Blocus à Bab-El-Oued

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Ce roman a été conçu à partir d'une expérience vécue en mars 1962. Il décrit le petit peuple de ce quartier d'Alger et appréhende ses bonheurs, craintes ou angoisses à la veille de l'indépendance qui le contraindra à l'exil et à la perte du sol natal. A travers les pensées du narrateur, un adolescent de 15 ans, sont évoqués la naissance du racisme, l'affrontement des communautés et le désarroi d'une population séparée du reste du monde. Ce livre est un conte sur la perception du temps par des êtres voués à une situiation d'enfermement.
Publié le : samedi 2 mai 2015
Lecture(s) : 25
EAN13 : 9782336376349
Nombre de pages : 160
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Blocus Jean-Claude Tobelem
à Bab-El-Oued
« Blocus à Bab-El-Oued » a été conçu à partir d’une expérience
vécue en mars 1962. Il décrit le petit peuple de ce quartier
d’Alger et appréhende ses bonheurs, craintes ou angoisses à la
veille de l’indépendance de l’Algérie qui le contraindra à l’exil Blocus et à la perte du sol natal.
Roland, le narrateur, est un adolescent de 15 ans issu d’une
famille d’ouvriers. A travers ses pensées, sont évoqués la
naissance du racisme, l’afrontement des communautés et le à Bab-El-Oued
désarroi d’une population séparée du reste du monde.
« Blocus à Bab-El-Oued » est un conte sur la perception du
temps par des êtres voués à une situation d’enfermement. Roman
Jean-Claude Tobelem est l’auteur de plusieurs ouvrages, romans ou
essais. « Blocus à Bab-El-Oued » reprend, entre autres, le thème du
temps.
Photo de couverture : M. Jean Quittard
ISBN : 978-2-343-05951-8
15,50 €
Jean-Claude Tobelem
Blocus à Bab-El-OuedBlocus à Bab-El-OuedJean-Claude Tobelem
Blocus
à Bab-El-Oued
conte surnaturel
L’Harmattan









































© L'HARMATTAN, 2015
5-7, rue de l'École-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-05951-8
EAN : 9782343059518
Prologue
Le ciel est bleu. C’est bête à dire parce qu’il a toujours été
bleu, mais aujourd’hui il paraît encore plus bleu. Le soleil,
gros, plein d’or et de vie, lance ses charges au-dessus des
terrasses. Lumière bleue et jaune du matin ! Avec l’aube
s’élève ce bruit que j’aime. Plutôt qu’un bruit, un grand
tapage : les planches se jettent sur les tréteaux, les cageots
s’empilent, les volatiles s’étranglent, les voix montent.
Je l’entends, oui, je l’entends cette langue qui plaît à nos
oreilles et se ferme à nos esprits. Je me suis penché à la
fenêtre et c’était comme dans mon rêve : les Arabes étaient
revenus au marché.
Ils étaient là, visages connus ou inconnus qui
remplaçaient les Européens derrière les étals. De là-haut, je
savoure le retour d’un spectacle perdu mais jamais oublié.
Au pied de nos bâtiments gris sale, les formes sombres et
blanches s’agitent parmi les couleurs brillantes des bons
fruits dont le sucre se rappelle à mes lèvres desséchées.
C’est comme si le champ du monde entier était rassemblé
sous mes yeux. Du moins celui qui est le mien. Les rideaux
grincent. Depuis combien de temps n’ont-ils pas couru sur
leurs rails ? En face, Messaoud, le marchand d’œufs, dont
je ne sais plus s’il a vieilli, s’est assis devant sa boutique bel
et bien ouverte dans ce miracle. Il range ses œufs, comme il le faisait avant chaque jour. Le dos courbé, il les examine
un à un à la loupe, comme s’il arrivait à voir ce qu’il y avait
à l’intérieur. Le crémier Brahim a retrouvé son éternelle
blouse défraîchie. Il la porte à même la peau et les poils
de sa poitrine donnent l’illusion d’un plastron noir. Tout
à l’heure, c’est sûr, je n’oublierai pas de lui descendre par
une corde le bidon de lait vide dans son couffn endormi.
Grâce à Dieu, nos habitudes n’ont pas péri dans le naufrage.
