CES HASARDS QU'ON ORDONNE

De
Publié par

- Un roman, vous lisez un roman ?
L'avion qui venait de décoller avait pris son régime de croisière, mon voisin entamait une conversation.
- C'est mon premier roman. Il vient de sortir : je le lis comme si j'étais un lecteur.
- Quel genre avez-vous pris ?
- Oh, je ne sais pas vous dire... Disons, pour simplifier, un roman policier.
- Oh mon Dieu, encore un!
- Non, celui-ci est l'original : l'arme du " crime " est le roman lui même.
Publié le : mardi 1 juin 1999
Lecture(s) : 69
Tags :
EAN13 : 9782296367463
Nombre de pages : 302
Prix de location à la page : 0,0127€ (en savoir plus)
Voir plus Voir moins
7 jours d'essai offerts
Ce livre et des milliers d'autres sont disponibles en abonnement pour 8,99€/mois

CES HASARDS QU'ON ORDONNE

Collection Écritures dirigée par Maguy Albet
Dernières parutions
SIMON Guy B., Florival, 1998. PLOUVIER Paule, Solitudes ordinaires, 1998. MIGEOT François, Orly-Sud, 1998. ATLAN Liliane, Les passants, 1998. YELNIK Odile, L'île singulière, 1998. STALLONI Yves, Les nuages de Magellan, 1998. JOB Armelle, La malédiction de l'abbé Choiron, 1998. RÉGNIER Michel, La nuit argentine, 1998. NOWACZYK Ph., L'éphémèreflamboyant. Une simple ,nissive, 1998. CHAVANIS Stéphane, Le Passage à niveau, 1998. BELLIOT Françoise, Désaccords parfaits, 1998. DAHMOUNE Azeddine, L'Homme falsifié, 1998. AGEL Geneviève, Le temps d'un remords, 1998. HYVRARD Jeanne, Minotaure en habit d'Arlequin, 1998. RENARD-PA YEN Olivier, Chroniques de Saint-Corentin, 1998. LAYANI Jacques, On n'emporte pas les arbres, 1998. CROS Edmond, L'énigme des cinq colonlbes, 1998. PIETTE A. , La morsure du serpent et autres nouvelles du Sénégal, 1998. SOUSSEN Gilbert, Aamatour, 1998. AGABRA Edmond, La grenade de Monsieur M., 1998. HODARD Philippe, La parole du mage, 1998. JURTH Bernard, L'envers du décor, 1998. RIGAUDIS Marc, Ito-san, 1998. MAHDI Falih, Mes amis les chiens, 1998. FABRE Paul, Au sens large, 1998. LEMAIRE Dominique, Une semaine à la campagne, 1998. DIMITRADIS Dicta, La bonne aventure, 1998. GIRAUD Brigitte, L'Eternité, bien sûr, 1998. GREVOZ Daniel, Par la force des montagnes, 1998. MONNEYRON Frédéric, Sans nom et autres nouvelles, 1998. VIGOULETTE Daniel, Porta Verde, 1998. ATLAN Liliane, Le rêve des animaux rongeurs, 1998. JOURDE Pierre, Carnage de clowns, 1998. BERNARD Jean-Michel, Le vent qui passe sur le toit, 1999.

Hocein FARAJ

CES HASARDS QU'ON ORDONNE

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

@ L'Harmattan, ISBN:

1999 2-7384-6817-9

L'ARRIVEE

Cette année, nous avions tardé. Pourtant nous aimions Jéblil plus que jamais. Les chaleurs du plein été étaient dissipées, les estivants envolés. La rentrée des classes sonnait le rappel. Les étrangers étaient partis après avoir envahi le village avec leurs autos rutilantes, leur parler insolent et leurs manières brusques. Assis sur des chaises, au long de la grand-me, tapis dans leur boutique, bêchant leur champ, pêchant sur leurs barques, les villageois regardaient, souriaient, soupiraient après avoir laissé passer la vague. Dès le quinze août, le temps changeait imperceptiblement. L'entrain infernal de juillet commençait à faiblir. Nos voisins se préoccupaient des billets de retour. Certains partaient en éclaireurs. Les gamins et gamines qui avaient des examens en septembre filaient sans mot dire. Nous avions pour eux une pensée attendrie. lis le sentaient, souriaient de toutes leurs dents, bravement, et ce sourire, un peu forcé, illuminait leur visage brûlé de soleil et d'embmns. Sans le savoir, par une sorte de prémonition, ces jeunes gens méritaient l'intérêt que nous leur portions, Targuia et moi. TIs nous ont aidés à élucider une partie de notre « histoire» et l'un d'entre eux nous a sauvés de justesse d'une f111 terrifiante. Nous arrivâmes à Jéblil au soir tombé. Nous manquâmes une vue qui nous surprenait à chaque retour, comme si nous venions de la découvrir. Au dernier tournant, juste avant d'atteindre le village, apparaissaient bmsquement les deux collines qui le dominent et que nous appelions, en raison de leur fonne, les Pyramides. Blotti contre elles, un bout de mer avait la densité d'une améthyste. Le voyage nous avait pris la journée entière. Deux boutiques étaient encore ouvertes, juste de quoi acheter quelques provisions. Ce soir-là, la mer était calme, un léger chuchotement. Pas de vent. Nous donnîmes de très bonne heure.

7

LE POSTIER

Targuia dormait encore. Je me levai très tôt. C'était une habitude. Je traversais les champs de vignes, les vergers et les petits potagers. La couleur du sol, la luminosité du ciel, à elles seules, indiquaient la saison. Je palpais un automne éclatant et fugace. Je marchais d'un bon pas et notais les transformations du village. Quelques nouveaux immeubles de trois à quatre étages, deux ou trois villas qu'on achevait à la hâte, Jéblil dévorait ses jardins. Je ne prêtai pas attention au bruit d'un vélomoteur qui débouchait de la colline jusqu'au moment où le conducteur s'arrêta près de moi. Je me retournai. C'était le postier. il conduisait sa fille à l'école avant de prendre son service. il était le seul titulaire du bureau de poste. Envoi et réception du courrier, des mandats, liaisons téléphoniques, il faisait tout. De surcroît, il aidait de bonne grâce ses concitoyens à remplir un formulaire, à rédiger des lettres, à téléphoner à l'étranger. Souriant, d'humeur égale, il n'hésitait pas à venir jusque chez nous nous signaler un message urgent car il savait que nous refusions d'installer le téléphone. Nos retrouvailles étaient toujours fort cordiales. Nous ne faillîmes pas à la coutume. Il ajouta : «Je suis heureux de vous voir. Vous avez une lettre. Elle est arrivée hier soir. » Il y avait de quoi surprendre: nous n'avions, Targuia ou moi, prévenu personne de notre départ pour Jéblil.

