Cet ouvrage fait partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le lire en ligne
En savoir plus

Cette guerre qui ne dit pas son nom

De
224 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1993
Lecture(s) : 76
EAN13 : 9782296275836
Signaler un abus

Vous aimerez aussi

CETTE GUERRE QUI NE DIT PAS SON NOM

ECRrrURES

ARABES

Derniers titres parus dans la collection

N°40 Rezzoug Leila, Apprivoiser l'insolence. N°41 Haddadi Mohalned, La nuÛédiction. N°42 Berezak Fatiha, Le regard Aquarel II. N°43 Benkerrouln-Covlet Antoinette, Gardien du seuil. N°44 Nloulessehoul Mohalned, De l'autre côté de la ville. N°45 Ghachera Mancef, Cap Africa. N°46 Al Hamdani Salah, Au-dessus de la table, un ciel. N°47 Bensoussan Albert, Mirage il trois. N° 48 Koroghli Ammar, Le.,'rnenottes au quotidien. N°49 Zenou Gilles, Les Nuits. N°SO Fares T'ewtïk, Enlpreintes de ,yilences. N°S1 Tarnza Arriz, Onlbres. N°52 Bouissef-Rekab Driss, A l 'olnbre de Lalla Chafia. N° 53 Kessas Ferrudja, Beur's sf(ny. N°S4Bourkhis Ridha, Vn retour au pays du bon Dieu. N°SS Nouzha Fassi, Le ressac. N°56 Hellal Abdern~zac, Place de la régence. N°S7 Karou Mohd, Les enjllnts de l'ogresse. N°S8 Nabulsi Layla, Terrain vague. N°S9 Sadouni Brahin1, Le drapeau. N°60 Sefouane Fatiha, L'enfant de la haine. N°61 El Moubaraki, Zakaria, pre/nier voyage. N°62 Bensoussan Albert, VisllRe de ton absence. N°63 Guedj Max, L 'hofnrne au basilic. N°64 Bensoussan Albert, Le Inarranne. N°6S Falaki Reda, La ballade du berbère. N°66 Bahgat Ahlnad, Mérnoires de Ralnadan, Egypte. N°67 SaIni al Sharif, Les rêvesj()us d'un lanceur de pierres. (Suite de la collection enfin d'ouvrage)

AZZEDINE BOUNEMEUR

Cette guerre qui ne dit pas son nom

Editions L'Harmattan
5-7 rue de l'Ecole-Polytechnqiue 75005 Paris

@

L'Harmattan, 1993 ISBN: 2-7384-1807-4

Chapitre I

Prises de cours par les événements du 20 août 1955, les autorités françaises enterrèrent d'abord leurs morts dans la douleur, ceux d'El Halia surtout, en présence du Gouverneur Général qui s'était déplacé personnellement pour se rendre compte de l'étendue du drame. Juste après l'office religieux, il ordonna la répression dans toute sa rigueur, pour l'exemple. Pendant plus d'une semaine, elle s'abattit, impitoyable sur tout l'est du pays. Les dechras furent la proie des flammes. Au col d'El Kantour, un médecin stagiaire tomba sur le barrage établi par l'Ain 0. Il usa de son arme, une Mat 48, tout en essayant de forcer le barrage. Les combattants répliquèrent. La Simca Aronde capota avant d'aller se coucher dans le fossé. Une bouteille d'essence au bout de laquelle brûlait une mèche acheva de mettre le feu au véhicule. Comme rien ne bougeait, l'un des combattants bravant les flammes réussit à récupérer l'arme. Le corps du médecin se consuma en même temps que le tas de ferraille. La dechra voisine subit les représailles et les quelques habitants chanceux qui en réchappèrent restèrent figés comme des souches, pendant des jours et des jours, l'air hagard et indifférent à ce qui pouvait leur arriver. «Dans bien des cas, la mort libère l'individu et lui apporte le repos de l'âme», répétaient-ils. A Aïn Abid, au cours d'un nettoyage mené par les gendarmes, l'un d'eux, soudoyé et désireux de passer à la postérité, débusqua un paysan et l'abattit de dos à dix mètres de distance devant la caméra d'une chaîne de télévision américaine. «C'est un montage grossier réalisé au Maroc», déclara le Gouverneur Général.

5

Chapitre II

Le lendemain du 20 août, inconscients du danger, nous décidâmes d'aller au bain comme à l'accoutumée. Nous étions trois, Magdi, le fils de ma grand-tante, grand-père Messaoud qui tenait notre boutique et moi-même. Arrivés à la dernière pente, juste au-dessus du moulin, nous nous retrouvâmes au milieu d'une nuée de militaires qui s'étaient tapis derrière les fourrés pour ne pas être vus de loin. «Eh, vous là-bas! Les mains sur la tête et venez par ici», ordonna un caporal. Toutes les armes des soldats étaient braquées sur nous. Le caporal nous emmena jusqu'à son capitaine qui, après un interrogatoire sommaire, nous fit grimper la colline. Arrivés à hauteur d'un caroubier, il nous livra à son colonel. Celui-ci nous' interrogea plus en détail et à son tour, nous dirigea jusqu'au général qui se tenait sous une tente en train d'étudier une carte d'état-major, entouré de ses subordonnés. Ses trois étoiles étincelaient de chaque côté sur ses épaulettes. Toute la colline sur laquelle était dressée la tente était occupée par des militaires fortement armés. Je comptais au moins six FM et deux 30 avec leurs bandes entortillées. «Alors, le vieux, dit le général à grand-père Messaoud. Où

sont allés les fellagha0, ceux qui ont attaqué le camion des

légionnaires? Tu ne vas pas me dire que tu ne sais pas de quoi je parle. Ils ne se sont pas volatilisés. Bien sûr qu'ils se cachent quelque part. C'est à la population de nous le dire. Ainsi l'armée pourra les détruire et les empêcher de vous faire du mal, à vous les Arabes pricipalement, parce que nous, nous avons les moyens de nous défendre». «Ils sont bou-t'itreO dans la montagne, mon génénaro. Nous, on n'a rien vu. Nous avons entendu les coups de feu, puis les avions sont venus. Deux avions. Ils ont bombardé par là-bas. Puis ils sont partis». «"Etvous n'avez rien vu après» ? interrogea à nouveau le colonel. Puis se tournant vers le général: «Il semblerait que la petite bande qui a fait le coup se soit retirée en empruntant le lit du ravin. Nous avons réussi à trouver quelques indices. A mon avis, nos recherches doivent se concentrer sur le massif». «Je suis convaincu qu ils doivent se cacher par là-bas», ajouta
I

le deuxième commandant, 'celui au visage sec et à la voix cassante. Le général se penche sur la carte d'état-major et étudia le

