Chacha et Sosso

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Publié le : samedi 1 janvier 1994
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EAN13 : 9782296287969
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CHACHA ET SOSSO

DU MEME AUTEUR

IL PLEURE DANS MON PAYS, Roman, Editions Désormeaux, Fort-De-France, 1980. CICATRICES, Poèmes, Editions Caribéennes-Présence caribéen, Paris, 1985. du Livre

GUADELOUPE: LE MOUVEMENT COMMUNISTE ET SES DEPUTÉS SOUS LA IVe RÉPUBLIQUE, Essai, l'Harmattan, Paris 1986.
AURORE, Roman, l'Harmattan, Paris, 1987. LA GUADELOUPE ET SON INDIANITÉ, Caribéennes, Paris, 1987. Essai, Editions

LES DOM-TOM: Enjeu géopolitique, économique et stratégique, étude, l'Harmattan, Paris, 1988. UN DANGER POUR LES DOM : L'intégration au marché unique européen de 1992, l'Harmattan, Paris, 1988. DES CHAMPS DE CANNE À SUCRE À L'ASSEMBLÉE NATIONALE, Poésie, l'Harmattan, Paris, 1993. Aimé CÉSAIRE Député à l'Assemblée l'Harmattan, Paris, 1993. nationale, 1945-1993,

1994 ISBN: 2-7384-2454-6

@ L'Harmattan,

Ernest Moutoussamy

CHACHAET sasso

Editions L'Harmattan 5 .. 7 rue de L'Ecole .- Polytechnique
75005 PARIS

Collection Lettres des Caraïbes Julia Lucie, Mélody des Faubourgs, 1989. Delpecb Alice, La dame de Balata, 1991. Delpecb Alice, La dissidence, 1991. Ponnamab Micbel, Dérive de Josaphat, 1991. Parsemain Roger, L'Absence du destin, 1992. Catalan Sonia, Clémentine, 1992. Boukman Daniel, Et jusqu'à la dernière pulsation de nos veines (réed.), 1993. G. Tbémia Clotbilde, La féodale. Majorine à la Martinique, 1993. Boukman Daniel, Chants pour hâter la mort du temps des Orphée ou Madinina fie esclave..., 1993. Moutoussamy Ernest, Des champs de canne à sucre à l'Assemblée Nationale, 1993.

Ici, la canne â sucre avait tout imposé. Seigneur et maître des mouns bitation" qui ne vivaient que pour la servir, elle laissait peu de temps pour gémir. Dans la hatte* fermée sur une vingtaine de cases ressemblant â des cachots, les mêmes devoirs étaient répétés depuis nanni nannan* pour perpétuer sa domination. Pas très loin de la villa du géreur, dressé face au levant, un moulin du père Labat témoignait du haut de ses deux siècles d'histoire du règne souverain de la sucrerie sur cet archipel de cœurs brisés. Un discret petit cimetière, trois mares dont une pour boire, l'autre pour se baigner et la troisième pour les animaux, une tonnelle d'avelka et une pouponnière en bouse de vache constituaient l'ossature du village. Pas de brèche d'évasion dans ce périmètre de servitude où la rumeur des cannaies étouffait tous les autres bruits, â part la parole de Gopi. Fos et kouraj* ! répétait-il sans cesse. Il en fallait en effet â ces nhom â kann* pour survivre et pourrir sur pied. Quelques paillotes rebelles â la périphérie

. . . .

. hatte: parc

mouns bitation : gens de l'habitation.
à bestiaux.

nanni nannan : longtemps. Fos et kouraj : force et courage. nhom à kann : homme de la canne.

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traduisaient une timide soif de liberté, mais seule la canne' vivait réellement et possédait une histoire. Le territoire était sa patrie. Pas de vergers! Pas de jardins potagers! Pas de fleurs! Toute la terre, c'était pour elle. Elle avait conquis le sol pour elle seule, pour son vesou, pour son sucre et pour son âme. Il y avait bien une gare mais ses wagons ne transportaient que de la canne même si de temps à autre dansaient sur la voie ferrée quelques zombis. Quand la cloche sonnait ou quand la sirène de l'usine rugissait, c'était toujours pour elle. A l'aube, c'était encore le sirin de ses feuilles qui vous mouillait le visage. Pour elle, le paysan se lamentait quand le soleil ne se levait pas à l'heure ou se couchait trop tôt. Que d'hommes, saignés ! de femmes et d'enfants avait-elle

