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Célia Borromini

De
288 pages
Journaliste free-lance, ne supportant pas les salles de rédaction ni le travail d'équipe, elle rencontre les parias de la terre, de Paris à Bamako. Elle accepte d'être déchirée par eux, aime passionnément ou se révolte. Sans être dupe de ses choix ni de ces amours étranges, au travers desquels elle cherche les racines de son enfance. Célia Borromini est une rouquine rebelle et fragile, en quête de sa vérité.
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Richard GuérinCélia Borromini
Célia Borromini
Annabelle : « Pourquoi tenez-vous tant à partir à l’étranger ? »
Moi, résolue : « Je veux me perdre. Tant que je n’aurai pas touché La rouquinele fond, je ne pourrai pas revivre, débarrassée des liens qui me
rattachent au passé. »
Elle est journaliste free-lance, ne supporte pas les salles de
Romanrédaction ni le travail en équipe. De Paris à Bamako, en passant par
Rome, elle rencontre les parias de la terre, accepte d’être déchirée
par eux, aime passionnément ou se révolte. Sans être dupe de ses
choix ni de ces amours étranges au travers desquels elle cherche les
racines de son enfance.
Célia Borromini, une rouquine rebelle et fragile en quête de sa
vérité.
Richard Guérin est né en France en 1944. Après des
études littéraires et philosophiques, il choisit de travailler
dans la nature et devient forestier. À 50 ans, il passe
le diplôme d’État d’infrmier et part en Afrique. Il vit
aujourd’hui au Burkina-Faso, où il donne des soins dans un quartier
populaire. Il consacre une grande partie de son temps à l’écriture.
En couverture : peinture de Daniel
Beauregard, Québec.
ISBN : 978-2-343-07330-9
24 €
Richard Guérin
Célia Borromini

















Célia Borromini
















Écritures
Collection fondée par Maguy Albet



Labbé (Michelle), Sam, 2015.
Winling (François), La Clef des portes closes, 2015.
Delange (Joëlle), Meurtres à Naples, 2014.
Calvetti (Marc), L’aube des abattoirs, 2013.
Aichetou, En attendant la lapidation, 2013.
Van Ackere (Paul), Cher Papa, Chère Maman, 2013.
Labbé (François), L’Imbécile heureux, 2012.
Le Forestier (Louis), La Vie, la Mort, l’Amour, 2012.
Dini(Yasmina), Soroma (Joseph), L’Amante religieuse, 2012.
Mandon (Bernard), L’Exil à Saigon, 2012.
Mouton de Ponthieu (Caroline), Le Cœur des filles, 2012.
Evers ( Angela) , L’Apnée, 2012.
Milo ( Chiara) , Passion 68, 2012.
Bilas (Charles), La Boîte en fer, 2012.
Josserand (Sylvain), Courts métrages, 2012.



*
**


Ces quinze derniers titres de la collection sont classés par ordre
chronologique en commençant par le plus récent.
La liste complète des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée
sur le site www.harmattan.fr
Richard Guérin





























Célia Borromini


La rouquine



Roman




































































































Du même auteur


Le Grand Projet. Dernier visa pour les Tropiques, L’Harmattan, Paris, 2015.

Le Médecin errant d’Afrique. Les aventures de Jonas, L’Harmattan, Paris,
2013.

















































© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-07330-9
EAN : 9782343073309





À ces femmes rebelles,
que j’ai tellement aimées.






Un extraordinaire, un insatiable besoin
d’aimer et d’être aimé, je crois que c’est cela
qui a dominé ma vie, qui m’a poussé à
écrire ; besoin quasi mystique, au surplus,
car j’acceptais qu’il ne trouvât pas de mon
vivant, sa récompense.

André GIDE, Journal, 3.9.1948


Nous fabriquons notre destinée en
déclinant les mots de notre passé — les
maux aussi, qui tissent une souffrance
répétée —, le reste appartient aux
impondérables de la vie.
