Mais les impacts de balles n’ont pas disparu des murs et
des enseignes. Dans un éclair, des images surgissent puis
s’effacent dans la réalité du présent. Devant les portes de
fer du marché couvert, je reconnais aussi Abdel, celui qui
fait goûter le melon, et puis Med se débattant comme un
ahuri parmi ses poules hurlantes, et un tas d’autres encore
qui font partie de ma vie sans avoir de nom. Je serais prêt à
le parier, aucun n’a raté le rendez-vous. Derrière mon dos,
maman parle :
– Tu as vu ? Me dit-elle avec un air heureux. C’est pas
croyable. Tu dis rien, toi. Tu vois ce que tu vois et tu dis
rien. Viens prendre ton café au lait, il est chaud. Moi, je vais
aller faire les courses. On dirait qu’il y a de tout.
Personne, pas même maman, ne troublera la marche de
mon flm : je ne bronche pas. Et pourtant ! J’aurais pu lui
demander de m’acheter une de ces choses qui nous ont
manqué pendant tous ces jours. Par exemple, un bon
camembert. J’ai jamais tellement aimé le camembert, mais
il me semble y avoir pensé un de ces après-midi où mon
crâne s’était vidé de tout espoir. Avant, il y avait toujours
une de ces boîtes rondes sur la table de la cuisine. Sur le
couvercle, on voyait une paysanne, une vache et un
pommier. Dans un retour en arrière, je me regarde vivre ce
moment plutôt triste où je n’avais en tête qu’une image de
fromage, coulant sous la chaleur, que j’étalais comme de la
crème sur ma tranche de pain .
Mais aujourd’hui, tout est si différent, la vie continue
comme si elle ne s’était jamais arrêtée et n’importe lequel
de mes désirs peut être exaucé. D’un bout à l’autre de la rue,
je scrute un à un les magasins que je connais par cœur du
boulevard de Provence jusqu’au marché de Châteaudun.
8Devant le 3, le petit Mohammed attend Saada, assis sur le
trottoir. Il doit savoir, comme tout le monde, que le
commerce de son patron n’a pas arrêté de tourner. Des gens
sortent, le pain chaud sous le bras, de chez Campana, le
boulanger. Cachant bien son jeu derrière sa bouille de
constipé, ce malin est toujours au courant de tout avant les
autres. Dieu sait qui l’a prévenu de ce matin béni et
comment il a pu se procurer de la farine en si peu de temps.
On gueule d’en haut : c’est Renée Zemmour qui appelle
son mari du balcon. « Prends- en deux ! » Avec ce
zozotement un peu énervant qui la caractérise, elle répète
encore et encore de plus en plus fort : « Prends-en deux ! »
Prends-en deux quoi, je ne saurai jamais, et cela n’a pas
d’importance. Le tableau de la rue se remouchette peu à
peu et s’agrémente de sons familiers. La bonne ambiance
du quartier, détonante et sans bornes, se reconstruit.
Ernest Dahan rafstole sa devanture avec du ruban adhésif.
La vitrine a bien souffert et les crochets pendent sans âme
dans la boutique. On raconte depuis un certain temps que
notre boucher espère vendre son commerce. Seulement,
il est toujours parmi nous. Maintenant deux Arabes sont
en train de l’aider. Je souris et je me rends tout de suite
compte pourquoi : ils n’ont pas peur. Plus personne n’a
peur. On peut aller et venir où bon nous semble, prendre
le tram, le trolley… ou bien rester chez nous sans que les
gardes mobiles nous y obligent. On est libre. On peut
parler avec les Arabes et leur taper sur l’épaule, se promener
du côté de la place du Gouvernement, déguster une glace
au square Bresson, et surtout penser à demain. Mais que
sera demain ?
C’était trop beau, je le sens, de mauvaises idées se
remettent à tourner dans ma tête. Tout est dans la tête. Parfois,
on ne sait pas comment, le passé resurgit, se faufle dans
notre mémoire, de temps en temps avec de belles images
mais aussi avec de sales souvenirs qu’on voudrait effacer.
Mais on ne peut pas. Tout est dans la tête. Le moral ne se
commande pas. Je me demande souvent pourquoi on passe
d’une humeur à l’autre, mais c’est comme ça. Le passé est
bien là au fond de nous et on n’arriverait pas à l’en déloger,
9même d’un coup de baguette magique. Les ennemis
n’oublient jamais qu’ils étaient ennemis, et on en veut toujours à
ceux qui nous ont fait du mal. Mais puisque les Arabes sont
là aujourd’hui, est-ce qu’ils nous en veulent vraiment ?