6

massif pendant quelques secondes puis il se tourna vers nous et se mit à nous détailler, tout en demandant à grand-père Messaoud: «Où allez-vous comme ça avec ces jeunes gens, grand-père»? «Je vais à la boutique, mon génénar. Celle qui se trouve juste 0 au bord de la route. Et les matchatchous ont voulu fi' accompagner pour avoir des bonbons et aller au bain». «Laissez-les partir», dit-il en s'adressant au colonel. Ce dernier, à son tour, appela le sergent Mitchel qui salua ses supérieurs dans un garde-à-vous impeccable. Son treillis de combat tout neuf gardait encore tous ses plis. «Laissez partir ces zouaves, c'est tout. Vous pouvez disposer, sergent», lui dit le général. Le sergent nous entraîna dehors. Les mitrailleuses étaient toujours là. Les bandes étaient engagées. Toutes neuves aussi les balles luisaient au soleil. Les serveurs discutaient entre-eux. Plus loin, au sommet des crêtes, d'autres groupes de soldats montaient la garde. Plus loin encore, à la base du Grand-Rocher, d'autres soldats, l'arme au poing, ratissaient l'espace. Intrigués, les rapaces n'arrêtaient pas de pousser des cris lugubres. Dérangés par cette présence insolite, les pigeons remontaient la cascade pour pouvoir se désaltérer. Les paysans qui rentraient ou se rendaient au bain étaient interrogés, mais sans aucune brutalité, peut-être à cause de la présence du général. Au milieu de l' aprèsmidi, tout ce monde plia bagages et alla rejoindre les GMC qui les attendaient sous bonne garde sur la route. Les armes étaient rutilantes et neuves. Le général prit place dans une jeep, bien encadré au milieu du convoi. Une autre jeep partit en tête, pour explorer la route et le convoi s'étira loin derrière elle. Les gorges firent grande impression sur le général qui n'arrêta pas de les admirer, en pensant sûrement aux Romains qui, les' premiers, avaient ouvert cette passe. Il imagina même ces conquérants, torse nu, le glaive pendant à la ceinture, surveillant la contrée du haut du piton. «Il nous faudrait établir des postes de garde partout, se disaitil. Avec des petites garnisons d'appui. C'est seulement ainsi que nous pourrons quadriller le pays et intervenir efficacement0 chaque fois que le besoin s'en fera sentir. Pas bête, ce Cavaignac qui en avait suggéré l'idée pendant qu'il ouvrait la route entre Djidjelli et Collo». Le général retourna au siège de la division à Constantine d'où il téléphona au gouverneur pour lui réclamer de nouveaux renforts. Il ordonna aussi le transfert du siège opérationnel de la division à Oued Zénati.

7

Chapitre III

Le secteur d'El MïIia reçut lui aussi l'ordre de sévir contre les populations qui avaient été en relations avec les fellagha. Comme les divisions des secteurs militaires ne correspondaient pas toujours aux divisions administratives, il y avait toujours des frictions et des empiètements territoriaux. Le 23 août donc, une compagnie de chasseurs parachutistes avec un capitaine à sa tête vint elle aussi occuper les gorges de Béni H..., disputant les limites territoriales au secteur de Grarem. A peine arrivée, la compagnie se déploya autour du Grand Rocher. Les camions se retirèrent, à vide bien sûr, en faisant beaucoup de bruit pour faire croire au départ de la troupe. Vers seize heures, les artificiers reçurent l'ordre de mettre le feu aux gargotes et aux trois épiceries et de faire sauter l'unique hôtel du bain. Très vite, les volutes de fumée provenant de la combustion du pétrole mélangé aux autres produits emmagasinés, s'élevèrent dans le ciel. Dès que les jeunes du village virent la fumée et entendirent la déflagration des mines, ils décidèrent de se rendre sur les lieux. Comme le bruit avait couru que les soldats étaient repartis, beaucoup furent tentés par le chapardage. Le temps des conciliabules ne dura pas longtemps et les voilà, dévalant en trombe le chemin muletier en se taquinant mutuellement. «Peut-être arriverons-nous à arracher une ou deux boîtes de biscuits au feu». dit Chaabane. «Tu ne crains pas Dieu, espèce de haloufo» ? dit Mohamed. «Pourquoi Dieu entrerait-il là-dedans ? répondirent les autres. Il n 'y a rien d'illicite à arracher une ou deux choses aux flammes». «Même si cette chose dont vous voulez vous emparer n'est que de la taille d'une fourni, c'est commettre un grand péché», leur dit Mohamed. «Alors, pourquoi viens-tu avec nous» ? demandèrent ses camarades. «Je pensais qu'on y allait pour voir seulement», répondit-il. «Avec toute cette fumée qui monte, je crois que c'est tout vu», dit MakIouf. «Allons pressons, leur dit Olnar. Parce que le feu ne va pas nous attendre». Ils se remirent à courir le long des pentes, sur le chemin caillouteux. «Je vous devance tous, tant que vous êtes», leur cria Omar pour Ies stimul er .

