Capone

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A l'occasion de deux séjours à Chicago, l'auteur de ce livre s'est intéressé au héros local qu'était Al Capone, figure emblématique de la prohibition et de la lutte entre gangs, durant les années vingt aux Etats-Unis. Ami et traducteur de Chester Himes, André Mathieu a consulté des documents inédits pour retracer la vie du sulfureux personnage, depuis ses débuts comme plongeur de restaurant italien à New York jusqu'à sa mort de paisible retraité du crime à Miami en 1947.
Publié le : mardi 1 mai 2007
Lecture(s) : 258
EAN13 : 9782296171015
Nombre de pages : 156
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CAPONE
I PLONGE UR À BRcx)KL YN

Alphonse lavait les verres avec précision et minutie. Consciencieusement aussi. Rapidement, mais délicatement, il prenait les verres un par un, les rinçait sous le jet glacé du robinet en les maniant entre ses doigts boudinés comme s'il se fut agi de précieuses pièces de cristal. Illes secouait dans le vide, au-dessus de l'évier pour les égoutter et les déposait, dans un parfait alignement, sur la tablette préposée à cet effet. Puis, il recommençait la même manœuvre sans qu'un seul verre fut cassé, ébréché, ou encore malencontreusement taché par des empreintes de doigts ou des traces de rouge à lèvres. Parfois, il lui arrivait de peaufiner son travail absorbant et de s'attarder sur un verre pendant quelques secondes, en astiquant, encore plus énergiquement, la surface luisante du verre, non pas pour faire disparaître définitivement quelque trace persistante, mais à seule fin de pouvoir, dans le verre rendu étincelant, contempler sa propre image et, tout particulièrement, la scarification qui marquait à jamais sa joue gauche. 7

Admirait-il ou déplorait-il cette longue cicatrice striant d'une rayure blanche la peau basanée de sa joue, depuis la tempe jusqu'à la gorge? an to sa? Ne lui devait-il pas son surnom de Scarlace, surnom qui allait le rendre célèbre dans le monde entier? Pensait-il aussi, en se contemplant, non sans
complaisance, dans le reflet des verres qu'il essuyait, à

l'origine de cette cicatrice? Était-ce, comme on le disait à

Brooklyn- et comme on le dira plus tard à Chicago - un
souvenir cuisant des baïonnettes allemandes dans les tranchées de l'Argonne en 1918, alors qu'il était venu en cette lointaine France, combattre pour le «droit », sous les ordres de Pershing? Ou bien, n'était-ce pas plutôt le triste résultat d'un règlement de compte survenu à Olean, sur les bords de la rivière Allegheny, à quelques soixante miles au sud de Buffalo, au cours d'une rencontre avec quelques mauvais garçons du lieu, aptes au maniement du couteau? Plutôt fort et enveloppé, haut de cinq pieds et huit pouces (1m73), la nuque courte et le cheveu brun, Alphonse tenait beaucoup à son apparence, en bon latin porté sur les marques extérieures de la personnalité, et il apportait toujours le plus grand soin à sa mise, sacrifiant pour cela le temps nécessaire, et même un peu plus, sans pour autant risquer de se voir taxer de coquetterie, ou même de poser à l'efféminé. Au sommet de sa gloire, sa garde-robe comportera entre cinquante - selon les uns - et cent cinquante - selon les autres -complets sombres et de coupe stricte, sans compter un certain nombre de vêtements aux teintes plus claires et au style plus sportif. Comme beaucoup de jeunes gens depuis la guerre, il avait pris l'habitude de fumer parlois des cigarettes, mais le plus 8

