Cet instant où tout bascula

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Décembre 1961. Une jeune femme d'une vingtaine d'années, Bella, devient l'épouse d'Edima un camionneur de 38 ans, faisant la ligne Bangui-B. C'est le bonheur total, mais le fait que sa robe de mariée se déchire le jour dit augure d'un mauvais présage...

Publié le : mercredi 1 octobre 2008
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EAN13 : 9782296205192
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Cet instant où tout bascula

Noëlle AMBATTA

Cet instant où tout bascula

L'Harmattan

cg L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion. harmattan@wanadoo.fr harmattan I @wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-06268-9 EAN : 9782296062689

En souvenir de ton amour maman

I

Ce matin du samedi 28 décembre 1961, un chant d'allégresse montait de la petite chapelle d'Ekombo, village de la forêt équatoriale en plein sud du Cameroun. Ses habitants célébraient le mariage d'Edima Mbanze Parfait, l'un de leurs fils avec une jeune fille du village voisin, Bella Ntolo Mélanie. Une foule nombreuse était venue. Des curieux, des amis, des parents et même des anciennes concubines comme Ebobissé étaient là. Chacun, incrédule, voulait vivre cette cérémonie où Edima célibataire endurci de 38 ans, enterrait enfin sa vie de garçon. Il est vrai que l'affluence n'était pas étrangère au fait que Edima, camionneur, offrirait à en accroire les préparatifs un festin inoubliable la célébration achevée. Edima était un homme expérimenté physiquement mâture, tandis que Bella était une jeune fille d'une vingtaine d'années, à la physionomie épanouie. Ils s'étaient rencontrés douze mois auparavant, à l'occasion d'une cérémonie nuptiale organisée dans le village de la jeune fille. Nkoulou, oncle de Bella et ami d'Edima était arrivé sur le lieu des festivités en sa compagnie. Il n'avait pas manqué de présenter sa nièce à son compagnon sur un

ton de blague, en précisant qu'elle était jeune, belle, vertueuse, et à marier. Apparemment, cette rencontre n'avait pas laissé Edima indifférent. Car au long des jours ayant précédé la noce, il s'était laissé séduire par cette belle jeune fille un peu naïve, très innocente et sage. Tout ceci alla si bien, que Edima avant de quitter le village de Bella déclara aux parents de celle-ci, qu'elle était l'épouse qu'il lui fallait.Le mariage traditionnel eut lieu, et Bella alla rejoindre son mari. Au bout de trois mois de vie commune, elle conçut. Edima, heureux d'avoir bientôt un enfant de la femme qu'il aimait accéda sans se faire prier à la demande de sa belle-famille, qui souhaitait une cérémonie à l'état civil et devant Dieu. Théoriquement, lorsqu'un homme accepte de se marier à l'église, cela signifie dans la tradition chrétienne qu'il prend l'engagement devant Dieu de ne s'unir qu'à une seule épouse. C'est la raison pour laquelle tout le monde à Ekombo connaissant son ancienne vie, la mère d'Edima comprise, avait été abasourdi. Maman Nkolo, la mère d'Edima était deuxième épouse dans son foyer, et par ailleurs une chrétienne catholique croyante, réputée fervente. Connaissant bien son fils, elle était persuadée qu'il faillirait à sa promesse. C'est la raison pour laquelle elle tenta jusqu'à la dernière minute de le convaincre de renoncer à se rendre à l'église, en vaIn. Le Père Etoga qui bénissait l'union du couple ce jour-là, la consacra à l'amour pur, l'amour christique. Puis, les époux échangèrent leurs serments de fidélité. Bella était émouvante. Sa prière s'élevait limpide et douce, comme un chant d'ange, quoique son timbre fût altéré par l'émotion:

