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Ca fait deux jours

De
229 pages
"Ca fait deux jours" est une expression burkinabè que l'on prononce lorsqu'on retrouve quelqu'un après une longue absence pour lui montrer, avec tact, que la mémoire est toujours présente. Ce roman raconte l'installation de Jean-Paul, enseignant-chercheur résidant en France, au Burkina Faso entre février et juin 2011, alors que de graves troubles sociaux et politiques traversent le pays. Plongé dans un monde inconnu, il s'adapte et progresse jusqu'à ce qu'une suite d'événements lui fassent perdre tous ses repères...
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Gino GORDON
Ça fait deux jours Aventure burkinabè Roman
Ça fait deux jours
Rue des Écoles Le secteur «Rue des Écoles» est dédié à l’édition de travaux personnels, venus de tous horizons: historique, philosophique, politique, etc. Il accueille également des œuvres de fiction (romans) et des textes autobiographiques. Déjà parus Beaumont (François Jean),La Consigne, 2014. Faribault (Thierry),Le Bal des muets, 2014. Blanchet (Marie-Pierre),Intrépide Marie Chaussette, 2014. Texier (Nadine),Je suis myopathe… mais je me soigne !, 2014. Duriot (Pierre),La Croisade des chiens de guerre, 2014. Sireygeol (Robert),Chemin des pas perdus, 2014. Narèce (Francine), François-Élie (Mandy),De l’olympisme au handisport, 2014. Malka (Jean),Le désir d’apprendre, 2014. Martory (Yvon),Le Syndrome de Blas, 2014. Larbodière (Marie-Flore),Une année singulière, 2014. Bastien (Barbara),Carnets de femmes, 2014. Servin (Michel),L’entretien froid, 2014. ^^Ces douze derniers titres de la collection sont classés par ordre chronologique en commençant par le plus récent. La liste complète des parutions, avec une courte présentation du contenu des ouvrages, peut être consultée sur le site www.harmattan.fr
Gino GORDONÇa fait deux joursRoman
© L’Harmattan, 2014 5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Pariswww harmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-343-02612-1 EAN : 9782343026121
À Ouaga, vous allumez une cigarette pendant que le soleil termine sa journée de boulot. Vous vous mettez à rêver. Pas longtemps, un petit rêve de rien du tout, une pensée pour vos enfants qui sont loin et qui vous manquent terriblement, une autre pour votre femme qui vous a mis à la porte, et puis vous éteignez votre cigarette et vous levez les yeux. Il fait déjà nuit. Vous les baissez à nouveau. Les moustiques ont commencé à siroter vos chevilles.
I Mardi 9 février 2011 Je suis coincé entre un terroriste et une jeune fille avec une coiffure afro. Le terroriste est basané, grand et costaud, et la sueur coule sur son front. Il me fait peur. Je me demande comment il a fait pour passer le contrôle de police avec cette tête-là. Ma voisine de gauche joue avec son portable. On ne lui a jamais dit que c’était dangereux de laisser les portables allumés au décollage? Il paraît qu’un jour un gamin a téléguidé un avion avec sa Gameboy et que ce dernier a percuté l’aérogare. Tiens, voilà l’hôtesse. Blonde avec des taches de rousseur, cinquante ans dont la moitié en altitude, tresse, pantalon bleu marine avec plis. J’aime regarder ces très tresses d’hôtesses. De face. De dos. De profil. Je me fabrique mentalement un exercice de physique: soit une hôtesse de l’air circulant sur un repère relatif, dans un mouvement périodique de fréquence inconnue. Son épaisseur est inférieure à vingt centimètres, fesses et ventre rentrés, entièrement vérifiée avant chaque vol, comme les bagages à main. C’était quoi la question ? — Votre ceinture. — Pardon ? — Votre ceinture, Monsieur. — Excusez-moi. Je réfléchissais. Ma ceinture est sous les fesses du terroriste. Elle ne pouvait pas être sous les fesses de la demoiselle, non ? — Pardon Monsieur, grmlmlmlm fesses.