CHAPITRE I
La Rouquine



















Je m’appelle Célia Borromini

J’ai beaucoup hésité avant de me mettre à écrire sur cette période
de ma vie. Je n’aime pas beaucoup parler de moi. Encore moins de
ma vie intime. J’ai un caractère plutôt réservé, parler de mes
sentiments ne m’est pas facile. D’une part, j’ai la conviction que cela ne
regarde personne, d’autre part, et je sais très bien pourquoi, je ne
ressens pas le besoin de me rendre intéressante aux yeux des autres.
C’est un travers tellement courant parmi les gens que je rencontre,
que j’en ai parfois la nausée. Peut-être cela est-il dû à ma profession,
mais j’y reviendrai plus tard. Une espèce de ras-le-bol de l’étalage
complaisant que mes contemporains se sentent tenus de faire, croyant
par cela même qu’ils obtiendront facilement la bienveillance d’un
public peu regardant. Or, je ne suis ni complaisante envers
moimême, ni bienveillante envers les autres. Mes amis — ou ceux qui
pensent l’être — me croient dure, mais je me protège comme je le
peux des loups et des rapaces de tout genre qui ravagent le monde.
Je me dis à présent, qu’en faisant cette tentative de me raconter, je
parviendrai peut-être à y voir plus clair. Car ce qui m’arrive
aujourd’hui me déconcerte et je veux, à tâtons, tenter de dévider le fil
rouge qui relie les événements de ma vie présente et les failles de
mon passé.
Je m’appelle Célia Borromini. J’ai hérité de ce nom par ma mère
qui est italienne, et qui vit encore dans un quartier populaire de
13
Rome. Je ne la vois pas très souvent. Une fois ou deux par an. Et
encore. À vrai dire, nous ne nous entendons pas très bien. Elle
voudrait que nos rapports soient plus affectueux, comme il se doit,
paraît-il, entre une mère et sa fille. Lorsqu’elle me raconte les
semaines et les mois qui nous ont séparés, elle abonde, des heures
durant, d’exclamations outrancières et de lamentations où elle associe
la Vierge Marie à ses nombreuses misères. Par bonheur — ou par
malheur, je ne sais pas —, nous avons un penchant commun pour la
boisson. Nos soirées — je devrais dire : les siennes — se terminent
heureusement le plus souvent dans les brumes d’une légère ivresse.
Je l’entends à peine : le flot de paroles dont elle m’inonde se mêle à la
circulation bruyante du quartier de la gare de Termini. Tandis que je
fume une cigarette après l’autre, m’enveloppant dans un brouillard
protecteur, elle s’endort en pleurnichant, affalée sur son canapé.
Lorsque je dis que j’ai hérité du nom de Borromini, c’est parce que
mon père n’a pu m’en transmettre aucun. Je ne l’ai pas connu et, je
crois, d’après les souvenirs qu’elle a de cette période, que ma mère ne
l’a croisé que le temps d’une copulation parmi d’autres. J’exagère, par
ressentiment envers mon père biologique de nous avoir ainsi
abandonnées. En vérité, il est venu la visiter plusieurs fois.
Ma mère était souffrante, l’entraide paroissiale du Sacré-Cœur a
dépêché auprès d’elle un séminariste pour faire ses courses et lui
apporter un soutien moral. Le jeune homme l’a écoutée lui raconter
sa pauvre vie, ses soucis, son désir d’une vie meilleure. Ils ont prié,
ensemble. Il est revenu, elle s’est confiée, encore. C’était au mois
d’août, il faisait très chaud à Rome, ma mère, rétablie, recevait le
jeune homme dans la cuisine, lui offrait un café, et elle confessait les
secrets de sa vie de pécheresse. Est-ce qu’elle sentit un jour son émoi ?
Toujours est-il qu’elle se leva sans rien dire et se dirigea vers la
chambre. Elle se retourna devant la porte ouverte et le regarda. Il la
suivit.
Sans doute ai-je dû à la religion de n’être point abandonnée : le
spectre du scandale habitait moins ma mère que ses superstitions. Et
je dois certainement à la Vierge Marie d’être encore en vie. C’était une
époque plus facile pour les femmes qui n’avaient que la séduction de
leur corps pour survivre : on ne connaissait pas encore le sida, et les
couples se formaient et se défaisaient, par hygiène pour les hommes
14
et contre un peu d’argent pour les femmes. Parfois aussi par amour.
Mais cela, ma mère m’a affirmé qu’elle ne l’avait jamais rencontré.
Il est un peu tard à présent. J’ai un rendez-vous important demain
et je dois dormir. J’ai obtenu de rencontrer un homme qui ne se laisse
jamais interviewer et qui a bien voulu faire une exception pour moi. Il
s’appelle Éric Ézelbach. J’ai mis des mois à apprivoiser cette personne
très discrète, qui a accepté de me recevoir parce que, m’a-t-il dit au
téléphone, il avait vu ma photo dans un magazine et qu’il avait
ressenti une certaine empathie : « Vous aussi, vous aimez les jeux
interdits », avait-il ajouté.
Éric Ézelbach m’avait facilité certains contacts lors d’une enquête
sur l’Opus Dei. Grâce à lui, j’avais obtenu les numéros de téléphone
de personnes bien placées, qui ensuite avaient pu étayer mon travail.
Il avait appris par une amie commune, une universitaire, l’objet de
mes recherches. Il avait pris contact par téléphone de lui-même, mais
il n’avait jamais essayé de me rencontrer par la suite. J’avais même eu
l’impression, non fondée sans doute, qu’il me fuyait. Du coup, je me
suis intéressée à cet homme, trop discret.
J’éprouve depuis quelques jours un peu d’anxiété, cela n’est pas
courant chez moi. Je suis d’un tempérament calme et je ne cède pas
facilement à l’inquiétude. Je ressens pourtant, depuis que ce
rendezvous est pris, une crainte latente, irraisonnée. J’ai un peu cherché la
cause de cette émotion, pas trop ; je n’aime pas fouiller en moi ni
m’apitoyer sur mon sort. Étrangement, le futur m’encombre d’un
malaise que je n’arrive pas à nommer.
Je m’appelle Célia Borromini. Je suis une grande rouquine, un peu
trop mince à mon goût, pas trop mal fichue. Je suis journaliste
indépendante. Cela veut dire que je travaille à mon compte. Je fais
des reportages, je rencontre des gens qui m’intéressent. Je vends au
plus offrant, ou à celui qui aura le courage de publier ce que j’écris.
Ah ! J’ai trente-sept ans, célibataire sans enfants. Je n’aime pas
beaucoup les enfants.
Pourquoi Éric Ézelbach a-t-il suggéré que j’aimais les jeux
interdits ? Cela me chiffonne et j’y pense. S’il a fait mouche, je veux savoir
pourquoi.


