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Cantique

De
480 pages

Les Terres Nommées pansent leurs plaies et s’apprêtent à fêter un grand événement : la naissance du premier-né du général Rudolfo, désormais chargé du pouvoir de l’ordre ancien anéanti neuf mois plus tôt. De nombreux nobles se pressent au cœur des Neuf Forêts pour l’occasion.

Alors que la fête bat son plein, les portes s’ouvrent à la volée et des assassins invisibles passent à l’attaque, massacrant tous les invités. Au même moment, un étrange personnage apparaît aux portes de la Muraille du Gardien qui protège les Terres Nommées. Il est porteur d’un message à l’attention de Pétronus, le pape caché. Les révélations sur les « hommes de métal » et l’histoire de l’Ancien Monde ne font que commencer...


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couverture

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Cantique

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Traduit de l’anglais (États-Unis) par Olivier Debernard

Bragelonne

À Robert,

Qui, au fil du temps, m’a présenté Elric,

Solomon Kane, le Souricier Gris et tant d’autres vieux amis.

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Prélude

Le lever du soleil sur le Désert Bouillonnant était un spectacle terrifiant. Les éclaireurs tsiganes l’admiraient chaque matin du haut du poste de garde à la Porte du Gardien.

D’abord, l’air froid se chargeait d’une tiède odeur de sel et de sable. Puis le ciel se transformait en une toile pourpre foncée veinée de sillons écarlates. Ils tourbillonnaient au-dessus de la plaine qui s’étendait au-delà des basses collines balisant la voie whymèrienne. La route menait à la désolation du Vieux Monde. Un instant avant que le soleil apparaisse tel un poing rouge et menaçant, tout était calme et silencieux.

À ce moment, un oiseau brun se posa dans le filet du capitaine du guet.

L’officier déplia le minuscule message accroché à la patte de l’animal et plissa les yeux dans la lumière cramoisie venant de l’est. Il termina sa lecture, sifflant aussitôt la troisième alarme. Les gardes postés devant la porte se magifièrent et disparurent dans les ombres du petit matin.

Sans perdre de temps, l’officier rédigea un message codé à l’attention d’Aedric, le premier capitaine des éclaireurs tsiganes de Rudolfo. Il le tendit au maître oiseleur.

— Envoie ceci au manoir de la Septième Forêt, lui dit-il.

Il descendit l’escalier menant au pied de la grande porte fermée avant de s’arrêter sur le côté et de croiser les bras.

Un homme de métal vêtu d’une robe approche par l’ouest.

Étrange.

Les automates du seigneur Rudolfo travaillaient à la Grande Bibliothèque et leur chef, Isaak, était le seul à porter des habits. Le capitaine scruta la route sinueuse descendant les collines déchiquetées et menant vers l’ouest. Elle ne conduisait qu’à une unique cité.

Windwir.

Mais Windwir avait été détruite par la quête de savoir insatiable des Androfranciens. Ceux-ci avaient reconstitué les Sept Morts Cacophoniques de Xhum Y’Zir et le sortilège avait provoqué leur perte. La ville avait été soufflée comme une chandelle, l’ordre avait disparu. Alors, les Androfranciens avaient perdu leur vénérable titre de gardiens de la lumière, le savoir du Vieux Monde qui, deux mille ans plus tôt, avait été frappé par le même sortilège.

Et selon toute apparence, l’homme de métal qui avait lancé ce sort et détruit les Androfranciens approchait du poste de garde sans s’être annoncé.

— Très étrange, murmura le capitaine.

Il observa la route, repérant ses hommes sans difficulté malgré les magikes qui les rendaient presque invisibles. Les éclaireurs s’étaient transformés en brises silencieuses. Les brins d’herbe et les aiguilles de pin frissonnèrent légèrement tandis qu’ils prenaient position. L’officier regrettait parfois son ancienne unité, celle dans laquelle il avait combattu l’année précédente alors qu’il n’était encore que lieutenant. À la fin du conflit, il avait été nommé au grade supérieur, mais cette promotion s’était accompagnée d’une nouvelle affectation dans les collines qui séparaient l’Ancien Monde du nouveau.

Des oiseaux passèrent au-dessus des lourds rochers qui encadraient la voie whymèrienne. Le vent changea de direction, apportant des bruits de pas métalliques.

