BOULEVARD DES INVALIDES

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Liées par une longue et solide amitié, deux enseignantes d'âge mûr sont quotidiennement confrontées aux problèmes scolaires qui sévissent dans leur collège, un établissement mal réputé, situé au centre du Boulevard des Invalides. Néanmoins, elles parviennent à faire face, jusqu'au moment où leur existence privée est soudain bousculée. Les deux femmes poursuivront leur chemin respectif, sans doute parce qu'elles pressentent qu'un abandon de leur part signerait l'invalidité qui empêche le visage humain de trouver sa face.
Publié le : samedi 1 septembre 2001
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EAN13 : 9782296240902
Nombre de pages : 176
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Boulevard des Invalides

Collection Voix d'Europe

Déjà parus

Jacqueline BALDRAN & Claude BOCHURBERG, A l'écoute infinie de la nuit. HENKP BREUKER, M Dril ou les nuits d'Amsterdam. Marie-Chantal FAU, L'île d'Héphaïstos. Edith HABERSAA T, Au pays des enfants nus. Edith HABERSAA T, Les oiseaux de la nuit. Edith HABERSAA T, Un mur dans les étoiles. Edith HABERSAA T, Jimbaran, la nuit. Edith HABERSAAT, Lafemme dévisagée. Edith HABERSAA T, Les chevaux du crépuscule. Jean-Luc ISTACE- YACINE, Amghrar, la vérité voilée. Pierre JEROSME, Le paria. Armel JOB, La Reine des Espagnes. Joseph KURTZ, Chronique d'une jeune fille sage, 1944-1945. Jean-Pierre LUCIONI, Nouvelles d'autrefois. Jean-François MENARD, De l'autre bord de l'eau Dorita NOUHAUD, Du cruel au chaste. Marie O'NORD, Sans maudire? Pilar PEDRAZA, Le jardin du faune et autres nouvelles. Yoland SIMON, Hier chantaient les lendemains. Francis SIMONINI, Il était unefois Strappona. Francis SIMONINI, Tu reviendras dans la vallée. Francis SIMONINI, Oublier Dresde et mourir.

Jean-Luc YACINE, Derrière les murs, l'oubli.

Edith HABERSAA T

Boulevard des Invalides
Roman

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L 'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

DU MEME AUTEUR:
In Nomine Patris, roman, L'Age d'Homn1e, 1979 L'Age de Feu, roman, L'Age d'Homme~ 1980, Prix offert par la Ville de Genève Le Mur du Son, roman, L'Age d'Homme, 1981 Le Bal Démasqué, nouvelles, L'Age d'Homme, 1982 (partiellement mis en ondes par la Radio Suisse Romande) Jean Vuilleumier, essai (monographie), Ed. Universitaires de Fribourg, 1983 En Spirales, roman, L'Age d'Homme, 1984 L'Ecrivain et L'Espace (Collaboration), Ed. de L'Hexagone, Montréal" 1985 Turbulences, roman, L'Age d'Homme, 1986 Yvette Z'Graggen, essai (monographie), Ed. Universitaires de Fribourg, 1987 Des Plis dans l'Aube, roman, Ed. de la Thièle, 1988, Prix Alpes-Jura, adaptation scénique pour le Rassemblement Culturel Romand Non Lieu, roman, Ed. de la Thièle, 1989 L'Arbre Rouge (ln Résurgence), nouvelle, Alliance Culturelle Romande, 1990, Prix de la Nouvelle, mise en scène et jouée au Théâtre de Valère de Sion Au Pays des Enfants Nus, roman, L'Hannattan, Paris, 1992 Les Oiseaux de la Nuit, roman-dramatique, L'Hannattan, Paris, 1993 Nân en miroir, roman, L'Harmattan, Paris, 1994 Un Mur dans les étoiles, roman, L'Hannattan, Paris, 1995 La Cellule des Ombres ou La Pétition, théâtre, L'Hannattan,Paris,1996 Jimbaran la nuit, roman, L'Hannattan, Paris, 1997 La Femme dévisagée, roman, L'Hannattan, Paris, 1998 Les Chevaux du Crépuscule, roman, L'Hannattan, Paris, 1999 La Rive d'en Face, roman, L 'Hannattan, Paris, 2000

(Ç)

L'Harmattan,

2001

ISBN:

2-7475-1035-2

A la mémoire de Christine
A Pierre-Alain et à Victor-Samuel

A travers des milliers de fils, connaissance.

une vague reprefld

Christian Rubin

Avertissement: Toute ressemblance éventuelle avec des personnes vivantes ou des lieux de Genève ne serait que coïncidence fortuite.