15


Rendez-vous manqué

Je suis déçue. Je n’ai pu voir Éric Ézelbach qui avait dû s’absenter.
C’est du moins ce que m’a dit le garçon qui m’a reçue à sa place. Je
devrais plutôt dire le jeune homme, car, je le devine, il hésite encore
entre l’adolescence et l’âge adulte.
Lorsque j’ai sonné à l’adresse que m’avait indiquée Éric Ézelbach,
mon cœur battait un peu vite et cela m’a énervée. Je ne pouvais
mettre cet émoi sur le compte de la marche dans un Paris pluvieux,
puisque je me suis rendue là-bas en taxi. Cependant, durant la course,
je n’avais pu m’empêcher de penser que j’allais rencontrer un homme
sur qui planait un certain mystère. Ce n’est pourtant pas la première
fois et chaque interview est un saut dans l’inconnu. Faudra-t-il laisser
venir, insister un peu, reprendre certaines phrases pour amener
l’autre à se dévoiler, toujours plus ? J’ai l’habitude de cette
disponibilité qui laisse suffisamment d’ouverture, afin que la personne
s’avance sans la crainte d’être piégée. Et cela marche. Le plus
souvent.
Au lieu de l’homme attendu, un adolescent donc, la quinzaine,
grand, mince et blond, m’a ouvert la porte et s’est poliment enquis du
motif de ma visite. Lorsque je le lui ai dit, il m’a précédé dans un petit
salon et, sans un mot, m’a indiqué un siège. Puis il s’est installé en
face de moi et m’a regardée avec une certaine timidité.
À présent, je suis troublée. Narcisse, si tel est le nom de
l’adolescent (comment peut-on appeler un enfant Narcisse, sans
projeter sur lui un destin trop lourd ?), Narcisse donc, m’a informée
que son oncle, Éric Ézelbach, était momentanément absent. Que, bien
évidemment, il n’avait pu me prévenir, puisqu’il n’avait pas mon
téléphone. C’est, en effet, toujours moi qui l’avais appelé, mais il
aurait pu le noter et s’excuser… L’aurait-il fait d’ailleurs ? J’en doute
aujourd’hui, me remémorant avec quelle réticence, durant les mois
d’approche, il avait toujours éludé la question de son adresse à Paris
et les raisons qui l’amenaient à la tenir secrète.
16
À ma demande, celle de connaître la durée de son éloignement,
Narcisse me répondit qu’il n’en savait rien lui-même ; son oncle ne
l’informant ni du motif, ni de la durée de ses absences. Il me proposa,
assez maladroitement d’ailleurs, d’attendre un peu ensemble, tout en
faisant mieux connaissance. Il rougit en disant cela. Peut-être eut-il
conscience de sa gaucherie et d’un propos inconvenant. Je trouvais
moi-même cette proposition incongrue, venant d’un jeune homme
avec qui je n’avais aucun lien, du moins c’est ainsi que je le
considérais à ce moment, et je me préparai à m’excuser. Mais j’eus
vaguement conscience, dans le même instant, qu’il faudrait alors, tôt ou
tard, recommencer mes travaux d’approche avec l’oncle. Je me
résolus à prendre patience, espérant un retour proche, des
explications, une manière d’excuses.
Mon interview était à l’eau, je me sentais frustrée, et j’en voulus
bêtement à Narcisse.
Comment ce dernier parvint-il, quasiment sans rien dire, à apaiser
mon ressentiment ? Je ne crois pas en l’innocence des enfants. C’est
un cliché qui arrange les adultes et leur permet d’entretenir l’illusion
d’un paradis perdu. Ces grands yeux limpides, cette capacité
d’émerveillement, la transparence des émotions, cèdent bien vite le
pas à d’autres sentiments. Les premiers mois, peut-être, vivent-ils un
état de grâce. Mais bien vite, qu’une contrariété le submerge — un
sein trop vite tari, une couche salie —, et le nourrisson se transforme
en despote, coléreux et hurleur. Que dire alors lorsque, quelque mois
plus tard, ayant acquis le goût de la propriété, le plaisir exclusif et
égocentrique attaché à ses jouets, il n’accepte le partage avec un autre
bébé que dans les étroites limites de son bon vouloir. Tout le travail
de socialisation va tendre à canaliser l’instinct animal qui était le sien
à la naissance, pour lui apprendre les règles hypocrites de la vie en
commun. Les adultes vont façonner ces jolies rondeurs qu’il étale
sans vergogne afin que, de frustrations en refoulements, il puisse