Une silhouette enveloppée dans une robe se dessina sur la piste. Elle claudiquait, sifflait et laissait échapper un curieux bruit identique à celui de l’eau en ébullition. Un œil brillant comme une gemme pendait au bout d’une masse de fils dorés tandis que l’autre roulait avec lenteur dans une orbite surmontée d’une paupière tordue, incapable de se fermer. Le capitaine du guet approcha, se préparant à lancer des ordres. Refuser de venir en aide au mécaserviteur vous exposait aux foudres du seigneur Rudolfo. Isaak était un frère aux yeux du roi tsigane. Pourtant, l’officier hésita.

— Frère Isaak ?

L’automate leva la tête.

— Je m’appelle Charles, murmura-t-il dans le sifflement de ses soufflets. Je suis le maître ingénieur de la division des études mécaniques de l’ordre androfrancien de Windwir. Je suis porteur d’un message urgent à l’attention du pape caché Pétronus : « La trahison a provoqué la destruction de la Grande Bibliothèque. Sanctorum Lux doit être protégé. »

L’automate émit une série de cliquetis, puis s’effondra en une pile de métal fumant d’où jaillirent des étincelles et des claquements secs.

Le capitaine du guet demanda qu’on lui apporte un nouvel oiseau, puis il siffla pour ordonner à ses hommes de sortir de la forêt.

Un corbeau d’alliance les observait en tournant haut dans le ciel.

Chapitre premier

RUDOLFO

Du haut de la colline de la Bibliothèque, Rudolfo contemplait l’immense forêt que les rayons de soleil coloraient en rouge. L’après-midi touchait à sa fin, la journée avait été longue, entièrement consacrée à des tâches administratives. Un véritable pandémonium régnait au sein du septième manoir et le roi tsigane s’était éclipsé en prétextant une inspection-surprise du chantier. Il s’était promené d’un pas tranquille dans les multiples sous-sols du bâtiment en construction, heureux de rompre avec la routine.

Ses serviteurs n’étaient pas responsables du chaos ambiant. Après tout, ils préparaient la fête en l’honneur de son premier-né. Dans quelques semaines, le seigneur des Neuf Maisons Sylvestres deviendrait père et les Tsiganes de la forêt avaient pour habitude de commémorer ce genre d’événement avec enthousiasme. Dans la mesure où l’enfant serait le premier-né de Rudolfo et l’héritier des Neuf Maisons Sylvestres, sa naissance était une petite affaire d’État. On attendait des représentants de plusieurs dizaines d’autres Maisons, même le roi des Marais avait accepté l’invitation. Cette pensée fit sourire Rudolfo. Il savait que le géant velu qui prétendait régner sur les Marais n’était que l’ombre d’une jeune fille de quinze ans, la véritable héritière du Trône d’Osier. Mais ce soir, Hanric jouerait son rôle en compagnie de son hôte et d’une pléiade de seigneurs. L’aspect mondain des festivités ennuyait Rudolfo au plus haut point. Il songea aux véritables hôtes de la fête, aux hommes qui avaient relevé les défis de leur capitaine pour honorer leur roi et son héritier.

Les éclaireurs tsiganes pouvaient être fiers du travail accompli. Ils avaient chassé et pêché pendant six semaines afin de rassembler assez de nourriture pour les invités. Ils avaient envoyé des oiseaux et des cavaliers à travers les Terres Nommées pour acheter les meilleurs vins, les meilleurs alcools. Ils avaient même recruté des cuisiniers des côtes d’Émeraude pour étudier et améliorer quelques délicieuses recettes du royaume avec des saveurs méridionales.

Rudolfo gloussa. Ce soir, le roi des Marais s’assiérait à sa gauche et l’ambassadeur du Delta à sa droite. Les Entrolusiens avaient envoyé un représentant, car Erlund était dépassé par les rébellions qui embrasaient le Delta. Son oncle Sethbert avait détruit Windwir et essayé d’annexer les Neuf Maisons Sylvestres dans l’espoir de consolider l’économie entrolusienne. Il avait bénéficié du soutien de Résolu, le pape fantoche, mais Rudolfo et ses alliés de sang avaient mis un terme à l’avancée de l’armée entrolusienne. Au bout du compte, les plans du prévôt avaient été révélés au grand jour et Sethbert avait été arrêté, jugé puis exécuté sommairement pour le génocide de l’ordre androfrancien et pour la destruction de sa capitale.

