Celui qui sut vaincre

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Ancien diplomate rwandais, Ngenda se retrouve en exil après le 6 avril 1994. Le rejoignant en Europe, son épouse a du mal à reconnaître en cet homme, qui vit de la charité et de la mendicité publique, le mari si important d'hier. Soudain, Ngenda est arrêté et mis en prison. Accablé mais poussé à se défendre, Ngenda réfléchit aux responsabilités aussi bien de l'ancien que du nouveau régime en place à Kigali dans le drame qui endeuille toute la Région des Grands Lacs. Avec humour, l'auteur décrit les tensions de l'exil dans les pays d'accueil, les liens conjugaux mis à l'épreuve et les trafics de tous genres.
Publié le : samedi 1 mars 2003
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EAN13 : 9782296308268
Nombre de pages : 113
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Maurice Niwese

Celui qui sut vaincre

L'Harmattan, 5-7, rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris France

Du même auteur:

- Le peuple rwandais un Pied dans la tombe, ISBN: Ed. L'Harmattan, Paris, 2001.

2-7475-0803-X,

cg L'Harmattan 2003 ISBN: 2-7475-3611-4

Tu sais bien, toi-même, , . qu au nz.
tu préfères la Justice

I
Son visage figé laissait lire la joie et la peine, la fatigue et l'apaisement, la souffrance et la consolation. Ce mélange de sentiments contraires rendait difficile la compréhension de ses problèmes. Ses compagnons, une équipe de jeunes d'à peine vingt automnes, regardaient ce chef et poursuivaient leurs conversations. Ils ne se souciaient guère de l'état de celui qui avait été un jour puissant. Son visage renfrogné, pensaient-ils, est le propre des chefs. Ceux-ci doivent être durs pour être au-dessus de la mêlée mais également faire semblant de magnanimité pour maintenir leurs subalternes dans l'illusion. L'interprétation de ses sentiments était ainsi vite faite et personne ne s'en préoccupait outre mesure. Content, ill' était. Il avait échappé à la barbarie de son pays. La plupart de ses anciens collègues se sont déjà habitués aux us et coutumes du royaume de Hadès où ils vivent au milieu d'autres figures éteintes depuis bientôt une décennie. D'autres attendent depuis autant de temps la justice tant des vainqueurs intérieurs que des patrons de la coopérative internationale. Les plus chanceux, encore non résignés, sont la proie des intempéries dans la brousse, d'où ils tentent de changer le cours des évènements. Il avait raison d'être content. Même si privé de sa famille, il ne ratait aucune soirée du quartier de Matonge où il avait l'habitude de vider Jupiler sur Jupiler, I<ronenbourg sur I<ronenbourg, Leffe sur Leffe et, plus tard dans la nuit, Vodka sur Vodka. Il n'avait rien à envier à ses anciens amis, morts ou vivants. Même loin de son épouse, il disposait de nombreuses solutions de rechange. Dans ces pays, le libéralisme et la protection de la vie privée donnent à chacun le droit de pouvoir aller s'essayer, sans gêne, près de la Gare du Nord. Rien n'y manque: cannabis, viagra, sœurs areligieuses, ... La
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loi de l'Empire aura tout prévu. Elle garantit l'épanouissement aussi bien de la chair que de l'esprit! Le visible soulagement n'enrayait pas sa fatigue et sa souffrance. Protégé? Oui, il l'était physiquement et même autrement. Cependant, plusieurs pensées fourmillaient dans son esprit: Hier, je constituais la référence et incarnais l'idéal, l'espoir et la sécurité. Aujourd'hui, je vis sous la protection des tiers. Protection sous toutes ses dimensions. Je haïssais la charité et je me nourris d'elle. On peut en avoir honte, mais que faire lorsqu'on doit survivre? Comment se fait-il que l'homme se réjouit d'être protégé, par un autre, comme s'il n'avait pas le droit de vivre libre, indépendant, jouissant des biens de la nature? Hier, je faisais faire. Aujourd'hui, on me fait marcher. Passage au chef, parking réservé, ... tout cela s'appliquait à moi. Une poubelle à débarrasser, une rue à balayer, un sac à transporter, .. . Voilà ce que j'ambitionne! Perdu dans ses vieux souvenirs propres aux quand)"étais et assis sous l'ombre immense d'un grand pommier, N genda ne s'était pas rendu compte que le travail avait repris. Ses jeunes compagnons ne l'avaient pas réveillé. Il restait dans son coin, accroupi toujours à même le sol, la tête entre les deux mains. Pourquoi appelez-vous Ngenda chef alors qu'il est ouvrier comme vous? demanda Lemaître aux compagnons de Ngenda. Lemaître était un agriculteur de l'Ouest de l'Empire. Il disposait d'un verger relativement important de pommiers, de vignes et de poiriers. Avant l'afflux massif des immigrés, il avait bien de la peine à arriver à bout de ses récoltes. Aujourd'hui, il a une main-d'œuvre qu'il paie moins cher: une véritable manne du ciel! De laboureur de tous les jours, il était devenu patron. Outre Ngenda, dix autres ouvriers travaillaient dans ses champs.