8

LA LETTRE

Le postier repartit aussitôt. Je mai au bureau de poste. Nous nous y retrouvâmes en même temps. Je dus suivre toutes les étapes du rituel de l'ouverture: le cadenas, la grille, la porte, les fenêtres, les volets, les tiroirs, les registres. Tout devait s'accomplir dans un ordre déterminé. Un servant préparait l'office. Le postier s'arrêta un instant: « Je balayerai plus tard. » dit-il, en me tendant la lettre.
New York, 12 septembre,

Cher ami,
Nous avons beaucoup parlé d~ vous. Kaplan était ici pour une conftrence avec ue-Williamson qui s'est lancé dans les médias, la littérature et se pique de connaitre les gens qui comptent à Paris, Londres et ici. Il parait que vous écrivez des poèmes et peut-être autre chose de plus imporlant. L W peut vous être utile. Téléphonez-lui: il vous attend.

Amitiés.
P.s :Je crois que cela vaut le coup :profitez-en apercevoir chez cepauvre Dai ou ailleurs. !

P.P.S : j'avais oublié que vous connaissiez LW

que vous avez dû

Ecrite le 12, la lettre arrivait le 17 à Jéblil. Postée de Ksarzis, elle avait dû être acheminée par L.W, ainsi que l'appelait Kramer. L'intérêt que Kramer portait à mes dons littéraires était étonnant. J'avais écrit quelques poèmes «confidentiels» que je lisais ou donnais à ceux qui avaient la patience de m'écouter ou de me lire. Que voulait bien signifier « quelque chosede phiS important»? Kaplan était un ami remarquablement fidèle, une fine lame, mais avant tout un esprit pratique et rationnel, incapable de saisir le moindre brin de poésie. Quant à Kramer, nous avions des rapports courtois et superficiels qui se nouaient le temps d'un séminaire ou d'une

9

conférence que les bailleurs de fonds organisent aux quatre coins de la planète au gré de leurs finances et de leurs politiques. L.W, nous l'avions connu pour la première fois le soir où nous fêtions l'anniversaire de DaI. Je me rappelais assez bien de lui : un petit homme rondouillard, cérémonieux qui parlait prudemment le français. Comment savait-il que nous étions à Jéblil? Nous n'avions prévenu personne. Absolument personne! J'avais passé un coup de fil à Tanita quelques jours avant de partir pour lui dire:« Nous sommes fatigués: on devrait aller à Jéblil. » Je retournai à la poste, téléphonai à Ksarzis, obtins L.W, pris un rendez-vous. Sur le comptoir, je griffonai quelques mots pour Tanita. Mon ami le postier me donna une enveloppe et me vendit les timbres.

10

LE CONTRAT

Les amis de L.W habitaient au fond de jardins dont on avait fait un lotissement. Les voies d'accès contournaient les anciens vergers dont il restait les haies de cyprès lorsqu'elles n'étaient pas remplacées par des murs. Les rues à peine goudronnées n'avaient pas de nom. L.W nous attendait à l'entrée du lotissement. Sous la lueur des réverbères, nous reconnûmes la silhouette serrée dans un costume sombre et luisant. Nous le suivîmes. TI conduisait une petite voiture noire que lui avait prêtée la maîtresse de maison. Après une série de virages à angle droit, L.W s'arrêta devant un portail métallique qui s'ouvrit lentement dès notre arrivée. La porte roulait sur une glissière posée au ras du sol en faisant un bruit épouvantable. Le maître de maison que tous ses amis appelaient Si Driss ou Sid, y compris son épouse, se tenait sur le perron. Très droit, il nous dévisageait par-dessus la fine monture de ses lunettes. Un visage anguleux, de longs bras maigres, il était de petite taille mais s'imposait d'emblée par la rigueur du maintien, l'économie du geste et la vivacité d'un regard agrandi par des verres épais. La maison était vaste. La façade surprenait par l'absence totale de décoration. Des fenêtres sans auvent portant un grillage au dessin très simple et des lames de roseau tressées, étaient le seul accident qui interrompait la nudité de la façade. Une hannonie liait le maître à la demeure. Manifestement il en avait arrêté le plan dans les moindres détails. Il avait dû l'imposer à l'architecte qui avait dû souffrir devant un client qui ressemblait si peu aux autres. La plupart des villas de Ksarzis étalaient une profusion de mosaïques, de portes cloutées, de balcons aux ferronneries alambiquées. Nous en étions loin. L'ameublement corrigeait la sobriété de l'architecture. Les tableaux, les tapis, les meubles anciens ou rares provenaient des pays où Sid avait été en poste. Le dîner fut gai, animé. Sid et son épouse, une femme mince, espiègle, avaient invité des universitaires et des médecins qui voyageaient beaucoup, envoyaient leur progéniture aux Etats-Unis ou à la rigueur au Canada et passaient pas mal de temps à surveiller divers travaux de construction. L'hôte et l'hôtesse conduisaient leur

11

petit monde volubile et désordonné avec une maîtrise acquise de longue date. Après le dîner, je me retrouvai tout naturellement avec L.WT dans la bibliothèque de notre hôte qui lui servait de bureau. Les murs étaient tapissés de livres soigneusement rangés sur des rayonnages de bois sombre. Un ordinateur était installé sur une console attenant au bureau. Le clavier et l'imprimante étaient recouverts d'une housse de drap brodé de fll bleu. L.W prit la parole: « V ous avez reçu la lettre de votre ami Kramer? » Plus qu'une question, c'était une entrée en matière. Sa voix hésitait légèrement. il appuyait sur chaque syllabe comme s'il lisait une lettre. Je situais mal son accent, suisse allemand peut-être, un vague souvenir de Steffie. En tout cas, un français trop apprêté pour être sa langue maternelle. « Et très vite, elle était datée du 12 septembre! - Je l'ai pos tée dès mon arrivée, répondit-il. - Vous étiez pressé? - I<.ramer voulait qu'elle vous parvienne le plus tôt possible! I<.ramer espérait que vous étiez à Jéblil : il voulait tirer parti de mon voyage. C'était une tentative. - Réussie! » L.W ne répondit pas. TI se tut, ôta ses lunettes, essuya ses lourdes paupières comme pour effacer les traces de lassitude. Je pouvais l'observer. Son sourire avait disparu, la peau de son visage s'était distendue; son corps s'enfonçait dans les replis d'un vaste fau teuil. La fatigue du voyage, le décalage horaire semblaient avoir eu raison de L.W. Peut-être cherchait-il comment attaquer son sujet? J'attendais avec curiosité le moment où il se relèverait. Les gens de sa trempe vivaient dans un monde cruel et policé. Il avait lutté pour y pénétrer. il bataillerait chaque jour pour s'y maintenir. Au début du diner, il avait très peu parlé mais la curiosité des convives, leur hospitalité avaient déclenché une série d'anecdotes sur le monde des films et du théâtre. L'auditoire partageait la vie quotidienne des vedettes. L.W eut son succès. A présent, seul devant moi, il se réveillait d'une pause qui n'avait duré que quelques secondes. TI prit le temps d'allumer un cigare avec un plaisir ostentatoire, en n'oubliant pas de relire la marque écrite sur la bague, comme s'il la découvrait. Il était rasséréné, sûr de lui, dans son costume cher et chic. Le tissu qui brillait, la bague un peu trop lourde contrastaient avec ses prétentions à la culture. Etait-il le prototype d'une nouvelle race de

