Carnet de voyage

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Ce roman est la rencontre improbable d'un vieil homme et d'une beurette. Lui se sait condamné par une maladie dégénérative. Elle promène un air désabusé sur cette ville de province trop étriquée. Une aquarelle qu'elle lui offre est l'occasion de créer le lien avec le vieux, c'est son nom, qui rêve d'une nouvelle randonnée dans le désert. Elle accomplira le périple à sa place et en ramènera un carnet de voyage haut en couleur, tandis que lui de son côté effectuera sa dernière escapade. Fresque pastel d'un océan de dunes en mouvance, huit clos dans l'extrême Sud marocain où se forge son identité. Une ode à l'autre.
Publié le : jeudi 2 juin 2016
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EAN13 : 9782140011597
Nombre de pages : 102
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Carnet de voyage Roman
Carnet de voyage
collection Amarante
Carnet de voyage
Amarante Cette collection est consacrée aux textes de création littéraire contemporaine francophone. Elle accueille les œuvres de fiction (romans et recueils de nouvelles) ainsi que des essais littéraires et quelques récits intimistes.
La liste des parutions, avec une courte présentation du contenu des ouvrages, peut être consultée sur le site www.harmattan.fr
Jean-Marie WALLETCarnet de voyage
Roman
Du même auteur Les Chimères du passé, Complices éditions, 2013. Sous le vent, Éditions du petit véhicule, 2012.
© L’Harmattan, 2016 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.harmattan.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr ISBN : 978-2-343-09282-9 EAN : 9782343092829
Au désert le concret et le sacré sont mêlés de manière naturelle. Il existe d’instinct un exorcisme de l’inutile.
Théodore MONOD
Ils sont apparus, comme dans un rêve, au sommet de la dune, à demi cachés par la brume de sable que leurs pieds levaient…
Il y avait les hommes, enveloppés dans leurs manteaux de laine, leurs visages masqués par le voile bleu.
Le CLEZIO
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Elle somnole à l’ombre fraîche d’un figuier dans l’odeur des fruits blets. Les remparts d’argile contiennent à grand peine les assauts de la canicule. Ici on vit avec cette lumière crue, cette brûlure. Elle scrute l’horizon en quête de ces bourrasques de vent chargées de la poussière du désert. Ce vent chaud dont se protègent les troupeaux et qui dépose une pellicule de ouate colorée sur les piquants des figuiers de barbarie. La chienne s’est lovée à ses pieds en un réflexe atavique, avide de caresses trop rares ici.
Elle sirote à petites gorgées le thé à la menthe qui libère son arôme et ouvre la cage aux souvenirs, qui s’envolent tels des oiseaux facétieux déchiquetant à grand coups de bec les figues éventrées à la chair rouge. Les autres dorment victimes du décalage horaire. La vieille irlandaise achève sa douche puis la rejoint à la table de rotin. Elle a quelque chose de mélancolique dans le regard, un doigt de mystère, un sourire mutique. Tout est dans le non-dit, le suggéré, l’évocation. Elle s’appelle Alice. L’Afrique elle connaît déjà. Elle y est née tout en bas, au pays de la grande maison, là où la pierre est reine et se décline en roche savon, en éclats de Spring Stone, en éclisses noires d’ébène. Elle renifle les cailloux du chemin, des trouvailles tout justes bonnes à
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la fronde des garnements qui visent les passereaux. La rose des sables hante ses rêves. Petite son père était ingénieur des mines dans ce qui allait devenir le Zimbabwe, unique confession sur elle pour l’heure. Elle glisse ses doigts dans la marée ondulante de la citronnelle, se goinfre de la chair succulente des dattes qui fond comme péché en bouche. Elle regarde la jeune fille qui s’est mise à dessiner sur son carnet de voyage.
Le geste est précis. La mine hachure les ombres des palmes, fixe les grandes lignes, celles qui fuient et les autres figées dans l’horizontalité ou la verticalité, un monde où l’audace conserve ses lois. Déjà l’indigo fuse sur le papier qu’estompe le pinceau de martre humide afin de préserver les nuages de chaleur, stratus fuselés bordurés de rouge. Le vert de Hooker entre en jeu réchauffé d’une pointe d’ocre.
Oui elle a fait les Beaux-arts, convient-elle d’un hochement de tête. On ne peut pas dire qu’elles s’épanchent. On est dans la magie de l’instant. D’un geste souple elle vient cueillir le pigment à sa base et l’épuise en le tirant vers le bas. L’estompe, un régal ! Puis l’eau à nouveau et l’ocre rouge nuancé d’alizarine fuse tel un filet de sang qui s’écoule d’une blessure rappelant l’argile et la latérite. Ici la terre saigne et se craquèle inéluctablement.
La scène se joue à huis clos dans le respect des règles, tête à tête mutique borné par le désert comme terrain de jeu, le jour qui se prépare à décliner et le lapse de ce voyage où chacun met son propre enjeu. La confrontation avec soi-même demeurant à l’évidence la malédiction du désert.
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Elle croque en une heure à peine l’ambiance du ksar niché dans son oasis verdoyante, livrant le rouge des murailles et leurs pans d’ombre, l’exubérance végétale, l’argent bleuté des bassins de mosaïque où chantonne un filet d’eau. Alice ne dit mot. Elle aimerait pouvoir dire les choses de cette façon mais elle ne sait pas. Sur la couverture du carnet, un autoportrait. Une cascade de boucles brunes, des lèvres gourmandes, des yeux aux abois et un prénom livré pour tout viatique : Leïla. Elle n’en dira pas plus.
Parfois son regard se fige. Elle est absente plongée dans quelque rêverie fugace. Puis le masque disparaît. L’œil redevient pétillant. Elle habite à nouveau les deux billes noires qui vous dévisagent. Pourquoi ces soudaines échappées, ces moments où elle shunte le groupe et qui laissent un blanc dans la page ? Peut-être un visage oublié et qui ressurgit tout à coup du néant, un être qui manque à sa vie ou bien ce voyage est-il pour elle une fuite en avant, une manière d’exorciser ses démons ? Elle n’en dit mot et glisse dans le fil de la journée comme fétu de paille qu’emporte le vent. Elle s’est décidée à fixer sur le papier les scènes de cette vie exilée aux confins de la civilisation. Elle a rendez-vous avec les hommes bleus.
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