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Couverture

Tiphaine Siovel

Briséïs

roman

© Éditions Robert Laffont, S.A., Paris, 2012
En couverture : Illustration © François Rocca

ISBN numérique : 9782221131947

Prologue

Le soleil de fin d'après-midi se faufilait à travers le feuillage dense de l'érable. Assis à la cime de l'arbre centenaire, deux angelots scrutaient anxieusement le parc florissant.

Céfaïdon, l'angelot à la houppette brune, détendit la corde de son arc et se retourna pour mieux considérer Cupidon. Celui-ci, les yeux clairs à demi cachés par des joues roses et rondes, battait nerveusement des ailes tout en pianotant de ses doigts potelés sur la branche.

— Alors, tu te décides ? dit Céfaïdon d'une voix nasillarde. J'attends !

Il remit sa flèche en place d'un geste sûr et avisa le petit groupe d'enfants jouant dans un bac à sable un peu plus loin, tandis que leurs parents bavardaient sur les bancs de l'aire de jeu. Il visa tour à tour un grand monsieur chauve à la barbe rousse, une vieille grand-mère, les yeux rivés sur les mouvements de ses pieds, et une jeune femme enceinte jusqu'aux yeux.

Cupidon lui aussi cherchait une cible dans la foule. Tâche difficile, puisque les angelots ne peuvent percevoir distinctement les traits des humains. Mais aucun de ces visages ne semblait être marquée par la présence d'un terrible secret...

Soudain, toute la tension qu'il avait su contenir dans sa petite personne éclata :

— Nom d'une plume mouillée, s'écria-t-il, si on en sort vivants Céf, je te jure que je te fais la peau !

Céfaïdon laissa la brise lui voler dans les plumes avant de répliquer d'un ton grave :

— On fait équipe, Cup, ne l'oublie pas. Si je tombe, tu tombes avec, alors tu ferais mieux de fermer ton clapet à...

— Chhhh...  !

Cupidon le fit taire d'un mouvement de la main, et pointa un doigt en direction du sol.

Deux jeunes hommes tenaient par la main un petit garçon de cinq ans à peine, qu'ils faisaient bondir au rythme de ses cris enthousiastes.

Cupidon frémit sur sa branche, sans quitter sa proie des yeux.

— Je te tiens, murmura-t-il pour lui-même.

Puis il ajouta plus haut :

— Le petit. Vas-y. Maintenant, avant qu'il ne soit trop tard.

Céfaïdon parut surpris.

— Le petit ? répéta-t-il, perplexe.

Cupidon, exaspéré, trancha :

— Tu voulais une cible, en voilà une. Ne pose pas de questions et tire.

Les doigts potelés de Céfaïdon se refermèrent sur la corde. Il serra ses petites lèvres, ajusta son arc, visa le cœur de la cible et attendit que la brise faiblisse avant de tirer.

Près de son oreille, Cupidon lui glissa :

— Ne le rate pas surtout, ou je te casse une aile.

Céfaïdon redoubla d'attention.

— NON ! PAS CELUI-LÀ !

Céfaïdon sursauta. La flèche bondit. Il se retourna, le cœur battant et se trouva nez à nez avec Cupidon, rouge de colère.

— Mais, pourquoi tu m'as... commença-t-il.

— LE PETIT HOMME ! hurla son compagnon. PAS LE PETIT D'HOMME !

— Mais, mais... balbutia Céfaïdon désemparé, tu m'as dit le petit ! Si tu me dis le petit en me montrant un petit et un plus petit que petit, c'est quand même plus logique que je vise le plus petit que petit au lieu du petit, non ?

— Espèce d'emplumé ! rugit l'autre, on était à deux doigts de tout arranger et toi tu gâches tout parce que tu ne sais pas faire la différence entre un petit homme et un enfant ! Tu es grillé, Céf, grillé !... Et moi avec...

Cupidon reprit son souffle et se cala de nouveau contre la branche. Des gouttes de sueur perlaient sur son front.