Quand tout cela s’était-il passé ? Six mois plus tôt ? Sept ? Rudolfo avait l’impression que ces événements remontaient à des siècles, car, depuis, il n’avait fait que remplir des piles et des piles de documents administratifs. Il avait assisté à d’innombrables réunions, des jours entiers s’étaient écoulés sans qu’il aperçoive le ciel ou qu’il sente un souffle de vent sur sa nuque. Lors de sa dernière visite sur le chantier de la Bibliothèque, au cours du deuxième été, la tente des artisans du livre était encore dressée près du bâtiment en construction. À l’intérieur, les automates, les Androfranciens et les Tsiganes travaillaient de concert pour sauver tout ce qui avait échappé à la destruction de Windwir.

Aujourd’hui, l’hiver enveloppait la forêt, et la tente avait disparu. Les tables avaient été disposées dans les sous-sols du septième manoir sylvestre et les livres manuscrits s’étaient entassés dans les couloirs et dans les chambres inoccupées, enfin, jusqu’à ce qu’on ait soudain besoin de place pour organiser le banquet.

Rudolfo s’arrêta et se demanda où on avait bien pu stocker les ouvrages. Et d’ailleurs, quand avaient-ils été déplacés ?

Ces pensées éveillèrent un certain malaise. Il ne s’était aperçu de rien. Il avait été un temps où il remarquait au premier coup d’œil que la barbe d’un de ses éclaireurs était plus longue que d’habitude. Aujourd’hui, il lui avait fallu des jours pour s’apercevoir que des montagnes de livres avaient disparu sous ses yeux.

Il entendit des cliquetis et le sifflement léger de soufflets. Il se tourna pour accueillir son ami Isaak.

— Seigneur Rudolfo ? demanda une voix métallique.

— Isaak. Tu m’as trouvé.

Isaak apparut.

— En effet, seigneur. (Il s’immobilisa et ses mains de métal lissèrent les plis de sa robe androfrancienne.) J’espère que vous êtes satisfait de votre inspection ?

Rudolfo gloussa. L’automate était inquiet, comme à son habitude.

— Tu as fait un travail extraordinaire, Isaak.

L’homme de métal cligna des yeux.

— En fait, seigneur, je n’ai pas accompli tout ceci seul. De nombreuses personnes m’ont aidé. Je ne les ai pas toutes mémorisées, mais je peux vous fournir une liste exhaustive. Elle est dans mon bureau. Je peux également vous la réciter…

Rudolfo leva la main.

— Transmets mes félicitations à tous ceux qui ont participé aux travaux.

Isaak hocha la tête.

— Merci, seigneur. Nous servons la lumière.

— En effet, Isaak, et tu es un chef d’équipe hors pair dans l’accomplissement de cette tâche.

Isaak inclina légèrement la tête.

— Merci, seigneur. Je me permets de vous signaler que le lieutenant Nebios m’a été d’une aide précieuse dans la gestion et l’organisation des différents travaux.

Rudolfo avait eu l’occasion de voir les talents de Neb lorsque celui-ci avait dirigé les fossoyeurs de Windwir. Il avait tout de suite compris que ce garçon avait l’étoffe d’un excellent capitaine. Certaines méthodes d’Isaak ressemblaient étrangement à celle du jeune homme.

— Il t’a conseillé ?

Isaak cligna de nouveau des yeux.

— J’ai fait quelques recherches et je les ai comparées aux données des ouvrages consacrés aux analyses franciennes de la dynamique du pouvoir. (Il s’interrompit et un nuage de vapeur s’échappa de sa grille dorsale.) Neb est un chef né.

Rudolfo acquiesça et se caressa la barbe.

— Je partage ton avis.

Mais il n’y avait pas que l’avis de Rudolfo qui entrait en ligne de compte. Le peuple des Marais considérait Neb comme une sorte de prophète, un messie qui les conduirait à la terre promise évoquée dans Le Livre des Rois Rêveurs.

Rudolfo tourna la tête pour observer la forêt et sa demeure.

