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Bye-bye Praha

De
262 pages
Entre Paris où elle est née, Prague la cité baroque où elle va découvrir l'amour avec une jeune peintre tchèque, Jiri, et New York, une ville qui la fascine, Myriam, la jeune violoniste juive, va vivre les sixties au rythme de mai 68, puis du Printemps de Prague et de New York où s'achève son hitoire d'amour.
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Serge MISRAI
Entre Paris où elle est née, Prague la cité baroque
où elle va découvrir l’amour avec un jeune peintre
tchèque, Jiri, et New York, une ville qui la fascine,
Myriam, la jeune violoniste juive, va vivre les sixties
au rythme de mai 68, puis du Printemps de Prague
et de New York où s’achève son histoire d’amour.
Son violon et elle forment un couple fascinant qui
va la mener des petites salles de quartier jusqu’à Bye-bye Praha la salle Pleyel avec une escale à l’hôtel Ritz où elle
va travailler quelques mois comme dame-pipi pour
pouvoir survivre.
Roman
Serge MISRAI est né à Alger dans le quartier populaire de
Bab El Oued. Après des études littéraires et un passage
au Conservatoire d’art dramatique, il devient journaliste
à la télévision française en qualité de grand reporter,
animateur et réalisateur. Il a interviewé de grands
personnages qui ont marqué l’histoire contemporaine,
Moshé Dayan, Henry Kissinger, Werner Von Braun, Indira
Gandhi, l’ayatollah Khomeiny et Khaddafi , entre autres,
puis a quitté l’audiovisuel pour se consacrer au théâtre et
à l’écriture, sa toute première passion.
Les impliquésISBN : 978-2-343-05169-7
Éditeur21,50 €
Serge MISRAI
Bye-bye Praha
Les impliqués
É di teu rLes Impliqués Éditeur

Structure éditoriale récente fondée par L’Harmattan, Les
Impliqués Éditeur a pour ambition de proposer au public des
ouvrages de tous horizons, essentiellement dans les domaines
des sciences humaines et de la création littéraire.


Déjà parus

Toh Bi (Emmanuel), Pages en feu, poésie, 2015.
Dravet (Bernard), Former, Surprendre, Innover, essai, 2015.
Reidig (L.N.), Le livre de Muguette, récit, 2015.
Lewy (Richard), Silences de patients, récit, 2015.
Féry (Bernard), Au cœur d’un mariage mixte, roman, 2015.
Franck (Jacques), Histoire d’une famille juive alsacienne, récit, 2015.
Vachon (François), Ebola et autres infections aiguës, essai, 2015.
Dhombres (Isabelle), Tumeur, même pas peur !, récit, 2015.
Goderiaux (Frédéric), Le funambule solitaire
Finet (Daniel), Mais qu’est devenue la langue des Belges ?, articles, 2015.




Ces dix derniers titres de ce secteur sont classés par ordre
chronologique en commençant par le plus récent.
La liste complète des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée sur le site :
www.lesimpliques.fr BYE-BYE PRAHA






























© Les impliqués Éditeur, 2015
21 bis, rue des écoles, 75005 Paris

www.lesimpliques.fr
contact@lesimpliques.fr

ISBN : 978-2-343-05169-7
EAN : 9782343051697 Serge Misrai





Bye-bye Praha

*

roman




















Les impliqués Éditeur Du même auteur
Théâtre
Sallam-Chalom
L’homme aux cent femmes
Les trois font la paire
Bo-Bo
St Vincent’s Hospital NY
Le Président sans-papiers
Barbara
Autres œuvres
Au nom du père (fiction politique)
Le psaume barbare (roman)
La traversée (scénario)
Koeleth (opéra)
La petite fiancée de New-York (opéra)
1
Trompant la vigilance d’un service d’ordre omniprésent,
le jeune journaliste a réussi à se faufiler dans les coulisses
jusqu’à la porte de ma loge. Aux prises avec les gardes qui
veulent l’empêcher de passer, il lance en avant son bras
brandissant un micro qu’il agite sous mon nez :
— Que ressent la grande Myriam Rosen juste avant son
entrée en scène ? interroge-t-il.