8

«C'est uniquement parce que tu es parti le premier que tu nous as devancé», lui crièrent ceux de l'arrière. A hauteur du grand caroubier, ils rencontrèrent Rabah, dressé au milieu du chemin qui leur barrait le passage, jambes et bras bien écartés. «La région est truffée de soldats et vous, vous courez comme des inconscients», dit-il. «Dis, je le jure», lui dit Omar. «Pourquoi me demandes-tu ça» ? dit Rabah. «Peut-être veux-tu profiter de certaines choses tout seul» ? répondirent Omar et Maklouf en prenant l'air doucereux. «Ah, c'est ainsi! leur dit Rabah en s'écartant du chemin et en les invitant à continuer dans leur folie. Puisque vous persistez dans ces idées noires, le nidamo s'occupera de vous, bande de voyous» . En croisant Saïm, Rabah redoubla de fureur: «Toi aussi, tu es avec eux, ajouta-t-il en s'égosillant. Pourtant, l'épicerie vous appartient». Dégoûté et hors de lui, Rabah reprit sa marche en direction du village. «Qu'est-ce qu'il ne faut pas voir et entendre dans cette chienne de vie», se dit-il. Pendant ce temps, les jeunes gens réussirent à progresser en se cachant derrière les buissons ou derrière les myrtes jusqu'au talus qui surplombait la route. De là, chacun dans son repaire, ils épièrent les soldats jusqu'à leur départ. Ils entendirent le lieutenant sonner le rappel et le sergent faire retentir son sifflet. Les soldats qui s'étaient contentés de s'embusquer aux abords de la route apparurent l'arme au poing. L'un d'eux, véritable colosse, portait le F. M. à l'épaule. Son serveur était tout maigre et si petit qu'il ressemblait à un nain. A l 'heure prévue, les camions vinrent les chercher et le convoi s'ébranla. «Heureusement qu'on n'a pas attendu jusqu'à la nuit, je commençais à avoir la claustrophobie dans ce foutu trou», dit Etienne à son camarade. «Je te parle franchement, mon vieux, dit Gérard. Il faut te soigner. Tu n'as pas arrêté d'empester. Si j'avais eu un masque à gaz sous la main, je l'aurais mis». «C'est les fayots qui ne me réussissent pas, lui répondit Etienne. Et puis bof, si ça ne va pas d'ici demain, j'irai à l'infirmerie» . «Si tu veux mon avis, vas-y tout de suite, lui dit Michel. Sinon, nous te. ferons la peau dans les baraquements, hein les gars» ? ajouta-t-il en prenant ses camarades à témoin. Les deux rangées de soldats qui occupaient le camion se 9

pinçaient le nez, l'air dégoûté. «Pour un putois, tu en es bien un», dit Georges avec son accent méridional. Dès que les camions furent happés par les collines, les jeunes gens sautèrent sur la route pour se retrouver devant les échoppes. Les flammes enveloppaient l'intérieur des boutiques et s' élançaient vers les toits. Béjaoui s'enveloppat d'une couverture qu'il

venait de plonger dans le ravin puis il s élança tête baissée dans
la fournaise. Heureusement que la toiture tenait encore. Il réussit à empoigner un monceau de boîtes de carton attachées les unes aux autres par des ficelles. Ses poumons le brûlaient et le feu gagnait aussi le bas de son pantalon. Il se jeta dehors entraînant avec lui sa prise qui venait de s'enflammer à son tour. Ses camarades l'accueillirent en disant: «Es-tu fou d'affronter le feu pour des boîtes aussi légères» ? Ils les ouvrirent quand même par curiosité. Elles étaient remplies de biscuits. Béjaoui, étendu à même la chaussée, suffoquait toujours. Ses camarades ne l'attendirent pas pour déguster les biscuits en disant à Saïm qui seul ne s'était pas servi. «Mange, mon vieux, ils sont à vous, non? Surtout ne te gêne pas» . Puis ils éclatèrent de rire. Après s'être empiffrés, Bouzid leur dit: «Et si j'essayais à mon tour? J'aimerais bien trouver un bout de tissu pour me faire faire un nouveau blouz . Je ne possède que cette loque», ajouta-t-il en la regardant. «Tu n'auras jamais la force de ressortir de cette fournaise», dirent ses camarades. Bouzid arracha la couverture à Bejaoui et d'un bond, alla la replonger dans l'eau. Il s'en enveloppa en se faisant tout petit pour se soustraire aux flammes. Léchées par le feu,. les tuiles éclataient les unes après les autres puis un pan entier du toit s'effondra. Bouzid reçut de nombreux débris sur la tête. Il finit par se sentir pris au piège au milieu de cet enfer et le vertige le gagna. Ses
0

camarades se relayaient à la porte et s t égosillaient à l'appeler

pendant qu'il était encore temps. Bouzid, au milieu de la fumée t noire et opaque, toussait comme s il allait cracher ses poumons mais sa main droite furetait toujours dans l'espoir d'accrocher quelque chose. Il finit par tomber sur un ballot de tissu. Rassemblant tout son courage, il se jeta à travers les flammes en traînant sa prise derrière lui. Le ballot de tissu se défit le long du mur pendant que Bouzid cherchait à sortir à tâtons. A peine dehors, ses camarades étouffèrent les flammes qui le léchaient de partout. Puis ils tirèrent sur le reste du rouleau de tissu pour femmes. 10