s’intégrer comme personne dans le groupe.
J’exagère, je le sais. Mais l’adolescent trop poli qui me proposait
hier de partager quelques moments d’intimité avec lui, avait dans les
yeux cette même limpidité des tout jeunes enfants. L’inexpressivité
de son visage laissait une place trop grande à ma réponse, en ne me
permettant aucunement de deviner ce que lui-même désirait. Je
17
n’avais nulle envie d’échanger sur quoi que ce fût avec ce garçon. Je
n’étais pas venue pour cela, et l’alternative qu’il me proposait
provoquait chez moi plus d’ennui que de curiosité.
Narcisse a un beau visage, régulier, au grand front barré par une
mèche rebelle. Il était habillé d’un pantalon de flanelle gris et d’un
pull ras du cou bleu marine. Il avait de l’élégance, plus qu’il n’est
coutume d’en rencontrer chez un garçon de cet âge. Je me dis alors
que peut-être fréquentait-il le lycée, qu’il avait des soucis d’étudiant,
des petites amies de son âge. Mais rien ne me permit, dans cet
entredeux de l’attente et de la décision, de comprendre la raison de sa
présence ici.
Je porte toujours des jeans délavés aux bas effrangés, et mon
blouson de cuir ne date pas d’hier. Je ne me maquille jamais, et ma
tignasse, comme d’habitude, devait être ébouriffée. J’étais la zonarde
dans un salon petit-bourgeois.
Comme s’il avait suivi ma pensée — l’ennui de la situation —, sans
rien me demander, il se leva, disparut quelques minutes, et réapparut
portant sur un plateau une théière et deux tasses.
Nous bûmes notre thé — délicieux, au jasmin comme je l’aime,
même si j’en bois rarement —, en silence tous les deux. Il me souriait
gentiment, semblant attendre que je dise quelque chose. Il avait été
trop rapide à préparer l’infusion, sans nul doute l’eau était chaude
avant mon arrivée. Cela me mit mal à l’aise.
Je préférai me lever et remettre à une date ultérieure ma rencontre
avec monsieur son oncle. Je laissai ma carte, pour bien signifier qu’il
devrait me rappeler, lui.
Je me dis à présent que tout cela était prévu, que Narcisse était
averti de ma visite. Il savait pertinemment que son oncle ne
reviendrait pas de si tôt ; je m’interroge sur sa volonté de voir se prolonger
ma présence, en me laissant envisager un possible retour d’Ézelbach.
Je m’étais rendue au domicile d’un ancien religieux défroqué,
persona non grata dans l’intelligentsia d’une société policée. Il avait, à
une certaine époque, publié quelques livres qui avaient fait scandale
chez les bien-pensants. Condamné — je dois dire « excommunié »,
c’est plus juste — par l’Église, renié par sa famille, il vivait
discrètement. Certaines fuites, sciemment entretenues parce que sans doute
fausses, laissaient planer un doute sur sa moralité. Je m’intéresse aux
18
marges de la société. Je trouve dans les no man’s land de celle-ci des
vies originales et hautes en couleurs qui me permettent de rêver,
même si ceux à qui je destine mes articles en ont les dents agacées. Je
voulus en savoir plus. L’homme avait tout d’abord refusé, sous
prétexte d’une allergie aux médias, puis, après plusieurs mois de
tractations, il avait fini par trouver ma démarche « amusante ». Enfin
flasher, soi-disant, sur ma photo dans un magazine. J’étais contente
de moi et j’espérais secrètement quelque pavé dans la mare des
curaillons et autres grenouilles de bénitier.
Et je divague maintenant sur la personnalité et le possible jeu d’un
adolescent portant le nom de Narcisse. La déception infligée par
l’absence d’Éric Ézelbach n’est pas suffisante pour me contrarier. Ce
ne serait pas la première, ni la dernière fois, qu’un inconnu me pose
un lapin. Parfois même dans des conditions nettement moins
confortables que celles-ci. Mais je rebondis toujours, sur un reportage,
ou de nouvelles rencontres, surtout lorsque je voyage dans des pays
lointains. Quand c’est raté, il y a toujours mieux à faire que de se
lamenter. J’avais hier, je crois, trop focalisé sur cette interview.
Ézelbach a très certainement annulé cette rencontre. Pourquoi ? Qui
plus est, sans m’en avertir…