12

managers qui considéraient la création comme un produit et le public comme un marché? Il me regarda dans les yeux, juste avant de remettre ses lunettes, des yeux pâles, très pâles, qui vous déchiffraient sans un mouvement. « Nous nous sommes entrevus il y a fort longtemps, chez notre ami commun DaI, que Dieu ait son âme, un type épatant qui nous manque beaucoup! » Il s'interrompit de nouveau. Je me demandais en quoi DaI pouvait lui manquer. « Aujourd'hui il s'agit de vous. Vous êtes, à ce que l'on dit, un homme direct, un homme qui va droit au but et c'est ce type d'hommes qui nous plaît, avec lesquels nous pouvons faire du bon travail.» Une impression fugace me traversa. Ces paroles, il me semblait les, avoir entendues quelque part. Oh oui, je m'en souvenais parfaitement: la première rencontre de John Silver et du jeune Jim, dans « l'lIe au Trésor». J'oubliai ce souvenir tant il me parut cocasse. Qu'avais-je en commun avec un garçon qui devait vivre une histoire de flibuste, un roman que je lisais et relisais avec adoration? « Peut-être faudrait-il que je me présente: je fais des films et je ne suis pas réalisateur. Je fais des livres et je ne suis pas éditeur... et encore moins romancier! - C'est une devinette? - C'est mon métier! - Vous êtes producteur, hasardai-je? - Non, mieux que cela, mon cher ami ! Vous me pennettrez cette familiarité car je souhaite vivement que nous puissions travailler ensemble! Non. Nous faisons mieux que cela si je peux le dire, sans vanité. » Je me taisais: je m'étais juré de ne plus rien dire. il sourit: «Notre métier est de C1leillir es idées. D'une manière plus d précise, je dirais que nous achetons des idées, les stockons, les revendons, nous en faisons commerce, vous comprenez? » Devant mon silence, il poursuivit: « Des idées, oui des idées que nous savons flairer, reconnaître et mettre de côté pour les ressortir au bon moment! » il s'interrompit un instant comme s'il lui fallait prendre son élan devant l'énormité de sa tâche, la difficulté de se faire comprendre par un profane. « Vous devez savoir, mon cher ami, que les idées sont ce qu'il y a de plus rare au monde, une denrée rare, donc chère puisque nous sommes en économie de marché. Je suis le commerçant des choses 13

rares et chères, bien plus rares et bien plus chères que les bijoux, les diamants ou les métaux précieux. » il marchait au long des rayonnages de la bibliothèque, s'arrêtait un instant pour regarder un livre, lire un titre : « Regardez pour toutes les inventions humaines, dans tous les domaines, on trouve un grand philosophe, un grand physicien, unefois par siècle parfois deux. Un grand, c'est-à-dire quelqu'un qui innove. Les autres suivent. Pour les arts, nous observons le même phénomène. Les peintres vous présentent des expositions par série; ce n'est plus un atelier, c'est une manufacture. Les films, c'est la même chose, ils se répètent à longueur de pellicule. On remake, on fait tout le temps du remake; même le géant, Hitchcock, lui aussi, a fait du remake I Avec ses propres films. «Moi, pour vous faire comprendre ce que nous faisons, je serais simple: je dirais en résumant que nous collectionnons des scénarios. Des originaux! » La question me brûlait les lèvres. J'abandonnai mon silence: « Ce que vous dites n'est pas nouveau: vous savez mieux que moi qu'Hollywood engage des scénaristes. Tout le monde est à la recherche d'une nouvelle idée. On prend des romans, des biographies, des articles de des articles de journaux pour faire des films, des films pour faire des romans, des romans ou des films pour faire des comédies musicales et on recommence I On recycle. - Bien! Mon cher ami, vous avez raison. Nous sommes comme les autres. Nous aussi, cherchons du nouveau; mais nous ne faisons pas comme les autres I

- Quelle

est la différence,

alors, lui demandai-je?

- La méthode,cher ami, répliqua-t-il avec hauteur. Notre secret est là. Nous suivons une autre voie que celle que les autres ont l'habitude de suivre et qui les conduit généralement à une impasse à part des exceptions, le fait du hasard, ce que vous appelez le flair ou la chance! - Quoi! Vous pensez pouvoir vous passer de la chance? - Oui, dans une certaine mesure. Disons plus modestement que nous réduisons les risques d'erreur en ne faisant pas comme tout le monde! » Je regardais, incrédule. TIsourit avec une certaine malice: « C'est très simple: pour avoir du neuf, il faut une méthode neuve! » il avait posé les mains sur la table, des petites mains, incroyablement petites, aux doigts boudinés. TI étalait ses cartes. il reprit son souffle: « Notre originalité, mon cher ami, c'est de fuir les professionnels ou plus exactement, nous devons être précis, nous les 14

précédons, nous les sollicitons avant qu'ils le deviennent, avant qu'ils le sachent! « Nous sommes patients. Nous savons qu'un homme passe sa vie à se répéter. Un fait de société que vous connaissez bien: un homme divorce pour épouser le même type de femme. Le peintre refait cent fois, mille fois, le même tableau à part deux ou trois exceptions, le poète réécrit le même poème, à part quelques grands, les très grands. En règle générale, les créateurs, on a l'impression qu'ils sont si satisfaits de ce qu'ils ont créé qu'ils ne peuvent plus s'en passer! Le public les aide, par confort, par habitude. Le marchand et le client s'entendent pour garder la cote. D'ailleurs, les gens ont horreur de la nouveauté qui les déconcerte! Si nous voulons du nouveau, il faut des hommes nouveaux, ceux qui ne sont pas encore connus. Nous devons déceler les talents, avant qu'ils soient repérés, avant que l'auteur lui-même le sache, comme je vous l'ai dit. Je me répète moi aussi: pardonnez-moi! - Quel est votre métier, lui demandai-je, dans toute cette théorie? Je suis perdu! rentable quand on prend le talent, comme disent les chimistes, à l'état naissant, vif, nouveau, jaillissant et pas cher, pas cher du tout. Des hommes qui ne sont pas sur le marché, qui doutent d'eux-mêmes, qui n'ont pas de cote, pas de clients, pas de lecteurs, pas d'acheteurs, rien! Pas d'exigences! » il riait, content de lui, un rire sonore et prolongé que l'on aurait entendu, au printemps, sur les petites tables d'une tonnelle, à Munich, en attendant la prochaine bière, une bonne petite plaisanterie! « Je suis un coach, reprit-il, un entraîneur. Mes sportifs, ce sont les créateurs, pour l'écrit ou l'image, le film, le roman, le théâtre, la gestion, l'infonnation, les affaires, tout! Nous choisissons des gens que tout le monde ignore et nous les prenons en main ! » il s'était tu. TIs'avança précautionneusement jusqu'à la fenêtre, écarta légèrement les tresses de roseau pour jeter un coup d'œil sur la terrasse où les autres convives bavardaient gaiement. TIvoulait savoir de combien de temps il disposait encore. il revint vers moi. « Vous comprenez maintenant, nous choisissons les préartis tes, les pré-curseurs ! - N'est-ce pas dangereux de laisser tomber les gens confinnés ? - C'est tout le contraire! Les gens confinnés sont programmés par leur passé, leur réputation. TIs sont guidés par l'opinion, influencés par les autres. TIs ont peur de ne pas être à la hauteur de leur réputation. Pour plus de sécurité, ils font la même chose! TIs ont peur, ne prennent pas de risques. TIssont finis. » TIme regarda fixement devant mon étonnement: 15

- Nous

faisons de l'argent avec la création

artistique.

