sa carte. Pourquoi s'en prendre à lui? Pourquoi risquer le blesser ou le tuer? Il s'est sauvé en vitesse. Le sort n'est pas tendre avec lui. Saison de malheur: il est sans nou-

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velIe de sa belle. Partie pêcher sans retour. Elle lui manque. Ils voulaient des nichées. Plein d'oisillons. Rien. La nourriture, le sable, les algues, la roche ont dû les rendre stériles. Pas de bébés. Depuis sa naissance, un jour glacial de janvier, il a accumulé les malchances. Le froid a ralenti sa croissance. Maigre la pitance. Ses ailes n'ont jamais eu ce lustrage qui autorise de fendre l'air et l'élément liquide avec cette célérité qui donne de l'assurance et qui en impose dans une colonie. Les siens étaient puissants et nombreux - c'est le nombre qui fait la puissance dans son espèce. Le déclin s'est substitué au rayonnement. De plus en plus réduit leur effectif. Aujourd'hui il est veuf. Orphelin de ses parents. Orphelin des enfants qu'il n'a pas eus. La raison de cette décrépitude réside-t-elle dans le choix qu'ils ont effectué de la sédentarisation? A moins que le motif n'en soit le manque de proies. Ont-ils remarqué que la mer est de moins en moins poissonneuse? Le cormoran a des mimiques très expressives pour dire son désarroi et extérioriser ses interrogations. - Voilà des questions répond Omi. que je ne me suis pas posées,

- Complètement incompétente, ajoute Linda qui propose d'entamer des recherches. Le volatile secoue la tête. Son bec, qui se termine en accent circonflexe, émet des claquements précipités. Est-ce la manière dont pleurent les cormorans? Il allonge vigoureusement le cou, puis le replie entre ses épaules. Ample soupir terminé par une note soutenue et dynamique. Redémarre une chorégraphie. Un boléro, susurre le vieux à l'oreille de la gamine. Il commente. - Regarde. La chronique des cormorans domestiqués. Les pêcheurs les capturaient. Les élevaient. Les emmenaient dans leurs barques. Nouaient un lacet autour de leur encolure. Leur intimaient l'ordre de plonger. Les oiseaux remontaient à la surface avec daurades et loups au fond de leurs gosiers. Loups et daurades qu'ils régurgitaient dans des baquets.

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Sur cette dénonciation d'un antique esclavage le cormoran s'éloigne. Linda agite la main en signe d'au revoir. Elle se souvient qu'on lui a parlé d'une batterie de canons positionnée sur le promontoire du Conservatoire lors des guerres d'indépendance du Pays. Où ? A quel emplacement? Fouineuse elle inspecte les roches. Pas de traces. Ces pièces d'artillerie étaientelles importantes? Le site était parfait pour contrôler l'entrée du port. Quand les militaires avaient-ils pris leurs quartiers dans ce qui était un pensionnat? Il Y a deux cent ou trois cents ans ? Elle scrute le sol. En vain. Sa quête la fatigue. A cloche-pied elle sautille. Comme à la marelle dans la cour de l'école maternelle. Son sautillement enclenche une récitation de l'historique des bâtiments au fier passé. XVlème. XVllème. XVlllème siècle. Construction. Remaniement. Extension. Au sud l'église. Au nord l'aile affectée à l'éducation et aux dortoirs des filles. A l'ouest sur la rue les réserves, les écuries, les salles de réception et les bureaux. Au centre le jardin s'achevant à l'est en cap sur la mer. Au sud. Au nord. A l'est. Les élèves se barbaient-elles ici?

Abandonné ou occupé le Couvent pluriséculaire blotti dans l'oubli d'un repli de Ville? Déserté ou entretenu le monument dans sa chrysalide de calme à deux pas du bourdonnement permanent du centre avec son asphyxie de trafic automobile, avec ses encombrements retentissants d'avertisseurs à l'impatience stupide comme si appuyer sur un klaxon allait par enchantement fluidifier la circulation? Ni abandonné ni occupé, ni déserté ni entretenu, squatté le bâtiment conventuel érigé par les franciscains. Squatté ce qui lui évite la guigne d'être envahi par les dealers et leurs clients laissant derrière eux une pluie de seringues; ou d'être offert sans défense aux casseurs qui affectionnent tant orchestrer des dégradations, des déprédations pour le plaisir de détruire; ou d'être terrain de chasse

