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CARREFOURS DES UTOPIES

De
168 pages
Carrefour des utopies est le récit de la foi d'un homme et du combat des ouvriers de la canne contre l'injustice d'un système. C'est aussi un tableau de la société coloniale de l'époque avec toutes ses contradictions.
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Carrefour

des Utopies

Collection Lettres des Caraïbes dirigée par Maguy Albet et Alain Mabanckou

Dernières parutions

Liliane LISERON, a plaie danse avec la douleur, L Mona GUERIN, i-Figue Mi-Raisin, 1998. M

1998.

José LE MOIGNE, Chemin de la Mangrove, 1998. Danièlle DAMBREVILLE,L'arbre sacré, 1998. Ernest BAVARIN, Le cercle des Mâles Nègres, 1999. Danièlle DAMBREVILLE,Le Quimboiseur, 1999. Eric PEzo, Marie-Noire, Paroles en veillées, 1999. Térèz LEOTIN,Tré ladivini, Le plateau de la destinée, 1999. Michel PRAT, Les Grands Fonds, 1999.

Joscelyn Alcindor

Carrefour

des Utopies
roman

L 'Hannattan

@

L'Harmattan,

2000

5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - France L 'Harmattan, Inc. 55, rue Saint-Jacques, Montréal (Qc) Canada H2Y lK9 L'Harmattan, Italia s.d. Via Bava 37 10124 Torino

ISBN: 2-7384-8959-1

Lasse des chimères et du mépris, la main en attente de respect se referme sur elle-même et devient le poing qui maudit.

CHAPITRE I

Depuis son plus jeune âge, à la moindre préoccupation, Gervilien souffre de terribles démangeaisons, et en ce moment même, sur les sentiers dominant le village de Bbkann, il se gratte sans arrêt le cuir chevelu. - Ah, ces patrons et leurs cannes! maugrée-t-il en s'enfonçant un peu plus dans les mornes. Maintenant elle est loin derrière lui, mais il imagine la canne à sucre qui parcourt la plaine en rangs serrés. Insatiable, elle engloutit sur son passage les terres fertiles et faciles d'accès, repoussant les cases sur les versants abrupts et souvent rocailleux des mornes. Ses tiges voraces s'approprient le cours des rivières et menacent les maisons du bourg. Seule la voie maritime échappe à l'Habitation, mais la route, les chemins, les traces et autres passages qui desservent la localité passent par les terres et entre les cannes de Michelle be'ke'.C'est le seigneur incontesté de l'immense propriété agricole, que les nègres nomment Bbkann. Emergeant des champs, sa grande maison trône sur une colline. Elle fait face au bourg, tournant ostensiblement le dos aux mornes et escarpements, pas assez nobles pour rejoindre le patrimoine béké. Pourtant, quand les hésitations cadastrales le lui permettent, le domaine colonise encore ça et là des parcelles. Les propriétaires légitimes, ouvriers peureux ou illettrés, s'en vont alors en criant leur haine ou en tendant leurs mains calleuses pour implorer en vain la pitié de l'usine, cette bête insatiable. Ils savent qu'ils

ne feront pas le poids face à elle ou ses dépendances, car même avec fracas, le pot de terre se casse toujours contre le

pot de fer.

Sur l'Habitation, la grande maison créole baigne dans la sérénité, indifférente aux intempéries et aux passions qu'elle suscite. Le chat dort sur un repose-pieds à côté de l'imposante horloge ancienne, taillée dans l'ébène et incrustée d'ivoire. Seul le balancier langoureux témoigne de son fonctionnement, car le bruit de la pluie et du vent contre les persiennes étouffe son tic-tac. Dans la cuisine, Sidonie, la servante de la maison, pique du nez sur le tas de riz qu'elle débarrasse des impuretés, tandis qu'installé dans son bureau, aux senteurs d'acajou et de bois noble, Michel recompte des billets. A la tête d'un si beau domaine il pourrait vivre en toute quiétude mais, pour la deuxième fois en deux ans, il doit affronter l'adversité. Tout avait commencé avec cet inspecteur de l'enregistrement qui, fraîchement débarqué à la Martinique, prit Bàkann pour cible. De très grosses sommes étant enjeu, Michel ne pouvait ignorer cet homme qu'il ne parvenait pas à soudoyer. Il usa donc de ses appuis politiques sur le continent européen, provoquant ainsi le rappel précipité du trouble-fête. Cette fois, le ver ne vient pas de l'extérieur, il est dans le fruit. Boniface, un ouvrier en qui il avait placé une grande confiance, l'a poignardé dans le dos. Pourtant, ce nègre aurait pu devenir quelqu'un, si sa cupidité n'en avait pas fait un traître extrêmement dangereux. Des sommes astronomiques, détournées pour acheter le silence de certains fonctionnaires peu scrupuleux et permettre des malversations de toutes sortes, étaient consignées sur un registre avec divers reçus en cas de besoin. Michel se souviendra longtemps du contrôle fiscal qui faillit lui causer de gros désagréments. En attendant le fonctionnaire, il fut tout étonné de découvrir encore là les documents compromettants. Le béké eut seulement le temps de les dissimuler dans un sac de sucre providentiel, afin de les soustraire à la curiosité du zélé contrôleur.