— J'imagine que tu ne sais pas où la flèche est partie ?

Devant le regard impuissant de Céfaïdon, Cupidon commença à se lamenter ; comme seuls les angelots savent le faire. Il saisit le bout de son aile gauche, qu'il caressa dans le sens des plumes, tandis qu'il détaillait sa propre fin.

— Je suis fini, dit-il, quand Ils sauront ce que nous avons fait... Parce que nous retournerons là-bas ! Il le faudra bien.

— Se cacher est absurde, mais cacher la vérité ne l'est pas...

Céfaïdon affichait un sourire entendu.

— Que veux-tu dire ? s'inquiéta Cupidon.

— Je veux dire qu'Ils ne sont pas obligés d'apprendre ce qui s'est passé...

D'un mouvement fébrile, Cupidon arracha une de ses plumes qu'il coinça entre ses dents avant de la mordiller nerveusement.

— Ça ne marchera pas.

— Si, ça marchera. Nous n'avons pas le choix, répondit Céfaïdon. Nous n'avons pas le choix...

Première partie

LE PASSAGE

1

Le vœu

Un poil, noir à la racine, grisonnant à l'extrémité, vibrait. Il ondulait, suivant docilement le mouvement du menton anguleux sur lequel il s'accrochait désespérément. Sa propriétaire, Mlle Pichet, coincée dans un tailleur mal coupé, attendait. Elle attendait une réponse que Briséïs ne pouvait lui donner.

Toute la journée, Briséïs avait cherché une excuse valable, quelque chose qui aurait pu satisfaire l'esprit coriace de son professeur sexagénaire. Mais lorsque les talons usés de la vieille fille se cognèrent l'un contre l'autre, au garde-à-vous, face à la table bancale du fond de la classe, Briséïs ne trouva rien à dire.

— Mademoiselle Riccetti ?

Briséïs bloqua d'un coup sec la table que son amie Alix, grande punk au crâne à demi rasé, ne cessait de faire bouger nerveusement. Son regard remonta du poil aux épaisses lunettes. Briséïs put y contempler son propre reflet : boucles brunes, yeux bruns, légères taches de rousseur sur un visage trop pâle et trop rond à son goût.

— Mademoiselle, je n'ai pas de temps à perdre avec vos bêtises, ajouta le professeur d'un ton perçant.

— Ce ne sont pas des bêtises, protesta Briséïs. Je sais parfaitement ce que je fais.

Le professeur secoua son questionnaire devant les yeux de Briséïs. Sur la feuille, s'agitaient en cadence une série de destinées : droit, médecine, lettres, économie, et bien d'autres encore, accompagnées de codes à rallonges.

Briséïs concentra de nouveau son attention sur la face rougie de Mlle Pichet : tout cela lui donnait mal au cœur.

— Il n'y a aucun code qui corresponde, expliqua Briséïs en se redressant sur sa chaise.

— Comment cela ?

— Ce que je vais faire de ma vie ne s'écrit pas. Ça ne s'étiquette pas, et ça ne se classe pas.

— Non ? fit le professeur sarcastique.

— Non.

Briséïs croisa les bras pour se donner plus de contenance. Elle ne signerait pas son mandat d'arrêt. Bien sûr, elle savait que ce n'était qu'un sondage de l'inspection académique. Cela ne l'engageait en rien. Mais sa liberté ne commençait-elle pas par la liberté d'expression ? Ne devait-elle pas protester contre cet étiquetage désolant des générations futures ?

Si, certainement.

— Et qu'allez-vous faire, une fois sortie du lycée ?

Briséïs resta interdite.

Mlle Pichet commençait à perdre patience.

— Bon ! Écoutez, dit-elle, si vous voulez faire clocharde, c'est votre problème, mais ayez au moins la politesse de ne pas nous faire perdre notre temps. Imaginez-vous, si je devais écouter les états d'âme de plus de deux mille élèves !

Une vague de murmures amusés ondula dans la salle. Le professeur se retourna vers son auditoire. Les élèves relevèrent la tête, le crayon en suspens.