Je retiens un sourire :
— La grande Myriam comme vous dites, elle n’en mène
pas large ! Comme lors de son tout premier concert…
— À Paris ?
— Oui, ici même, à Pleyel.
Il glisse une épaule entre les deux gorilles qui le
bloquent, hausse un sourcil :
— Vous avez joué en public ici pour la première fois ?
— Oui.
— Il y a longtemps ?
— Il y a tout juste quinze ans.
— Qu’est-ce que vous avez joué ?
— Mon préféré, le concerto pour violon et orchestre en
ré majeur de Tchaïkovski.
— Et ça vous fait quoi d’être ici de nouveau ?
— Comme il y a quinze ans, j’ai la gorge sèche, un trac
fou, peur et joie à la fois…
Les gardes du corps ont compris que je me prêtais de
bonne grâce au jeu des questions – réponses et relâchent
leur étreinte des épaules du jeune homme…
7
— Oui, à ce moment j‘ai senti autour de moi cette force
considérable de l’orchestre faisant bloc pour soutenir la
petite débutante en robe noire que j’étais, crevant de
trouille sur scène, son violon à la main... Je revois encore le
long regard de connivence que m’a adressé Max Böhmer,
ce chef prestigieux, juste avant son lever de baguette, et,
quand, une bonne heure plus tard, tout fut achevé, quand
les applaudissements se sont déchaînés, je n’oublierai
jamais l’immense bonheur qui fut le mien… Instant de
grâce divine à nul autre pareil… Je venais de réaliser mon
rêve… Mon premier concert !
— Mais dites-moi, Myriam Rosen, insiste encore le
journaliste, d’où vous vient cette passion du violon qui vous
anime ?
— Mon grand-père maternel, fou de violon lui aussi,
mort à Auschwitz. Je ne l’ai jamais connu. Ma mère me
parlait tout le temps de lui comme s’il était toujours vivant.
Un virtuose du violon, me disait-elle, mais c’était un
modeste, il n’a jamais voulu en faire son métier, il se
contentait de jouer pour lui-même et pour ses amis.
— De quoi vivait-il ?
— Il gagnait sa vie comme tailleur à Varsovie. Quand les
Allemands l’ont pris, maman s’est enfuie de Pologne. Elle a
précieusement gardé son violon et me l’a donné quand j’ai
eu huit ans.
— C’est un fort bel instrument… C’est sur ce même
violon que vous allez jouer ce soir ?
— Il ne m’a jamais quittée.
— Il est très beau…
8
— Il a été fabriqué en Autriche au dix-huitième siècle,
mon grand-papa l’avait payé trois couronnes à un
romanichel de passage à Budapest.
— Votre grand-père musicien, vous pensez souvent à
lui ?
— Oui, car je sais que son âme sera là, tout près de moi,
comme toujours quand je suis sur scène en train de jouer…
À ce journaliste venu m’interviewer dans ma loge avant
le début de mon concert, je ne parlerai pas de Camille, mon
premier amant, artiste-peintre et violoniste. Pour la
première fois de ma vie, j’aimais un homme, je l’aimais
comme on aime à vingt ans, avec mon cœur et avec mon
corps... Hélas, ça n’a pas duré ! Camille, aussi inconstant
qu’il était beau, m’a plaquée pour suivre une actrice de
théâtre en vogue. Ce premier croche-pied de la vie m’a fait
très mal et j’ai traîné ma peine pendant des mois comme un
rhume mal soigné, ratant les concours du Conservatoire de
musique les uns après les autres. Mon professeur de violon,
monsieur Faivre qui avait fondé de grands espoirs sur un
premier prix s’arrachait les cheveux :
— Je ne comprends pas ce qui vous est arrivé, Myriam,
un troisième accessit ! Vous, d’ordinaire si brillante !