Même en se forçant, on n’arrive pas à lutter contre
soimême : ce bonheur, que je croyais enfn tenir, s’échappe
par ma propre faute. Je remarque que les plaques de la
rue n’ont pas été raccrochées et cela me rappelle à la
réalité. Au-dessus de chez Campana, à l’emplacement de la
plaque déboulonnée, on lit encore cette inscription à la
craie : « rue du pendu ». La rue du Roussillon a perdu son
nom. Jusqu’à quand ? J’ai peur de me dire que c’est pour
toujours. Je regarde vers chez Paul. Les persiennes sont
fermées. Je l’appelle mais il ne répond pas. Je n’insiste pas
parce que son oncle n’aime pas qu’on se parle au balcon.
Une grande voiture blanche déboîte du boulevard. C’est
une ambulance. Elle parvient à se glisser entre les étalages
et stoppe juste en bas. Deux hommes vêtus de blanc en
descendent, tirent une civière de la porte arrière et montent
au 3. Ils réapparaissent quelques minutes plus tard portant
la vieille Adoun recouverte d’une couverture à carreaux
et la tête calée sous un gros coussin. Paul, son oncle et sa
sœur suivent avec des valises. Une autre voiture arrive et
l’homme qui la conduit charge les bagages dans le coffre.
Paul jette un œil autour de lui, je lui fais un signe de la
main mais il ne me voit pas. Tout ce monde entre dans les
voitures qui démarrent ensemble. Alors très vite, je
comprends que je ne les reverrai jamais plus.
Paul est un des derniers enfants européens du quartier à
partir. Si Bernard, le fls des Zemmour nous quitte lui aussi,
il ne restera plus que moi. Un jour, je me rappelle, à l’époque
de la bombe chez Ernest, Paul m’avait dit : « Nous, nous
ne partirons jamais. » Et voilà le résultat ! Moi, je n’avais
rien dit, mais je pensais comme lui. Je me doute que maman
fait elle aussi des démarches pour trouver des places sur un
bateau. D’après ce qu’elle dit, nous irons à Marseille, mais
la famille de Paul va sûrement à Paris. Quelle tristesse
un jour comme celui-là où tout semble s’arranger ! Alors
qu’on n’espérait plus leur retour, les Arabes sont en bas, et si
10maintenant tout le monde s’en va, à quoi bon ? Bientôt, tous
les appartements de la rue seront vidés de leurs occupants.
Déjà, les Dupeyroux, les demoiselles de Saint-Gonan, ont
fermé boutique. Qui restera, il faut bien se le dire, personne.
Et les commerçants arabes n’auront plus comme clients
qu’eux-mêmes. Notre pays n’existe plus.
11Chapitre 1
Si on m’avait prédit que notre beau quartier serait un
jour isolé du reste du monde, je ne l’aurais pas cru. Ah, que
je l’aimais notre quartier et qu’on y était bien. Il s’étend
à l’est de la ville, entre le lycée Bugeaud et la lisière de
Saint-Eugène. La mer est là, juste à côté, derrière quelques
rangées d’immeubles, au bout de la rue de Dijon. Si de
chez nous on ne la voit pas, on la sent partout. A longueur
d’année, la lumière du soleil chauffe nos corps sans cesse
en demande, et les averses de novembre nous rendent
encore plus heureux de retrouver notre ciel à la couleur de la
Méditerranée. « Bab-El-Oued » ou le « Ier arrondissement »,
peu importe le nom qu’on lui donne, c’est mon quartier.
Je connais par cœur ses impasses et ses escaliers perchés.
Ses habitants sont tous mes amis. Qu’ils parlent arabe,
français ou espagnol, je me régale de leurs voix chantantes
et fortes. Et quand, en riant, ils me tapent sur l’épaule, je
sens mon cœur ragaillardi. En dehors des heures de la
sieste, les trottoirs et les chaussées sont noirs de monde. La
vie grouille comme si elle devait absolument faire
maintenant ce qui aurait pu attendre. Nos vieux, au garde-à-vous
sur leurs balcons, passent leur temps rien qu’à regarder.
A moins d’être fou ou malade, personne n’est gagné par
l’ennui. Par là on court, ici on crie ou on s’insulte. Chacun cherche quelque chose, des sous, sa pitance, son cousin ou
son compagnon et je ne sais quoi encore. Bref, tous ces gens
vont et viennent, certains peut-être tout simplement pour
aller et venir. Dans nos rues, le silence n’est pas roi, tout va
drôlement vite et on s’en porte bien.