— Ce n'est quand même pas compliqué, une case à cocher. Vous avez eu toute l'année pour réfléchir. Dans trois mois, il sera trop tard. Remarquez, vous n'êtes pas la seule à posséder de grandes ambitions : mon petit-fils de cinq ans m'a dit hier qu'il voulait devenir pirate interstellaire. Je doute effectivement qu'il trouve un code correspondant.

La classe entière éclata de rire. Briséïs se leva brusquement. Elle avait espéré être guidée par une inspiration soudaine mais ne put que bredouiller entre ses dents.

— Vieille cruche.

Mlle Pichet fit volte-face. Alix se mit à mâcher bruyamment son chewing-gum mais le professeur, focalisé sur Briséïs, ne lui fit aucune remarque. Lentement, la poitrine de Mlle Pichet se gonfla d'air, en même temps que la bulle rose bonbon d'Alix.

Il était 17 heures précises. La sonnerie retentit.

Le professeur poussa un petit oui de surprise, Alix eut un hoquet, sa bulle lui explosa à la figure. Mlle Pichet leva un doigt furieux mais le brouhaha des élèves pressés de sortir couvrait déjà sa voix. Briséïs profita de l'occasion pour faire la sourde oreille et tira hâtivement son amie vers la sortie.

— Tu as vu sa tête ! s'esclaffa Briséïs en déboulant dans la cour. Quand je l'ai traitée de « vieille cruche », elle s'est toute craquelée !

— Oui, très drôle, répondit Alix.

— Quelle coincée, celle-là ! Si tout n'est pas bien rangé dans des cases, c'est la panique. Je vais aller voir le directeur, moi, je lui dirai...

— Tu lui diras quoi ? coupa Alix exaspérée, en enfilant ses mitaines noires.

Briséïs s'arrêta net dans son élan.

— Qu'est-ce qu'il y a ? Qu'est-ce que j'ai dit ?

— Tu m'énerves, Briséïs, voilà ce qu'il y a. On ne va pas chercher le directeur pour qu'il aille tirer les oreilles à un professeur, comme on ne va pas chez le président pour lui demander de changer le monde. Ça ne se fait pas. Mlle Pichet a raison, tu vis dans un conte de fées.

Briséïs ouvrit de grands yeux.

— Tout... tout ce que je fais, c'est imaginer qu'il existe autre chose en dehors de cette liste... bégaya-t-elle. Et peut-être bien que c'est ce que je veux, justement, vivre un conte de fées !

Alix leva les yeux au ciel.

— Briséïs, réveille-toi. Personne n'a jamais rien accompli en restant au pays des merveilles. Il ne te manque plus qu'un lapin blanc !

— N'importe quoi... s'offusqua Briséïs.

— Qu'est-ce que tu vas faire l'année prochaine ? Tu n'iras nulle part, si tu ne fais pas d'études.

— Je veux simplement prendre le temps de réfléchir !

— Jusqu'à quand ? Sors un peu de ton cocon, ma vieille, je ne serai pas toujours là pour te protéger.

Avant que Briséïs n'ait le temps de riposter, Alix s'en alla fouiller dans son sac, à la recherche d'un bâton de réglisse. Elle avait décidé d'arrêter de fumer quelques mois plus tôt et résistait chaque jour à la tentation de reprendre une cigarette.

— Il faut savoir faire des compromis, ajouta-t-elle en feignant d'allumer son bout de bois avec un briquet fictif.

— Ma vie ne sera pas un compromis, rétorqua Briséïs, déterminée.

Et elle tourna les talons pour s'éloigner à grands pas les mains refermées sur les manches de son pull passe-partout.

— Tu n'auras pas le choix, reprit Alix derrière elle ; si tu veux survivre dans ce monde, il faudra t'adapter !

Briséïs accéléra. Son sac en bandoulière frappait contre sa peau à chaque pas.

— Ils ont tort, tu as raison, se répétait-elle en martelant le macadam.