Le soleil allait bientôt se coucher. Les lumières de la ville et du manoir attiraient le seigneur des Neuf Maisons Sylvestres comme un papillon de nuit. Le ciel passait du mauve au noir charbon. Des étoiles palpitantes apparaissaient et un croissant de lune bleu-vert dansait derrière un voile de nuages. Rudolfo inspira l’air de la nuit à pleins poumons et sentit l’odeur de la viande grillée provenant des lointaines cuisines.

— Je suppose que nous devrions nous préparer pour le banquet, dit-il.

Il posa la main sur l’épaule d’Isaak et sentit le corps en métal froid sous le grossier vêtement en laine.

Isaak hocha la tête.

— Dame Li Tam a envoyé un éclaireur vous chercher. Je lui ai dit que je vous ferais parvenir le message.

Rudolfo éclata de rire. Quelques semaines plus tôt, Jin Li Tam serait venue en personne, mais la femme du fleuve avait insisté pour qu’elle se repose. Jin avait d’abord refusé, mais elle avait fini par se soumettre aux ordres de la vieille femme et elle s’était résignée à rester au lit. Rudolfo savait qu’il ne fallait pas énerver un tigre en cage.

— J’avais terminé ma visite, dit-il. Rentrons ensemble, Isaak.

Ils marchèrent en silence le long des énormes rochers que les tailleurs de pierre sculptaient peu à peu. Rudolfo sentait l’air frais contre son visage et son souffle dessinait des volutes dans la nuit. L’homme et le mécaserviteur avancèrent avec prudence, car la neige tombée la semaine précédente n’avait pas encore fondu. Ils descendirent cette colline qui modifiait petit à petit le royaume pour en faire bientôt le centre des Terres Nommées.

Le processus était déjà en marche. Il s’était mis en branle peu après que Pétronus eut exécuté Sethbert et confié le trésor de l’ordre androfrancien à Rudolfo afin de rebâtir la Bibliothèque. La veille encore, une énième école – une célèbre université de Turam – avait envoyé une délégation pour solliciter l’autorisation d’installer une annexe près de la Grande Bibliothèque. Rudolfo avait écouté la requête des érudits, répondant qu’il était honoré par l’intérêt qu’ils portaient aux Neuf Maisons Sylvestres, puis avait déclaré qu’il réfléchirait à leur proposition. En quelques mois, quatre universités avaient fait cette demande et Rudolfo se demandait comment il pourrait les tenir à l’écart.

Sa botte glissa sur une plaque de neige glacée, et il partit à la renverse. Une puissante main métallique le retint. Il tourna la tête vers le mécaserviteur.

— Merci, Isaak.

L’automate opina de la tête, attendant que Rudolfo reprenne son équilibre pour le lâcher. Ils poursuivirent leur chemin, arrivèrent au pied de la colline et s’engagèrent sur la route menant au manoir. Entre la demeure du roi tsigane et le chantier, de nombreux arbres avaient été abattus, car il fallait du bois pour construire le nouveau bâtiment. La ville qui entourait le septième manoir se transformerait bientôt en cité.

Qu’est-ce que mon père aurait pensé de tout cela ? se demanda Rudolfo.

Le seigneur des Neuf Maisons Sylvestres s’arrêta. Il avait perdu ses parents à l’âge de douze ans, il pensait rarement à son père. Cela lui arrivait pourtant de plus en plus souvent maintenant qu’il allait avoir un fils.

Un petit groupe d’éclaireurs tsiganes approcha et encadra Rudolfo et Isaak pour les escorter. Ils n’avaient pas encore revêtu leurs uniformes d’apparat. Leurs pantalons et leurs chemises en laine aux couleurs de l’arc-en-ciel étaient trempés par l’humidité de la forêt, mais ils regardaient leur seigneur en affichant de larges sourires, ce qui n’était pas dans leurs habitudes.

Rudolfo leur sourit à son tour.

— J’ai entendu dire que vous aviez préparé une fête comme on n’en a jamais vu pour la naissance de mon premier-né, lança-t-il.

Les sourires des éclaireurs s’élargirent, puis s’évanouirent lorsque le premier capitaine Aedric vint à leur rencontre. L’officier semblait inquiet, il serrait deux bouts de papier dans sa main. Il examina Isaak pendant un instant, puis il tourna la tête vers Rudolfo.