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En fin de journée, obséquieux, il raccompagna celui-ci jusqu'à sa voiture. Ils restèrent à bavarder très tard. L'agent était avide de tout ce qui concernait les coutumes du pays. Il demanda à Michel de lui indiquer le restaurant le plus proche. Déférent, celui-ci l'y accompagna. C'est ainsi que Boniface avait trouvé les documents et se les était appropriés avec la ferme intention de les marchander. Maintenant, Boniface devient gourmand. Il réclame crânement une parcelle de Bàkann. Même si une fois l'an, au moment des impôts fonciers, le béké oublie de déclarer trente pour cent de ses biens, il est hors de question de céder à Boniface. La valeur marchande du lopin planté d'arbres à pain est insignifiante, mais pour le béké, le moindre morcellement de sa terre entraînerait la gangrène du domaine entier. A cette pensée, les yeux de l'usinier virent au bleu profond. Sa badine de cuir décrit un arc de cercle, et le cristal d'une carafe placée sur sa trajectoire éclate. La cupidité a dévoyé Boniface. Ce nègre aura le sort qu'il mérite. Michel décroche le téléphone, et, adoptant une voix terrorisée, informe le lieutenant de gendarmerie de sa commune. Maintenant, rira bien qui rira le dernier. Il laisse courir ses yeux jusqu'à une lisière d'arbres à pain dans le lointain. Ce lieu, convoité par Boniface, s'appelle Anfwyapen. Il se situe au-delà d'une rivière censée borner l'immense domaine agricole. Sous le feuillage d'un manguier, avec l'accord verbal du béké, une case en gaulettes de roseaux abrite la famille de Boniface. Cet endroit n'est pas le meilleur emplacement, mais Boniface l'a mis en valeur. Les manguiers, les arbres à pain et quelques bananiers qui résistent au vent en font un coin où il n'est pas trop difficile de se battre contre la misère. En cette journée de congé scolaire, Madou, le fils de Boniface, a appris sa leçon avant d'aller relever ses bois-ta-glue, mais aucun merle ne s'y est englué. Ensuite, il s'est acquitté de sa corvée de nettoyage, jetant au loin les mangues abîmées tombées de l'arbre. Les abords sont enfin présen-

Il

tables, et il ne lui reste plus qu'à guetter sa mère. Au retour de ses voyages au bourg, Eulalie le questionne souvent du regard, mais Madou n'a qu'un signe de dénégation à offrir à sa mère. La négresse soupire alors. Ne pouvant se permettre le luxe de pleurer ni d'espérer son homme, elle affronte les bourrasques de la vie, la tête haute. Son travail de repassage et de blanchissage, au profit des gens du bourg, lui rapporte des sous avec lesquels elle se satisfait. Ce matin pourtant, en préparant son tray de linge repassé, tel un cafard affolé, une larme avait couru sur sa joue. Cette faiblesse, soudaine comme un grain de pluie, fut brève et Eulalie ravala son chagrin. Son ouvrage ne devait pas se ressentir de ses états d'âme. Alors, elle s'était signée avant de soulever sa charge pour aller remettre leurs effets propres à ces messieurs du bourg, livrant Madou à lui-même. Accroché à une feuille sèche de bananier, un gros lézardanoli se dorait au soleil. Le garçon s'en approcha tout doucement. Dérangé dans sa sieste, le reptile étira sa protubérance jaunâtre, -cette crête rétractile au niveau de la gorge-, se dressa sur ses pattes et s'enfuit. Madou resta vainement immobile espérant favoriser le retour du lézard tropical qui préféra garder ses distances. C'était peut-être un des mirnculés des lassos d'herbe Kabria, armes favorites de Madou pour la chasse de ces reptiles. Autour de lui, rien ne vient plus le distraire. Désabusé, le garçon s'assied de façon à épier le sentier, les oreilles attentives aux gazouillements. Deux fois déjà, il a lorgné sur la pente, lorsque le chant d'un oiseau-pipiri éclaire enfin son visage. Cette fois, Boniface, son père, est de retour. Madou court dans sa direction et lui saute au cou. Le garçon ne relâche pas son étreinte. Il fait ressentir à son père tout le vide généré par son absence prolongée, et l'homme se sent coupable. Son fils aimerait tellement le voir plus souvent, mais le père a soif de liberté. - Où est ta manman ? - Elle est allée chercher son argent.