J’ai dit «fesses » ?Non, j’ai pas dit «fesses »,j’ai pas dit « groscul de terroriste» non plus. J’ai dû dire «derrière ». Oui, c’est ça, «derrière ».Mais il n’a pas entendu parce que les réacteurs commencent à vrombir. C’est un joli mot, ça, vrombir. Mon ami, vous avez tellement vrombi cette nuit que j’ai dû mettre mes bouchons d’oreille. On laisse tomber la ceinture. On s’en fout : de toute façon, si on ne meurt pas maintenant, on va se crasher dans le Sahara, victimes d’un tir de roquette. Je déteste les décollages. Ça n’a rien d’original: tout le monde déteste les décollages, sauf mes deux voisins qui s’en foutent. D’où je suis, la grosse boule de cheveux me masque la vue, mais j’imagine très bien le bout de piste, et ça, imaginer le bout de piste, c’est le commencement de l’effroi. Scénario classique: l’avion est plein à craquer et, ce jour-là, tout le monde a embarqué deux fois vingt-trois kilos de bagages. Non, c’est pire que ça: l’avion contient une proportion anormale d’Américains du Middle West, et tous les Vietnamiens ont été détournés sur un autre vol. Je suis totalement incapable de compter les Américains, car les épaules du terroriste et les cheveux de ma voisine empiètent sur mon siège. J’appuie sur l’écran tactile, mais comme j’ai les mains moites, ça ne marche pas. En général, les écrans tactiles et les portes automatiques font comme si je n’existais pas. Bon, ça y est, ça marche enfin. Il y a eu un petit craquement dans le plastique quand j’ai appuyé comme un malade avec mes deux pouces. L’avion s’élance. Pour décoller, il faut dépasser 320 km/h, enfin il paraît, c’est Phil qui m’a dit ça. Phil, c'est un pro du flight simulator. Il arrive même à faire décoller un Yak 38. « Qui vole un Yak, vole un Mac »; il est con, ce Phil, avec ses blagues à deux balles. On est bien lancé. 280… 290… 300… 310… 320. Mais putain, il fait quoi ? 330… On va s’emplâtrer l’hôtel Ibis, je le sens. 340… Ah ça y est, c’est pas trop tôt. Je me sens un tout petit peu soulagé. Mais avec les collisions en vol, les pigeons 8
dans le réacteur et le givre sur les tubes de Pitot, sans compter le commandant de bord qui s’endort au volant, on a des raisons de s’inquiéter, non ? Le terroriste a les yeux dans le vague. Il n’a pas sourcillé. C’est pas bon signe, ça. Ça veut dire que la mort ne lui fait pas peur. La gamine me chatouille avec ses cheveux quand elle bouge la tête. Beurk. * Je me suis endormi juste après le décollage. C’est les médocs. Ma voisine aussi dort comme un bébé. Elle a attaché ses cheveux. Ouf. Mon voisin de droite est parti. Sûrement en train d’installer sa bombe dans les vécés. Je vais en profiter pour me dégourdir les jambes. — Excusez-moi ! — Je vous en prie. — Pardon. — Excusez-moi ! Etc. Le parcours jusqu’aux vécés est assez encombré. Tous les mouvements doivent se faire sur une largeur de soixante-dix centimètres, et il y a toujours des pieds qui dépassent. Je comprends pourquoi les hôtesses doivent passer au gabarit. Le terroriste est sorti des vécés et m’a marché sur les pieds. — Excusez-moi ! Ça y est, c’est mon tour. Si j’étais parano, je fouillerais dans la poubelle. — Excusez-moi ! — Je vous en prie. — Merci. Le terroriste s’est levé pour me laisser m’asseoir. Il ne m’a pas regardé. Il n’a pas l’air d’aller bien. *