Un troisième accessit. Honorable, certes, mais
insuffisant pour ouvrir la voie à tous les concours, l’Opéra,
les grands orchestres…
Ah oui, Alicia Silla était une belle femme métisse au
déhanchement sensuel, au sourire ensorceleur !
Et surtout, une musicienne accomplie. Face à elle, je
n’avais pas eu la moindre chance. Elle avait rallié les
9
suffrages des mâles du jury et raflé tous les prix par la même
occasion.
Depuis cet épisode malheureux, j’en étais réduite à
donner des cours de violon de-ci de-là pour survivre, grâce
à un réseau d’amitiés que j’avais su me tisser au fil du temps.
Pas question d’attendre la moindre aide de ma famille avec
qui j’avais rompu toutes attaches. Tantes, cousins, cousines
et consorts, terminé ! Pour la plupart, des petits-bourgeois
installés dans la banlieue lyonnaise, commerçants gagnant
plus que largement leur vie, ils ne m’avaient jamais
considérée comme une des leurs, moi, la petite violoniste
fauchée. Pensez donc ! Une musicienne, allant par monts
et par vaux, faisant la manche comme une gitane !
Après la mort de ma mère que j’adorais, je n’ai plus eu
aucun contact avec eux. Ma mère ne les aimait pas. Elle
avait claqué la porte de la maison paternelle à l’âge de vingt
ans, enceinte de moi pour suivre mon père, un fringant
lieutenant de la Coloniale qui l’avait séduite... L’auteur de
mes jours, je ne l’ai jamais connu. II est allé se faire tuer
quelque part en Indochine où les troupes françaises
combattaient les rebelles viets.
Maman et moi vivions dans une mansarde de la rue de
la Ferronnerie où fut assassiné Henri IV, en plein cœur du
quartier du Marais où j’ai grandi.
Je n’avais pas - ou très peu - d’amis. Émilie, ma meilleure
copine, était partie vivre chez son amant à Marseille. Il y
avait aussi Julie, la fidèle Julie, celle qui fut ma pianiste, nous
nous étions suivies depuis l’institution où nous avions été
placées par nos familles après la mort de nos parents. Un
jour, elle est partie en tournée avec un orchestre dans le
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sud-ouest de la France où elle a rencontré son mari. Elle
n’est pas revenue de là-bas.
C’est à peu près à cette époque-là que j’ai commencé à
ressentir mes premiers troubles. J’étais dans mon lit, et
juste au moment de m’endormir, un bruit de tambour
envahissait ma tête accompagné d’images incongrues,
Alicia Silla défilait à poil devant le Conservatoire, elle éclata
d’un rire strident sitôt qu’elle m’aperçut... Après ça,
impossible de se rendormir.
Ce n’est qu’aux premières lueurs de l’aube que mes
paupières consentirent enfin à se fermer pour quelques
heures d’un sommeil agité.
Cette année-là, j’ai compris que j’étais seule à affronter
ma solitude et mes démons intérieurs. Et surtout que
personne ne m’aiderait.
Heureusement, il y avait mon violon. Grâce à lui, je
pouvais supporter un quotidien qui s’était mis à grimacer.
Combien de fois ai-je béni tous ceux qui avaient composé
ces musiques qui parlent à l’âme ? Elles m’ont portée dans
ma détresse.
Cette année-là, Paris était en ébullition.
Depuis des semaines, tous les jours, au Quartier Latin,
les étudiants jetaient des pavés sur les CRS. Du boulevard
Saint-Germain jusqu’à la rue Gay Lussac, ils leur lançaient
des projectiles divers tels que des pierres, des canettes
vides, des bouts de ferraille ou d’acier arrachés aux grilles
des arbres.
Et tous les jours, bottés, casqués, protégés derrière de
grands boucliers noirs rectangulaires en plastique, CRS et
policiers sortaient comme des diables de cars gris aux
11 fenêtres grillagées rangés en longues files le long des
trottoirs du boulevard Saint-Michel. Impavides sous la
grêle d’injures et de projectiles divers pleuvant sur eux de
toutes parts, ils s’alignaient sur la chaussée comme à la
parade, puis ils chargeaient, matraques haut levées. L’air
était empuanti par les grenades lacrymogènes tombant
comme de la grêle. Larmoyants à qui mieux mieux dans la
fumée, les étudiants se dispersaient comme volées de
moineaux pour aller se réfugier sous des porches ou
derrière des barricades faites de pavés, de voitures
renversées, de chaises et de tables prises aux terrasses des
cafés.