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Boniface défait un paquet d'où il sort une belle chemise aux couleurs éclatantes. - Tiens! C'est pour toi. Madou caresse le tissu en coton en remerciant son papa. Le contenu du sac posé à l'intérieur l'intrigue, mais le garçon se tait. Sa mère lui interdit de questionner son père sur ses allées et venues. Boniface coupa une branche du manguier qui assombrissait l'intérieur de la case, puis, pris par son élan, élagua une grande partie de l'arbre. Il prépara enfin du bois sec à brûler et cueillit un fruit à pain, espérant que toutes ces attentions mettraient Eulalie dans de bonnes dispositions. A son retour, elle les trouva en toute complicité, comme si Boniface n'était jamais parti à dériver à l'instar d'un chien errant. Cela irrita la négresse. - Hé bé Madou ! Ton papa t'abandonne quatre jours, han ! Aujourd'hui il vient et tu ris déjà avec lui? - Manman... - Vas plutôt chercher une occupation, un grand garçon comme toi! - Eulalie, arrête de gâcher son contentement! Regarde! J'ai nettoyé autour de la maison. Maintenant, on a une belle clarté! Ce petit bonhomme a peur quand tu le laisses seul... - Kisa ? Tu oublies que tu as un enfant, et à présent tu fais ton intéressant! Ne me fais pas te dire... Boniface ne prend jamais au sérieux les sautes d'humeur d'Eulalie. Elle pestera durant un moment, pour se calmer ensuite. Adroitement, il lui tend une paire de boucles d'oreilles. - Tiens! Ne fais pas de manières devant Madou. Tu ne vas pas pleurer pour deux jours... Eulalie vire au gris. Elle se jette sur lui, le mord, le griffe, mais il rit en la serrant. Elle minaude et glisse de ses bras. - Tu n'es qu'une saloperie de Nègre! Tes macaqueries ne me font pas rire! - Eulalie! Ma chère! Madou nous regarde oui! Boniface utilise souvent cette échappatoire pour éteindre le feu de son mécontentement, mais cette fois, la présence de

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l'enfant ne mettra pas en état de grâce ce père indigne. Elle lui annonce qu'il est un profiteur et que ses allées et venues sont exaspérantes à l'extrême. S'il fuit ses responsabilités, leur fils ne devrait pas en pâtir. - Madou ka mà pou'w! I an do'w kon an kolwàch ! Pàpili ! Si'y té sav! (Madou recherche constamment ta présence ! Pauvre petit! S'il pouvait comprendre...) - Tu savais que j'étais sur le morne... Eulalie lui coupe la parole. Sa maison n'est pas au Morne Serpent, mais ici à Anfwyapen. Il les y laisse pourtant, allant dormir là haut où il n'y a même pas un lumignon! Il doit probablement cacher des menées douteuses, à moins qu'il n'y dissimule une maîtresse, s'interroge-t-elle. - La moitié de tes affaires est ici, et le reste dans la vieille case. Quel est mon devenir dans tout cela? - Regarde dans le sac avant de babiller comme ça, Eulalie! Sans baisser sa garde, Eulalie entr'ouvre la grande poche en toile de jute, adossée à la cloison. Pêle-mêle, Boniface y a entassé ses derniers effets restés jusque-là sur le morne. Maintes fois il avait reporté cet emménagement définitif et Eulalie accueillit le miracle sans transport de joie. - Bon! A présent je vais faire une commission, mais je reviendrai, s'empresse d'ajouter son compagnon. La négresse retombe alors dans la méfiance. - Hypocrite! Tu cherches déjà une occasion de disparaître, han? Madou est grand! Il est capable d'aller aux commissions! - Eulalie! Mwen dakà pou rédi kanllO mwen atè, men pa konpwann sé pou'w koumandé mwen ! Mwen diw ki man ka viré vini! (J'accepte de m'établir ici, mais pas au détriment de ma liberté. Je t'ai dit que je revenais). Boniface ôte du sac un chapeau neuf, en feutrine. Il n'y a pas de clou où l'accrocher. Dans une case, c'est essentiel pour un homme, il y remédiera à son retour. Sur le pas de la porte, il se ravise et tente de calmer l'inquiétude de sa compagne. - Le béké me doit quelque chose. Je vais à l'usine. Bientôt Anfwyapen sera à nous. Madou ira dans une autre école!