En ce samedi de quinzaine, la nuit vient de jeter son épervier ruisselant de clartés sur les cases en paille de vieille maman de l'habitation. Le bleu de la soie du soir tropical et celui de la mer confondus dans une ardente embrassade effacent toutes les grimaces des hommes et ferment toutes les plaies. Des chauves-souris et quelques légers nuages prennent possession de l'espace. Rigobert, un ancien combattant dérangé par une balle sur le front de Verdun, tire son coup de fusil contre une étoile. De Paz, le seul Blanc de la région, rejoint à pas pressés sa. mulâtresse Anna. C'est son jour de lui faire l'amour jusqu'à minuit. Dans la ravine, Ti Genty et Pè Guiom, en route vers Deumeil, entendent capturer le soucougnan qui, lors de la dernière nouvelle lune, a sucé le sang de Drapeau le "mèt savan". des troupeaux. Etrange bitation non encore éclairée, où certains malfaiteurs se transforment en chien pour porter de mauvais coups à leurs voisins, et où Man Zig prend l'air dit-on "en vampire" pour calmer les ardeurs des mâles.

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mèt savan : maître savane (chef du troupeau).

A la lueur de la lampe à pétrole, beaucoup de ceux qui étaient partis très tôt ce matin pour les champs de canne à sucre sont déjà en course pour le sommeil. Là-haut, près du vieux moulin, un père chante. Il veut faire dodo deux timouns. Quel miracle dans cette île où l'homme ne chante que pour la canne, pour les morts et les dieux! Non, ce n'est pas un rêve! ni une voix de zombi "en quat chimins". C'est bien un papa qui, avec un coui chargé d'affection, remplit d'une douceur vaporeuse la brise du soir. Il fredonne, il roucoule, il sifflote, il susurre: "Dodo pitit a manman, Si pitit a manman pa ka dodo gwo chat là ki en bois là Ké vini mangé pitit a manman, Dodo pitit a manmam..." Sans se fatiguer, avec une émouvante tendresse, il berce de sa voix Chacha et Sosso pour les endormir. L'écho s'éternise dans le lointain et chérit à son tour la géographie de Desvarieux. Cependant, du jour où il a commencé à chanter, parents et amis l'ont lâché comme le crabe abandonne sa pince. Pas très loin, une pile d'hommes et de femmes arrachés au roucou d'Amérique, au bois d'ébène d'Afrique et aux figuier banian de l'Inde, rassemblés autour de Gopi le dernier prêtre tamoul du village, racontent leur histoire et pleurent sur leur présent. Ces descendants de Caraïbes, d'esclaves africains, d'engagés indiens, dans le creuset de la plantation ont appris à s'aimer, à s'entraider et à être unis pour ne pas manger "rat sans sel". Ils sont une trentaine assis en rond sur le sol sous un vêpêlê baigné de lune. Sages comme dans un nid, ils prêtent leurs oreilles au passé que nourrit Gopi. Le vieux vatiaIou sue à grosses gouttes, son corps sec n'a que de l'eau. Mais il a tant à dire, lui qui est une carcasse d'archives et une armoire de souvenirs. Pour cette fois, c'est la misère des

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premiers zindiens dans la savane des Pauvert qui est à la page. Aussi fait-il revivre ces bêtes de somme et secoue-t-il les heures silencieuses du temps pour qu'elles ne soient pas broyées par l'oubli. Après avoir défoncé les entrailles de Karukéra, après avoir labouré et planté pendant des décennies, aujourd'hui, il n'a ni case, ni argent dans les poches! Sa fortune c'est son hamac et son vêpêlê ! Tant pis! Il veille pourtant sur l'avenir. Ca ki la pou vou, dlô pa ka chayé li.. Nourri par les grandes épopées de l'Inde et le récit du sacrifice de Delgrès et de ses compagnons au Matouba, il ressuscite des morts pour prouver que son pèp a une histoire et cloue ses pensées dans la tête de ses frères pour leur enlever leur image de moun bitation. Au moment où la lune pointa derrière les mornes de la Désirade, avec des mots de Marti et de Gandhi, il creva la léthargie, chassa les ténèbres et brisa les noix de coco de silence et de peur. L'enfer de la plantation devint petit à petit une oasis pour l'espoir, et se dressa alors sur l'immensité tranquille des champs de canne à sucre l'image d'un lendemain plus généreux pour les déshérités. "On tan pou chassè, on tan pou gibié. Fo pa désespéré. !n A tour de rôle, Loulou et Bolo ravivent la mèche du chaltouné pour que le vieux conserve sa flamme et ses forces. Mais ses chansons et ses paroles se perdent de plus en plus dans la mélancolie. Alors, Dévanin la doyenne du village s'empare du ]ahajiBhaï : oh ! ce voyage de trois mois qu'accomplissaient sur les bateaux les engagés indiens en direction des Antilles! Bateaux de supplices! Traversée pour l'enfer! C'est pourquoi les survivants se considéraient à jamais comme des "anins et des akasn, c'est-à-dire des frères et des soeurs.
"ça ki la pou vou,.. : ce qui est là pour vous l'eau ne peut pas l'emporter. .on tan pou chassè... : un temps pour le chasseur, un temps pour le gibier. Il ne faut pas perdre espoir.