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des voleurs, des pilleurs s'emparant à l'aise de lots de toiture, grise en lauze, rouge en tuile, de lourdes pierres de pavage, de grilles de fer forgées, voire de l'intégralité du charmant pigeonnier édifié par quelque moine colombophile. Squatté par cette nécessité muée en force de loi à laquelle avait dû se soumettre Omi à la porte de son chez soi suite à un de ces coups du sort qui généralement n'arrive qu'aux autres et qui est censé épargner le citoyen normal. Mais qu'est-ce que la normalité dans une époque de précarité? Le vieux s'était retranché au Couvent. Magie distillée par un passé mariant en un même mouvement l'humilité et l'éclat, il était tombé amoureux de ces murs malmenés par les intempéries, et par l'indifférence des édiles. A le rejoindre il avait invité une poignée de déshérités. De drôles de types qui avaient eu d'étranges aventures de vie et qui éprouvaient un besoin impérieux de souffler. Hors du regard des autres. Loin de la vue et de l'analyse critique des gens employant leur existence à l'abri du risque, motivés par leurs carrières et leurs retraites, préoccupés par l'acquisition de leurs trois pièces avec balcon, cuisine intégrée et fresques de faïences dans leur salle de bain. Sur rue - un de ces passages étroits terminé aux deux bouts par de raides descentes, si outrancièrement pincé en une portion que tout véhicule de gros gabarit est exclu - le monastère hisse la haute façade de son église appuyée à une construction d'angle s'ornant en son centre d'un perron à double volée de marches. A l'entrée latérale un portail et une maisonnette. Office autrefois d'un frère tourier ? Sur ce poste de garde règne Oreste et ses chiens. Pour les bêtes une cabane de bois bâtie à partir de cageots et de palettes. Oreste et ses chiens chargés de la surveillance de l'enceinte de l'édifice et de son parc où croissent de beaux spécimens de platanes, de micocouliers, de châtaigniers, et de néfliers. Sous l'un d'eux, un peu à l'écart des aboiements, une table et des chaises bancales de plastique blanchâtre. Mobilier de récupération, sauvé de la décharge. Equipement fruste, utilisé pour boire et pour manger. Matériel

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réquisitionné en dehors des heures d'apéritifs et de repas par Tito qui travaille sous une ombre supposée propice à la réflexion et à la concentration. Mais il a beaucoup de mal à réfléchir et énormément de peine à se concentrer. Il se balance. Fixe sa plume. Sursaute quand un rossignol d'une cime lance son trille. Chasse une fourmi qui a la prétention d'évaluer le sérieux et la rigueur de ses notes. Baille et gribouille trois mots sur un bloc posé à sa droite. A sa gauche, devant lui, un long registre à couverture noire que de temps en temps il ouvre, ferme, compulse. A l'évidence il s'agit d'un document ancien. Cette ancienneté ne le rend pas pour autant attrayant. Sur les lignes bleues des pages une écriture à la calligraphie raffinée. Presqu'arrogante avec sa détermination. Avec ce maniérisme répétitif dans le dessin des lettres et dans le coulé du trait qui les relie entre elles. Qui les menotte. Qui les cadenasse. Cette graphie empeste l'injonction à la soumission. Façon d'écrire d'un scribe ou de l'auteur du texte? Tito l'ignore. Ce déballage d'élégance formelle le hérisse. Le style l'écœure. Le ton du propos le révulse. Les nuages dans le ciel tournent un film. Ce spectacle vivant aux péripéties haletantes est une distraction qui ravit Tito. Le vent marin expédie à l'assaut de la terre des bataillons de cumulus. Western céleste aux fantastiques chevauchées. Le rossignol en sentinelle a amplifié ses trémolos. Ses alertes réveillent une bande de mésanges qui se ruent en galipettes aussi gymniques que musicales d'étendages branlants en faisceaux de branchages transformés en escarpolettes. Un hélicoptère tourne et vire aspirant les bruits de la ville et les rabattant sur les immeubles alentour. Corne de camion de pompiers. Sirène d'ambulance. Le Couvent pourra-t-il encore longtemps cultiver l'amnésie qui au cœur de la cité préserve son îlot de tranquillité? Amnésie rassurante. Amnésie dangereuse. Car elle porte en elle la tentation de favoriser les plans de quelque promoteur qui le raserait et élèverait des résidences de luxe sur son emplacement déblayé. Tito est obsédé par l'idée que le