C'est très

« Vous ne semblez pas convaincu par ma démonstration? » Il se pencha vers moi, droit dans les yeux: « Je vous l'ai dit : nous sommes patients. Nous nous adressons à des talents avant qu'ils ne s'expriment dans le public, avant même qu'ils ne soient connus! Nous avons fait une analyse du talent! - Comment ? Vous mesurez le talent? - Nous évaluons les chances de talent, les chances de réussite! - Vous vous moquez! - Ecoutez plutôt (il était ravi: il allait présenter la quintessence de son savoir) : pour faire un auteur, une œuvre, que faut-il? Trois choses, trois éléments, trois composantes: une vie riche avec des péripéties, ce que nous appellerons une expérience; deuxième élément, une personnalité et le troisième, un don. Dans quatre-vingtdix pour cent des cas, je vous ai dit que c'est une question de statistiques, les trois composantes ne sont pas réunies dans le même individu. C'est d'ailleurs pour cela que nous pouvons avoir des gens intéressants qui n'écrivent pas ou ne créent pas ou, à l'inverse, des individus qui sont doués mais ne produisent finalement pas grandchose! La littérature française est pleine de gens doués qui n'ont pas vécu! Les auteurs américains vivent leur vie, ils écrivent après. C'est pour cela qu'ils s'exportent si facilement! Les dix pour cent restants ont les trois composantes, mais ils ne le savent pas ou plus exactement, ils ne font pas le lien entre elles. C'est ici que nous intervenons: nous cristallisons le talent, nous rassemblons les composantes! D'un être dispersé, nous faisons un créateur... - Et comment? - Un bon contrat! » J'entrevoyais le but de l'invitation: m'appelait-il pour un contrat? TIcommençait à me fatiguer avec ces théories saugrenues, cette suffisance de boutiquier assuré de vendre sa marchandise: « Et que voulez-vous de moi? dis-je pour en finir. - Eh bien! Un contrat bien sûr! » J'étais dans les dix pour cent. Je réunissais les trois composantes et ne savais m'en servir! Je décidai de brusquer les choses: « Un contrat pour quoi faire? - Un roman bien sûr? - Un roman, quel roman? Quel sujet? Quel but? Qu'est-ce à dire? C'est très beau! Encore faut-il un sujet qui se tienne, un scénario, comme vous dites ou encore une idée. Vous avez raison: ce sont les idées qui nous font défaut! - Cher ami... »

16

Il était l'entraîneur devant un disciple doué mais qui faisait la mauvaise tête. il parlait d'une voix douce, patiente, attachée à conva1t1cre : « Cher ami, rappelez-vous le dîner à Venise dans « Candide» ! Chaque personnage explique les péripéties de sa vie qui l'ont conduit à Venise: pourquoi ne faites-vous pas la même chose pour Jéblil ? Les gens de Jéblil, vous les connaissez ou pouvez les connaître, du lTIoins certains d'entre eux ou mieux encore, les imaginer! Pourquoi sont-ils venus à Jéblil ? Pourquoi y sont-ils restés? TIs doivent avoir un point commun, quelque chose qui les réunit, qui les unit ou c'est simplement le fait du hasard! « Si vous ne trouvez rien, vous aurez une suite de portraits, les chroniques d'un village. Si vous trouvez ce qui réunit vos personnages, vous aurez un roman ! Regardez ce qu'un pauvre Anglais a fait avec quelques villageois de Provence! Jéblil à côté est un zoo humain! » J'étais éberlué de tant de facilité! TI m'offrait le talent, un public, une idée. C'était possible, à portée de la main, réalisable! Je demandai un délai de réflexion qu'il me consentit. Nous rejoignîmes le groupe qui conversait sur la terrasse face au jardin. En repartant vers Jéblil, je me posais une seule question. Elle était d'ordre grammatical: comment se faisait-il que L.W n'employait que ttès peu le «je », il disait souvent nous, un nous contraint, imposé, en quelque sorte, qui semblait froisser sa vanité. Faisait-il partie d'un groupe et lequel? J'avais complètement oublié de le lui demander.

17

LE SILENCE

La nuit même, nous rentrions à Jéblil. Nous avions hâte de retrouver nos Pyramides. La sortie de Ksarzis était difficile. J'étais occupé à ne pas perdre mon chemin dans les nouveaux quartiers. Targuia ne pipait mot. Je la regardais à la dérobée. Cette façon de regarder droit devant soi, l'immobilité de son visage, d'ordinaire très attentif aux détails du voyage, signifiaient qu'elle attendait des infonnations. Après les faubourgs de Ksarzis, la route du Nord, étroite et sinueuse, était déserte. Les vacanciers n'encombraient plus les routes. La saison des fêtes et des mariages était passée. Quelques rares camions nous croisaient. Targuia restait silencieuse. Je ne savais comment résumer les propos de L.W. TIs étaient si confus et le personnage si bavard! J'enviais à ce moment précis la mémoire de Targuia qui était capable de reproduire sans en oublier une phrase, l'enchaînement d'une conversation et Dieu sait si les gens de Ksarzis avaient l'art des digressions! Finalement, je me jetai à l'eau et tentai de tout dire. Targuia m'écouta sans m'interrompre, me demandant de préciser par endroit un mot qu'elle avait mal compris ou mal entendu. La vieille 2 CV était bruyante. J'avais tenniné. J'attendais les commentaires de Targuia avec une certaine appréhension. Targuia me déconcertait par sa perspicacité et ce d'autant plus qu'elle se faisait une règle de ne pas expliquer ses jugements. Elle était la devineresse qui ne peut ou ne veut révéler les secrets de son savoir. J'avais fini par l'admettre. Cette fois-ci, elle ne donna aucune appréciation particulière. Elle se contenta de m'approuver d'avoir demandé un délai de réflexion. Le silence de Targuia me rendit plus perplexe que tous les discours de L.W.