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Elle pousse la porte du passé et sur la pointe des pieds, à son tour, force l'histoire à parler. Sur ses lèvres se dressent des étages de souvenirs. Des houles de pensées et d'images se déversent sur le collier de cœurs de tous âges suspendu à sa voix cassante. Dans le noir, une plainte lugubre laisse échapper un soupir comme pour pleurer la détresse de ceux qui, fuyant la misère de l'Inde, s'étaient retrouvés dans l'éternel brouillard des terres caribéennes. Bon Dié bon! Ni on jou ça ké fini. ! Gopi, se rappelant soudain les vingt mille Indiens morts pour augmenter la production de sucre d'autant de tonnes, reprend vigoureusement la parole, ferme ses poings, grince des dents, crache sur la démission "des mouns rivés", montre du doigt les "gros tchiaps". du sucre. Des armées de squelettes jaillissent de son coui de souvenirs. Des cadavres de désespérés qui se sont suicidés se balancent aux branches. Des défunts sans samblani sortent des tombes. Des voix de mawons appellent à la révolte. Quelques patriarches sonnent le retour au pays des aïeux. Des champs de cannes s'effacent dans les flammes d'incendies criminels. Des bateaux fantômes pointent dans la nuit... Fos et couraj ! bod la mè pa loin! Dévanin, troublée par cette évocation et ce tableau, continue avec une mélopée que chantait sa grand-mère sous son figuier banian de là-bas. Une coulée d'atroces murmures amplifie la rumeur des savanes déjà couvertes de rosée. Du feu et des larmes envahissent tous les regards qui ne consultaient que la terre. Face à ce touné do à la vie, BaIa, damné des cannaies, se met alors à frapper des mains pour éviter à la jeune génération d'avoir peur de demain. Lui, l'homme de bonté pour les désemparés, l'acier le plus trempé du village, qui n'aimait pas parler de son existence de mulet bâté et qui dans le silence de sa case cachait sa misère et sa souffrance,

. ..

Bon dié bon ... : Dieu est bon! Tout cela va se terminer un jour! Gros tchiaps : gros propriétaires, hommes riches.

tournédos...: démission.

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ses éternelles compagnes, retrouve spontanément le verbe profond et chaud d'une gorge arrosée par le rhum. Avec des mots pleins d'images et de sève, il remet tout le monde à l'espoir. "- Cela fait 70 ans que je vis avec mon île d'adoption. j'ai peint des croix et aussi des fleurs. j'étais encore à quatre pattes quand ma mère me fit connaître les cannaies. j'ai appris à compter avec des tronçons de canne. Il en fallait treize par paquet! Je n'ai jamais su écrire car ma plume demeura toujours mon coutelas. Mais j'ai labouré la terre et j'ai planté en cachette de quoi nourrir ma famille. j'ai planté aussi l'espérance pour mon peuple. Au morne de May, j'ai donné avec mes mains, mes ongles, ma sueur et mon sang, une belle verdure. Des carrés de malangas, de manioc, de patates douces et d'ignames sont sortis de la rocaille. Et mes sept enfants ont grandi à l'ombre du moulin et du vêpêlê. Doubout pou lité zenfants LooMaliémin et Kâli sont là pour vous guider dans la droiture des timouns bien élevés et pour vous aider." Après une ultime tirade, Gopi par un grand bon soir, envoie tout le monde au lit. La sirène de l'usine au même moment annonce dix heures! Chacun soulève son corps comme il peut -du biki à la main tendue-, on se donne le dernier coup de main et le cercle des exilés vendus à la canne à sucre s'efface jusqu'au lendemain. Seule reste vivante dans le silence la mélodie de Prakash qui berce encore ses enfants. "Dodo Chacha à papa! Dodo Sosso à papa! " Sa voix maintenant se mêle au roucoulement des vagues qui lèchent passionnément le rivage. La case, le vêpêlê et la chanson unies dans un théâtre antique portant le sceau de la sérénité se laissent ensevelir par le rideau de paix du sommeil ! Bonne nuit! a-t-on répété de partout avant de confier