Souvenirs de Bamako

Je dois retourner le mois prochain à Bamako. Ce sera sans doute
assez différent de mon voyage de l’an passé. J’étais trop encadrée. Pas
assez libre de mes mouvements. L’ambassade avait pourtant bien fait
les choses. Chauffeur, quatre-quatre climatisé ; ils m’ont même
proposé un garde du corps… Mon corps, je le garde bien toute seule.
Pour ce qui est des autres dangers, enlèvement, séquestration, rançon,
je n’ai jamais eu à regretter d’avoir rencontré seule mes
interlocuteurs. Même en Bolivie, où ça chauffait beaucoup plus qu’au Mali,
j’avais pu vivre plusieurs jours avec les guérilleros. Cela s’était bien
passé, nous avions établi un climat de mutuelle confiance. Je m’étais
efforcée de trouver les contacts qu’il me fallait et de nager habilement
entre les différentes factions. De toute façon, je ne vois pas qui
19
voudrait bien payer pour moi. Ma mère n’a pas les moyens. Le
gouvernement s’aviserait plutôt de laisser les choses traîner, trop
heureux de me voir disparaître pour de bon.
Je vais reprendre contact avec Ousmane, dès que je le pourrai. Il
m’a bien aidée lors de mon reportage sur les migrants maliens à
Paris. Et c’est un bon compagnon. Cette fois, je veux me rendre au
Sahara, à la limite du Sahel, dans le nord du Mali. C’est une zone
assez dangereuse depuis quelques années, je préfère y être introduite
par des amis touaregs que connaît Ousmane, que par les sbires de
l’ambassade. Ousmane vit la plus grande partie de l’année à Mopti.
J’ai son e-mail. Je saurai rapidement s’il consulte régulièrement sa
boîte. Sinon, je lui téléphonerai. Ce serait agréable de remonter le
Niger à bord d’une pinasse. Est-ce possible jusqu’à Gao ? Je crois que
cela dépend de la saison. Si je passe par Tombouctou, je dois
absolument visiter les bibliothèques. Les lettrés musulmans y ont, paraît-il,
laissé de nombreuses traces.
Je pense à Ousmane. Est-il toujours amoureux de moi ? Son regard
suppliant et tendre lorsque je me suis embarquée à l’aéroport… Moi
aussi je l’aime, à ma façon. Il a de belles mains, longues, presque
féminines. Il a le teint clair des Peuls, leur fierté. Nous nous
entendons bien, sans avoir besoin de parler. On se comprend d’un regard.
Ceux des hommes Dogons lorsque, le matin, assis sur la charrette,
je coupais ses cheveux. Les Dogons ne sont pas musulmans, mais
animistes. Ce qui ne les rend pas plus tolérants pour autant.
Ousmane est très croyant. Cela ne me dérange pas, même s’il rêve d’une
extension de l’Islam. Nous avions dormi ensemble dans une case de
passage. Nous étions tous deux très heureux : Ousmane baise super
bien…
Vendredi soir, à l’angle du boulevard Raspail : « Hé, la rouquine !
Tu m’emmènes ? »
J’attendais le feu, bien calée sur ma moto. Je me retourne. Un
grand black, le teint très noir, hilare. Peut-être un Sénégalais. Le feu
est passé au vert. On a klaxonné derrière moi. J’ai démarré. Tant pis.
C’était peut-être bidon… il avait l’air sympa.
Est-ce pour cela que je repense à Ousmane ? Je n’ai personne dans
mon lit en ce moment. Ce n’est pas vraiment le manque, les années
passent, je commence à me poser des questions.
20
Je fume trop.
D’ici là, je dois décider si je souhaite toujours rencontrer Ézelbach
ou si je laisse tomber. Inch’Allah !