18

RIDHA

J'étais tellement préoccupé par le comportement de Targuia que je nous engageai dans une autre route que celle que nous prenions habituellement. Nous l'évitions soigneusement. La chaussée était mal entretenue. Les pluies de septembre, cette année très précoces, avaient à coup sûr, aggravé l'état des voies. Nous roulions lentement. La brume commençait à tomber par lambeaux. Je dus mettre en marche les essuie-glaces. Une ombre passa juste à ce moment devant nous. Je n'eus pas le temps de comprendre. Je freinai de toutes mes forces, le cœur battant. La 2 CV s'arrêta avec un hoquet en piquant du nez sur l'asphalte. Targuia n'eut pas le temps de me dire «qu'est-ce qu'il y a ? » que j'étais dehors. Au milieu du chemin, un homme casqué tenait une moto dont le moteur tournait encore. Lui et son engin étaient couverts de boue. Je m'avançai. Le conducteur était très jeune; il ne devait pas dépasser la trentaine. TIsouleva son casque. Comme je m'approchais, il alluma une cigarette. Je reconnus la tignasse et les yeux verts de Ridha. Nous nous embrassâmes. Ridha était un personnage à Jéblil, le héros d'une success storyqui avait commencé par des petits coups de main qu'il donnait à Dal. Ridha était vif, serviable et rapide. DaI avait le génie du bricolage. Le garçon, prêt à l'aider, était une aubaine. Ridha sut gagner rapidement la confiance de Dal qui lui prêtait son vieux vélomoteur. Ridha faisait le tour du village sur l'engin du patron devant les gamins médusés et les vieux souriants. Dallui dénicha un petit job dans une entreprise qui réparait les bateaux à Ksarzis. Ridha ramassait son argent patiemment, «comme un épicier», disait-il, avec l'ambition de construire sa maison sur un bout de terrain donné par son père, le vieil Hicham. Ridha était aimable. Chaque été, nous le retrouvions avec plaisir. Cette fois-ci, mon plaisir était mis à rude épreuve. Mon cœur ba ttait encore. «Ridha, tu es fou! Tu traverses une route, sans regarder I Depuis le temps que tu as une moto, tu devrais savoir... - Pardonne-moi, pardonne-moi! » 19

Ridha tremblait! « Tu n'as rien de cassé, au moins? - Non ça va, ça va ! Pardonne-moi, pardonne-moi! - Arrête de dire la même chose. Tu ne veux pas qu'on t'emmène? - Non! Non! » Cette proposition sembla le plonger dans une terreur intense. « Tu neveux pas qu'on te suive? » Cela aussi semblait l'importuner. TIm'irritait. Je lui demandai de tparcher, d'étendre les bras, de tourner la tête. TI obéissait pà\rfaitement. Apparemment, il n'avait rien de cassé. Je lui dis au revoir froidement. TIme regardait, assis sur la selle de sa moto. Nous repartîmes. Cet incident nous incitait à rompre notre silence. La 2 CV se déplaçait lentement dans la nuit de septembre. Le tableau de bord luisait dans la pénombre. J'essayais de passer en revue la rencontre que nous venions de vivre. Je bombardais Targuia de questions. Elle tentait de trouver des réponses. Ridha était un excellent conducteur. Comment avait-il pu se pennettre une telle étourderie? TI avait une moto splendide, même si elle était d'occasion. Elle avait dû lui coûter une fortune. Pourquoi était-elle dans cet état? Pourquoi prendre des sentiers? Rouler à une heure si tardive? Où allait-il exactement ? Voulait-il éviter les gendannes ? Impossible, il devait avoir ses papiers en règle! Personne à Ksarzis n'aurait pu se pennettre une telle légèreté. A bien réfléchir, c'était un enfant du pays. il avait ses chemins, ses amis, ses rendez-vous. C'était sa vie. Nous n'avions rien à comprendre ou même à vouloir comprendre. il était libre de circuler par les champs qu'il connaissait depuis son enfance. Ce qui était plus difficile à expliquer était son comportement. Comment un garçon si prévenant, si poli, était-il devenu agressif? Pour quelle raison voulait-il nous éviter? Lorsque je lui dis au revoir, il semblait soulagé, sa peur avait dispam. Contrairement à nos habitudes, il ne tenait pas à prolonger notre rencontre. Nous le gênions.

20

LA MOTO

Targuia était dotée d'un optimisme solide. Elle faisait « confiance au desrin» et l'affttmait souvent. Avec une ingénuité que j'admirais, elle savait «mettre en mémoire» les questions qu'elle ne pouvait résoudre sur-le-champ. Rien ne valait «une bonne nuit de sommeil ». Dès notre arrivée à Jéblil, elle s'endormit. Je ne partageais pas sa sérénité. Je reprenais une à une les questions qui me préoccupaient. Je finis par somnoler lorsqu'un léger bruit me réveilla. Je sortis sur la terrasse. Notre maison se situait dans un lieu que les villageois appelaient «Les Carrières ». Autrefois, au pied des Pyramides, on extrayait les pierres à bâtir qui apparaissaient dans les voûtes anciennes et le mur des bergeries dressées au long des chemins. Nous étions à mi-distance entre le centre du village et une petite baie qui faisait face à une île. Je repérai facilement le village grâce au minaret dont le sommet était illuminé par une guirlande de lampes qui tremblaient dans la nuit. L'île, peut-être en raison de sa forme qui rappelait vaguement la tête d'un chien, s'appelait l'TIe au Chien. A cette heure, elle avait complètement disparu dans l'obscurité. Le bruit était difficile à percevoir. On l'entendait approcher. TI disparaissait par intermittence sous les rafales du mistral. Je tendais l'oreille, comme autrefois dans mon enfance, nous tentions de capter les émissions d'une Europe en guerre. TI se rapprochait peu à peu. Cela devait être une moto qui peinait sur le sable et les dénivelées des sentiers au bas des collines. Le bruit venait de l'est. J'étais incapable de situer à quelle dis tance se trouvait l'engin. Je voulus savoir l'heure. J'allumai la lampe de la terrasse. TIétait trois heures du marin. J'eus à peine le temps de lire l'heure que la moto fit une bruyante embardée avant de s'éloigner. Le bruit s'atténua rapidement. La mer, le rivage et les collines se confondaient dans un décor invisible et présent. Les fanaux des bateaux qui croisaient au loin, les phares sur les îlots, la balise d'une épave situaient le domaine marin alors que de rares lueurs marquaient les maisons bâties aux creux des collines. A l'ouest, une gerbe de dentelle indiquait un village, au sommet d'un promontoire, le Cap des Raisins. J'essayais de comprendre par où la moto avait disparu. Impossible. Le mistral forcissait, il fallut rentrer. 21

LE VIEIL HICHAM

Je me réveillai assez tôt. Une brume épaisse couvrait Jéblil. Pour quelle raison, je ne saurais le dire, je changeai le tracé de ma promenade. D'ordinaire je montais au village par ce que nous appelions le «chemin des champs ». Je décidai aujourd'hui de prendre un itinéraire plus long qui longeait la plage avant de bifurquer vers le village. La «plage» était en réalité une crique où les pêcheurs déposaient leurs barques. Les femmes y venaient autrefois se baigner la nuit tombée pour échapper aux regards des hommes qui les surveillaient à distance. La crique se prolongeait par des rochers sur lesquels les premiers estivants avaient bâti leurs habitations. La première maison qui apparaissait dans la brume était celle de DaI et Steffie. lis l'avaient construite avec beaucoup de patience en se faisant fort de n'employer que les corps de métier du village, maçon, peintre ou menuisier et de n'utiliser que des pierres de taille. Les murs épais soutenaient des voûtes qui avaient été montées selon les techniques traditionnelles. Toutes les pièces ouvraient sur une large terrasse qui faisait face à la mer et sur laquelle nous avions passé de longues soirées à parler, rire ou danser. La maison s'écaillait. Les murs avaient pris la couleur du sable. Les ferrures des portes et des fenêtres rouillaient. Les bois se fendillaient. DaI avait bâti sa maison de ses mains, avec son enthousiasme, ponctué d'engueulades homériques. A présent, elle fondait sans bruit dans le brouillard du matin. Je passai le cœur serré. Une forme errait près de la crique, une silhouette massive, qui s'approchait lentement en suivant la ligne du rivage. Je m'arrêtai près de la crique, là où la route touchait presque l'eau. La forme suivait son chemin, sans hâte apparente, en se penchant parfois. Le brouillard était froid. Je maudissais l'insouciance de m'être contenté d'une chemise à manches courtes alors que les gens du village avaient la sagesse de se couvrir pour affronter les aléas de la saison. La forme approchait. J'eus le plaisir de voir le vieil Hicham dans l'exercice d'une petite manie que tout le village connaissait, y compris les estivants qui en profitaient pour se débarrasser de ce qui les encombrait. Le vieil homme ramassait systématiquement ce que lui apportait la mer, morceaux de bois, troncs d'arbres, ferrures ")?