Première partie

NOCTURNE
POUR VIOLON SOLO

I
Le regard rivé du côté de l'ascenseur de la galerie marchande, Etienne en guette les montées et les descentes, espérant et craignant tout ensemble que la porte ne s'ouvre en face de lui, livrant passage à une femme d'un certain âge, qu'il ne sera peut-être plus capable de reconnaître vraiment: sa mère. Cela fait bien des années qu'il ne l'a pas revue: douze? ou quinze? Le temps d'un reniement dont il semble avoir oublié l'origine précise. De vagues histoires de came, croit-il se souvenir, mais il déglutit dans l'instant, comme si ce mouvement lui permettait d'avaler le passé en imbroglio pour ne vivre que le moment présent: celui de

l'attente, en l'occurrence. De l'angoisse également: sa mère le reconnaîtra-t-elle? Emergence du doute. Il retrousse alors ses manches, découvrant de la sorte les impressionnants tatouages de ses bras. Emilie disposera ainsi d'un point de repère au cas où elle aurait quelque hésitation. Des toiles d'araignées et des formes de monstres incrustées dans sa chair. Prisonnières, en somme. Qui ne mourront qu'avec lui. Et qui finiront par s'amalgamer à la terre au même rythme que le corps l'absorbera. Des passants jettent un coup d'œil furtif et réprobateur sur ce grand gaillard proche de la quarantaine, tatoué à outrance et curieusement immobile devant la vitrine de la confiserie; qui tient d'une main un emballage de chocolats fins tandis qu'il fixe tantôt le bouton de l'ascenseur, tantôt l'horloge qui le surmonte. Avance cadencée des aiguilles. Maman est en retard. Ou peut-être Maman ne viendra-t-elle pas, écorchée qu'elle doit être par le temps du reniement? A moins qu'il ne soit, lui, en avance. L'heure du rendez-vous? Il n'en est plus très certain. C'est un peu embrouillé dans sa tête depuis quelques mois. Depuis le jour (la nuit ?) où il a tenté de. .. Il déglutit à nouveau. Le girophare de l'ambulance s'était sans doute embué, la sirène avait dû avoir des ratés, puis tout s'était fondu progressivement dans une atmosphère blême puant l'insecticide. Gestes débridés de formes blanches et vertes alentour, bruitage d'appareils, intubation. Paroles hachées, amputées et codées. Epinglées au vide. Des sigles. L'asile des fous en perspective? Paraît qu'il en est toujours ainsi dans ces cas et que... Grincement d'un chariot à bagages poussé par un adolescent accompagné de deux grandes gamines. L'une 10

d'elles a tenté de se hisser sur la valise la plus lourde. Blocage des roueS', les injures fusent de part et d'autre, putain de bordel, la meuf, t'es conne! hurle le garçon, mais l'incriminée en rajoute dans un gros rire gras tandis que sa camarade glousse à proximité. Une vieille dame branle la tête en signe de réprobation, veillant cependant à se tenir à distance prudente du trio. Etienne n'a pas bougé.

*

Feu vert: Emilie aura-t-elle le temps de traverser le Boulevard des Invalides avant le passage au rouge? Peu de chance: la voiture qui devance la sienne se traîne lamentablement, poussive et toussotante, tandis que le jeune conducteur, crâne rasé et lunettes noires, tapote régulièrement sur son volant au rythme du reggae hurlant au travers des vitres abaissées. Provocation, certainement: il sourit dans son rétroviseur qui lui renvoie le visage agacé d'Emilie. Plus tellement du )ollr, la nalla ! songe-til. Inutile donc de chercher à la retenir davantage. Il démarre au moment où le feu le lui interdit. S'en moque. Des coups de klaxon ici et là. Il n'en a cure. Des véhicules en tout sens sur le Boulevard. Champ de batailles. Impossible de le traverser quand le sémaphore autorise Emilie à s'y engager. Elle sera en retard au rendez-vous convenu avec son fils. Elle peste: peut-être perdra-t-il patience et finira-t-il par s'en aller? A moins qu'il ne s'y soit carrément pas rendu? Qu'il lui ait donné l'illusion

Il

d'un retour enfin possible simplement pour mieux la renier par la suite, une fois de plus? Elle déglutit comme si ce mouvement lui permettait de ravaler de telles suppositions. S'agit de les anesthésier au plus tôt; de leur opposer les récentes lettres du fils prodigue, Maman chérie... Sincérité? Les blessures intérieures saignent encore, l'amour se bâillonne par peur de nouvelles écorchures, prudence. Prudence: inutile de tenter la traversée du Boulevard: elle se retrouvera certainement bloquée sur le champ de bataille. Attendre donc patiemment qu'il soit dégagé, puis passer sereinement, sans risquer l'encerclement en forme de coups de klaxon. Autant d'injures. Comparables à celles lancées quotidiennement à son endroit par bon nombre d'adolescents du collège où elle enseigne. Fuck, Malval ! Murmurées par crainte d'une sanction (C'est pas moi qu'ai dit ça, M'dame I) Ou écrites contre la porte maculée de sa salle de classe. Les profs, une espèce menacée. Bon nombre d'enseignants s'apprêtent à prendre leur retraite. Et d'autres, écoeurés par la dégradation de leurs conditions de travail, préfèrent abandonner (1). Emilie sait qu'elle n'abandonnera pas, elle! On ne quitte pas lâchement ce champ de bataille-là, mais Floriane Delmont, sa collègue et amie, tiendra-t-elle le coup jusqu'au moment de sa retraite? Pressions psychologiques acharnées de l'un de ses supérieurs hiérarchiques; insistance d'Emilie à apprendre à la femme les limites qu'elle doit imposer aux adolescents, Quand tu sauras