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« Seigneur disait-elle, donnez-moi un amour sans faille et un cœur d'enfant, prompt à pardonner. Et faites aussi Seigneur, qu'un esprit de bonne volonté m'accompagne et m'inspire dans les moments difficiles. .. » Le célébrant interpella les nouveaux conjoints: «Prenez garde mes enfants, à l'engagement que vous venez de prendre. Puisque vous avez choisi le Christ comme modèle, vous avez décidé de faire de votre union davantage qu'une relation de chair. Appliquez-vous par conséquent à vivre tous les jours, l'amour don de soi, l'amour partage. Dès aujourd'hui, souvenez-vous que vous avez fait une promesse au Seigneur, dont nous avons seulement été les témoins. C'est vous, dans vos actes quotidiens d'amour, qui donnerez une vie à votre parole. » A la fin de la messe, un soleil éclatant avait succédé au ciel assez morose de la première matinée. Mais, alors qu'on sortait de la chapelle, un fâcheux incident eut lieu. La robe de la mariée se prit à une pointe de clou mal fixé sur un banc, et se déchira quelque peu. Les femmes âgées de la famille qui avaient suivi la scène se signèrent. «C'est un très mauvais présage », murmurèrent-elles. Une tante de Bella s'empressa de dégager le vêtement. Elle s'attarda ensuite pour cracher sur les lieux du «ndong» 1, en maudissant les mauvais esprits. Le cortège avait déjà pris de l'avance. Les mariés devaient faire le tour du village au son des balafons, avant de gagner le lieu des festivités. On avait invité l'orchestre Nfoufouba, composé des musiciens les plus célèbres de la région afin que ce jour soit vraiment mémorable. Ils étaient douze, et leur répertoire très varié. Edima et Bella avançaient à la tête de la procession. La belle robe de la
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Ndong : poivre indigène utilisé pour chasser les mauvais esprits 9

jeune femme commençait à prendre de la poussière. Mais ni elle, ni personne n'en avait cure. Il s'agissait de montrer ses talents de danseuse à tous ceux qui assistaient à son mariage. Il faut dire que c'était la coutume, et toutes les femmes s'y préparaient dès l'enfance. La colonne vertébrale de Bella en dessous des omoplates et au-dessus du bassin, semblait dépourvue d'os soudain. Et en même temps qu'elle se contorsionnait à perdre en eau toute son énergie, elle mimait la scène de la fidélité conjugale. Cette scène est une représentation schématique très imagée de la relation entre époux. Les petites filles dans leurs jeux la répètent comme pour bien en assimiler les règles. Du premier geste la femme désigne 1'homme, du second ellemême. Puis elle lève l'index et le majeur gauche en hochant la tête. Quand elle répète le geste en ajoutant aux deux premiers doigts l'annulaire, elle met la main droite en travers de ceux-ci. Et les fillettes courent autour en scandant: « toi-moi, j'accepte, toi-moi-elle, je coupe. » Et ainsi de suite, au son des balafons. Les filles d'honneur suivaient la mariée en chantant, vêtues d'uniformes différents selon qu'il s'agissait de la famille de l'époux ou de l'épouse. Edima comparé à Bella n'avait pas à se donner autant de mal. Il suffisait qu'il avance en rapprochant rythmiquement les pans de son costume, pour que le tour soit joué. Les invités suivaient, ainsi qu'une foule de badauds. Il n'y avait pas jusqu'aux chiens qui ne soient de la partie, courant dans la mêlée en jappant joyeusement. Enfin, on atteignit la concession de Papa Afana, le père d'Edima. Une haie de palmes avait été dressée dans l'arrière-cour. Des groupuscules de femmes s'activaient à mettre la dernière touche au festin, tandis que des marmites aussi grosses que des petits fûts bouillonnaient, de la joie âcre et jaune du feu de bois.

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A l'apparition du cortège, un you-youI immense transporta les cuisinières vers les mariés. Et ce fut pendant de longues minutes encore, une danse endiablée. Puis, il fallut s'arrêter pour quelques photos. Normalement, le photographe aurait dû être présent à la sortie de la chapelle pour immortaliser ces instants. Mais, il était arrivé en retard. Les joueurs de balafon pouvaient enfin se reposer. On leur servit les premières calebasses de matango2. Il était temps, ils transpiraient des cordes. Ils vidèrent en quelques instants la dame-jeanne de vingt litres ayant contenu le nectar. Les you-you et les chants des femmes avaient été remplacés par la musique de l'électrophone qu'Edima avait offert à son père, une année plus tôt. L'appareil n'avait encore jamais servi auparavant. Il y avait quelques succès, débusqués Dieu seul savait où. Un tube des Eperviers, groupe alors en vogue à Douala, de la musique zaïroise, et même un Johnny Halliday. L'électrophone était une découverte pour beaucoup d'invités, car certains n'en avaient encore jamais vu un d'aussi près. Pourtant, dès que la table fut mise, plus personne ne s'y intéressa. Il faut avouer que le menu était fort alléchant, et plus varié que ce qu'on avait coutume de voir au cours de cérémonies similaires. De la biche, du singe, du porc-épie, et même un morceau d'éléphant, semblait-il; du poulet, du poisson d'eau douce, qu'accompagnaient des ignames, du manioc, du foufou3, du plantain. Cependant on n'avait pas oublié les légumes.