«Tu vois où t'a mené pareille folie»? lui dirent ses camarades. La déflagration des mines placées aux quatre coins des murs d'enceinte de l 'hôtel avait été entendue à des lieux à la ronde, incitant les curieux à venir voir sur place ce qu'il était advenu de leur lieu de rasselnblement et de ravitaillement. Dès la tombée de la nuit, une foule énorme envahit la passe fumante et lugubre. Beaucoup de gens criaient: «Eteignons le feu et sauvons ce qui peut être sauvé. Faites la chaîne et rapportez de l'eau». Habitués à ce genre de catastrophes, comme lorsque le feu se déclarait aux récoltes ou à leurs gourbis, les paysans se mirent à la tâche avec discipline et savoir-faire. Jarres, bidons, seaux et tout ce qui pouvait servir passait de main en main et finissait déversé sur les flammes. Tout en s'activant, les paysans n'arrêtaient pas de se lamenter: «Cette fois, je crois que c'est notre fin», dit Sbihi. «Nous sommes anéantis», répétèrent les autres en choeur. «Pourquoi dites-vous cela? cria Zaïter d'un air fougueux. Tant qu'il Ya Dieu, il y a de l'espoir. A ce que je sache, le ciel est toujours là où il était, au-dessus de nos têtes». «Pourquoi, dit Aïssa,t il n'y a que toi qui te reconnaisse en Dieu «Pour le café, le savon et le sucre, il yale souk», lui dit Zaïter. «Tu crois qu'au souk, le marchand va te faire crédit? dit Bachir. Est-ce qu'il sait patienter jusqu'au battage? ou bien jusqu'à ce que tu vendes ta vache» ? «La guerre, cfest la guerre, dit Zaïter, et je vous prédis des jours encore plus durs que celui-ci». «Cessez de parler et venez dégager les marchandises qui n'ont pas été détruites, cria Taïeb. Et surtout, respectez ce qui ne vous appartient pas». «Il a bien raison», reprit Si Mohamed. «Bien sûr qu'il a raison, reprit la foule. Si on commence à ne plus respecter le bien d'autrui, comme les jeunes de tout à l 'heure, où irons-nous» ? «Je les connais et je me charge d'eux», dit Si Mohamed. La foule se mit à déblayer les gravats et à retirer des restes de 0

? Tu crois vraiment qu on l'a oublié, nous» ?

sacs éventrés. Taïeb et Si Mohamed postèrent des choufs aux
endroits stratégiques tout en sachant que les colons et les soldats ne se hasardaient plus sur les routes en fin d'après-midi. Après en avoir terminé avec les épiceries, les paysans replacèrent les pierres du mur qui isolait le bain. Lui aussi avait été soufflé par la déflagration. Puis, par groupes et par arch, ils s'en retournèrent chez eux, amers et doutant de l'avenir. ' Il

Chapitre IV

Le lendemain, les militaires du secteur d'El Milia revinrent
tendre une embuscade dans les Gorges. Les soldats se cachèrent dans les fourrés et les camions repartirent à vide, répétant le manège de la veille. Tout était si calme que personne n'aurait pu se douter qu'il se passait quelque chose et tous ceux qui se rendirent sur la route ce jour-là furent arrêtés. Vers le milieu de l'après-midi, ce fut mon tour. Je ne sais pourquoi mais une envie irrésistible m'avait poussé à descendre au bain. Je courais très vite. Cinq minutes à peine m'avaient suffi pour dévaler les pentes. Arrivé au moulin, puis au verger de Ben Maâti, je fus étonné de ne trouver personne mais continuai à avancer jusqu'au talus qui surplombait la route. A ce niveau, le chemin décrivait une courbe et au fond du creux, je tombai nez à nez avec un soldat qui somnolait. Je m'arrêtai net mais, trop tard, le bruit de mes pas l'avait fait sursauter. J'étais déjà en train de penser au meilleur moyen de m'éclipser quand il me dit: «Viens ici, enfant de putain. Accroupis-toi à côté de moi et ne fais pas un geste». Je m'accroupis et nous restâmes une bonne heure à attendre. C'était un jeune homme du contingent, venu de Nantes. Il flottait dans son battledress et la sueur lui dégoulinait de partout, mouillant le duvet de sa barbe. Il ne cessa de me dévisager sans dire un mot, la tête appuyée sur son MAS-36, la crosse entre les jambes. Des grenades étaient accrochées aux poches de sa vareuse et d'autres à son ceinturon, voisinant avec un poignard. Personne ne vint après moi. Vers onze heures, le sifflet du rassemblement retentit. «C'est pas trop tôt, dit Joseph. Allez, marche devant moi». D'autres soldats sortirent des fourrés et sautèrent sur la route. «Rassemblez les prisonniers», dit le capitaine qui paradait une canne à la main. «Mon capitaine, cria Joseph. Qu'est-ce queje fais de celui-là»? «J'ai dit tous les prisonniers ensemble. Serais-tu sourd» ? répondit le capitaine. Le vrombissement des camions se fit entendre et le capitaine 12

jeta un coup d'oeil à sa montre en disant: «C'est pile. Les gars sont exacts au rendez-vous. Que les chefs de groupe vérifient si tout le monde y est». «C'est fait, mon capitaine, répondit le lieutenant. Nous sommes au complet». «Alors montez. et embarquez-moi tout ça». Nous suivîmes le premier militaire monté dans le camion et nous nous assîmes sur les bancs mais l'adjudant vint nous ordonner de nous mettre à genoux sur le plateau du camion, les mains sur la tête. «Vous pouvez mieux les surveiller, fit-il à l'adresse des soldats, et s'il vous vient l'envie. .. allez-y, ne vous gênez pas». Puis il éclata de rire. A plusieurs reprises, deux militaires nous assénèrent des coups de crosse sur la tête. Sûrement parce qu'ils avaient réalisé que tout le monde me mitraillait du regard, craignant que je ne parle, comme je n'étais qu'un enfant. Les camions nous emmenèrent directement au souk d'El Milia qui servait de cantonnement provisoire à la troupe. Des tentes étaient montées à l'intérieur de l'enceinte. A peine étions-nous descendus qu'un lieutenant colonel sortit de ses quartiers et s'approcha. Il se mit à nous dévisager tous les onze. «Et celui-là, pourquoi l'avez-vous emmené» ? dit-il à son capitaine. «Les ordres étaient de ramener tout le monde, mon colonel. Mais si vous voulez, nous pouvons le relâcher». «Bof, dit le lieutenant-colonel en me prenant par le cou. Sa main moite me serra légèrement puis il me repoussa vers les autres. «Emmenez-le aussi, on ne sait jamais. Les gendarmes pourront peut-être en tirer quelque chose». Trois soldats montèrent avec nous dans le camion qui s' ébranla en direction de la gendarmerie. En traversant le bourg, ami Bouzid nous reconnut. La gendarmerie était installée dans l' ancien fortin bâti par les Turcs sur la butte la plus haute. Plus tard, il fut consolidé par l'armée impériale durant les premières années de la conquête. Ses murailles étaient très hautes et très épaisses, garnies de nombreuses meurtrières et flanquées d'espèces de petits donjons aux quatre coins. Le sergent tapa à la porte. Le gendarme qui se présenta lui dit: «Alors, sergent. Vous nous livrez du bétail tout cuit, hein» ? «C'est à peu près cela, Monsieur François, lui répondit le sergent. Mais ils ne sont pas très bavards». «Bavards ou pas, je sais comment les traiter, sergent. Notre métier, c'est de faire parler les gens. Revenez souvent avec des 13