Annabelle Lebrun-Dreyfus

J’ai déjeuné ce midi avec Annabelle Lebrun-Dreyfus. Je l’apprécie
de plus en plus, surtout depuis son intervention dans l’affaire Masson
il y a deux ans. Que de chemin depuis mon enquête sur l’Opus Dei !
Elle m’avait rendu un fier service en me recommandant à Ézelbach.
Pourtant, par la suite, elle se méfiait encore de moi ; c’était normal, je
n’y étais pas allée de main morte. Je ne sais pas aujourd’hui si je
parlerais encore de la « Sainte Mafia », comme je l’avais nommée
dans le titre de mon article. Mais j’ai toujours du mal à trouver
sympathique cette société religieuse. Suis-je rebelle à toute croyance ?
Je n’en sais rien. Rebelle plutôt aux institutions qui dominent les
religions et en font leur pré carré.
Annabelle ne change pas. Elle doit avoir près de soixante-quinze
ans, je la trouve encore belle. Son visage est austère, un peu sur la
réserve. Moi qui la connais assez bien maintenant, je la sais capable
de grandes colères. Bien qu’elle soit une philosophe assez connue
dans les milieux intellectuels, elle peut passer outre le qu’en-dira-t-on
et se scandaliser pour un drame humain, ou une injustice qui l’affecte
particulièrement. Elle n’a pas fait de l’amour de la sagesse une
sinécure, et c’est ainsi que je l’aime.
Nous avons discuté de ses travaux sur : « Mystique et pauvreté
chez les premiers chrétiens ». Je n’ose le lui dire, mais aura-t-elle le
temps de publier un jour ? Je crois que, au fond, elle travaille sur ce
thème pour son bonheur. C’est son jardin secret, et les roses qu’elle y
cultive ont un parfum certainement plus enivrant que celles que je
ramasse dans le mien.
Elle a fait une remarque intéressante, et cela m’a troublée. Alors
que je lui parlais de mon prochain reportage au Mali, de la révolte
des Touaregs, des difficultés que je rencontrerai sans doute pour
approcher le désert et ses habitants, elle commenta en disant que
21
j’aimais naviguer aux frontières de l’interdit. J’ai eu un mouvement
intérieur d’agacement, vite réprimé. Elle n’a pas voulu en dire plus et
m’a laissée en plan avec cette remarque. Nous avons poursuivi notre
repas en riant toutes deux, tandis qu’elle évoquait avec humour et
bienveillance les balourdises de ses thésards de la Sorbonne.
J’ai fumé tout en mangeant, et j’ai bu à moi seule le carafon de vin.
Annabelle me sembla rêveuse lorsque je lui parlai de mon désir de
visiter les bibliothèques de Tombouctou. Si elle avait eu quelques
années de moins, j’aurais aimé voyager avec cette vieille dame
cultivée et sensible. M’aurait-elle supportée ?
Cet après-midi, après avoir quitté Annabelle, je suis allée au
cinéma. Je ne me souviens pas du scénario. Je crois que j’ai dormi
pendant tout le film.
Je m’interroge sur le sens de la remarque d’Annabelle.
Elle reprend, à peu près littéralement, celle d’Éric Ézelbach.