1

You-you: cri de joie lancé par les femmes lors des manifestations de

groupe 2 Matango : vin de palme 3 Foufou: couscous de manioc Il

Une tante de Bella qui vivait à Douala avait préparé du « ndolè macandjol. » Ce plat connut un vif succès. La boisson coula à flots. Personne ne put dire à la fin des festivités quelle quantité d'alcool ou de matango il avait absorbé. Ce jour- là, on eut droit au «vin de palme d'en haut2 », au« vin de palme d'en bas 3», au vin rouge pour cent litres, au whisky, et même on fit sauter le bouchon d'une bouteille de champagne, auquel seuls quelques privilégiés émerveillés purent goûter.

1Ndolè macandjo : légumes à l'arrière goût amer-sucré cuisinés avec de la morue 2 Vin de palme d'en haut/ bas: désignation selon que le vin est récolté sur un palmier sur pied ou abattu

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II

Bien que s'étant couchée quelques heures plus tôt seulement, Bella s'éveilla avec les premiers chants du coq. La journée serait bien courte. Avant de gagner son foyer, elle devait faire ses adieux non seulement aux siens, mais aussi rendre visite aux parents de son époux. Elle se leva en bâillant discrètement, pour chasser les restes de sommeil qu'elle sentait encore dans son corps. Edima dormait toujours. Elle réussit à sortir sans bruit. Heureusement, songea-t-elle en faisant ses ablutions, elle avait eu la bonne idée de dire au revoir à Emah et à Nzié la veille. Il s'agissait de ses meilleures amies. Cellesci en l'embrassant deux jours avant qu'elle ne quitte son statut officiel de jeune fille, n'avaient pas manqué d'exprimer leur joie pour son bonheur, joie mêlée il est vrai à une innocente pointe d'envie: « Bella quelle chance tu as! lui avaient-elles dit. Maintenant finie l'enfance, les rôles secondaires à la maison, tu auras un «chez-toi », des choses qui t'appartiennent, de l'argent que tu pourras utiliser comme il te plaît. » Pour ces jeunes filles inexpérimentées, le mariage était la libération ultime pour la femme-fille, assujettie par sa condition à des tâches domestiques qu'on lui imposait,

soumise par son statut d'enfant familiaux ingrats.

à des rôles

Bella, tout en recevant leurs cadeaux d'adieux, deux pochettes brodées à leurs initiales communes, un foulard, un bracelet et un collier assortis, partageait leur optimisme et leur souhaitait à chacune d'avoir bientôt autant de joie qu'elle-même. Ce matin pourtant, quelques heures seulement après la cérémonie nuptiale, un léger voile sombre troublait ses sentiments. La veille, alors qu'au plus fort de la danse elle cherchait un endroit isolé pour éponger la transpiration qui inondait son corps et se reposer un moment, elle avait surpris une étrange réunion. Assomo, la sœur aînée d'Edima, Nkolo sa mère et Edima lui-même, étaient enfermés dans la chambre maternelle et s'y disputaient violemment. Edima reprochait à Assomo d'avoir amené Ebobissé, sa dernière concubine en date à son mariage. Assomo, ivre de rage, faisait valoir l'ingratitude de son frère pour lequel cette femme, qui du reste était son amie, s'était donnée, fermant les yeux sur ses innombrables infidélités. D'après elle, et compte tenu de sa personnalité, il eût été logique qu'il optât pour le régime polygamique. Elle fit la prédiction que son mariage connaîtrait un sort malheureux. Bella ne voulut pas en entendre davantage, mais elle eut l'impression au son des voix que maman Nkolo tentait de tempérer sa fille, et elle crut que celle -ci était son alliée. Bella se hâta de chasser ces sombres pensées en se mettant en route. L'essentiel était là. Edima l'avait épousée et l'aimait. Quelques instants auparavant, elle n'avait pas décidé de son itinéraire. « Je vais chez maman Bella », dit-elle tout haut en dépassant la première maison après celle de ses beaux-parents. Maman Bella dont elle était l'homonyme, était la sœur cadette de son père et l'unique fille d'une famille de huit garçons. Elle était veuve et vivait dans ce village, qui avait été celui de son 14