prises pareilles. C'est dans les Gorges que vous les avez pris» ? «C'est bien là». Il nous fit entrer dans la courette où nous attendaient trois autres gendarmes. «Ils sont nombreux, dit l'un d'eux. Il vaudrait peut-être mieux appeler le deuxième groupe». «Pas la peine, répondit le brigadier pour des paysans. Je les boufferai à moi tout seul». Dès que la porte se referma sur nous, l'un des gendarmes, grand et maigre, me saisit par la ceinture et me projeta en l'air. Le souffle coupé, je fis un vol plané de plusieurs mètres avant d'atterrir sur le sol cimenté, les quatre fers en l'air. Hilare, le gendarme me projeta en l'air par trois fois comme s'il jouait au ballon. A chaque fois, je ressentais des douleurs atroces, surtout au ventre. Le sanglot s'était noué dans ma gorge et je ne pleurai pas. J'étais encore à terre quand une pluie de coups s'abattit sur mes compagnons. Les gendarmes visaient l'estomac pour les faire plier en avant puis venait le dernier coup sur la nuque qui finissait de les étaler par terre. Avec Mohamed, ils eurent tout de même du mal. Ils s'acharnèrent sur lui jusqu'à ce qu'ils le mettent à genoux. A la fin, nous étions tous livides et anéantis, ne comprenant pas ce qui nous arrivait. «ça suffit pour l'instant, ordonna le brigadier. Emmenez-les dans la cour et faites-les entrer un par un dans mon bureau». Mes compagnons n'arrêtaient pas de se mordre les lèvres pour me faire comprendre de tenir, de ne rien dire. J'avais a peine repris mon souffle qu'un gendarme vint me chercher. «Allez viens, toi. Nous commencerons par toi. Je suis gentil, moi, pas comme l'autre». L'autre gendarme m'accueillit par une rafale de coups de poings au visage, comme un boxeur. Je me sentais tout boursouflé. Ils m'assirent entre eux sur un banc. «Tu vois, me dit Robert, le gendarme grand et maigre, moi je suis gentil mais si tu ne me dis pas tout ce que tu sais je serai obligé de te livrer à cette brute de Michel qui va te démolir le portrait en un rien de temps». Juste à cet instant, je reçus un coup qui me fit claquer des dents puis ce fut au tour de mes côtes. «Quand as-tu vu les fellagha pour la dernière fois? répétait Robert d'une voix saccadée. Ils viennent bien chez vous. Tu vois que nous sommes au courant». «Je ne sais pas ce que c'est que les fellagha, msieur». «Tiens, il baragouine notre langue, dit le brigadier qui écoutait, assis derrière son bureau. Où as-tu été à l'école» ? «Ici, msieur». «Comment ici? Tu habites là-bas et tu viens à l'école ici. 14

Comment s appelle votre directeur» ?

t

«Monsieur Grioua». «Et le nom de ton maître» ? «Monsieur Paleni», lui répondis-je sans hésiter. «C'est pas vrai, dit Robert. T'es avec ma fille, alors? Qu' estce qu'on ne doit pas entendre» ! «Emmenez-le dehors en attendant et faites entrer un autre», dit le brigadier. A cette heure, une chaleur de plomb pesait sur la cour. Le ciel était laiteux, voilé par le sirocco. Chaque fois que l'un de mes compagnons entrait dans le bureau, on n'entendait plus que des cris et le bruit sourd d'un nerf de boeuf. De derrière le mur qui nous séparait de la grande cour, nous parvenaient des gémissements, une voix faible qui répétait: «Oh ma mère, oh ma mère». Le soleil était à la verticale quand le gendarme Michel vint me prendre par le bras et me traîna avec lui derrière le mur, dans la grande cour. Il voulait me montrer le prisonnier d'Ouled Atya qui fi'arrêtait pas de geindre, plongé jusqu'au cou dans un tonneau en bois rempli d'eau et maintenu par des poids arrimés aux deux extrémités de la perche à laquelle ses bras étaient attachés. Il formait ainsi une véritable croix. Le tonneau était placé en plein soleil. Le prisonnier était tout bleu et boursouflé, les lèvres gonflées, énormes. «Oh ma mère, oh ma mère», ne cessait-il de répéter. Le gendarme le prit par ses cheveux crépus et lui redressa la tête. «Hein, c'est bien toi qui guidait les fellagha, lui dit-il. Tant que tu ne parles pas, tu passeras par tous les supplices». Les plaies laissées par le nerf de boeuf qui zébraient ses épaules étaient devenues toutes noires. Comme le prisonnier se contentait de geindre, le gendarme me ramena de l'autre côté du mur et alla chercher son collègue. Tous deux retournèrent auprès du prisonnier. Je les entendis crier: «Tu vas enfin sortir de là, oui ou merde» ? Ils eurent beaucoup de mal à le tirer du tonneau et le ramenèrent au milieu de la cour. Il était horrible à voir, une loque humaine zébrée de toutes parts. Les gendarmes le forcèrent à se coucher face à nous sur le gravier. Ramollie par l'eau, sa peau tannée luisait puis, petit à petit, elle sécha en se ratatinant, faisant pénétrer les pointes acérées du gravier toujours plus profondément dans sa chair et son visage prit l'aspect de la lèpre. A ce moment, ses plaintes devinrent plus violentes. «Ah tu cries et tu ne veux toujours pas parler? lui dit Michel qui s'était mis sur le pas de la porte, un paquet à la main. Tu vas 15

voir ce qui va t'arriver. Je suis sûr que ta langue va se délier»