Un soir, le vieux Général est apparu à la télé.
De sa voix rocailleuse, il a fustigé les révoltés contre son
pouvoir, seuls tenants du désordre. II a utilisé un de ces
mots ronflants dont il avait le secret pour les désigner, tous
ces galapiats qui avaient osé descendre dans la rue, « la
chienlit » !
En réponse, des affiches avaient fleuri partout dans les
quartiers populaires de Paris avec cette phrase vengeresse :
« La chienlit, c’est lui ! ».
Les poubelles pleines abandonnées dans les rues par les
éboueurs en grève depuis des semaines contribuaient à
parfumer ce mois de mai dans leur douce odeur de
pourriture sous un ciel plus que morose.
Après avoir morigéné les Français à la télévision, de
Gaulle et avec lui, tout son gouvernement Pompidou en
tête, semblait avoir disparu. Devant l’absence soudaine du
pouvoir, tout se délitait. De longues files de bagnoles
stationnaient devant les pompes à sec. Une atmosphère de
12
fin de règne s’était installée dans le pays et sa capitale.
Beaucoup de patrons ne payaient plus les salaires, les
banques étaient fermées, on faisait des chèques en bois en
veux-tu en voilà ! Quant à moi, je ne reconnaissais plus ma
ville dans ces rues enfumées, dépavées et malodorantes du
Quartier Latin…
Et puis un jour, j’entendis à la radio qu’il se passait des
choses à Prague. Les Tchèques y étaient en révolte contre
la dictature communiste installée là-bas.
Monsieur Faivre, mon prof du Conservatoire me parlait
souvent de son vieil ami Oskar qui enseignait à Prague la
méthode russe du violon. Une méthode qui faisait faire des
progrès foudroyants à tous ceux qui l’expérimentaient. Il
fallait absolument l’essayer, me disait-il. Pour ça, il fallait
partir là-bas.
Partir… Cette idée m’a taraudé l’esprit pendant des
mois. « Et pourquoi pas Prague enfin ? », me suis-je dit.
Enfin, je me suis décidée. Après tout, ça ne pouvait pas être
pire qu’à Paris, me suis-je dit. Nantie d’une
recommandation écrite de monsieur Faivre, j’ai cassé ma
tirelire et pris un billet d’avion pour l’Est.
Après deux heures et demie d’un vol sans histoire à bord
d’un vieil Ilyouchine, j’ai atterri en Tchécoslovaquie.
C’est ainsi que j’ai découvert la merveilleuse capitale de
la Bohème, Praha la Tchèque, à la fin du mois de mai 1968.

13 2
Après avoir beaucoup marché dans les rues de Prague,
j’ai déniché un petit hôtel pas cher près des arcades aux
grosses pierres grises de la grand-place, devant une galerie
de peintures proche de l’église médiévale, en plein
centreville.
J’ai dû me frayer un chemin dans la foule des touristes
pour finir par tomber en arrêt devant un très beau camaïeu
peint dans la gamme des bleus. II n’est pas loin de midi.
C’est un grand gaillard blond aux traits fins, au visage
mince et aristocratique, la taille haute et bien prise dans un
jean étroit, il porte une chemise blanc-neige et un gilet en
velours noir. Son regard bleu est venu affronter le mien,
insistant. Je n’ai pas détourné les yeux. Il me sourit.
Puis il est venu vers moi sans la moindre hésitation et
m’a demandé en anglais si j’étais intéressée par sa peinture.
Une façon comme une autre de me draguer. Mais peut-être
avais-je envie de me faire draguer ce jour-là… Ça faisait
longtemps qu’un homme ne m’avait pas regardée comme
ça.
Il a répété sa question en allemand.
— Je ne parle pas allemand, ai-je répondu.
— Ah, vous êtes française ? fit-il, tout joyeux. J’aime la
France !