souvent -dès qu'il en eut la possibilité - de gros cigares,

emblèmesincontournablesdes « businessmen».
Son service tenniné et le dernier veITe essuyé, Alphonse rangeait son tablier dans son placard, puis il se regardait longuement dans un miroir, veillant à ce que rien ne dépare le bon ordonnancement de sa tenue et de sa coiffure. Il enfilait ensuite sa veste et son minable pardessus. Ce n'était donc pas encore le pardessus dont il rêvait, autant dire l'unifonne de la réussite sociale: le manteau cossu et confortable, fait d'un riche tissu et doté d'un col en fourrure noir. Ille possèderait plus tard. Ayant mis un tenne à sa revue de détail, après un dernier coup de torchon à ses souliers vernis qui offraient la particularité malheureuse de n'être point dotés de guêtres,pas encore - il souriait aimablement au miroir tavelé qui humanisait les coulisses du modeste restaurant où il exerçait la profession d'avenir de serveur-plongeur-videur, ceci afin de prendre poliment congé, à la fois du lieu et du veilleur de nuit qui, comme chaque soir, guettait son départ. Lorsqu'il ne retrouvait pas quelques voyous «latinos » de Brooklyn, traînant et rêvant à l'on ne sait quel mauvais coup, dans des bars à noctambules, et lorsqu'il ne franchissait pas péde strement le pont de Brooklyn pour se rendre à Manhattan, voir au cinématographe quelque film à épisodes, son loisir préféré consistait à rester enfenné dans son modeste logement. Revêtu d'un peignoir mité qui avait sans doute connu sur d'autres épaules des jours meilleurs, Alphonse écoutait alors sur son phonographe la voix du « divin» Caruso. Ce soir-là, justement, il se disposait à écouter un nouveau disque acquis la veille même: un enregistrement déjà ancien mais reproduit sur cire avec toutes les garanties de la 9

technique la plus moderne, du célèbre Paillassedu regretté, puisque mort récemment, Ruggero Leoncavallo. Ce soir-là, il délaisserait ses fréquentations habituelles, les

truands siciliensde Brooklyn,pour causede « belcanto».
Le chapeau gris à large ruban noir bien vissé sur sa tête ronde, Alphonse ouvrait la porte de service lorsque la sonnerie du téléphone retentit dans la nuit. Cétait un vulgaire téléphone mural comme il y en avait tant à Brooklyn, ce n'était pas un de ces téléphones à la mode française qu'affectionnait particulièrement Alphonse mais, nonobstant, cet appel devait faire basculer irrémédiablement sa vie vers un destin fabuleux. Le veilleur de nuit décrocha. Il mannonna quelques mots qu'Alphonse n'entendit pas, puis il se tourna vers lui et lui tendit l'écouteur. « C est pour toi Al, un appel «longue distance» de Chicago.» Chicago, pensa Alphonse, ce ne pouvait être que Torrio, son ami Johnny Torrio, le neveu de BigJim Colosimo. Cétait bien Johnny. « Al, viens vite, il y a du travail pour toi! ., . - O .K ., Jarnve. » Alphonse raccrocha. Ses grands yeux bruns, plus que jamais, lui mangeaient le visage. Un vague sourire se dessinait sur ses lèvres et ses épais sourcils se froncèrent soudain. «Tu peux garder mon tablier, dit-il au veilleur de nuit, je pars pour Chicago. - J'avais bien compris, répondit l'homme en mâchonnant son mégot, puis, après un court moment de silence, il conclut:

to

-

Il faudra trouver quelqu'un d'autre. Dommage, je Alphonse esquissa un sourire.

m'entendaisbien avectoi. »
« A rivederci!

- Bon voyage,Al ! »
Le cœur joyeux, Alphonse refenna la porte derrière lui, définitivement. Il passa une grande partie de la nuit à écouter le chef d'œuvre de Leoncavallo tout en pliant son mince bagage puis, au petit matin, il se rendit à la gare centrale de New York et acheta son billet pour Chicago. Ce n'est que dans le train, avant de s'assoupir, qu'il se mit à réfléchir sérieusement. Cette fois, c'en était bien fini des petits boulots sordides, des minables rackets et des expéditions punitives qui ne rapportaient rien d'autre que des coups. Être un porteur de pistolet de Big Jim Colosimo, c'est-à-dire devenir un «gunman », un «pistolero », un «killer» en somme, n'était pas un idéal en soi, mais c'était un engagement dans l'année du crime qui se levait à Chicago et une première marche dans le atYSUS bonorumdes truands siciliens qu'il allait rejoindre. La prohibition décrétée dès 1919, à l'instigation du sénateur Volstead, avait favorisé l'épanouissement de la pègre, en cette région frontière du lac Michigan. La contrebande avec le canada florissait, les bouilleurs de cru clandestins pullulaient. Partout, dans Chicago et ses alentours, régnaient toutes sortes de trafics. Il y avait des vendeurs et des acheteurs, des intennédiaires aussi et, par conséquent, des profiteurs de ce nouveau système. Des boîtes de nuit, plus qu'officieuses, apparaissaient soudain, puis disparaissaient pour reparaître un peu plus loin, au gré des descentes de police, panni laquelle des complices 11