Remise en question

Rien d’intéressant depuis samedi.
J’avais gardé ces journées pour la rédaction de l’article sur
Ézelbach. Maintenant, je tourne un peu en rond.
En relisant les coupures de journaux que j’avais rangées dans un
dossier, je reste persuadée que la polémique qu’il avait déclenchée en
disait plus sur ses détracteurs que sur le personnage. Il n’est pas
logique de mener une telle campagne autour d’un homme qui ne fait
que dire ce qu’il pense. Évidemment, expliquer que l’on ne sait rien
de Dieu et que la foi est — et seulement cela — un élan dans le vide,
ne peut plaire à tout le monde.
Je relis son premier article : il y ferme méthodiquement toutes les
portes. Pas de représentation divine : on n’a jamais vu Dieu. Pas de
discours sur Lui : on n’en connaît rien. Pas d’au-delà ni de vie après
la mort : personne n’en n’est revenu. Pas de miracles : il y a des
guérisseurs dans toutes les religions.
22
La résurrection : « Une cristallisation nécessaire de l’apocalyptique
juive, et une nécessité apologétique pour la toute jeune communauté
chrétienne. »
C’est un théologien qui parle. C’est aussi un philosophe. Mais,
avant tout, c’est un intellectuel, un chercheur. Je me souviens avoir lu
un jour que croire en Dieu était la manifestation d’une certaine
paresse intellectuelle…
Éric Ézelbach continue :
Personne à qui demander pardon, on est seul. Prier ? Un non-sens.
Il coupe systématiquement toutes les branches auxquelles un
homme de religion pourrait se raccrocher. Celle des
anthropomorphismes concernant ce Père fouettard, ou plein d’amour, selon les
circonstances (ce re-Père, comme il dit). Les bouées de la survie dans
un mythique paradis, fabriquées par notre peur de la mort. Nos
besoins d’idolâtrer la Vierge et les saints, qui remplacent allègrement
les totems ancestraux.
Il écrit que la religion s’est accrochée, depuis la naissance du
christianisme, à ces prétendues preuves de l’existence de Dieu. L’Église,
plus grave encore selon lui, aurait tellement oublié le message de
l’évangile, qu’elle l’a enseveli sous les dogmes et les règles de vie.
Culpabilité de la faute primitive aidant, les multiples autorités, relais
faussaires d’un Messie qui se voulait, lui, pauvre et humble, ont eu
beau jeu de proclamer des interdits et de jeter l’anathème sur les
pauvres pécheurs.
Je pense, tous ces représentants accrédités auprès du Saint-Siège
doivent se sentir bien peu sûrs d’eux pour se défendre aussi
vigoureusement. Peut-être que trop de ces « croyants » sont ancrés dans le
« hors l’Église, point de salut ». Ils n’ont qu’indulgence — pour les
plus honnêtes —, ou mépris — pour le plus grand nombre —, envers
les autres religions, les philosophies sceptiques ou athées, et cette
abominable science qui, décennie après décennie, ronge le territoire
de l’ignorance.
Après tout, Éric Ézelbach a bien cherché ce qui lui arrive.
Banni du rang de la société des bien-pensants, il ressemble plus à
son Christ que s’il était resté dans l’Église. On le taxe de mœurs
dépravées, comme on blâmait Jésus de laisser une pécheresse lui
parfumer les pieds, les sécher avec sa chevelure. De là à dire que
23
Jésus, comme la plupart de ses contemporains de l’époque, était
sûrement marié et avait eu des enfants… Pourtant, il écrit que la
lecture historique de la Bible et une bonne connaissance de la culture
juive, pourraient le laisser supposer. Il est vrai que l’Église ne
s’autorise même pas à le supposer. Ce serait contraire au dogme…
Ézelbach est-il un provocateur, comme le pensent certains, ou a-t-il
cette connaissance ? Peut-être lit-il les Évangiles, comme il l’affirme
dans ses articles, en les décapant des couches successives appliquées
sur eux par les nécessités didactiques.
Au fond, et ce serait là toute la question : le Christ est-il à l’origine
du christianisme ? Ou bien, comme le laisseraient supposer bien des
chercheurs, le christianisme par son Église serait-il lui-même à
l’origine du Christ ?… tel que nous le connaissons, par des écrits
tardifs et les multiples remaniements qui y ont été effectués.
Mais je ne suis pas très calée sur ce sujet.
J’en parlerai avec le père Damien. S’il consent à entrer dans ce
débat qui ne l’intéresse peut-être pas. Pour lui : l’amour, l’amour,
encore l’amour !
En fait, ce n’est pas ce sujet qui a provoqué mon envie de
rencontrer Éric Ézelbach.
La polémique qu’il a déclenchée a titillé bien évidemment mon
esprit frondeur. Mais c’est ce courage qui consiste à affirmer sa
différence qui m’a touchée. Il n’est pas facile aujourd’hui — cela
l’a-til été un jour ? — de sortir des sentiers battus. Il est tellement plus
confortable de suivre les itinéraires balisés. Celui ou celle qui tente
l’aventure est taxé de vouloir se rendre intéressant. Et puis, il faut une
certaine trempe pour oser marcher seul la nuit.
Car, j’en suis certaine, Ézelbach marche en pleine obscurité, sans
phare pour le guider vers le port.
Pour moi, il n’y a même pas de port.
J’arrête pour aujourd’hui. Je vais descendre m’acheter des clopes
et j’irai faire un tour à Barbès. Il y a un traiteur qui fait des
chichekebab super.