Je lui ai demandé où il a appris notre langue.
— Sur la Côte-d’Azur, entre Marseille et Nice, juste
assez pour me faire comprendre, voyez-vous, sans oublier
aussi, quelques mots... gros, ma foi !
15 — Gros mots, voyez-vous ça ?
— Hé oui, des gros mots, merde alors voyez-vous ça !
Toujours les premiers qu’on apprend ! dit-il en éclatant de
rire.
La photo de l’affiche collée sur la vitrine à l’entrée de la
galerie porte un prénom : Jiri.
— Alors, comme ça, c’est vous, Jiri ?
— Oui, Jiri, c’est moi comme ça, dit-il.
Jiri : imprononçable pour un gosier français ! En
tchèque, ça donne à peu près ça : « Irdji ». Enfin, par la
suite, je l’ai appelé comme j’ai pu, prononçant son prénom
à la française, en deux syllabes : Ji-ri.
Il a souri en disant « Ji-ri », m’imitant plusieurs fois de
suite !
— Et vous, comment vous appelez-vous ?
— Myriam.
Il a répété :
— Myriam.
En passant par ses lèvres, mon prénom avait acquis une
sonorité nouvelle. Le double « m » de Myriam tel qu’il le
prononçait avec gourmandise lui communiquait une belle
vibration, très sensuelle.
— C’est joli, Myriam, dit-il. J’aime.
À cet instant précis, j’ai su qu’il serait mon amant.
Une dizaine de toiles de lui étaient exposées. Des grands
formats aux couleurs pastel, à mi-chemin entre l’abstrait et
le figuratif.
Je lui ai demandé s’il était là à plein temps.
16
— Quand je ne peins pas, oui, j’accueille les clients.
Vous êtes la bienvenue, mademoiselle, me dit-il avec un
grand sourire.
— Merci. Alors, comme ça, vous peignez, vous
souhaitez la bienvenue aux gens, et… c’est tout ce que vous
faites ?
— Non. Je sais aussi faire plein d’autres choses,
voyezvous…
— Quoi, par exemple ?
Il eut un sourire ambigu :
— Bien, en ce lieu, je suis le peintre et l’auteur de ces…
quelques toiles à l’entrée de la galerie. Pour le reste…
Son sourire s’est élargi et son regard s’est mis à briller.
L’allusion à caractère sexuel était à peine voilée. Mais je
l’avais bien cherché. J’esquissais une grimace ironique :
— Oui, vous devez savoir faire beaucoup d’autres
choses, j’imagine…
— Vous avez vu mes toiles ?
— Je les ai vues.
— Ah oui ? Toutes ?
— Toutes celles qui sont exposées.
— Et… Ça vous a plu ?
— On peut dire ça...
— Vraiment ?
— Vraiment.
— Ça me fait plaisir de l’entendre ! J’aime qu’on aime
ma peinture !
— Allons, tant mieux !
— C’est bien vrai, ça vous plaît ?
— Oui, je viens de vous le dire !
17 — Je sais, mais j’aime bien quand on me le dit souvent !
Et surtout lorsque c’est vous !
Selon mon habitude, je ne fais jamais rien à moitié, je
prends le temps d’examiner l’homme. Il me plaît. Sa
peinture aussi. Elle a un rythme endiablé, une musicalité
dans les couleurs, une fluidité incroyable qui évoquent en
moi les « variations Goldberg ». Au cœur de ses toiles, on
voit s’ébattre des silhouettes étranges et diaphanes comme
des lutins. Des corps féminins dénudés, seins et fesses
enchâssés dans un tricotage exacerbé de touches
minuscules. Des demi-tons pastel jetés avec nervosité sur la
toile, vite, vite, écho de la respiration tumultueuse de la
grande Cité de Bohème.
Un véritable artiste, c’est ainsi que cet homme est
apparu à mon cerveau enfiévré par tout ce que je venais de
découvrir ! Était-ce le charme fabuleux de cette ville joint à
l’attirance que j’éprouvais pour lui qui agissaient en moi ?
— Avez-vous déjà vendu des tableaux depuis que vous
exposez ici ? lui demandai-je.