rouillées, débris d'épaves, cassés, usés par les flots, rongés par le sel, déchets qui reprenaient sous ses doigts la qualité d'objets. Très tôt, chaque matin, Hicham faisait sa tournée, considérait chaque prise avec l'attention d'un joaillier qui jauge un diamant brut. TIl'enfermait dans un appentis dont il avait seul la clef et où personne n'a jamais pénétré. Les petites manies de Hicham ne l'empêchaient pas d'être respecté sinon craint. Il savait négocier les bouts de terrain qu'il vendait à des prix exorbitants aux citadins quitte à confier à ses rares intimes le secret de sa transaction, une fois qu'elle était faite. Il avait gardé une parcelle de jardin où il cultivait quelques poivrons. il avait su caser ses enfants ou du moins leur avait laissé trouver leur voie, à Ksarzis ou en Europe, y compris le cadet, notre ami Ridha. Je saluai Hicham, en écourtant le rituel des salutations pour lui demander des nouvelles de Ridha. TIme répondit vaguement: « Oh, il Y a longtemps que je ne l'ai pas vu». Comme je lui demandai de préciser la date du dernier séjour de son fils à Jéblil, il se souvint que Ridha n'était pas venu depuis le début de l'été. 1vfaquestion semblait l'étonner puis il se ravisa: « Si vous avez besoin de lui, je le préviendrai dès que je le verral. » Le vieilHicham savait que Ridha avait commencé à travailler en faisant des petits dépannages chez les uns et les autres. Je le remerciai et m'éloignai. Le village n'était pas très loin. TI suffisait de grimper un raidillon, de tourner deux ou trois fois et l'on était rendu. La brume était toujours aussi épaisse. Les maisons de la plage étaient fermées, leurs volets bleus solidement amarrés aux fenêtres. Seule une petite lumière brillait chez Azaïs le peintre chez qui je n'osais entrer. Il travaillait tard le soir. il s'était peut-être endonni en oubliant d'éteindre, cela lui arrivait souvent. Dans ce matin et ce brouillard, ces maisons inanimées, l'une à côté de l'autre, composaient une ville fantôme, gardée par le vieil Hicham qui devait à présent entreposer ses trésors dans sa caverne. Au demier tournant se dressait la maison de Slim. Mon cœur se serra à nouveau. Slim nous avait quittés, lui aussi, précipitamment, lui aussi dans un accident. DaI était mort à la miseptembre de l'année dernière et Slim le premier mai, cette année. DaI, Slim, deux vies interrompues, à quelques mois d'intervalle, deu..~ maisons fermées sans que nous sachions quand elles s'ouvriraient à nouveau et qui les rouvrirait. Deux bâtisses de pierre du pays, massives sous leurs voûtes globuleuses, montaient la garde dans le brouillard. Deux stèles sans nom, sans date, qui n'avaient pour nous d'autre sens que celui que leur donnaient nos souvenirs. Deux 23

maisons, deux êtres que nous avions connus, admirés, deux garçons pris par une folle envie de dévorer leur vie, une passion que nous n'avions pas toujours comprise et quelquefois partagée. Deux vies que nous avions cru connaître. En marchant vers le village, je passais en revue ce que je savais de Slim et de DaI. Pour l'un comme pour l'autre, je m'aperçus que je ne les connaissais pas vraiment. lis avaient vécu si près de nous, ils étaient si affables que nous avions cru tout savoir d'eux. Ce qui apparaissait de prime abord était la similitude de leurs destinées. Une analogie qui devait s'expliquer. Une analogie, un lien! L.W avait raison. Je tenais deux personnages, deux héros: il me fallait découvrir cequi les unissait. Ce serait la trame du roman!

24

LES BANDAR LOG

Une fois choisis les personnages, j'aurais dû définir une méthode et la suivre. Les recommandations de L.W, ses théories sur le produit littéraire et le marché des lecteurs, étaient une invitation explicite à travailler de manière organisée, à coup de fiches et d'enquêtes, en recoupant les faits, en vérifiant les chronologies et les déclarations de mes « sources ». J'aurais dû COlnmencer par faire une liste de témoins, entreprendre un travail d'historien avant de raconter une histoire. Le problème est que je ne savais même pas s'il y avait une histoire à raconter et des personnages pour la vivre. A supposer que mes héros parviennent à prendre corps et qu'ils soient liés par une « histoire », celle-ci valait-elle la peine d'être narrée? Tout cela, à bien réfléchir, était un prétexte. Targuia et moi, nous n'aurions pour rien au monde consenti à sortir de Jéblil pour travailler entre les hauts murs d'une bibliothèque ou devant l'écran d'un ordinateur. Nous ne pouvions nous résoudre à quitter ce village où le temps se moquait des saisons et le ciel de nos humeurs. Avec une joie et une surprise qui se renouvelaient chaque jour, nous préférions nous laisser emporter, sans y penser, par les plaisirs et les rencontres du hasard. Nous préférions attendre. Et nous attendions! Comme les pêcheurs attendaient toute une nuit que les filets posés la veille leur apportent autre chose que les murènes ou les pieuvres qu'ils piquaient au creux des rochers et battaient sans pitié sur la plage. Comme le vieil Hicham qui recueillait les débris que lui abandonnaient les flots ou les paysans qui guettaient pluie pour labourer et juin pour récolter. Sans que nous partagions la vie des villageois, sans que nous les connaissions vraiment, le village avait fini par nous imposer son rythme, nous inculquer sa discipline. Je cueillerais ce que rapporteraient nos rencontres, nos souvenirs, fortuits ou provoqués, au gré de notre allure, nonchalante, interrompue, reprise, avec de brusques tournants, à l'image des chemins creux dans lesquels je m'engageais chaque matin pour aller au village. Les souvenirs! A Jéblil, les souvenirs étaient d'abord ceux de l'été! 25