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Soucis de passeport

Fait chier !
Le moteur de ma Yamaha est grippé. Il paraît qu’il faut refaire
l’embrayage.
Au mieux, six cent cinquante euros. Prix d’ami. Au pire… Ali n’a
pas voulu me dire.
Il a rigolé : « Il faut regarder l’huile, ma poule ! »
La mécanique, c’est pas mon truc. Ce n’est pas de ma faute.
En attendant, je dois circuler en métro, comme tout le monde.
Entre mon studio et la station Château Rouge, il y a dix minutes à
pied. Ce n’est pas loin, cela me fera un peu d’exercice.
Pourvu qu’Ali fasse vite. J’aurai bien voulu voir comment va
Barnabé. Il y a longtemps que je ne suis pas allée déjeuner avec lui.
Ali m’a dit qu’il avait une crise de goutte depuis dimanche. Il aura
joué aux cartes avec ses copains et, le jeu se poursuivant dans la
bonne humeur, il aura un peu trop forcé sur le rouge.
Ali est super. Je lui ai parlé de mon séjour au Mali, de la possibilité
de revenir par l’Algérie pour ne pas rencontrer au retour la Sûreté de
Bamako. Ils me connaissent un peu. Si je dis que je vais dans le nord
du Mali, ils me poseront des questions quand je reviendrai. Je n’aurai
pas trop envie de les affranchir sur mes contacts.
Si je peux rejoindre la frontière algérienne, je pourrai toujours
passer pour une touriste. Après, bye-bye, Alitalia, deux jours à Rome
pour embrasser la mamma, et retour ici. J’ai besoin d’un deuxième
passeport avec visa, sur lequel figurera le tampon de mon entrée
fictive en Algérie. Les autorités algériennes n’aiment pas beaucoup
les inconnus qui circulent dans le Sahara.
Pour le passeport, pas de problème. J’ai la double nationalité et j’ai
donc un passeport italien. Je peux demander moi-même le visa à
l’ambassade algérienne à Paris. Le problème, c’est le tampon des
services frontaliers. Je ne veux pas qu’on sache que j’ai transité par le
Mali.
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Ali m’a dit que c’était pas compliqué. Il connaît quelqu’un… Je ne
préfère pas savoir. C’est un peu cher. Si j’arrive à écrire un bon
papier, je rentrerai dans mes frais. Il m’a demandé si j’avais besoin de
fric. La Yamaha, le coup de tampon, ça fait pas mal d’argent. Ali se
débrouille en vendant du crack, je n’ai pas trop envie de rentrer dans
ce circuit. Trop risqué. Les R.G. m’ont à l’œil. Tant que mes
reportages n’enfreignent pas les règles, ils me laissent tranquille. Je tiens à
conserver ce statu quo.
Il faut que je trouve un moyen pour gagner de l’argent.

Cette nuit, j’ai rêvé que je ratais mon avion pour Bamako. J’ai
passé trop de temps à acheter les souvenirs qui étaient sur ma liste.
En fin de compte je suis partie pour l’aéroport au dernier moment,
sans avoir fait de réservation. Évidemment, je tourne dans les
couloirs de l’aérogare de Roissy pour trouver une agence qui me
délivrera un billet. Je suis vraiment mal à l’aise. En fait, je culpabilise
un peu : depuis tout ce temps, je n’ai pas passé un seul coup de fil à
Ousmane. Quelle a été sa vie pendant tous ces mois ? Quand j’arrive
à destination, la maison dans les sables, au bord du fleuve Bani, me
semble un paradis.
Aurai-je des craintes quant à mon prochain voyage ? Au fond, je ne
suis pas si forte que j’en ai l’air. Moi aussi je me bats avec mes
fantasmes.

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CHAPITRE II
J’ai tant voulu l’aimer