leur dire Non! tu verras que ...
Docile, Floriane avait fini par savoir l'usage de ce NOll! mais elle en payait durement le prix: les Flick Delnlont ! 12

côtoyaient désonnais, sur les murs souillés du Collège, les Fuck Malval! sans parler d'autres insultes destinées à celles et à ceux des collègues désireux d'instaurer le respect et la non-violence dans l'établissement. Leurs deux noms liés dans la boue puante des injures. Soudés néanmoins dans la solidité de leur amitié réciproque. Une sorte de sororité. Même âge à quelques années près; parcours de vie presque identique. A la différence que le fils de l'une n'avait jamais rejeté sa mère, alors que le fils de l'autre. .. Etienne doit avoir quitté la vitrine de la confiserie maintenant. Peut-être ne s'y est-il pas même rendu? Les mères, une espèce menacée... Le feu a passé au vert. Dégagement du Boulevard. A Emilie de choisir sa direction en fonction de l'heure: le retour à la maison ou le lieu du rendez-vous? Il est tard, si tard. ..

*

Les montées et les descentes de l'ascenseur de la galerie commerciale se raréfient. De même les passants. Le chariot bloqué a été abandonné par les trois adolescents. Vidé de son chargement. Un homme ivre déambule dans le passage à la lumière livide et aux murs salis de graffiti. Démarche vacillante. Il vocifère contre le monde entier. Il aurait voulu naître autrement. Et ailleurs. Ce n'est pas vraiment sa faute si... Etienne, lui également, aurait voulu naître alltrement, mais il est trop tard pour que le rachat soit possible. Et 13

l'espérance. Maman ne viendra pas. Elle n'a pu sans doute lui pardonner le temps du reniement; il ne lui en tient pourtant pas rigueur: à sa place, lui aussi, il aurait
certainement. ..

Quitte alors d'un pas lent la devanture maintenant grillagée de la confiserie, son emballage de chocolats fins à la main. Se mêle aux premiers noctambules tout en ravalant son amertume, Maman n'est pas venue...

*

Une heure de retard. Elle aurait dû quitter la maison plus tôt. Songer à l'intensité du trafic routier, à l'éventualité d'une voiture-obstacle poussive et toussotante, mais une grande partie de ses préoccupations la ramènent malgré elle dans sa salle de classe; dans celle des maîtres également. Et auprès de Floriane: elle n'est pas venue enseigner, ce jour. De la température, des troubles digestifs. Le stress! a lancé le médecin qu'elle a consulté. Emilie souffre de maux identiques. Le stress! a conclu le praticien de la tàmille. Sans doute, mais un peu vite dit! a pensé Emilie. Pour sa part, elle s'est décidée à demander quelques investigations, radiologiques notamment. Encourage son amie à la suivre dans cette voie, mais Floriane s'y oppose: le diagnostic émis la rassure; des séances de relaxation amélioreront son état, Si 011 ~faisait line thalassothérapie ensemble? Sourire d'Emilie: où en trouver le temps sinon durant les grandes vacances? Or celles à venir sont déjà organisées

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en ce qui la concerne. On verra plus tard! s'était-elle bornée à répondre.'
PillS tard... Trop tard...

Lorsque la porte de l'ascenseur s'ouvre sur la galerie marchande, celle-ci est presque déserte. Personne devant la vitrine de la confiserie. Personne ou plus personne? Doutes et sentiments de culpabilité l'assaillent tandis que les haut-parleurs de la gare diffusent une musique sucrée. Démarrage d'un train, bruits de ferraille, tremblement des murs de la galerie. L'ivrogne s'est tassé dans un coin, sous un néon qui blêmit sa misère-crasse. Sa bouteille vide d'alcool a roulé à ses pieds. En dépit de son sommeil, sa main est demeurée tendue, instinctivement, en quête d'oboles. Poussière d'étoiles mortes, humidité puante de l'atmosphère, les courants d'air emportent la prière des égarés, solitude infinie de la mère... Nocturne Nocturne pour violon solo...

*

Sur le chemin du retour, Etienne s'est arrêté devant une cabine téléphonique avec l'intention d'appeler sa mère: peut-être a-t-elle été victime d'un accident de la route? Peut-être même est-elle... La mort au bout de l'attente Les chocolats fins à la poubelle

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