stipendiéset dûment « achetés»,réglaientpar téléphonetous
les détails de la mise en scène. Contrebande, distillation clandestine, transport illégal, prostitution, racket, règlements de compte, tout cela nécessitait une main d'œuvre qualifiée pour une profession à haut risque, certes, mais extrêmement rémunératrice. Big Jim Colosimo, l'oncle de Johnny Torno, l'homme au diamant-fétiche, était le nouveau maître de ce milieu, le roi de cette pègre dont Al Capone allait devenir l'empereur. Il avait amassé une grande fortune grâce à l'exploitation d'une chaîne de bordels et de salles de jeux clandestines. Son quartier général, l'opulent Colosimo's Café, sis au 2126 South Wabash Avenue, l'une des plus belles artères de Chicago qui portait le nom d'un affluent du Mississipi, recevait chaque soir son lot de célébrités, vedettes du sport, de la politique, du spectacle, et même de la bonne société, qui n'hésitaient pas à côtoyer témérairement le gratin de la pègre de l'État d'Illinois, qui était alors l'État le plus COlTompu,le plus adonné aux vices et le plus meurtrier de tous les États-Unis. Une nouvelle vie, la plus aventureuse qui soit, attendait désonnais Alphonse à Chicago, ville qui allait devenir le théâtre de ses exploits et où il allait faire régner sa loi, non seulement la loi du milieu, mais sa loi propre, celle qui sera dictée par sa volonté de puissance et par son désir d'éliminer toute fonne de conCUlTence. Alphonse, secoué par les cahots du chemin de fer, somnolait et rêvait. Sa tête, dont on ne pouvait voir, une fois ses grands yeux clos, qu'un sourire béat, dodelinait de part et d'autre du moelleux dossier de son siège. Il amverait au sommet, il en était sûr.

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Cette certitude acquise et bien ancrée dans sa tête, il se laissa aller au sommeil.

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II

7244 SOUTH PRAIRIE AVENUE

Amoureux du travail bien fait, présentant bien, et possédant, malgré sa malencontreuse cicatrice et son regard glacial et perçant, un physique que l'on pourrait qualifier d'anodin, Alphonse Capone avait tout pour plaire et pour faire apprécier ses nombreuses qualités et compétences dans son nouvel emploi. Sa qualité principale n'était-elle pas une extraordinaire indifférence envers la mort? La mort des autres, bien sûr, quant à sa propre mort, il n'y pensait guère, se fiant toujours à sa bonne étoile et, plus tard, à la fidélité de son personnel rapproché, c'est-à-dire à l'efficacité de ses gardes du corps. Cest ainsi qu'il refusa toujours, lui dont la tête était mise à prix, de revêtir un gilet pare-balles. La lourdeur et le manque de commodité d'une cotte de mailles l'indisposaient et il préférait faire confiance (si l'on peut parler ainsi d'une solidarité basée sur des intérêts communs et, surtout, sur la certitude d'un châtiment aussi exemplaire qu'immédiat pour qui tenterait de la trahir) aux hommes qui l'accompagnaient et qu'il avait lui-même choisis. 17

Sa force résidait dans sa détennination, dans ses choix implacables et dans une volonté jamais prise en défaut. La puissance même de son regard pouvait telToriser et laisser sans répliques ses interlocuteurs. Bien vite, on s'aperçut, dans la pègre de Chicago, qu'il valait mieux être avec lui que contre lui. À Brooklyn, Alphonse n'était rien, à Chicago, il sera quelqu'un, le Napoléon du crime. Comment la vie ne pourrait-elle pas être belle lorsqu'on est jeune, que l'on a de beaux vêtements et que l'on se promène avec une mitraillette sous son manteau dans l'une des plus belles villes du monde, dont le maître occulte n'est autre que son propre protecteur, Big Jim Colosimo, l'oncle de son meilleur ami, Johnny Tomo? Ville neuve, sans monuments anciens, puisque entièrement rebâtie après 1871, c'est-à-dire après le «Great Fire », le gigantesque incendie causé par la mauvaise humeur de la vache « Daisy», rendue furieuse par la traite supplémentaire que prétendait lui faire subir la jeune Catherine O'Learhy, et qui donna un violent coup de patte dans la lampe à pétrole éclairant la scène. La lampe renversée mit le feu à la litière, puis à la maison, puis à toute la ville de Chicago dont il ne resta rien si ce n'est cette imitation de château-fort médiéval appelée «Water-Tower» qui abrite aujourd'hui le musée de cire, «Here's Chicago », où sont pieusement reconstitués, à la manière du musée Grévin, le geste incendiaire de la vache Daisy et le plus grand exploit criminel attribué au gang d'Al Capone: le massacre de la Saint Valentin. Voilà Chicago. Voilà donc cette ville, pour laquelle Capone, quoi que l'on puisse penser, a fait beaucoup plus pour la renommée (sulfureuse) que tous les coups de pied en vache de 18