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Peut-être qu'on devra partir d'ici, alors prépare tes affaires. - Boniface! Ne vas pas nous causer des désagréments avec le béké. Tu connais la réputation de monsieur Michel! - Papa, emmène-moi avec toi! propose le garçon. Il se voyait déjà cheminant fièrement aux côtés de son père en lui tenant la main. Ces instants ont été si fugaces ces derniers jours, que Madou entend bien profiter de l'aubaine. - Hon ! Hon ! Pas aujourd'hui! Tu vas aider ta manman et, quand je reviendrai, je t'emmènerai partout avec moi... - .Mais oui! Donne-lui à espérer! Après, la charge de . peme sera pour mm... - Ne chagrine pas ton corps comme ça. Essaie plutôt tes anneaux, ma doudou. Au retour, je vais te dire si tu es belle avec... Boniface avait mûrement réfléchi avant de tirer un trait sur le passé, mais l'amour d'une femme pouvait se comparer à la fragilité d'une carafe. Si l'étreinte est trop forte elle se brise, seulement si on ne l'agrippe pas franchement, elle risque de glisser et de se casser aussi. Même si par miracle on réussit à recoller les morceaux, l'essence se sera néanmoins envolée. Il recherchait la compagnie d'Eulalie pour sa générosité, son attention de négresse envers son homme et parce que, tout bonnement, il l'aimait, reconnut-il au fond de lui, en empruntant la sente vers la trace. A l'usine, lieu de son rendez-vous, il rejoignit rapidement ses complices. Ils durent changer leur plan, car ils n'étaient pas seuls comme prévu, une vingtaine d'ouvriers et leurs familles patientaient dehors. Parmi eux une silhouette attira l'attention de Boniface qui marmonna: - Qu'est-ce qu'il fait là lui? Il venait de reconnaître Gervilien, son cadet. Avec quelques camarades, celui-ci réclamait le maintien des salaires aux taux en cours pour la récolte à venir. En effet, des bruits de réduction des rémunérations couraient, et en tant qu'ouvrier engagé, Gervilien se manifestait déjà, préférant réagir au danger qu'au malheur.

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Boniface réfléchit avant de poursuivre son chemin. Décidément, il n'a pas de chance avec son cadet. Il ne faudrait pas que la présence de Gervilien attirât les gendarmes et fasse foirer son coup. Il fait d'ultimes recommandations à ses complices pour éviter toute entourloupe du béké. Avec tout ce monde, il espère que l'usinier se gardera d'un geste malheureux. - Hé Boniface! A présent tu es devenu camarade avec les békés! lui reproche Gervilien, sans espérer de réponse de son aîné qui ne lui parle plus depuis des années. Boniface continue son chemin, ayant d'autres soucis que les déductions hâtives de son frère. Plus vite il aurait terminé ce pour quoi il était là, mieux il se porterait. Il serra le poing pour se donner du courage et pénétra dans l'édifice. Il grimpa quatre à quatre les marches, en haut desquelles il trouva l'usinier assis, très décontracté. - Donne-moi l'argent, je suis pressé! - Boniface! Je vous ai toujours payés, toi et les autres. Avec les nègres communistes qui parlent de grève dans le pays, je suis au bord de la faillite. C'est ma ruine que tu veux? Je te donnerai l'argent promis; seulement pour la terre c'est non! - On avait une parole. Si tu veuxfaire lafête avec moi (te moquer de moi), j'alerterai le journal "Justice" ! - Je t'assurerai la jouissance de Anfwyapen tant que tu voudras, mais je ne dilapide pas mes biens. Je suis même disposé à te payer un peu plus... - Monsieur Michel, j'ai les papiers que tu cherches, tu le sais. Ou tu me donnes l'acte de propriété, ou bien je vais voir "Justice" avec tous mes papiers!

- Personne

ne te croira, tu finiras en prison...