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monastère pourrait disparaître ainsi que les arbres splendides qui l'ombragent. Il soupçonne que la déshérence dont il fait les frais, cache une entour loupe, une manœuvre pas très propre. Le site a trop d'intérêt pour ne pas susciter d'appétit. Qu'Omi, ses copains et lui aient obligation de déguerpir, soit! ... Si les lieux ne sont pas livrés aux bulldozers. S'ils sont réhabilités pour recevoir un projet culturel, éducatif, social. Salles d'exposition. Ateliers de métiers d'art. Résidences d'artistes. Accueil de jeunes ou d'enfants en difficultés. Tito se replonge dans la lecture du manuscrit à la graphie méprisante et ampoulée. Tendu par l'effort, il sent qu'il va pouvoir progresser dans le déchiffrage d'un récit dont la teneur se dérobe à lui jusqu'à présent. Il va atteindre son but. Il perçoit le déclic prologue béni d'un labeur fructueux. - Ça avance, brame Oreste, accompagné de sa chienne et de sa floppée de chiots. Qui gloussent. Qui jappent. Qui se précipitent sur lui. Qui mordillent ses chevilles et ses mollets. Brisé net l'élan studieux du travailleur. Oreste rassemble sa meute avec des grondements affectueux. Ils s'en vont. Courte la solitude propice. Arrive Abdenour avec son tapis de prière. Que le Couvent puisse tenir d'une cour des miracles aux yeux d'une personne non avertie est jubilatoire pour Tito. Pourquoi? Incapable de répondre avec

précision. Sauf peut -être à relever ce terme de « miracles ».
Tellement juste pour dépeindre la réunion des habitants du monastère et l'association de leurs sentiments. Car ils sont ensemble une assemblée de miracles. Une assemblée respectant chaque individualité. De fervent laïc Abdenour s'est converti en zélé croyant. Surprenante au début sa crise de mysticisme. Puis l'habitude a fait son œuvre, renforcé par la règle d'or: accepter les gens tels qu'ils sont. Sans les changer. Sans essayer de modifier leurs convictions ou leurs attitudes. Dans le respect de la complexité humaine. Abdenour le pieux remplaçant Abdenour l'inextinguible discoureur politique, il n'y avait qu'à prendre acte et à poursuivre leur vie ensemble.

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- Tito, tu es sûr que ton prénom c'est pas en hommage partisan yougoslave et à l'inventeur du non-alignement?

au

- Pour la millième fois Tito est un prénom d'ici. Du Pays. Depuis des lustres et des lustres. A l'origine c'est sans doute un diminutif. De quoi? Les explications divergent. Fait avéré, dans ma famille, une génération sur deux il y a un Tito. mon petit-fils doit s'appeler Abdenour. Tito s'amuse. Ses parents étaient des militants communistes. A sa naissance ils habitaient une banlieue rouge continentale. Sa prénommination a dû être l'objet de quiproquo. Que d'éclaircissements à fournir. Que de vigilance à dépenser également afin que Tito ne connote pas un a priori idéologique ou ne se banalise pas en Titus racinien voire Shakespearien. Ses père et mère farouches opposants à tout antisémitisme n'auraient jamais admis que leur enfant s'appelle comme l'empereur romain responsable de la destruction du temple de Jérusalem. Tito. Pas Titus. Ils lui faisaient la leçon à chaque rentrée scolaire. Tito comme ton grand-père. La maîtresse sera assez intelligente pour comprendre! Pas Titus!

- Donc

Face au large. Assis. Sur le banc. Linda a passé son bras autour des épaules d'Omi. Elle est en proie à un accès de tendresse plutôt débordant et assez collant. Il peine à respirer, et voudrait se dégager de cette étreinte mais n'ose pas. Par crainte de la vexer. Par peur de la blesser. Il connaît trop son besoin d'affection. Il saisit bien la nécessité qu'elle éprouve de se laisser aller et d'extérioriser ses sentiments - du moment. Elle dit qu'elle l'aime. Qu'il est son unique ami. La seule personne à avoir sa confiance. A lui donner de l'assurance. Omi ou le refuge. Orni ou l'écoute. Antidote à la galère du collège. Remède à l'incompréhension gentille d'une famille, tribu chaleureuse et toutefois incapable de combler ce vide qui oppresse son cœur,