0

Puis, l'air détendu, il se dirigea vers le prisonnier sous nos yeux horrifiés. C'est avec un malin plaisir qu'il se mit à lui saupoudrer tout le haut du corps de sel fin. Tabar, toujours effondré, ne bougeait pas mais dès que le sel fondit dans les plaies, il se mit à labourer le sol de ses mains et de ses pieds de toutes les forces qui lui restaient en hurlant. La douleur était si atroce qu'il se mit à beugler exactement comme le font les boeufs en face de leur frère mort. «Tu parleras, fais-moi confiance», dit le gendarme qui retourna au bureau en me faisant signe de le suivre. Aussi curieux que cela puisse paraître, au fond de moi, je ne sentais plus la peur. Les deux mêmes gendarmes me serrèrent à nouveau de près assis sur le banc. L'interrogatoire se fit plus pressant. Une lumière très vive fut braquée sur mes yeux. Comme le répétais inlassablement. «Où as-tu vu les fellagha? Quand as-tu vu les fellagha? Où se sont rendu les fellagha après l'embuscade? Toutes les nuits, les fellagha viennent dans votre mechta. Ils viennent chez vous aussi, dans votre maison. Combien étaient-ils? Pourquoi ne parles-tu pas? Pourquoi ne parles-tu pas? Pourquoi ne parles-tu pas» ? Je me sentais envahi par le vertige. La lumière de la lampe me faisait très mal, aussi bien aux yeux que tout au fond, dans le cerveau. J'étais devenu insensible aux coups. Des frissons secouèrent tout mon corps. Juste à ce moment-là, on frappa à la porte. Un gendarole entra, accompagné d'une délégation de caïds de Tamalous, de Catinat et d'Ouled Atya venus chercher la protection des autorités. «Les fellagha sont venus frapper à nos portes, dirent-ils. Heureusement que nous n'étions pas chez nous. Ils veulent tous nous tuer. Nous égorger. Vous entendez, répétaient-ils au brigadier. Nous voulons une protection, sinon nous ne retournerons jamais plus dans nos douars. Nous ferons venir nos familles et même ici, dans le bourg, nous exigeons une protection. Ils sont partout, les fellagha et vous nous dites qu'il n'en est rien». «ça suffit, hurla la brigadier. Je ne veux pas entendre ce genre de discours. Et surtout pas devant Monsieur l'administrateur. Il n'y a pas de fellagha. Il n'y a que quelques bandits. L'armée et les légionnaires qui sont arrivés vont les capturer et vous pourrez les égorger vous-mêmes». L'un des caïds eut un rire saccadé et nerveux en répétant: «Les légionnaires, il faudra qu'ils nous protègent aussi». «Bien sûr», dit le gendarme en les reconduisant, tout en 16

tout le monde à cette époque, j'avais appris: «Jene sais pas»~ et

continuant à les persuader qu'il ne se passait rien, qu'une parfaite sécurité régnait dans le pays et que' c'était uniquement les politiciens qui grossissaient des faits mineurs. A cet instant, le brigadier constata que je l'écoutais attentivement. «Tu vas voir, me dit-il. Je vais m'occuper de toi, enfant de

putain». Prenant les autres à témoin, il enchaîna: «Vous voyez,
il écoute et va rapporter tout ce qu'on dit aux fellagha. D'ailleurs c'est leur fief, là où il habite». «D'où vient-il» ? demanda l'un des caïds. «Des Gorges de Béni Haroun». «Alors, il y a les fellagha à Béni Haroun? dit le caïd. Et à Colla aussi. Et à Aïn Kechra. Et à El Milia aussi. De ce pas, je vais chez l'administrateur. Je ne te crois plus, Monsieur Zozeph». «Et moi, je n'assurerai plus votre sécurité. Je me moque de ce qui pourra vous arriver». Les trois compères sortirent, nerveux et attérrés. «Ils sont allés tout droit chez l'administrateur», dit l'un des gendarmes qui les surveillait de la porte. Débarrassés des trouble-fête, les gendarmes reprirent leur besogne. Ils entassèrent des coupures de journaux sur la tête d'un de mes cousins et y mirent le feu. L'odeur de roussi nous envahit, accompagnée de hurlements. La fille du gendarme à la moustache fine entra et s'approcha de moi. Elle me releva la tête et me cracha à la figure en disant à son père: «On les trouve partout~ ces fellagha. Tu te rends compte que des fois, je suis assise à côté de lui» ? «Allez, allez, éloigne-toi d'ici», lui dit le père d'un ton impératif. Un parent nous fit libérer en intervenant auprès de l' Administrateur et en se portant garant de nous. Il avait appris notre arrestation par son ami Bouzid. Lorsque j'entendis :«libérez-Ies», au téléphone, je ne pus m'empêcher de sourire. Le gendarme me le fit payer jusqu'à ce que je vomisse du sang. «Va rire chez ta mère maintenant». Puis une longue discussion s'engagea entre les gendarmes: «C'est par des ingérences pareilles que les autorités nous empêchent d'atteindre notre but, dit Michel. Avec un interrogatoire bien mené, je sais que, tôt ou tard, n'importe quel prisonnier parle. «Je suis d'accord mais les ordres sont les ordres», répondit le brigadier agacé. «Nous avons au moins celui qui est étendu dans la cour qui a été pris en flagrant délit. Il a été Iivré par le caïd lui-même, il a tout un dossier et même le bon Dieu ne pourra pas nous l'arracher», dit Robert. 17