- Peut-être! Mais les gens du journal et les travailleurs ne vont pas m'abandonner. Si une grève éclate, ta canne pournra. - Boniface, tu es un nègre trop malin à mon gollt. J'accepte tes conditions, mais promets-moi d'être muet comme une tombe. D'un petit meuble, Michel sortit deux verres et sa bouteille

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de gin souhaitant alléger l'atmosphère qui s'alourdissait. Boniface se détendit un peu. Hautaine, la caste des békés ne trinquaitjamais avecles nègres, et, pour lui, son patron violait ce tabou. Dans la conversation qui suivit, l'usinier sembla regretter sincèrement la fin de leur collaboration, mais Boniface n'était pas dupe. Tôt ou tard, le béké se serait débarrassé de lui. Michel se lève enfin pour mettre un terme à leur entrevue. Il fait craquer l'articulation de ses doigts et s'étire devant la fenêtre ouverte. - Quand je pense que tu as embrigadé tes compagnons à la barbe de Raoul, sans attirer son attention, sourit-il en se rasseyant. Il ouvre un tiroir et ramène un revolver. Boniface est interloqué. Dans sa tête défilent les visages d'Eulalie et de Madou. Les images des bons moments passés sur cette terre se bousculent dans son esprit. Heureusement, son interlocuteur couche l'arme à côté du document tant convoité. Monsieur De Fouquette tire quelques billets d'une liasse épaisse et les tend à Boniface. - Excuse-moi, je ne voulais pas t'effrayer. Tiens! Voilà l'acte de vente. Je n'ai toujours pas compris pourquoi tu as insisté au dernier moment pour y apporter cette modification. Ton frère sait ? - Lui? Non! Il est trop occupé avec ses réunions... - Enfin, ce sont tes affaires. Je ne t'en veux pas! Pour preuve, prends ce revolver! Maintenant que tu es un nègre riche, tu devras apprendre à te faire respecter. Boniface saisit l'arme qu'il glisse à sa ceinture. Le contact du métal froid le grise. - Je veux aussi le restant de l'argent! La main de Michel tremble. Il pousse les billets épars vers son maître-chanteur. Boniface ramasse le magot qu'il enroule dans le précieux document. Il conduit son patron sous les escaliers où à son arrivée, dans un réflexe, il avait caché le registre et les papiers qu'il détenait. - Puisque tu es là patron, je vais prendre un peu de sucre!

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ironise Boniface. - Dans ce monde, même si on joue sa vie, il faut savoir perdre! Tu as gagné, je m'incline! Il a du cran Boniface. Eulalie serait fière si elle le voyait. Il ressort enfin, heureux d'avoir roulé son patron. A aucun moment, Boniface ne s'est imaginé que le béké pouvait le piéger. Pourtant, ce matin, prétextant que quelques grévistes essayeraient de lui extorquer des fonds, l'usinier a demandé l'assistance de la Troupe. "Attention, ils sont dangereux. Leur chef, le nommé Boniface, aura sûrement un pistolet. Il l'a déjà brandi sous mon nez", avertit-il les forces de l'ordre. Ensemble, ils avaient convenu d'appréhender la bande au complet, la main dans le sac. Pour mener à bien cette mission, une poignée de gendarmes, tapis derrière les cuves et les renfoncements, est prête à fondre sur les trois nègres suspectés de complicité. L'échange a bien eu lieu. De leur poste d'observation, les gendarmes ont vu le béké lever les bras sous la menace de son agresseur. Celui-ci n'aura aucun alibi. Le voleur arrive à leur hauteur, lorsque le béké donne le signal prévu. - C'est lui! Il est armé. Les hommes de troupe sortent de leurs cachettes. Revenant vite de sa surprise, et résolu à s'en tirer, Boniface pique un sprint. Les ouvriers sursautent en le voyant fuir, brandissant un pistolet et hurlant de s'écarter de son chemm. Les fenêtres jusqu'alors anodines de l'usine deviennent des meurtrières. Plusieurs békés des Habitations voisines, cachés derrière leurs fusils, épient le parterre de nègres ahuris par la scène. Michel vise soigneusement, et bang! Le premier coup de feu retentit. Boniface crie à Gervilien de courir, mais ce dernier trébuche et tombe. Boniface rattrape son frère par le col et le traîne. Une seconde détonation retentit. Boniface, touché par un projectile, gargouille. Il empoigne pourtant la main de Gervilien et le remet sur pieds. Les doigts fébriles

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