— Je viens de recevoir deux oiseaux de la Muraille.

Rudolfo s’arrêta. La surveillance de la Muraille du Gardien leur avait été confiée lorsqu’ils avaient entrepris de reconstruire la Grande Bibliothèque. Il s’agissait de la chaîne de montagnes qui séparait les Terres Nommées du Désert Bouillonnant, les ruines du Vieux Monde. Les Androfranciens avaient gardé le seul point de passage jusqu’à ce que Sethbert assassine la plupart d’entre eux et que Pétronus dissolve l’ordre. La tâche avait alors été confiée à Rudolfo et aux Neuf Maisons Sylvestres.

Je suis désormais le gardien de la lumière, songea-t-il.

— Que se passe-t-il à la Muraille ? demanda-t-il.

Il prit les messages et les lut. Ils avaient été codés avec précipitation. Un homme de métal vêtu d’une robe affirmait être le maître ingénieur de la division des études mécaniques d’une ville qui n’était plus qu’un champ de ruines.

« Je suis porteur d’un message urgent à l’attention du pape caché Pétronus. Sanctorum Lux doit être protégé. »

Rudolfo leva la tête et observa Isaak.

— Comment s’appelait l’ingénieur qui t’a créé ?

Isaak battit des paupières et ses yeux lancèrent des reflets dorés dans le froid crépuscule.

— Frère Charles, seigneur.

Rudolfo hocha la tête.

— Frère Charles, maître ingénieur de la division androfrancienne des études mécaniques ?

Isaak acquiesça.

— Oui, seigneur.

Rudolfo se caressa la barbe.

— Quand as-tu vu cet homme pour la dernière fois ?

Des rouages ronronnèrent à l’intérieur du corps en métal. Isaak frissonna et laissa échapper un jet de vapeur dans l’air froid.

— Je… (Il s’interrompit.) La veille de la destruction de la cité, à la tombée de la nuit. Il m’a donné des instructions et il m’a envoyé dans les cryptes des sortilèges avec une escorte de gardes gris.

Il était donc possible que frère Charles ait échappé à la catastrophe. En outre, il savait que Pétronus n’était pas mort, et ce, malgré la discrétion de l’ancien pape. Et d’où venait ce nouvel homme de métal ?

— Nous avons bien libéré tous tes… (il chercha le terme adéquat) semblables lorsque nous avons attaqué le camp de Sethbert ?

Isaak acquiesça une fois de plus.

— Oui. Tous mes frères étaient là.

Rudolfo hocha la tête, puis se tourna vers Aedric.

— Qu’en penses-tu ?

Les mains d’Aedric s’agitèrent pour tracer les signes du langage silencieux des éclaireurs tsiganes.

— Je n’aime pas ça. Je pense que nous devrions aller à la Muraille pour nous rendre compte de la situation.

Rudolfo regarda ses hommes, puis son premier capitaine.

Ils sont prêts à m’accompagner, fête de premier-né ou pas. Je n’ai qu’un mot à dire.

Les éclaireurs étaient fils d’éclaireurs. Ils servaient le général de l’armée errante et le seigneur des Neuf Maisons Sylvestres comme leurs pères l’avaient servi avant eux. Ils avaient été élevés au milieu des lames et des magikes. Aedric était le fils aîné du meilleur ami de Rudolfo, et ils étaient proches depuis l’enfance. Après l’assassinat du seigneur Jakob et de sa femme, Rudolfo avait pris le turban royal, puis nommé Grégoric premier capitaine de ses éclaireurs. Ils s’étaient battus côte à côte au cours de nombreux combats et ils avaient éradiqué diverses résurgences hérétiques à la demande de l’ordre. Ils avaient acquis tous deux une réputation de redoutables commandants et de brillants tacticiens. Rudolfo savait que la qualité d’un chef dépendait avant tout des hommes placés sous ses ordres et que ses hommes étaient les meilleurs du Nouveau Monde.

Leur loyauté ressemble à de l’amour, comprit-il. Ils l’ont apprise de leurs pères.

Cette constatation le laissa songeur. Une pensée le traversa, mais il la chassa pour se concentrer sur le problème présent.

— Je suis d’accord avec toi, Aedric.