mari. N'ayant jamais eu d'enfants, elle s'était employée à aimer ceux des autres comme les siens propres. Bella était sa préférée et elle la considérait comme sa fille au même titre, sinon davantage que sa mère naturelle, mâ Minlo'o. Les deux femmes au-delà de leur parenté, possédaient une tonalité affective commune qui les réunissait, comme si le port du nom de l'une, avait pu transmettre à l'autre ses traits psychologiques. Pourtant, malgré cet amour réciproque, Bella avait constaté avec étonnement que sa tante n'avait participé que timidement aux réjouissances, disparaissant même totalement au plus fort de la soirée. Elle voulait essayer de démêler ce matin même cette question qui lui paraissait bizarre et la touchait profondément, parce que maman Bella était en cause. Il était vrai également que les incidents survenus la veille, l'amenaient à rechercher auprès de sa tante les assurances dont elle avait besoin pour effacer ses inquiétudes. Minlo'o la mère de Bella, n'était sans doute pas de cet avis. En fait, elle pensait que la tante de la jeune femme était son mauvais génie. En la voyant partir, elle n'avait eu aucune peine à imaginer sa destination. Elle pinça les lèvres de mécontentement et alla faire sa propre toilette, sachant que tout effort pour détourner sa fille de son objectif aurait été vain. Tant de choses séparaient les deux belles-sœurs. Autant la mère de Bella était conformiste et timorée, autant la sœur cadette de son mari était spontanée et emplie de convictions. Lorsque la robe de Bella s'était déchirée à la sortie de l'église, elle était allée trouver maman Minlo'o, pour lui faire part de ses inquiétudes. Ce n'est pas qu'elle crût tant que cela sa belle-sœur capable de prendre des initiatives. Mais celle-ci était la mère de Bella, et elle le lui avait rappelé en d'autres circonstances. C'était à elle de prendre les décisions la concernant. Si la situation n'avait pas préoccupé maman Bella au plus haut point, elle se serait abstenue d'en parler à sa belle-sœur. Car il n'y avait pas si 15

longtemps encore, que maman Minlo'o avait rejeté ses dernières propositions. Il s'agissait alors de « faire laver» Bella, et d'interroger les voyants sur l'avenir du ménage avant de l'envoyer convoler. Mâ Minlo'o dans ses relations avec maman Bella, faisait souvent preuve d'hypocrisie et de mauvaise foi. Au fond généralement, elle ne refusait pas de se rendre aux arguments de sa belle-sœur parce qu'ils étaient mauvais, mais parce que c'était celle-ci qui en était à l'origine. La suggestion de tante Bella, qui avait pour but d'éviter que le mauvais présage de la robe déchirée ne prenne corps dans la réalité, se transforma en un nouvel affrontement entre les deux femmes. Maman Minlo' 0 prétendait que maman Bella était comme toutes les femmes stériles. Elle courait les sorciers et les jeteurs de sort, pour que s'accomplisse tout ce qu'un chrétien n'avait pas le droit de souhaiter dans la vie de son prochain. Maman Bella pour sa part, crut comprendre que la passion et l'aveuglement de sa belle-sœur, étaient provoqués par la situation d'aisance matérielle dont jouissait Edima dans son milieu. Maman Minlo' 0 ne voulait partager le bien-être matériel et l'affection de sa fille avec personne. Les paroles méchantes de celle-ci, qui renvoyaient sa belle- sœur à ses propres affaires, lui donnèrent un tel sentiment d'humiliation, qu'elle oublia que sa présence et ses attentions comptaient, pour Bella au moins. Elle se retira donc chez elle sur la pointe des pieds. Maman Bella habitait une petite maison de briques au centre du village, dans ce quartier qu'ici on appelait le « Camp missionnaire ». En fait de camp, il n'yen avait pas au sens où on aurait pu le croire, car le lieu ne servait plus d'habitation aux serviteurs de Dieu. Il s'agissait de vieilles constructions de l'époque coloniale, habitées autrefois par des missionnaires protestants et le personnel employé par les missions. Aujourd'hui, la mission était construite plus loin, et le camp était occupé par des agents 16

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