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Lemaître n'avait jamais cessé de se demander comment les pays africains sont pauvres alors que ces immigrés se dépensent et se démènent comme des diables. Nos ancêtres, se disait-il, avaient raison en disant que celui qui travaille beaucoup travaille comme un nègre! Il se demandait également comment le monde noircissait ces hommes aussi laborieux que gentils. Cela doit être de la pure machination des politiciens, concluait-il, sans beaucoup réfléchir. Il ne poussait pas la logique plus loin. Non seulement, la politique n'est pas un art offert à tout le monde mais aussi et surtout, il tirait profit de ce chaos dont il n'était pas responsable et qu'il aurait combattu s'il était bien informé: malheur de ces déracinés, bonheur de cet agriculteur! Dans tous les cas et sans trop dramatiser, mieux vaudrait dire que des deux côtés, chacun trouvait son compte. Le pouvoir, cette drogue fort prisée et partout légalisée, corrompt et fait adopter des habitudes difficiles à abandonner une fois qu'on y a goûté. La question posée sur Ngenda n'était pas désintéressée. De toute sa vie, jusqu'il y a peu d'années, Lemaître n'avait pas eu sous ses ordres des hommes à gouverner. Depuis qu'il jouissait de cet honneur d'être appelé patron, chef ou monsieur, il supportait difficilement les rivalités dans son fief. Qu'on attribue le titre de chef à Ngenda, il y était allergique. Deux têtes sur le même corps! Ce n'était pas possible. A moins que les hommes soient devenus des acteurs des contes de fées! Même si la vie dite réelle est aussi une illusion d'existence, nous ne sommes pas encore arrivés à cette invraisemblance! Après beaucoup d'hésitation, un des compagnons de Ngenda répondit: Même dans la tombe, on reste chef. Que veux-tu dire ? Ici chez moi, ... Ici chez moi, ... êtes-vous dans la tombe? répliqua Monsieur Lemaître. Non, chef! Ici, chef, c'est au paradis et vous êtes bon chef. Ce n'est pas cela que je dis. 9

Explique-toi alors! Au fait, ... mais Ngenda n'aime pas qu'on le dise. Au fait, ... Ngenda fut Ministre dans notre pays. Une forte secousse traversa, à ce moment même, le corps de monsieur Lemaître. Il pensait que tous ces hommes, comme ressortissants d'un pays misérable, n'étaient que des illettrés. Et maintenant, incroyable!, pouvait-il y avoir un ministre parmi eux? Monsieur Lemaître était âgé de quelque cinquante ans. Il voyait des ministres à la télévision. Mais en chair et en os, il n'en avait jamais rencontré. Un cas de mort! lança-t-il avant de s'enfoncer dans ses pensées. Chez nous, se disait-il en son for intérieur, si un homme perd son emploi, il doit aller voir un psychologue. J'ai vu à la télévision un homme qui a exterminé toute sa famille avant de se donner la mort parce qu'il avait été licencié de son travail. N'estce pas à quelques lieues d'ici que cela a eu lieu? Il n'y a pas longtemps, un pilote d'une compagnie aérienne a préféré la mort au chômage. Il s~ suicidé, laissant est seuls sa femme et ses enfants! Perdre le poste de ministre et vivre encore sans travail? Perdre le poste de ministre et travailler dans mes pommes? Un ministre sous mes ordres? C'est franchement insupportable. Si une catastrophe nous chassait de ce pays, nos ministres vivraient-ils comme Ngenda? Même si le travail ennoblit l'homme, on sent toujours un choc lorsqu'on tombe du haut de l'échelle. Hors de lui, le patron quitta la plantation. Il se dirigea vers son habitation à quelque cinq cents mètres de là. Les compagnons de Ngenda le regardèrent disparaître. Nous avons toujours dit que tu parlotes beaucoup, dit l'un des compagnons de Ngenda, s'adressant à celui qui venait de divulguer le secret. Il va nous renvoyer. Il pense que nous sommes de l'ancien régime. Pourquoi as-tu dit cela? dit l'autre.