Il poursuivit en langage des signes et il s’arrangea pour que tous les éclaireurs lisent son message.

— Mais nous irons demain. Ce soir, nous allons participer à la fête que ces hommes donnent en l’honneur de mon premier-né.

Les éclaireurs restèrent silencieux, mais Rudolfo remarqua que plusieurs d’entre eux souriaient de nouveau. Il leur rendit leur sourire et inclina la tête.

Ils se remirent en chemin et traversèrent les rues bondées de la ville.

La pensée que Rudolfo avait chassée quelques minutes plus tôt lui revint à l’esprit.

Ces hommes sont les enfants d’hier et ils transmettront bientôt leurs lames aux enfants de demain.

Pendant ce bref intervalle, le monde avait changé et il continuait à changer. Les Terres Nommées chancelaient, abasourdies par la perte des gardiens androfranciens, mais les éclaireurs tsiganes poursuivraient la tradition : ils légueraient leurs lames et tout ce qu’ils avaient appris durant cette époque troublée à la génération suivante.

Et je ferai de même avec mon fils, songea Rudolfo.

Il espéra que ses lames resteraient équilibrées et affûtées, car Jakob devrait s’en servir pour défendre le monde que son père créait.

NEB

Neb traqua sa proie à travers le sombre labyrinthe whymèrien. Il se déplaçait avec prudence, posant les pieds dans les empreintes qu’il avait déjà laissées. Elle était devant lui, il en était certain. Il sentit une infime odeur de terre et de cendre dans l’air frais de la nuit. Ce parfum l’enivra.

Quelque chose de froid et d’humide se posa contre sa nuque. De la neige et de la glace glissèrent sous ses vêtements et Hivers éclata de rire. Il se retourna d’un coup et se fendit vers la jeune fille. Celle-ci esquiva ses mouvements frénétiques et s’éloigna de lui avec la grâce d’une danseuse.

Elle sourit et écarta les mèches châtaines maculées de terre de son visage.

— Tu es devenu bien maladroit, Nebios ben Hebda.

Neb secoua la tête.

— Je t’aurais entendue si j’avais été magifié.

Il s’entraînait avec les poudres de discrétion qui rendaient les éclaireurs de Rudolfo presque invisibles à l’œil nu. Ces magikes – qui ne devaient être utilisées qu’en temps de guerre – aiguisaient les sens tout en augmentant la vitesse et la force. Elles transformaient un homme en un redoutable adversaire.

La jeune fille sourit de nouveau.

— C’est là tout le problème. Tu es devenu dépendant de ces poudres. Tes sens sont atrophiés lorsque tu n’en prends pas. (Elle approcha et lui caressa la joue d’une main sale.) Et tu deviens une proie facile.

Neb esquissa une grimace comique et fit un pas vers elle. Il la prit dans ses bras et elle se plaqua contre lui. Elle était souple et svelte comme une branche de saule. Elle leva la tête et tendit ses lèvres. Neb sentit la chaleur de son corps malgré le froid.

Lors de leur première rencontre, Neb avait pensé qu’Hivers était la fille ou la servante – voire pis – du roi des Marais. Plus tard, il avait découvert qu’elle était la reine des Marais en personne. En attendant sa majorité et l’occasion de se faire respecter au sein du complexe jeu des Alliances de Sang, elle se cachait dans l’ombre d’un colossal guerrier qui jouait le rôle de souverain. Les deux adolescents avaient partagé des rêves aux frontières de la Désolation de Windwir, des rêves de nouvelle patrie. Ils s’étaient promenés pendant des après-midi entiers tandis que Neb inspectait les travaux des fossoyeurs. Ils s’étaient même embrassés dans l’ombre de la forêt qui bordait la plaine ravagée où s’était dressée la capitale androfrancienne.

Ils avaient été séparés pendant plusieurs mois et Neb avait oublié à quel point les baisers de la jeune fille étaient savoureux.

— C’est bien mieux que dans les rêves, dit-il.

La jeune fille frissonna entre ses bras. Elle se tortilla et le repoussa.

— Est-ce que tu ne dois pas t’habiller pour la fête ? demanda-t-elle en riant.

Il la plaqua contre lui, l’embrassant de nouveau.

— En effet, dame Hivers. Vous avez raison.