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allume des torpilles dans sa tête lui mettant le cerveau en miettes. Emiettée Linda. A Omi de réajuster les morceaux. Si la mer pouvait être un vaccin contre son désarroi. Pas vraiment malheureuse. Pas heureuse assurément. Elle voudrait cultiver des envies de départs. De parties de pêche sur un pointu. De régates sur une goélette. Jeter les filets. Monter la grande voile. Arrêter de se consumer dans la routine. Trouver le coupe-circuit de la succession ennuyeuse des jours. Voyager loin derrière l'horizon. Sa mère toujours sautant d'un avion dans l'autre. Son père toujours baluchon sur le dos. Les affaires de sa mère. Le cinéma de son père. Elle court la planète et accumule les bénéfices. Il traque les financements et se ronge entre deux réalisations. Ils n'habitent pas ensemble. Pas de vie commune. Chacun gravite dans sa sphère. Linda est tout juste bonne à enregistrer leurs succès et leurs échecs. A assister passive à cette ébullition qui peut les gagner, les transporter et magnifier leur existence. A observer atone cette effervescence qui peut se diffuser en eux et métamorphoser leur humeur en bonheur. Amorphe Linda. Condamnée à une immobilité synonyme d'immobilisme. Elle a l'impression de rabougrir tel un fruit au piège d'une gelée. La petite embrasse le vieux à la joue piquante d'une barbe qu'il a de plus en plus de mal à raser. Affalée contre lui elle agite ses jambes à la façon d'un bébé qui renâcle lorsque son landau a cessé de le bercer en roulant. Comme perspective de fuite elle n'a que les livres. Qu'elle dévore en modifiant souvent les histoires qu'ils racontent. Parce que les bouquins aussi ne méritent pas obligatoirement le respect qu'on leur témoigne de coutume. Lire. Il ne peut plus. Lire. La défaillance de ses yeux a effacé cette faculté. Ce plaisir. La carence de ses yeux a annihilé également les paysages. Cataclysme personnalisé. Ses doigts sur les mots en Braille. Lecture au toucher. Faible compensation à la perception visuelle. Si immédiate. Si instantanée. Maintenant Omi lit en différé. Avec un temps de retard qui interdit toute osmose avec le sens d'une phrase. Avec sa mélo-

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die. Les panoramas marins ou d'altitude il est contraint de les inventer ou d'en recopier la souvenance ancienne en puisant dans sa mémoire où se gomme la précision des nettetés. Les lacunes de ses yeux se doublent d'oublis. Les couleurs d'un coucher de soleil? Quoi de plus fragile. Quoi de plus difficile à restituer mentalement. Parce que les teintes en sont constamment changeantes. Inédites. Surprenantes. Parce que l'effet de surprise ne se reconstitue pas. La brillance de la lauze au clair de lune? Quoi de plus fugace. Quoi de plus ardu à recomposer dans la nuit du regard qui n'est traversé que de paquets d'ombres. De flous de gris. D'épaisseurs de noirs brouillards. Linda, ilIa devine. Il sent la chaleur de son corps et le déplacement d'air que font ses gestes. Elle pèse à se vautrer sur lui. La repousser? La renvoyer à l'appui du dossier du banc? Il n'en a pas le courage. Un tantinet ridicule cette gamine avec ses apitoiements romantiques. Mais il s'est pris d'affection pour elle, et l'affection comme l'amitié c'est sacré. Dans son entourage, qui s'est restreint avec sa quasi-cécité, il n'y a que des adultes, et les enfants lui manquent. Malgré sa neurasthénie aux manifestations exagérées, malgré ses gémissements répercutant des émotions cacophoniques la petite est une bénédiction. Elle est là pour lui rappeler qu'il a eu une enfance merveilleuse qui l'a rendu fort, vigoureux, résistant à l'adversité. Cette enfance nul ne peut la lui subtiliser. Elle est en lui une richesse incorruptible et inaltérable. Il a perçu la mouette avant même d'entendre son piaillement rauque et serineur. La bestiole annoncée par un froissement d'atmosphère parvenu en ondes jusqu'à lui. Les mouettes criardes et ricanantes. Elles ne chantent pas. Ne sifflent pas. Elles sont bruyantes et cancanières. Celle qui fréquente le promontoire n'échappe pas aux normes de son espèce. En outre elle a mauvais caractère. A cause de son âge avancé? A cause de son vol saccadé? A cause des problèmes que lui créent le cormoran et le goéland pérennement sur ses traces, et pérennement envieux de sa svelte silhouette? Car en dépit des années

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