— Pas un seul.
— Ne vous inquiétez pas, ça viendra ! Avec tous ces
touristes présents sur la place, j’en suis plus que sûre !
II leva les yeux au ciel :
— J’espère qu’on vous entendra là-haut ! fit-il. Alors
maintenant, chère mademoiselle, voulez-vous me faire
l’honneur de boire un verre en ma compagnie s’il vous
plaît ? Ça me ferait très plaisir !
J’aime sa façon de s’exprimer en français, sa politesse
surannée et surtout, cette petite pointe d’accent chantant.
18
Nous avons quitté la galerie pour nous rendre en face,
dans une « cavarna », sorte de bistrot bruyant et enfumé
sous les arcades de la grand-place, face à l’église médiévale.
Chaque heure, des personnages sortent de l’horloge par
la petite porte à côté du cadran, voyez-vous ça ! fait-il en
s’installant près de moi à la terrasse pleine de monde.
Tous les appareils photo braqués, une nuée de touristes
attend l’événement. Le garçon pose devant nous des
chopes de bière Pilsen bien fraîches et débordantes de
mousse. .
— Alors, comme ça, vous êtes parisienne ? me dit-il en
souriant d’une oreille à l’autre.
— Oui, je vis à Paris, et j’y partage ma vie entre la
musique et les cours de violon qui me font vivre.
À l’énoncé du mot « violon », son visage s’est éclairé :
— Violoniste ? Vraiment ?
— Oui. Je suis venue ici pour me perfectionner, pas pour
faire la révolution !
Il esquisse un sourire :
— C’est chaud à Paris en ce moment…
— Ce qui se passe là-bas m’intéresse modérément.
Son sourire s’élargit. Visiblement, il ne partage pas mon
point de vue :
—… Le travail du violon est une cause que l’on peut
comprendre, c’est un travail très exigeant, exclusif…
Mais…
— Comme la peinture, j’imagine…
— L’art est une patrie.
— Qui ressemble parfois à une dictature !
Il vaut mieux changer de sujet !
19 — Vous connaissez sans doute l’Orchestre de Chambre
tchèque, le Quatuor Vlach ? m’enquiers-je.
— Bien sûr, cet orchestre est célèbre dans le monde
entier. Nous irons l’écouter ensemble si vous voulez…
— Monsieur Civinsky, mon professeur de violon ici à
Prague m’a parlé de Josef Vlach, son directeur
— Josef Vlach, violoniste de très grand talent, était un
ami de mon père. Je suis un ami de sa fille, Jana Vlachova.
— Jana Vlachova? Celle qui dirige le quatuor du même
nom ? Vous la connaissez ? J’aimerais tellement la
rencontrer.
— Je vous la présenterai.
— Ce sera une grande joie pour moi !
— En Europe centrale, vous êtes chez vous Myriam. Ici,
tout le monde aime la musique, et surtout, le violon, me dit
Jiri. Mais moi, un peu plus, dit-il avec un grand sourire.
Vous voudrez bien jouer pour moi tout seul un jour
prochain… peut-être ?
— Pourquoi pas…
— Euh… chez moi ?... S’il vous plaît ?
Décidément, ii ne perd pas de temps, l’ami peintre !
— Chez vous ? Pas possible ? fais-je en éclatant de rire.
Vous êtes un rapide, vous alors !
Son rire accompagne le mien :
— Pourquoi perdre du temps ? Vous êtes une belle fille
et j’ai autant envie de vous que j’ai envie de vous entendre
jouer. Nous pourrions concilier les deux, non ?
— Vous me faites rire !
— Riez, si vous voulez ! Ça vous va très bien d’ailleurs.
Je vous vois déjà poser pour moi avec votre violon…
20
— Toute nue, j’imagine ?
— Comment avez-vous deviné ? dit-il, riant de plus
belle.
Je suis plutôt estomaquée par son culot. Pour tout dire,
cela ne me déplaît pas du tout ! Mais, je décide de rester
tout de même sur la réserve. Il revient à la charge :
— Et alors, vous, dites-moi un peu, comment vivez-vous
à Paris ?