— Dans ce cas, je te libère de tes obligations, dit-elle en lui échappant. Je te reverrai demain matin.

Hivers s’éloigna avec une rapidité et une aisance qui stupéfièrent le jeune homme. Elle n’était pas magifiée, mais son agilité surpassait celle de tous les éclaireurs qu’il avait rencontrés. Il la suivit avec lenteur, s’efforçant de calmer les battements de son cœur. Il avait oublié la force des sentiments qu’il éprouvait pour elle. Les rêves avaient sans doute renforcé leur relation. Les songes, les fragments de prophéties, les crises de glossolalie et, parfois, un désir qui l’étouffait le tiraient du sommeil tremblant et couvert de sueur. Il rougit en y pensant.

Il sortit du labyrinthe pour s’engager sur le chemin sinueux qui traversait le jardin pour mener à une porte discrète du septième manoir, l’entrée des éclaireurs. Il entendit des notes d’instruments à vent et à cordes de l’autre côté des fenêtres du grand hall. Des éclats de rire de jeunes filles et de gardes lui parvinrent des cuisines. Il se glissa dans le manoir, et arriva dans un couloir encombré d’éclaireurs et de soldats portant le grand uniforme des Neuf Maisons Sylvestres. Des domestiques couraient dans tous les sens, se déplaçant sans cesse d’une pièce à l’autre. Neb emprunta l’escalier du fond et descendit un couloir tortueux qui l’amena dans ses quartiers.

En règle générale, les apprentis officiers couchaient à la caserne, mais Neb était considéré comme un membre de la Maison de Rudolfo, il avait donc conservé la chambre qu’on lui avait attribuée lors de son arrivée au manoir. C’était une pièce modeste divisée en deux parties égales : un espace salon et un coin lit séparés par une lourde tenture. Un petit bureau et une chaise en bois étaient disposés près d’une porte-fenêtre qui donnait sur un balcon étroit. Quelques toiles étaient suspendues aux murs et, selon Neb, deux d’entre elles étaient des huiles de Carpathius représentant la Grande Migration vers l’ouest après la destruction du Vieux Monde. Carpathius avait reçu commande d’une série de tableaux pour la célébration du premier millénaire de l’arrivée des colons dans les Terres Nommées. Ces deux œuvres en faisaient partie. Elles montraient le peuple tsigane vêtu de loques arc-en-ciel. Son chef, le légendaire Rudolfo, premier du nom, était à l’écart. Il se tenait au sommet d’une colline et observait les Neuf Forêts. Ces bois vénérables – véritables îles de verdure au milieu de l’immensité d’herbe jaune de la prairie océan – allaient devenir son nouveau royaume. Les visages des personnages étaient minuscules, mais Neb y lisait de l’espoir. Il se demanda ce que ces gens avaient éprouvé en foulant le sol inexploré du Nouveau Monde des siècles plus tôt.

Il défit sa ceinture où étaient accrochés ses deux couteaux, et la posa sur le dossier de la chaise. Il ôta son pantalon de laine trempé, puis gagna la petite salle de bains adjacente pour faire un brin de toilette et se raser. Il retourna dans sa chambre et sortit son uniforme d’apparat. Les apprentis officiers n’avaient pas de véritable grade, mais on avait tenu compte de l’expérience de Neb : celui-ci avait dirigé le camp des fossoyeurs au nom du pape Pétronus pendant les jours les plus sombres de la guerre. Le jeune homme portait donc le brassard de lieutenant autour du bras gauche. Il s’assit pour enfiler ses bottes et leva les yeux en entendant frapper à sa porte.

— Entrez, dit-il.

Le battant s’entrouvrit, Aedric, le premier capitaine des éclaireurs tsiganes, glissa la tête à l’intérieur de la pièce.

— Tu es en retard, dit-il avec un sourire.

Neb tira sur une botte.

— Désolé, capitaine.

Aedric entra et ferma derrière lui.

— Ce retard aurait-il un rapport avec une certaine jeune fille faisant partie de la suite du roi des Marais ?

Neb sentit ses joues s’empourprer. Il ouvrit la bouche pour protester, mais Aedric ne lui en laissa pas le temps.

— J’imagine qu’elle te tient bien en main, gloussa-t-il.

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