L’année dernière, juste avant le certif, on avait eu ce sujet
de rédaction : « Mon quartier. » Rien ne m’aurait fait plus
plaisir :
– Pour une fois, Roland, tu auras appris quelque chose
en traînant dans les rues, m’avait dit M. Helmut, les maître
des fns d’études, en nous rendant les copies.
A l’école, j’étais plutôt un pitre et je ne faisais pas
beaucoup d’efforts pour remonter le niveau de mes notes.
Mais je m’amusais bien à écrire des choses de ma vie sur
du papier. Et paraît-il que je me débrouillais en français.
Le directeur du primaire, M. Deluol avait même conseillé
à maman de m’envoyer au collège moderne et lui avait
promis qu’il obtiendrait une bourse pour moi.
– S’il a son certifcat, il aura dépassé son cancre de frère.
Et le certifcat, c’est déjà assez bien pour des gens comme
nous, lui avait répondu maman.
C’était vrai, les études, ce n’était pas pour nous, pas pour
nous, les Defrance. Alain, mon frère, raconte que dans le
temps le « de » et le « France » étaient séparés, que nos
ancêtres étaient nobles et vivaient là-bas, en métropole, dans
un château entouré de champs à perte de vue avec plein de
valets et de paysans qui trimaient pour eux. Mais il a beau
se faire des flms en couleurs, il oublie d’expliquer
comment on aurait atterri à Bab-El-Oued et pour l’instant, on
n’est, comme on dit, qu’une famille d’ouvriers. Le père de
maman avait passé sa vie chez Copec, le serrurier de la rue
des Deux-Moulins. Papa, quand il ne chômait pas parce
qu’il n’y avait pas d’embauche tous les jours, travaillait à la
forge du port. Et il y serait encore sans cette satanée guêpe
qui lui avait piqué la gorge.
C’était le jour de mon anniversaire, il y a trois ans. Comme
chaque dimanche d’été, on était allé à la Madrague avec
la tente et tout le bataclan : les chaises et la table pliantes,
la vaisselle de fer et la boustifaille. Maman en faisait
14toujours trop. On se gavait avec la pastèque et les pizzas,
la charcuterie, le poulet rôti et les frites achetées à la
baraque de la plage. Pour fêter l’occasion, il y avait en plus
un gros gâteau de chez Campana comme je les aime : un
« Russe » bien praliné. Papa ne mangeait pas beaucoup.
D’ailleurs, il était maigre comme un clou : « La peau et
les os ! » disait maman. On se demandait comment il
arrivait à tenir le coup dans la fournaise de la forge.
Sûrement qu’il se remontait grâce à la bière. Au moins, pour
la boisson, il était pas manchot. Il enflait des litres et des
litres…. et pissait des litres aussi : un véritable entonnoir !
Quand on partait à la mer, il s’armait de sa cargaison. Assis
sous l’auvent avec une serviette sur la tête, il s’attaquait
sec au transfert. Et personne ne s’occupait de lui tant qu’il
ingurgitait. Lorsqu’il a poussé son cri rauque, j’étais dans
le sable jusqu’au cou, et pendant que je me déterrais avec
peine, il s’étouffait déjà. Une foule horrifée et impuissante
s’était amassée autour de nous. « On pourrait pas lui ouvrir,
là ? » avait osé dire maman, timide, en posant le doigt sur
sa glotte. « C’est pas un poulet ! » avait méchamment affr -
mé un quidam et la foule avait approuvé. Deux hommes le
secouaient sans raison tandis que maman lui tenait la main.
Ses joues devenaient violettes et le bas de son visage
noircissait : une vue insupportable. Alors, son corps vibra, eut
un dernier sursaut puis un grand relâchement. Autour de
nous, on chuchotait que c’était fni. Faute d’être un poulet,
papa était un homme mort.
On a toujours tiré sur la corde. Sans papa, c’était encore
pire. Maman appelait cela « de la malédiction », cette
malchance qui nous tombe dessus et ne pardonne pas. Papa ne
rapportait pas lourd à la maison, mais n’avait jamais voulu
qu’elle travaille. « Pour son bien » disait-il. « Pour
garder les pieds sous la table. » disait Alain. Le destin l’avait
décidé ainsi, maman avait bien dû s’y mettre. Depuis, elle
faisait des ménages à l’Amirauté. A trois bonnes femmes,
elles se tapaient chaque soir des kilomètres de bureaux.
De temps en temps, à la sortie de l’école, je l’aidais à porter
les seaux. « Un boulot dégueulasse ! » jugeait Alain qui ne
se remuait pas pour autant. A la mort de papa, il passait
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