«Allez, dit le brigadier. Renvoyez-moi tous ces paysans et trève de discours». Avant d'être relâchés chacun des prisonniers reçu au moins un coup de poing, un coup de pied ou un coup de genou aux testicules. Nous ne nous sentîmes sauvés qu'après avoir été jetés dans la rue et que la porte du borj eut claqué derrière nous. «Pourquoi est-ce que les gendarmes nous ont relâché? dirent mes compagnons. Pourtant, nous pensions bien que c'était notre fin». Je dus leur expliquer par le menu le coup de téléphone de l'Administrateur aux gendarmes, suite à l'intervention de mon parent, bachagha de la commune mixte: «je me porte garant d'eux» a-t-il dit à l'Administrateur et ce dernier l'avait répété aux gendarmes. Devant leurs réticences, l'Administrateur avait ajouté : «C'est la légion d 'honneur que j'ai en face de moi et c'est un ordre». «Qu'il vive longtemps. Que Dieu écarte tous ses ennemis de son chemin. C'est ce qui s'appelle connaître des gens. Voilà au moins un homme brave qui, même à l 'heure du danger, n'oublie pas ses proches», répétaient mes compagnons comme une litanie. Il était près de dix-sept heures et le problème du transport se posa à nous avec d'autant plus d'acuité qu'il nous fallait rentrer pour rassurer nos parents. Le propriétaire d'une camionnette bâchée nous prit en pitié et, malgré les risques qu'il courait étant donné l 'heure tardive, il nous dit: «Allez~ montez. Dieu est grand. C'est lui qui pourvoit à tout. Si mon destin est de mourir aujourd 'hui, je mourrai et il ne sert à rien de me défiler. La mort pourrait venir me cueillir même dans mon lit. Si ma vie est encore longue, il saura comment me préserver du danger». Je montai avec lui à l'avant pendant que les autres grimpaient à l'arrière ,comme des moutons. Le voyage fut très agréable. Une demi-heure plus tard nous étions au bain où nous trouvâmes d'autres paysans du coin qui étaient venus se renseigner sur notre sort. A peine avais-je mis le pied à terre que je m'enfonçai un gros clou fixé à un bout de bois qui me transperça la sandale et le pied. La douleur me fit chanceler et je mis à sangloter en retenant mon pied blessé entre mes mains. Les paysans me débarrassèrent du clou en tirant sur le morceau de bois, entraînant un flot de sang avec lui. Devant mes sanglots, ils se mirent à me consoler pour me redonner courage. «Ce n'est rien, me dirent-ils. Avec tout ce que tu as subi tout à l 'heure, tu n'as pas pleuré devant les gendarmes qui étaient bien plus féroces. Ce n'est pas un vulgaire clou qui va te faire tant d'effet. Viens, on va t'aider à te laver le pied au ravin et essayer 18

d'arrêter le sang». Leur sollicitude me fit reprendre courage et je me sentis plus mûr, l'égal de ces hommes. «Si vous saviez ce qu'il a enduré, ajoutèrent mes compagnons en s'adressant aux autres paysans. Les gendarmes l'ont projeté en l'air comme un ballon et chaque fois qu'ils recommençaient nous nous demandions s'il n'allait pas éclater». «Cheft... cheft... kichefo, disaient les autres. Il a toujours été capable. Qui de nous ne le sait pas» ? Il faisait déjà nuit quand nous arrivâmes chez nous. Nos familles nous accueillirent par des youyous comme des héros.

Chapitre

V

Dans les jours qui suivirent, Si Mahmoud se rendit au siège de son assurance à Constantine pour déclarer son sinistre. L'agent lui réclama des photos. «Comme je vous connais, lui dit-il et que vous êtes depuis longtemps assuré chez nous, je vous prête mon appareil avec pellicule et tout. Vous n'aurez plus qu'à appuyer sur le déclic. Tenez, comme cela. Il est réglé sur temps très ensoleillé, entre onze heures et midi - avec ouverture maximum du diaphragme». Les clients européens le regardaient avec une moue de dégoût. Malgré tout, ils attendirent que Si Mahmoud soit parti pour dire à l'agent: «Maintenant, on explique aussi les ficelles juridiques aux bougnouls. Eux peuvent à tout moment nous tuer et quand il leur arrive le moindre pépin, l'assurance les rembourse», dit Balard. «Il vous répondra, parfaitement, ajouta Chédid. C'est lejeu de la démocratie». «Ne nous énervons pas, leur dit l'agent tout en actionnant la manette du téléphone. Alla, allo, le PC de la division? Je veux parler à l'officier de service.. . Voilà, il s'agit d'un Arabe venu déclarer que l'armée lui avait brûlé ses magasins et dynamité... oui, je dis bien dynamité son hôtel situé aux Gorges de Béni Haroun... Il était en règle, bien sûr... Et bien, pour m'en débarrasser, je lui ai réclamé des photos... Je lui ai aussi prêté 19

mon appareil pour être sûr qu'il va y aller... La clause de son assurance stipule bien: contre l'incendie. .. Il Ysera demain dans la matinée.. . Je vous envoie sa fiche signalétique par le garçon de courses... Toujours à votre service, mon adjudant». «Ils vont le cueillir», dirent les autres, ravis. «ça, alors, tu as été plus malin que nous tous», ajouta Chédid. Effectivement, Si Mahmoud rentra tard et se rendit au bain. Il essaya de prendre quelques photos mais les gorges étaient profondes et il faisait déjà très sombre. Il décida de revenir le lendemain matin. «L 'agentd 'assurances a bien raison, se dit-il. Après dix heures ce sera le meilleur moment». En le voyant revenir avec l'appareil, sa femme lui demanda: «C'est pour nous prendre en photo, dis» ? Si Mahmoud ne lui répondit pas et elle n'insista pas non plus. Le lendemain, Si Mahmoud arriva sur les lieux à l 'heure voulue. Le ciel était limpide et la lumière éclatante. Le bain était devenu désert. Seules les grenouilles et les tortues s'adonnaient à leurs concerts. De temps à autre, quelques poissons rompaient la tranquillité de la chape d'eau de l'oued. Les oiseaux de proie sillonnaient le ciel, poussant des cris aigus. Les bancs de pigeons s'étiraient dans tous les sens. Leur densité les faisait ressembler à des tapis magiques d'un gris majestueux. L'unique singe des lieux, un mâle qui avait fui, chassé par sa harde, s'était installé au sommet du deuxième pic pour mieux surveiller ses éventuels assaillants et s'épouillait minutieusement en ne perdant aucun des gestes de Si Mahmoud. Il fut le premier à entendre le vrombissement du convoi militaire et alla se réfugier dans une grotte où il tomba nez à nez avec un autre occupant indésirable. Le combat se termina par la mort du serpent: La pierre projetée par une main très agile lui écrasa la tête. Le singe tourna autour de cette bête qui n'arrêtait pas de se tortill er puis, pas très rassuré, il la précipita dans le vide, prêtant l'oreille jusqu'à ce qu'elle eut fait plouf dans l'oued. L'arrivée du convoi militaire prit Si Mahmoud de court. D'ailleurs, ce n'est qu'en voyant déferler les soldats vers lui qu'il réalisa la portée du stratagème dont il était victime. «De la route, les soldats ne pouvaient pas me voir», se dit-il. «Les mains en l'air, lui ordonna le caporal sénégalais qui l'avait rejoint le premier. Je le tiens», cria-t-il à l'intention des autres. Le reste du peloton convergea vers les ruines de l'ancienne bâtisse. Il était composé pour plus de la moitié de noirs, Sénégal, Maliens, Guinéens, Congolais, Camerounais et Chellaha Marocains, encadrés par des blancs. 20