Elle serait l'héroïne de son propre conte de fées. Elle avait le choix. Il fallait qu'elle ait le choix.

Et pourtant... Alors qu'elle pénétrait dans le parc, le doute l'assaillit de nouveau.

Quel genre de mission une jeune fille de dix-huit ans pouvait-elle entreprendre ? Le monde n'avait pas besoin d'elle. Briséïs aurait trouvé bien plus facile de sauver le monde que de se sauver elle-même. Comment échapper à l'ennui ? Sa vie n'était rien d'autre qu'une succession de codes, de notes, de numéros...

Briséïs avait couru à perdre haleine à travers le parc, jusqu'à l'aire de jeu. Elle ne se sentait plus la force ni d'avancer ni de réfléchir. Elle jeta son sac à terre, et s'appuya contre le cabanon du jardinier pour reprendre son souffle. Dans le bac à sable tout proche, les enfants s'ébattaient joyeusement.

Le désespoir l'envahit comme la marée montante, et elle se retrouva bientôt noyée dans ses angoisses, cherchant une bouée de sauvetage.

Il lui fallait de l'aide.

Elle appela à l'aide.

— S'il vous plaît, qui que vous soyez, là-haut, faites qu'il m'arrive quelque chose ! implora-t-elle, la tête levée vers le ciel. Quelque chose qui change, un peu d'extraordinaire, je n'en peux plus de cette vie sans his... Aïe !

Briséïs jura. Quelque chose venait de heurter sa nuque. Elle lança un regard assassin autour d'elle, se massant le cou et cherchant le petit malin qui l'avait prise pour cible. Sur le toit du cabanon, un gros matou noir d'ébène fixait de ses yeux jaunes le feuillage fourni des grands arbres.

Briséïs eut un petit rire sarcastique.

— C'est tout ce que vous avez trouvé ? dit-elle, les mains sur les hanches, en s'adressant au chat. C'est ça que vous trouvez extraordinaire ? Voilà ce que j'en fais, moi, de vos idées ! hurla-t-elle, rouge de colère avant de décocher un coup de pied à la gouttière du cabanon qui craqua, grinça et fit résonner toute la structure rouillée.

Alors seulement, Briséïs réalisa que le silence s'était fait dans le bac à sable. Tous les enfants la regardaient de leurs grands yeux ronds, prêts à pleurer.

Devant les mines furieuses des parents, Briséïs partit, elle attrapa son sac et fila sans demander son reste.

2

La tache

Sur le seuil de sa petite maison de banlieue, Briséïs fut prise de nausée. Sa mère ne lui laissa pas le temp de monter à l'étage qu'elle lui colla une main sur le front et déclara qu'elle était brûlante. Il fallait aller à l'hôpital. Annie y travaillait comme hôtesse d'accueil. Et parce qu'elle voyait des malades du matin au soir, elle ne supportait plus la moindre fièvre chez ses enfants. Plusieurs fois, Briséïs avait subi, à la suite d'une infection bénigne, des journées d'analyses médicales, des semaines de traitements préventifs, et des mois de commentaires maternels. Aussi ne fut-elle pas surprise lorsque le docteur Moulin soupira qu'il n'y avait vraiment pas de quoi s'affoler. Briséïs accepta pour la forme de faire une prise de sang, et, une fois rentrée chez elle, claqua la porte de sa chambre.

Mais à l'heure du dîner, elle s'effondra sur sa chaise. Ses paupières tenaient à peine au-dessus de ses yeux rougis. Une barre de fer traversait son front et l'empêchait de réfléchir. Elle leva les yeux vers son petit frère, le teint bronzé et la mine ébouriffée, qui la dévisageait d'un air curieux.

— Qu'est-ce qu'il y a ? Tu n'as jamais vu quelqu'un de malade ? lui lança Briséïs, de mauvaise humeur.

Elle laissa retomber mollement une louche de riz dans l'assiette de Jules.

— Mange, ça va refroidir.

— Chaud devant ! avertit Annie en sortant du four un plat de poisson fumant.