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aux songes le soin de recueillir les doléances et de construire les bonheurs allergiques à la lumière du soleil. Dans l'intimité retrouvée de leur toit, certains paysans ouvrent un autre registre. Si la femme est d'accord pour aller jusqu'au bout, ils abandonnent furtivement le lit et se glissent au dehors. Sur la plage, sous les bananiers, adossés aux arbres, sur le banc, dans la charrette afin de ne point attirer l'attention de la marmaille. Ainsi, l'espace autour de l'ajoupa de Maldé se remplit d'envies, de soupirs et de gémissements. La jouissance impossible à savourer dans la pièce où grouillent tant de timouns, prend alors une dimension sublime. Les coqs chantent de partout! Des doses de semence s'échappent des noix de coco pour les lèvres chaudes des marchandes de patates. Quelle formidable poésie! Libres enfin, les hommes arrosent leurs jardins et se donnent à cassé-cou et cassé-rein. Dans les bras de son nhom, Lili aux baisers pleins d'épices, folle d'ivresse, flotte dans ses désirs. Des cris d'éjaculation, des étreintes de sangsues collées, des aspirations de poulpes, des contorsions lascives, la violence de la chair transforment le coin de verdure en geyser de . plaisirs. Avec la voracité de leurs corps excités, Roméo et Virginie dans leur cocon de feuillage miaulent: "j'aime ta palourde... Ouvre-moi ton lambi... Enfonce ta banane dans ma vallée... Donne-moi mon coco..., glissemoi mon bâton de chocolat..." Ils baignent dans une savane de délices, gorgée de sensualité, qui pousse leurs sensations au nirvana. Tout nage dans la rosée et tout bave de plaisir. Chaque coeur est un temple de passion et une capitale de l'extase. Une sacrée envie de poser ses jambes au sommet des cocotiers, d'être aussi profonde que les vallées de la Basse-Terre, de boire à toutes les cascades, de laisser se répandre sur son ventre des vapeurs de rhum mélangé au bois bandé, d'éplucher des payas, de danser le slow, de se sentir clouée au sol, s'empare de Virginie. Puis une divine détente ferme ses yeux. Et les corps ensorcelés restent emboîtés jusqu'à ce que le sang se refroidisse et que le pipirit abandonne son nid.

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La voix de Prakash s'est maintenant éteinte. L'homme est seul. Ushas et Solitude, les deux fillettes qu'il a ramassées un matin devant l'église du bourg de SaintFrançois et pour qui depuis quatre ans il fait sortir du sang de la roche se sont enfin endormies. Le village désormais appartient aux soucougnans, aux lucioles et aux bruits du silence. Assis sur la roche du seuil de sa maisonnette, il observe le monde sans frontières qui l'entoure. Son pays qui a tété aux seins de toutes les femmes de la terre, pour donner à tous ses enfants une authentique couleur de cannelle, le tient en éveil. S'il maudit son passé de terre d'esclavage, il apprécie sa tolérance de racine de sang-mêlé. Après plus d'un siècle de métissage, quel bel arc-en-ciel! Quelle fraternelle patrie pour les enfants de demain! Il est un grain de poésie avec ses divinités, ses proverbes, son histoire, ses aurores, ses crépuscules, ses colliers de coquillages, ses femmes en madras et en saris, ses artisans du bois de mahogany.. Dressé majestueusement sur les eaux, il est une superbe sculpture. Ses pauvres ne se couchent plus à la belle étoile. Certains cachent leur toit dans ses ravines et derrière ses mornes pour ne point salir son paysage et mieux tromper leur faim en courant discrètement après le fruit-à-pain.. Quand les amants étendent leur maîtresse sur le sable de ses plages, ils ne peuvent s'empêcher de contempler la splendeur des bananeraies dégringolant sur ses pentes. Tout le monde le chouchoute. Il est comme le vieux patriarche, puissant de sagesse et de générosité. Prakash est amoureux de lui comme d'une femme. Dans son paysage, il déploie des talents hérités aïeux pour nourrir ses filles. Il attrape des crabes, biches, des anguilles, des lapias, des soudards... Il tous les coins et parages où trouver la pitance timouns de même que les périodes fastes. C'est ainsi la nouvelle lune à l'approche de la pleine lune, il de ses des criconnaît de ses que, de ne dort