~Donne-moi ce que tu tiens entre les mains, ordonna le lieutenant à Si Mahmoud. Un appareil photo. Et tu vas dire bien sûr, que c'est l'armée qui a tout fait sauter? C'est pour qui les photos que tu as prises? Pour les fellagha? ou bien tu vas les envoyer à l'O.N.U.» ? Tout le monde éclata de rire. ~C' est l'assurance qui me les réclame pour me rembourser», lui dit Si Mahmoud. ~Ah, oui, l'assurance, hein? dit le lieutenant en prenant l'air doucereux. Fouille-le, caporal», ajouta-t-il d'un ton cassant. Le caporal s'exécuta et vida les poches de Si Mahmoud. Entre autres choses, il en sortit une lettre encore glissée dans son enveloppe portant l'en-tête de l'Assemblée algérienne que lui avait adressé un député originaire d'El Milia. Elle commençait par : cher ami. ~Dis-donc, tu as des amis haut placés, toi! Tu connais peutêtre Jacques Chevalier et aussi Mendès France, qui sait» ? Si Mahmoud se contenta de le regarder détruire la pellicule et jeter l'appareil dans l'oued. ~Voilà. Par considération pour vos amis, nous fermerons les yeux pour cette fois-ci. Mais ne t'avise plus de porter pareille accusation contre l'armée. Nous sommes ici pour vous apporter la paix et nous comptons sur vous, les musulmans, pour nous aider. Tu peux partir, tu es libre». Si Mahmoud remonta sur la route suivit par les militaires. ~Allez les gars, on embarque aussi. Faut aller chercher le ravitaillement», dit le lieutenant à sa troupe. Si Mahmoud dut acheter un autre appareil photo pour l'agent d'assurance qui semblait être ravi. ~Sans les photographies, comprenez que je ne peux constituer votre dossier, Monsieur B...». Si Mahmoud le traita de fils de chien en son for intérieur, sachant qu'il n'avait aucune chance d'avoir gain de cause. Pour s'en convaincre, il se répétait: «Déjà que j'ai sauvé ma peau. Il faut se rendre à l'évidence, il n'y a plus de place pour le double jeu».

21

Chapitre VI

Les renforts militaires affluaient chaque jour de la métropole et les camps s'installaient un peu partout à travers le pays. Il ne se passait pas de jour sans que des convois interminables, moteurs poussés à fond, ne sillonnent les routes. Les avions aussi volaient au-dessus des agglomérations en provoquant des bancs soniques, histoire d'impressionner tout le monde. Nous eûmes même droit à un parachutage de troupes au-dessus du bourg d'El Moo. La région était très boisée et beaucoup de parachutes restèrent accrochés aux branches des arbres. Il fallut que leurs camarades organisent une battue pour délivrer ceux qui étaient restés suspendus en l'air. Comme récompense, ils eurent quartier libre le lendemain et envahirent littéralement le bourg à la grande joie des filles de colons. Le lieu de prédilection de ces rencontres galantes devint très vite Le Bazar, magasin qui n'avait rien à envier à ceux qui se trouvaient de l'autre côté de la Méditerranée. Boîtes de conserves de toutes sortes et de toutes formes, vins, poissons séchés, tous les fromages possibles et imaginables, un immense comptoirfrigidaire, toujours rutilant et, chose curieuse, il était tenu par des autochtones qui vivaient à l'européenne et buvaient eux aussi. Pour échapper au péché dans lequel vivait ses fils, le père Djaffar, très vieux et très pieux, ouvrit une petite échoppe dans une ruelle peu fréquentée. C'est chez lui que nous aimions acheter nos bonbons. Les préférences des jeunes filles allaient visiblement aux jeunes sous-officiers en tenue léopard et aux épaulettes luisantes. Toutes les tiraient par le bras pour les faire entrer chez elles. C'était de jeunes loups qui avaient croupi dans les rizières du Viet-nâm et un certain nombre d'entre eux avaient été faits prisonniers à Dien Bien Phu. Ils avaient subi l 'humiliation d'une cuisante défaite puis, internés dans des camps, ils furent soumis à de longues séances de ré-éducation, qu'ils baptisèrent lavage de cerveau, avant d'être libérés en application de la convention franco-vietnamienne de Genève relative à la cessation des hostilités. Tous ces hommes, officiers, sous-officiers ou hommes de troupe, estimaient qu'ils avaient été trahis là-bas, par les politiciens bien sûr, et qu'ils venaient en Algérie, département français, pour prouver qu'ils étaient capables de gagner la guerre par la contre-révolution. Tous voulaient leur revanche, seul moyen de guérir et d'oublier le cauchemar dans lequel leurs 22

Un pour Un
Permettre à tous d'accéder à la lecture
Pour chaque accès à la bibliothèque, YouScribe donne un accès à une personne dans le besoin