Elle fit le tour de la table, mais au moment où elle passait derrière son mari et Briséïs, le plat lui échappa des mains et explosa en mille morceaux à ses pieds. Lucien ne sourcilla pas.

— Maman ! Ça va ? s'écria Briséïs en se levant d'un coup.

— Ça va, ça va ! s'exclama sa mère, agacée.

Annie l'agrippa par le bras. Son sourire avait disparu, ses mèches blondes cachaient à moitié son visage encore plus fatigué qu'à l'ordinaire.

— Briséïs, qu'est-ce que c'est que ça, sur ta nuque ?

Briséïs surprit son reflet dans la glace du placard. Elle dégagea sa chevelure et, en se tordant un peu, aperçut une grosse tache rouge cramoisi à la base de son cou.

— Ils vont m'entendre, à l'hôpital, pesta sa mère en allant chercher le téléphone, accroché à côté du réfrigérateur.

La voix amusée de son amie Paulette grésilla dans le combiné.

— J'ai reconnu ton numéro. On te manque donc à ce point ?

— Je veux parler au docteur Moulin.

— Maintenant ? Il doit être parti, ma pauvre ! Qu'est-ce qu'il y a de si urgent ?

Annie lui expliqua l'état de sa fille.

— Le docteur nous a dit que ce devait être une allergie, et qu'il fallait attendre. Mais si tu voyais sa peau ! Je ne peux pas la laisser comme ça.

Briséïs sentit Paulette hésiter à l'autre bout du fil.

— Écoute... Comment se sent-elle ?

Briséïs fit un grand sourire à sa mère. Si Paulette lui évitait les urgences, elle se promettait de lui offrir un bouquet de fleurs.

— Tu peux toujours l'amener, ajouta Paulette, mais bon, je ne vais pas te faire un dessin, tu les connais nos « urgences ». Pour moi, tu ferais mieux de la garder au chaud en attendant les résultats des tests.

— Merci, Paulette.

Annie raccrocha brutalement.

— C'est bien la peine de travailler dans un hôpital, maugréa-t-elle en ramassant les débris du plat.

— Je ne sens rien, maman, tenta Briséïs pour la rassurer.

Mais Annie ne semblait pas convaincue.

— Bon, eh bien ce soir, pour accompagner votre riz, vous aurez du riz, dit-elle en claquant le couvercle de la poubelle.

Elle se laissa retomber sur sa chaise et planta sa fourchette dans une boule de riz gluant. Un lourd silence s'installa. Le regard de Jules allait de l'une à l'autre, désireux d'arranger les choses.

— J'aime bien le riz, moi, dit-il finalement d'une voix timide.

Annie lui sourit.

— Ta sœur n'a décidément jamais été comme tout le monde, dit-elle.

Et pour la centième fois, à la demande de son fils, elle raconta l'étrange histoire de la naissance de sa fille.

Briséïs avait vu le jour un matin de printemps pluvieux, dans une des salles lugubres du grand hôpital Alfred-Richet. Peu de temps après l'accouchement, un vieil homme courbé par le poids des années était entré dans la chambre. Quand on lui avait demandé ce qu'il voulait, il s'était penché au-dessus du berceau de Briséïs et avait répondu : « Contempler encore une fois la plus belle jeune fille qu'il m'ait été donné de rencontrer. » Puis il s'était éclipsé, et personne n'avait jamais retrouvé sa trace. Lucien, affolé, persuadé qu'on allait leur voler leur bébé, avait proposé de dormir par terre, dans la chambre, pour les protéger.

Annie avait beaucoup ri devant cet élan d'héroïsme mais personne n'avait pu le faire changer d'avis.

Briséïs sourit à son père, assis en bout de table. Ses traits doux, inexpressifs, rajeunissaient son visage de quinquagénaire. De ses yeux vitreux, il fixait étrangement le fond de son assiette, qu'il avait tout de même pris soin de vider.