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guère. Comme un courant d'air, il surgit où il faut. Il chaloupe dans les ravines, plonge dans les mares. Jamais son sac ne reste vide, car il y va de l'estomac de Ushas et de Solitude. Personne ne peut percer son mystère. Toujours pour elles, il garde sa voix de doudou même si au fur et à mesure que grossit la lune, il sent aussi grossir son inquiétude. Infatigable pour ses colibris, il vare chaque aube pour décoder un heureux destin et cogne partout comme le bon Dieu l'a dit. A la fois papa et maman des deux timouns, même s'il n'est point leur père, il hâle la vie comme un mulet en brancard. Quel chouk, ce brave Prakash! Parfois, tel un mansfenil aux ailes brisées et gisant sur les flots, il épie l'horizon, à la recherche d'une espérance. Puis, il lâche une larme sur les jours sourds et aveugles d'un almanach sans rendez-vous avec la chance et l'humanité. Mais il chante inlassablement pour ses timouns couleur de cannelle et de sapotille. Toujours au galop d'un cheval, il répond à leurs besoins. Pour le biberon, pour le caro., pour le manger, pour la tendresse, pour l'éducation, pour le dodo..., il ne peut compter que sur lui-même. Les mouns bitation de Desvarieux n'ont jamais accepté les zenfants qui sont des timouns vinis. Hé boug ! Au lieu d'aider ta maman à nourrir son tcholé timouns., tu as été allonger la queue. Tu es un vrai boloco. ! Lui répétait-on souvent. Elevé dans le silence, car Mireille sa mère ne trouvait guère le temps de lui parler, il ne parle pas beaucoup. A dix-sept ans, lui, l'aîné, il a pris son indépendance pour laisser un peu plus de place aux six autres dans la case. Sa hutte de paille, de lattes et de bouse, dressée à l'endroit même où son père enterra son ombilic, est devenue au fil

. Caro

. .

: fer à repasser. Tcholé timouns: famille nombreuse. boloco : idiot.

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des ans une chaude cabane. Elle abrite maintenant la jeunesse des timouns et trône sur le morne en suscitant beaucoup de curiosité. Collé à la terre de sa campagne, Prakash ne marche pas sur une fourmi. Il a acquis sa charrette, possède des poules, des cabris, deux vaches et deux taureaux. Un grand courage l'habite. C'est une charrue, dit Gopi. Sa poitrine toujours au vent, bien debout sur ses jambes, élancé et mince, le sourire uniquement pour ses matados, il conduit ses jours à vive allure et n'est point un homme rouillé. C'est un vrai fils de la canne à sucre. Le vesou l'a fait pousser. La paille l'a hébergé. Les chansons dans les champs l'ont rempli de générosité. Il ne se traîne pas sur le chemin de la vie. Il frappe. Il fouille. Il plante. Il donne sans rien demander. La souffrance aux ordres du sucre de canne ne le trouble pas. Bien au contraire, la douleur des paysans attelés au labeur, le cauchemar des mères plantées dans leur marmaille ont allumé en lui une flamme de bois de campêche. C'est un difé! Il secoue la torpeur des mornes matins et il coud passionnément le jour à la nuit pour que "daub six" ne meure pas dans ses mains. Il n'est pas un fantôme se faufilant entre les levers et couchers de soleil. Cuisinière, couturière, infirmière, marraine... il a appris à être tout cela pour Ushas et Solitude. Il se saoule de tous les mots du vocabulaire de toutes les mamans et invente toutes les postures pour honorer et égayer leur enfance. Avec elles, il joue pour que la case ne soit pas trop morte et ne flétrisse pas leurs spontanéités. Aussi, sur la terre trempée des soirées d'hivernage, dans l'air brûlant des midis de carême, il répond toujours présent à leurs caprices tout en les préparant au mieux à affronter chaque jour. Il ne peut pas être comme tout le monde. Il veut réussir là où bien des mamans ont échoué. Il ne peut pas se contenter de regarder glisser leurs vies. Il faut que leurs anneaux jettent une belle lumière sur leur visage, qu'elles deviennent des "matout' fem". Associées à la plupart de ses démarches, Ushas et Solitude ne veulent pas laisser de secrets à la nature. Elles passent sous les mamelles des vaches, font la récolte dans le

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