.l\ partir de juin, la saison commençait. En un clin d'œil, les maisons ouvraient portes et fenêtres. La poussière de l'hiver, les toiles d'araignées, le sable et le sel déposés par les vents disparaissaient sous de grands jets d'eau, accompagnés par les rires des enfants qui participaient ou feignaient de participer à l'œuvre commune. Les plus heureux n'étaient pas les adultes obligés de remplir les réfrigérateurs, de réparer les portes qui s'ouvraient mal, les appareils qu'ils n'avaient pas eu le temps de vérifier dans la précipitation du demier départ, sans compter les démarches qu'il fallait entreprendre de toute urgence pour rétablir l'eau ou l'électricité coupées par une administration qui ne badinait pas avec les retards de paiement. Dès que la voiture s'arrêtait, les enfants ouvraient les portières, donnaient en rechignant un coup de main pour déposer les valises sur le perron, avant d'enfiler un maillot et rejoindre leurs amis arrivés avant eux. Ces retrouvailles duraient tout l'été. De longs conciliabules se tenaient à l'abri des rochers ou sur les hauteurs d'une colline, le plus loin possible des parents, toujours prêts à commenter votre conduite, à vous proposer des tâches domestiques au moment le plus intéressant de la journée. Au creux de leur cachette, en sécurité sur leur propre territoire, les enfants échafaudaient des «programmes d'activités» qui n'avaient rien à voir avec les intentions des adultes, l'horaire des maîtresses de maison ou le simple bon sens. La discipline qu'ils avaient subie, enfennés durant tout l'hiver dans des appartements ou des salles de classe, en Europe ou à Ksarzis, volait en éclat! lis brunissaient à vue d'œil, marchaient pieds nus dans les sentiers, entraient sans crier gare sur les carreaux frais des maisons, indifférents au sable ou aux rochers et par-dessus tout, aux nonnes de propreté que tentaient de faire respecter les ménagères. Ils devenaient insolents, sournois, chapardeurs, insaisissables, se divisaient en bandes qui passaient de maison en maison, ici pour manger ce qui leur tombait sous la dent, là pour donnir à quatre ou cinq sur un morceau de tapis ou un coin de matelas. Dans les maisons les plus accueillantes, ils installaient des sonos criardes qu'ils bricolaient sans cesse en dansant jusqu'à l'aube. Ils avaient leurs amitiés, peut-être leurs amours, qu'ils dissimulaient soigneusement. Le secret faisait partie du code. Ils écoutaient, observaient, jacassaient quand ils étaient seuls, quitte à prendre des mines silencieuses et effrontées dès que nous tentions d'engager la conversation avec eux. Ils nous enchantaient, Targuia et moi! Je les appelais les Bandar Log : ils ressemblaient tellement aux singes du « Livre de la Jungle» .

26

Les Bandar Log avaient senti que nous les aimions! Bien entendu, pour rien au monde, nous n'aurions pu trahir la solidarité des parents mais nous aménagions des créneaux de liberté, où nos Bandar Log s'engouffraient allègrement. Nous étions, Targuia et moi, des privilégiés. Nous connaissions quelques heures avant le commun des estivants, les secrets du village. Les Bandar Log avaient leurs coutumes. Un de leur passetemps favori était de grimper sur la plus haute des Pyramides, avec de vieilles couvertures, des provisions de bouche, qu'ils chipaient à l'heure de la sieste et surtout, une ou deux guitares qu'ils trimbalaient partout. Ils allumaient des feux avec le bois des buissons qu'ils arrachaient sur leur passage. Ce qu'ils faisaient là-haut, ce qu'ils disaient, nous n'en sûmes jamais rien. D'ailleurs personne n'eût osé le leur demander! Parmi eux, j'avais remarqué Saïd, qui ne semblait pas partager la gaieté et les grands éclats de rire des Bandar Log. Devant nous Saïd était silencieux; ses yeux clairs dévoraient sa petite bouille brunie par le soleil. Il était maigre, efflanqué. Notre fille Tanita l'appelait son petit chat écorché. Les parents de Saïd avaient divorcé. lis venaient rarement à Jéblil, préférant confier l'enfant à une famille qui l'avait adopté. Les gamins l'adoraient. S'il ne parlait pas en face des « parents », Saïd se déchaînait devant ses pairs. C'était lui qui, neuf fois sur dix, était à l'origine des « COUPs»de la bande. Tanita avait pris Said en affection. Le petit chat écorché se laissait dorloter, gâter, caresser, quitte à griffer quand on atteignait un endroit sensible. Saïd avait le privilège de venir seul à la maison. J'étais très curieux de savoir comment s'organisait la bande. Un après-midi, j'en eus l'occasion. Tanita était partie avec sa mère faire des courses à la ville voisine. Saïd tournait en rond autour de la maison comme une âme en peine. Nous étions à la mi-juillet. Il faisait une chaleur accablante. Saïd répondit sans se faire prier à mon invitation de prendre un jus de fruit. Il commença par boire son verre à petites gorgées, intimidé comnie à son habitude. Puis il se mit à parler. La pénombre de la salle de séjour, mon invitation qu'il n'attendait pas, mon silence une fois qu'il était entré, je ne sais ,rraiment pas ce qui déclencha sa narration mais il parla. J'avais l'impression qu'il voulait se délivrer de quelque chose qui le préoccupait, qu'il voulait me faire partager un pressentiment, peut-être même prendre mon avis. J'étais tout oreilles. Un soir, il était monté sur les Pyramides avec la bande, il y avait environ une semaine. Ses calnarades, à bout de force, avaient fini par s'endormir et lui comme les autres. Au milieu de la nuit, sa couverture avait glissé, le froid des hauteurs l'avait réveillé. La baie 5'étalait sous lui. Il n'y avait pas de lune. TI de,rinait la mer. L'lIe au 27

Chien avait disparu. Seules apparaissaient les lueurs des maisons et celles du minaret au-dessus du village. Il essayait d'identifier les maisons qui étaient allumées car du haut de la colline, elles se confondaient dans l'ombre de la plage. Soudain son attention fut attirée du côté de l'lIe au Chien d'où partait un signal lumineux : oui c'était bien un signal, deux coups brefs, une pause, une longue. L'appel se répéta trois fois. TI regardait. il était sûr de ne pas avoir rêvé mais le signal s'était éteint. Il s'enroula dans sa couverture, prêt à se rendonnir. il tombait de sommeil quand la même lumière surgit de nouveau mais cette fois-ci d'une maison de la plage. Il essaya de deviner laquelle mais les coups de lumière s'interrompirent définitivement avant qu'il ait pu les localiser. Il lui était impossible de s'endonnir. Il scrutait alternativement l'lIe au Chien et les maisons de la plage. En vain! Il finit par se rendonnir. Le matin il n'en parla pas à ses camarades. TI voulait être sûr de lui. Entre eux, les gamins étaient féroces; ils ne se pardonnaient rien. il valait mieux se taire, attendre. Par contre, il avait confiance en DaI. DaI était un marin, un vrai, il devait comprendre les signaux qui venaient de la mer! Au cas où Saïd s'était trompé, cela n'avait pas d'importance. DaI savait vous écouter, vous expliquer comment et pourquoi on pouvait commettre une erreur! Cette fois-ci, Saïd fut déçu, très déçu! Dai ne crut pas une seconde ce que l'enfant cherchait à lui expliquer, une chose fort difficile à raconter. Tout s'était passé si vite et sans trace: les phares des îles, ceux des bateaux qui croisaient au large, les barques des pêcheurs, comment s'y retrouver? Seul Dai aurait pu le faire. Or loin de comprendre, de chercher à comprendre, DaI se moquait de lui. La réaction du marin l'intriguait. Il pensait que je pourrais l'expliquer. DaI semblait en colère, une colère rentrée que l'on devinait dans son regard, dans le fait qu'il ne souriait plus. A mon grand désarroi, je ne pus rien expliquer à l'enfant et dus me contenter de le consoler.