Lucien était tombé malade alors que Briséïs avait à peine sept ans. Lorsque Annie avait accouché d'un petit garçon, Lucien était déjà interné à l'hôpital Richet depuis plus de trois mois. Il y était resté quelques années avant qu'Annie n'obtienne sa garde.

La mère de Briséïs n'avait cessé de lui répéter que c'étaient ses projets ambitieux qui avaient perdu son père. Bien qu'il soit un physicien reconnu, aucune société ne voulait prendre le risque de financer ses folies. D'échec en échec, il avait sombré dans une profonde dépression, qui l'avait privé de la parole et lui donnait cet air absent.

Aujourd'hui, Lucien Riccetti vivait comme un légume, passant son temps entre une chaise, qu'il occupait le jour, et le lit de camp que lui avait installé sa femme dans un coin de leur chambre.

Briséïs soupira.

— Bonsoir tout le monde, dit-elle en retenant un second bâillement.

Elle s'approcha de son père, caressa ses longs cheveux gris, déposa un petit baiser sur son crâne, et fila se coucher.

 

Treize heures qu'il arpentait les couloirs de l'hôpital ! S'il n'arrivait pas avant 20 heures, il aurait droit à une nouvelle scène de ménage. Mais avant de rentrer chez lui, André Moulin avait une dernière tâche à accomplir.

Le médecin répondit au signe de tête aimable de la secrétaire par un petit sourire, et se dirigea vers une pièce aux cloisons vitrées, située à l'ouest du hall principal. Il tira de la poche de sa blouse blanche une clef magnétique et la glissa le long de la fente. La porte reflétait l'image d'un homme voûté, il se redressa, espérant que ses larges épaules suffiraient à lui rendre son assurance. Il fit un pas à l'intérieur. Des rangées d'étagères s'alignaient dans un ordre parfait, contenant les dossiers de tous les patients depuis quatre ans. André Moulin jeta un coup d'œil à la fiche cartonnée qu'il tenait entre deux doigts. Généralement, une secrétaire s'occupait des questionnaires. Pour une fois, il s'en était chargé lui-même.

Il trouva le casier correspondant, ouvrit un dossier. Briséïs Riccetti avait déjà fréquenté l'établissement pour des analyses. Il ne trouva rien d'anormal dans ses résultats : 1,70 m, 58 kg, pas de maladie infantile, aucune allergie particulière. Il referma la chemise en ajoutant la petite fiche cartonnée datée de ce jour parmi les autres.

Un instant, il hésita.

La chemise à la main, le médecin longea une autre allée et s'arrêta devant un nouveau casier qui, cette fois, était dépourvu d'étiquette. Il tira la poignée d'un coup sec. Le tiroir s'ouvrit, récalcitrant. Il était vide. André Moulin laissa tomber le dossier Riccetti à plat dans le fond. Une voix, froide et rauque, crissa depuis l'intérieur contre les parois métalliques.

— Merci.

Le docteur Moulin se racla la gorge, mal à l'aise. Il jeta un coup d'œil sur sa gauche. La secrétaire enfilait son imperméable rose fushia.

— De rien, répondit-il dans un souffle en s'éloignant rapidement.

Le tiroir se referma de lui-même en grinçant. Le médecin sortit de sa poche un mouchoir à carreaux, qu'il frotta nerveusement contre son front, chassant l'angoisse autant que la sueur qui perlait le long de ses tempes.

Il était en retard, très en retard, et sa femme trépignait sans doute déjà derrière ses fourneaux.

3

Exaucée

La tache, de couleur rougeâtre, avait encore grossi. On aurait dit un méchant coup de soleil avec pourtant un curieux point blanc en son centre. Briséïs avait perdu toute sensibilité au toucher sur sa nuque, mais sa fièvre était tombée. Bien décidée à ne pas attirer l'attention, elle se couvrit d'une grosse écharpe, qu'elle coinça sous la bandoulière de son sac jaune poussière avant de sortir de sa chambre. Le docteur Moulin lui avait dit de ne pas s'inquiéter.