— À Paris ? Je n’ai pas beaucoup d’amis. Portant jeans
et blouson, fauchée presque onze mois sur douze, je
violone partout où je peux pour gagner ma vie ! Le reste du
temps, je suis une vraie sauvageonne !
— Vous faites des concerts ?
— Vous voulez rire ? Cette vie-là n’est pas pour moi, je
ne suis qu’une toute petite violoniste de rien du tout, une
inconnue dans le vaste monde de la musique, presque une
mendiante… Enfin non, pas tout à fait. Mais enfin, voilà, je
vis ! À dire vrai, euh… je vivote.
Grisée par l’ambiance aérienne du lieu et de la
rencontre, je lui ai parlé de moi et de ma bohème dans mon
dix-huitième arrondissement de Paris :
— Montmartre, la place du Tertre, les peintres, vous
connaissez ?
— Non. Je ne suis jamais allé à Paris et je rêve de m’y
rendre un jour ! Mais il faudrait que quelqu’un en France
me fasse une invitation officielle auprès des autorités
consulaires tchèques à Paris pour que l’on me délivre un
visa. C’est difficile, mais pas impossible ! Ça prend du
temps, beaucoup de temps, c’est ça la Tchéco sous le
21 pouvoir des communistes, mademoiselle ! Alors, c’est vrai,
Myriam, vous aimez ma peinture ?
— Je vous l’ai déjà dit.
Il poursuit son offensive de charme, déployant son
grand sourire avec plein de fossettes autour.
— Vous êtes toute seule à Prague ?
— Non. Nous vivons ensemble, mon violon et moi.
C’est un amant exigeant qui me prend beaucoup de mon
temps, mais ça ne me dérange pas parce que je suis
célibataire, si c’est bien ce que vous me demandez…
II déguste sa bière à petits coups, le liquide laisse un peu
de mousse sur le bord de ses lèvres gourmandes. Je ne lui ai
rien dit de l’état de solitude extrême où je me trouvais en
quittant Paris. À quoi bon ? De toute manière, il ne m’aurait
pas crue.
Tel un félin guettant sa proie, il me fixe avec une
attention soutenue. En général, l’émotion me rend loquace.
Mais là, je suis restée silencieuse. Et il est bien trop fin pour
ne pas avoir perçu le trouble qu‘il a éveillé en moi....
Nous avons échangé des regards timides, des sourires
gênés. Peut-être parce qu’on sentait ce qui allait se passer.
À cet instant infinitésimal, ce millionième de seconde où
tout semble suspendu, avant qu’une page ne commence à
s’écrire entre un homme et une femme, je crois que cette
fraction de temps nous dit en un éclair ce que sera notre
futur. Une seconde après, on a tout oublié. Mais le jour où
l’histoire s’achève, la mémoire nous revient alors et l’on
s’écrie : je le savais !
Plusieurs minutes se sont écoulées durant lesquelles je
n’ai pas prononcé une seule parole. Pour qui me connaît
22
bien, c’est là le signe d’une émotion que je cherche, sinon à
dissimuler, du moins à ne pas trop laisser paraître. Mais,
très vite, le naturel en moi a repris le dessus. Je lui ai dit tout
le plaisir que m’offrait le spectacle de cette ville superbe et
la tristesse de voir ses habitants soumis à une puissance
étrangère. Je lui ai aussi parlé de sa peinture, de cette façon
bien à lui qu’il avait de créer un climat onirique en utilisant
des nuances imperceptibles habilement superposées, qui
évoquaient pour moi un Odilon Redon.
— Ah, vous connaissez Odilon Redon ? s’étonna-t-il.
— Ses toiles sont exposées au musée de Montmartre à
Paris.
— Oui, je sais, dit-il, le regard dans le vague.
Jiri me semble être un de ces hommes hypersensibles
que l’Art fait vivre au rythme de ses fantasmes, parfois un
simple rayon de soleil dans le feuillage d’un arbre, un nuage
à la forme bizarre suffisent à le laisser rêveur… Le moindre
état d’âme le fait vibrer comme une corde de violon. Dans
ces moments-là, son regard brille, il reste silencieux, puis se
met à parler rapidement, lâchant de vraies rafales de mots,
excité comme un môme. Puis il s’interrompt, l’air un peu
confus. Comme s’il craignait d’en avoir trop dit.