l'irresponsable Daisy. Cest pourquoi l'identification de la ville de Chicago avec «Scarface» Al Capone, a dépassé la légende pour s'intégrer à l'Histoire, à moins que ce ne soit le contraIre. L'histoire de Chicago, théâtre des exploits de Capone et paradis (si l'on peut dire) des gangsters, est une histoire très simple: embouchure de la rivière Chicagou «découverte» par Nicolas Perrot en 1672 et, dès l'année suivante, étape de «pottage» pour Louis Joliet et Henri Tonti (par ailleurs inventeur de la tontine). Chicago au XVIIIe siècle est un village français situé entre les peuples Renards, Illinois et Miamis, qui vit d'abord l'établissement d'une «mission de

l'Ange Gardien» et dont l'Histoire a retenu le nom - fort
joli - du premier habitant pennanent qui s'appelait« La Pointe de Sable» et, de son prénom, Jean-Baptiste. Chicago, c'est surtout et avant tout la ville de ces modernes donjons, hors de proportions humaines, édifiés à partir de 1890, en tant que constructions à l'épreuve des incendies, de par leurs caractéristiques: tout en hauteur et tout en matériaux incombustibles, et mondialement connus

sous le nom de « gratte-ciels».
Si la ville n'était pas encore dominée par le géant des géants, la Sears Tower, de construction récente, qui, du haut de ses quatre cent mètres d'altitude, domine orgueilleusement le monde des constructions humaines, il y avait déjà bon nombre de gratte-ciels à Chicago lorsque Alphonse Capone entra dans la carrière, et si la ville était parfaitement protégée contre les risques d'incendie, elle ne l'était pas, en revanche, contre les effets plus que néfastes du 18ème amendement prohibant l'alcool sur le territoire des
États- Unis.

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Dès avant la prohibition, Big Jim Colosimo, l'oncle de Johnny Torno, régnait d'une main de fer sur la pègre de Chicago, jusqu'au jour où il eut l'idée saugrenue de vouloir se marier. Il faut croire que le mariage ne lui réussit pas car, dès qu'il eut la bague au doigt, ou plutôt la corde au cou, son rythme de travail diminua fortement, le laxisme et la mollesse prirent une place de plus en plus prépondérante dans le déroulement de ses activités qui s'en trouvèrent dépréciées. Il s'en suivit une chute vertigineuse de son chiffre d'affaires. Johnny Torno n'appréciait guère le fait que les affaires de son oncle puissent péricliter et il supporta mal cette baisse de régime, et Alphonse se retrouva du même avis que son meilleur ami.
Seconde conséquence

- bien prévisible, celle-là - le 11 mai

1920, Big Jim Colosimo fut descendu fort proprement dans le vestibule même de son célèbre cabaret. Cette date marqua le début d'une ère sanglante pour Chicago. Une véritable gueITe s'engagea dont les enjeux, comme pour la plupart des gueITes, étaient économiques et pouvaient se résumer par un seul mot: hégémonie, ce qui signifiait que tout partage de pouvoir, ne serait-ce que géographique, ne pouvait être que provisoire. Cela signifiait aussi, en ce qui concerne toutes sortes d'activités commerciales aussi rémunératrices qu'illégales telles que distillation d'alcool, contrebande avec le Canada, prostitution, maisons de jeux, etc... une intransigeante exclusivité. Au début, chaque clan, chaque «gang», voulait avoir sa «part de gâteau», puis, l'ambition venant peu à peu, le temps des partages en différents secteurs géographiques fit place à la lutte finale pour l'hégémonie et le monopole. Ce fut une gueITe sans pitié, au cours de laquelle périrent un 20

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