En route pour le marché, elle prit le bras de sa mère et posa sa tête sur son épaule.

— Maman ? Qu'est-ce que papa aurait aimé que je fasse de ma vie ?

Annie eut l'air surpris.

— Ce que tu souhaites, ma fille. L'important, c'est que tu t'épanouisses, que tu sois heureuse.

— Mais comment ?

Sa mère déposa sur elle un regard bienveillant.

— Comme tu voudras, ma fille, c'est ta vie.

— J'aimerais que ce soit aussi simple... maugréa Briséïs.

Annie se contenta de regarder les grands arbres du parc qui se profilaient au bout de la rue, jouant d'une main distraite avec sa robe en coton léger.

— Tu y arriveras, tu verras.

— Comme papa ?

Le visage de sa mère se crispa.

— Pardon, bredouilla Briséïs en baissant la voix.

— Je vais encore être en retard, pesta Annie, fuyant les questions gênantes. Je dois être à l'hôpital à 14 heures. Tu penseras à changer de chaîne en rentrant, je n'aime pas que ton père regarde la même chose toute la journée.

— Il ne tourne même pas la tête vers l'écran, fit Briséïs en haussant les épaules.

— Mais il écoute, et je ne veux pas qu'il écoute n'importe quoi. Cette maudite dépression ne l'a pas rendu sourd.

Briséïs ne prit pas la peine de la contredire. Elle soupira, essayant de dissiper son appréhension. Annie fourragea nerveusement dans son sac à main.

— Il faut que je passe à la pharmacie. Tu voudras bien être gentille et aller chercher le...

Elle laissa s'échapper un cri, lâcha son sac et porta la main à sa bouche.

— Seigneur...

Briséïs releva la tête et eut un haut-le-cœur. Comment sortir d'un rêve, son père était planté là, à quelques mètres, devant elles et les fixaient, immobiles, de ses grands yeux.

— Mon Dieu ! Mais qu'est-ce qu'il fait là ? s'exclama Annie.

Elle fit deux pas en avant.

— Lucien ? Lucien, comment es-tu arrivé ici ?

Lucien ne réagit pas.

— Peut-être qu'il nous a suivies ? argua Briséïs, hésitante.

— Ne sois pas ridicule, dit Annie, il ne serait pas capable d'aller jusqu'au jardin tout seul.

— C'est toi qui lui parles, et c'est moi qui suis ridicule, rétorqua Briséïs.

— Lucien, tu m'as fait peur ! essaya encore Annie en attrapant la main de son mari. Qu'est-ce qui t'a pris de quitter la maison ? C'est dangereux, tu sais, il ne faut pas faire ça.

Lucien ne bougeait pas. Briséïs l'observa de plus près. Ses pupilles noires semblaient chercher dans l'océan bleu turquoise de ses yeux une lueur perdue, comme si l'âme de l'homme tentait de trouver un point d'ancrage dans son corps de pantin. Cela lui fit froid dans le dos.

— Briséïs, reste avec lui, coupa sa mère, la faisant sursauter. Je vais aller à la voiture.

Annie s'apprêtait à rebrousser chemin, lorsqu'une voix l'interrompit. Rauque, sourde, masculine.

— Je sais ce que c'est.

Briséïs se figea. Elle avait sans doute mal entendu. Elle se tourna vers sa mère : le teint hâlé d'Annie avait viré au blanc.

— Tu... Tu sais ? bégaya Annie.

Les yeux de Lucien se contractèrent. Il s'approcha et souleva une mèche des cheveux de Briséïs. Elle retint sa respiration, pétrifiée. La main de son père descendit jusqu'à son écharpe, qu'il écarta légèrement, découvrant la tache rouge. Il articula lentement :

— Il faut que tu retournes à l'hôpital. D'accord ?

Tel un automate rouillé, son père fit quelques pas en arrière. Il s'était dégoté un vieux blouson raidi par l'âge, qu'il avait enfilé n'importe comment. Les poches se retrouvaient autour de son cou. Il fit demi-tour en titubant et s'éloigna.