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C'est sûr que c'est notre dernier jour. Que voulait-il dire par cas de mort? renchérit un troisième compagnon. Ngenda venait d'arriver. Ses collègues changèrent de sujet. C'était difficile de lui dire ce qui venait de se passer alors qu'il leur avait formellement interdit de dévoiler son histoire. L'ancien ministre fut intrigué par ce silence spontané alors que les voix de ses compatriotes lui parvenaient à son coin. Il fut encore frappé par l'absence du patron qui, normalement, ne les quittait pas. Pensant enfin au fait que personne ne l'avait réveillé après la pause de midi, il conclut qu'il y avait apparemment une conspiration générale orchestrée contre lui. « Il n'y a aucun doute, le patron s'en va chercher ma paie de ce jour. Il n'y a aucun doute, je ne reviendrai pas demain. » Pourtant, Ngenda comptait beaucoup sur les récoltes des pommes pour son verre-pain quotidien, pour les membres de sa famille élargie encore coincés au cœur de l'Afrique. ... Les faux papiers coûtent les yeux de la tête et ce qu'il recevait du gouvernement lui assurait juste le minimum pour vivre. Il ne s'en plaignait pas. Il était conscient que bon nombre de ses compatriotes se nourrissaient, pour tout repas, du seul espoir de pouvoir rentrer un jour dans leur pays. Dépourvus de tout, ils n'en mouraient pas pour autant. En dépit du tour joué par son épouse et son ancien ami, Ngenda continuait à s'occuper de ceux qu'il avait laissés derrière lui. Sans rien dire, il prit son panier et se mit à récolter, écoutant le bourdonnement des insectes sauvages. Monsieur Lemaître arriva chez lui, toujours sous le choc. Sa femme, occupée à préparer les fruits du marché de nuit, le vit venir. Il était pâle et décoloré. Il était abattu et s'exprimait à peine. Que t'arrive-t-il ? lui demanda son épouse. Le Ministre, répondit-il. Qu'a-t-il fait le ministre? Le Ministre, répondit encore Monsieur Lemaître avant d'entrer à l'intérieur de l'appartement. Il

Il traîna les pieds jusque dans la chambre à coucher. Il se déshabilla vite et se mit sous les draps sans prendre sa douche comme il en avait l'habitude. Son épouse l'avait suivi de très près, cherchant à savoir si elle devait appeler le médecin. Elle ne reçut qu'une réponse de trois mots: N on, le Ministre! Quoi? Le Ministre. Quelques jours auparavant, un agriculteur VOlstn avait reçu une lettre du Ministre de l'Ecologie lui imposant de suspendre l'exploitation de son terrain suite à la pollution, signalée dans la région, causée par des trafiquants de déchets présumés toxiques et cancérigènes. La nouvelle avait fait parler d'elle. Madame Lemaître avait suivi l'émission à la Télévision locale dont le titre était «Notre région est-elle devenue la poubelle de tout l'Empire? », et avait compati aux souffrances de leur voisin qui, sans indemnisations, avait été mis hors service. Elle n'avait pas besoin d'autre explication: son époux venait d'apprendre la triste nouvelle. Ils étaient, à leur tour, mis hors eXploitation. Madame Lemaître prit son courage à deux mains et alla voir les travailleurs dans les champs. Elle pensait que l'urgent était de limiter les dépenses, en congédiant ces ouvriers, évitant ainsi de payer une main-d'œuvre en train de récolter des pommes à détruire. En arrivant dans la plantation, son pressentiment se conf1rma. Les ouvriers avaient l'air morose. Ce qui voulait dire, selon sa compréhension, qu'ils avaient appris la nouvelle en même temps que son époux. Sans d'autres commentaires, elle dit : Rentrez, nous vous dirons quand vous reviendrez pour le paiement de votre demi-journée. Laissez tout sur place, on n'en a plus besoin ! Madame leur tourna le dos et s'en alla. Personne parmi les compagnons de Ngenda ne doutait de ce qui venait d'arriver. Ils étaient victimes de l'indiscrétion de leur collègue. De son côté, Ngenda ne comprenait rien du tout. Ils quittèrent le 12

champ sans se parler, chacun consumé de désespoir. Hormis Ngenda, leur esprit n'abandonnait pas le bout de phrase de Monsieur Lemaître: « Un cas de mort! ». Que voulait-il dire ? Personne ne savait y répondre.

Notre vie est une illusion d'existence, une véritable comédie où les acteurs, les hommes qu'on croit réels, incarnent tour à tour tous les rôles. De haut fonctionnaire, on devient clochard, de conducteur de troupeau de bétail, commandant d'un bataillon d'hommes et de la brousse, on passe aux commandes de l'Etat. Ngenda était assis au fond d'un bus de la BISTE. Toutes ces pensées grouillaient dans sa tête et l'envahissaient tout entier. Sans doute, faisait-il référence à sa situation du moment et aux gens qui les avaient chassés du trône. Par l'intermédiaire de ses amis, résignés ou résistants, restés à l'intérieur de son pays d'origine, il avait appris que les nouveaux militaires avançaient des arguments amusants pour réclamer les galons. Avant d'entrer dans le maquis, je gardais le gros bétail, riche d'une centaine de têtes. De toute cette vie, mon troupeau n'a jamais abîmé les champs d'autrui. Comment ne mériterai-je le grade de sergent pour diriger seulement 60 hommes? J'ai maîtrisé cent vaches, en quoi soixante hommes sont-ils difficiles à contenir ? Tel était l'argument du premier. Tu sais garder les vaches mais tu ne connais pas l'art de tuer, en faisant souffrir l'ennemi. D'ailleurs, tu nous as rejoints récemment, juste avant l'assaut final sur le pays. Dans l'art de faire souffrir l'ennemi, tu ne connais pas grand chose. Cela s'apprend par le temps et sur le tas. Nous, ... nous nous sommes battus au Mozambique, en Angola, au Soudan, en Ouganda, ... comment peux-tu être chef?
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