28

UNE LETTRE DE PARIS

J'ai été très heureuse d'entendre Papa au téléphone. Enfin, trouvé un peu de temps pour l'OUS reposerà Jéblil,tant mieux!

vous avez

La lettre était écrite à l'ordinateur. Tanita utilisait une police de caractère invraisemblable, les lettres toutes de guingois dansaient sous les veux. ~r 'ai un délaiPour rendremon mémoireetj'en profite pour le relireet le
.I

comge1: Tanita avait décidé de se lancer sur une thèse illimitée qui prétendait embrasser la moitié du siècle en associant littérature, philosophie, sciences sociales et économétrie. La chère enfant se partageait entre deux instituts, deux maîtres de thèse, en se fichant éperdument de nos conseils. C'est fou le nombre defautes qtl 'onpeut laisser passer. Bertrand m'aide beaucottp, il relit avec moi! En définitive, il ne m'aide pas tellement car il s'arrele sOt/ventpOlir disct/ter des hetlres Stir tine phrase Otl tIne idée. Je reste chez moi, dans ma (( conciergerie)), comme Papa l'appelle et ne voispersonne! 1-1anita habitait un rez-de-chaussée très sombre décoré de photos et d'affiches collées à même le mur. Elle les a,\Taitramenées de ses nombreux voyages. Dans un moment d'admiration, elle avait épinglé un des mes poèmes qu'elle avait recopié et qu'elle offrait à la vue de ses visiteurs. Clara a téléphoné. Elle part en Grèce et au Liban, je devais l'accompagner mais cefichtl DEA et puis l'état de mes finances, 011t'erra plus tard, hetfreusement. Jacques viendra, il m à promis de ne pas m'oublier pOtlr mOtl annizJersaire.Papa ma posé tine drôle de question: comment pOllrraisj-e diflitser vos allées et venues étant dfJnnéqueJe ne vois personne et que lorsque mes amis viennent c'estpour travailler le D £-'1 ! ..:4tlfait, je fJolllaismoi aussi llOIlSécrire. FigureZ-fJotlSque j'ai r~Ç't1111 1 coup de téléphone, inattendtt, de New l''''ork en plus, VONSimaginez! Et qlli c'était? Qui? T/otls ne pOllvez le deviner,je vous le donne en mille, c'était mon chat écorché, Said qtti a fait du chemin alors qll 'ilY a si longtemps que nOtts l'aZlOI/Serdu de vile! Il m 'a parlé très longtemps, plus de vingt minutes, il est très p t'ontef/t, il vient definir son PhD à MIT, il a l'accent de Boston et 1/ a trolllJé
till

job pas possible, tOt(/ à fait par hasarcl, il a rencontré 111/rype f?yper chic qlli a d~J théories /ln peu vaseuses sllr les idées, la créatitJité, le marché, la richesse, ce sont les idées, il fatt! recnt!er les gens quand ils en 01lt, avant qll'on le sache, avant qtl'ils

29

le sache/lt, quand ils ne sont pas connus, pour Said, c'était l'idia4 de trouver /ln type capable de le comprendre et l'apprécier, il ne sait pas très bien ce qu'il va faire, mais c'est un très grand patron, installé à New York, Said se souvient trèJ bien de lJOtIS,il VOIISembrasse très fo11, et moi aussi! Car le téléphone SOllne et il faut que je réponde. P.S. -L4vez-vous vu ces caractères, lin ami de Clara m'a refilé ce logiciel, il est génial? etj'oubliai, le rype qlli a parlé à Said connalt papa et maman, je st/is très

fière d'avoir des parents connus dans le monde entier.
/lOUSvous rappelez les prédietiolls de Laetitia Said, c'est juste et moi, pas e1lcore ! ! ! ! ! à la soirée chez Da/, pour

30

LES DEUX RESTAURANTS

A Jéblil, tout se savait. TI suffisait de demander ou mieux encore, de laisser parler les gens. Je n'eus aucune peine à trouver l'adresse de la société où Ridha travaillait. La société était un hangar sommairement aménagé, avec des outils accrochés aux murs, d'autres posés sur les planches d'un établi, noir de cambouis. Des moteurs ouverts jonchaient le sol. Le patron, maigre et velu, flottait dans une salopette. TIavait travaillé longtemps le « diesel chez Renault» avant de s'établir à son compte pour réparer les moteurs de bateaux des pêcheurs, les motopompes des agriculteurs sans oublier sa clientèle de taxis. C'était un homme jovial. Ridha était parti chercher des pièces et ne tarderait pas à revenir. Le mieux était de venir à sept heures du soir, à la fermeture. J'avais un peu de temps. J'en profitais pour repérer l'endroit où j'emmènerais Ridha. win du grand port qui abritait les cargos et les ferries, se trouvait un petit port de pêche et de plaisance. Côte à côte, sur les pavés du quai, se tenaient deux restaurants où l'on ne servait que du poisson. L'un était aménagé sur un étage qui surmontait de nombreuses dépendances. Dès que l'on entrait, une armée de garçons en nœud papillon vous accueillait avec un léger sourire. Une hôtesse vous servait d'office une sangria. Le maître d'hôtel vous aidait à choisir une petite table, « avec une vue sur la baie», qui apparaissait derrière les carreaux colorés des fenêtres encadrées par des rideaux de cretonne. Les murs étaient couverts de lithographies qui représentaient des marines et une série de lacs italiens. Elles devaient consoler le premier propriétaire, un Milanais, du mal du pays. C'était le restaurant « chic ». L'autre restaurant donnait de plain-pied sur le quai. Quand on ouvrait la porte, on était happé par un brouillard de rires et de cris, d'où surnageait le chant sirupeux d'une diva populaire. Le carrelage était couvert de sciure, les vitres opaques à force de vapeur. Un bar était posé en demi-cercle, accompagné de hauts tabourets réservés à des habitués fermement assis sur leur privilège. La plupart des clients, debout, buvaient la bière au goulot, posaient les bouteilles devant eux comme des trophées. Dans la salle, des petites tables en formica 31

étaient occupées par des groupes de cinq ou six personnes qui riaient fort, se tenaient par l'épaille dans une fraternité générale en contemplant fièrement leurs bouteilles vides que le garçon comptait pour l'addition. Je pris un verre et m'en allai. A mon grand regret, je ne pouvais emmener Ridha ici. Je connaissais su ffisalnment DaI pour comprendre que lorsqu'ils avaient fini une longue réparation, c'était ici qu'il venait prendre le coup de l'étrier avec le jeune homme. DaI savait qu'on l'appelait le vieux loup de mer. Il ne pouvait résister à sa réputation. Il devait éprouver un malin plaisir à mêler dans ce coupegorge des mécaniciens, des ouvriers à ses relations du «gratin» qui se laissaient faire pour un soir. Ici, Ridha devait être connu. Il aurait du mal à se concentrer, à m'écouter. J'étais venu pour l'interroger. Je devais le sortir de son terri taire.

32

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.