Briséïs le regardait, la gorge sèche, les jambes molles, un nœud à l'estomac. Quand enfin il disparut au coin d'une rue, ce fut comme un électrochoc pour la mère et la fille. Elles se précipitèrent à sa suite.

Le marché battait son plein. La foule ondulait entre les étals comme un essaim d'abeilles, à travers une multitude de couleurs et d'odeurs.

— Lucien, Lucien, reviens, cria Annie en dévalant la pente pour s'engouffrer au milieu de la cohue.

Briséïs joua des coudes pour suivre sa mère.

Deux hommes transportant une grande planche de bois lui barrèrent subitement le passage. Coincés dans la foule, ils bloquaient toute la rue. Ils lui adressèrent des sourires d'excuse. Annie était sans doute déjà loin. Briséïs tenta de se calmer. La voix grave de son père résonnait dans sa tête et l'empêchait de se concentrer, réveillant en elle de nombreux souvenirs qu'elle croyait enfouis...

Un frisson lui parcourut le dos. Et si sa copine Alix avait raison ? S'il ne lui manquait plus qu'un déclic, un lapin blanc, pour suivre son père sur le chemin de la folie ? Ce qu'il n'avait pu trouver dans la vie, il se l'était inventé. À son tour, Briséïs passait son temps dans les nuages, à rêver un monde idyllique. Alix avait raison. Toute son existence allait lui passer sous le nez. À présent il lui fallait vivre, et vivre pour de vrai.

Une main inconnue lui saisit le bras. Elle voulut se dégager, mais l'homme la tira par le poignet pour l'obliger à se retourner. Sa force contrastait avec son allure de vieillard amaigri.

— Qu'est-ce que vous me voulez ? demanda sèchement Briséïs.

Le clochard en loques la fixait sans un mot. Ses cheveux épars et sa barbe hirsute soulignaient l'étrange intensité de son regard.

Elle tenta à nouveau de se libérer.

— Lâchez-moi ! cria-t-elle.

La poigne du vieillard commençait à lui faire mal. Il approcha son visage. L'odeur écœurante d'alcool et de tabac la fit reculer.

— Parfois, le lapin blanc court dans la bonne direction, murmura-t-il à son oreille.

Il lâcha enfin sa prise, mais Briséïs ne songeait plus à s'éloigner.

— Comment... Que voulez-vous dire ? demanda-t-elle, désarçonnée.

En guise de réponse, le clochard afficha une expression bienveillante.

— Tu m'as l'air bien sympathique, dit-il d'un ton léger. Tiens, je vais te faire un cadeau.

Il plongea la main dans une poche crasseuse et en ressortit un pendentif, qu'il déposa dans sa paume.

— Qu'est-ce que c'est ?

— Une brindille vieille de plusieurs milliards d'années, prise au piège d'une goutte d'eau.

Briséïs jeta un coup d'œil à l'objet. Au bout d'un simple cordon de nylon pendait une petite pierre orangée et transparente. À l'intérieur, on devinait un fil jaune dessinant une minuscule spirale.

— Merci, fit Briséïs perplexe. Mais que vouliez-vous dire à propos du...

— À qui parles-tu, Briséïs ?

Briséïs se retourna vivement, pour se retrouver face à sa mère essoufflée.

— Je parlais à...

Elle se tourna de nouveau mais le vieillard avait disparu. Elle le chercha dans la foule grouillante.

— À qui ?

— Rien, à personne, souffla Briséïs en glissant le pendentif dans la doublure de son sac.

Sa mère paraissait désemparée. Les deux hommes portant la planche avaient enfin dégagé l'allée. Annie attrapa le bras de sa fille.

— Je n'ai pas trouvé Lucien. Viens. Allons à l'hôpital.

4

L'hôpital

Paulette était à l'accueil. Elle les reçut avec un grand sourire, qui s'effaça quand elle découvrit l'expression affolée de sa collègue.

— Mon Dieu, s'exclama-t-elle.

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