J’allais commencer une phrase et il a dit exactement ce
que je m’apprêtais à lui dire ! Si bien que j’ai eu l’impression
qu’il lisait dans mes pensées ! Mon psychanalyste, le
docteur Grepsen, m’a mise en garde : « c’est là un signe
dont il faut se méfier ». Quand je lui ai demandé pourquoi,
il m’a répondu : « voulez-vous que je vous dise, ma chère
Myriam ? C’est l’état fusionnel, une perte de liberté, en
23 clair, le début des emmerdements. Donc, vaut mieux s’en
méfier, croyez- moi sur parole ! »
Je lui ai parlé de ma vie. Toute entière consacrée à la
musique et à la passion de mon instrument. Une vie de
pauvreté aussi. Il me fallait courir le cachet, partout, tout le
temps, n’importe où, dans les fêtes, les mariages et même
les enterrements ! Jiri semblait impressionné. Certes, lui
aussi n’était pas riche, mais il réussissait à vivoter grâce à
son talent et aux belles touristes qui lui achetaient des toiles
quand il leur faisait du charme.
Outre le pouvoir de convaincre, cet homme avait un vrai
talent : celui de savoir provoquer les confidences d’autrui.
Comme dans sa peinture, il procédait par petites touches
habilement insérées dans la conversation, telles que : « Ah
oui, expliquez-moi ça, s’il vous plaît » ou « Continuez,
c’est passionnant ! » Il y avait tellement de douceur dans sa
voix grave ! Son regard bleu perçant éveillait en moi un
trouble dont je ne pouvais me défendre.
Je connaissais bien cette façon très masculine de
regarder une femme, la tête rejetée arrière et légèrement
penchée sur le côté !
Il me faisait penser à un de mes anciens amants, Camille,
un guitariste déjanté qui ne vivait que par et pour la
musique. Un homme tourmenté, juif séfarade, plus
manouche que les manouches quand il laissait courir ses
doigts sur sa guitare dans un jazz sauvage tous les soirs
jusqu’à pas d’heures dans les bistrots du marché aux Puces,
à Montmartre, rue Lepic ou bien rue de Charonne,
toujours avec ses copains gitans chevelus et rigolards,
talentueux à s’en mettre à genoux.
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Et moi, pauvre petite violoniste au rabais, j’essayais de
survivre en baladant mon plumier dans tous les coins de
Paris, même les plus miteux, du moment qu’il y avait un peu
d’argent à glaner.
Jiri m’écoutait sans rien dire.
— Mon ex-copain Camille faisait pareil, poursuivis-je. Il
peignait des Sacré-Cœur à la chaîne qu’il filait vendre à
peine achevés, encore humides, à un copain yougo qui avait
un chevalet installé à demeure sur la place du Tertre.
Quand il en avait assez de faire et de refaire pour la
centième fois le double dôme blanc gâteau à la crème de
l’église de Montmartre, il consentait enfin à abandonner ses
pinceaux, prenait sa guitare et on se mettait à jouer
ensemble. Pour le plaisir.
— Vous faisiez de la musique ensemble ?
— On improvisait des duos sur des mélodies de Django
tels que « Lady be good » ou « Nuages », mon préféré.
— Aimes-tu ma barbouille autant que ma musique ? »
me demandait Camille, se remettant à son chevalet après
que nous ayons fait l’amour. Et sans attendre ma réponse, il
me disait je vais faire un nu de toi à la guitare, ma belle
Myriam !
Il aimait me peindre nue autant qu’il aimait me faire
l’amour. Dans ces moments-là, Camille ressemblait à un
faune barbu, maquignon à l’œil salace, lorgnant mes formes
avec avidité.
— En te peignant nue, j’ai encore l’impression de te
posséder, disait-il en tirant sur son pétard.
Tout imprégnée de son étreinte, environnée par un
nuage de fumée âcre, je prenais la pose, abdiquant toute
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