CHANTS ALIZES

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Dans un monde où les chabines tirent la langue ou moquent les négresses, haussent les épaules ou chaloupent comme des gommiers par gros temps… dans un monde où les huissiers jouent du Fats Waller tandis que les cabris émotifs sanglotent, une nonne, sur le point de prononcer ses vœux, part à la recherche de son père à l'autre bout de l'île. quelle force pousse Gladys ? se venger de celui par qui le malheur est arrivé.
Publié le : mercredi 1 mars 2000
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EAN13 : 9782296408128
Nombre de pages : 103
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CHANTS ALIZÉS
"Mélodrame créole"

Collection Lettres des Caraibes dirigée par Maguy Albet et Alain Mabanckou

Dernières parutions

Liliane LISERON, La plaie danse avec la douleur, 1998. Mona GUERIN, Mi-Figue Mi-Raisin, 1998. José LE MOIGNE, Chemin de la Mangrove, 1998. Danièlle DAMBREVILLE,L'arbre sacré, 1998. Ernest BAVARIN, Le cercle des Mâles Nègres, 1999. Danièlle DAMBREVILLE,Le Quimboiseur, 1999. Eric PEZO, Marie-Noire, Paroles en veillées, 1999. Térèz LEOTIN, Tré ladivini, Le plateau de la destinée, 1999. Michel PRAT, Les Grands Fonds, 1999.

Reynold ISMARD

CHANTS

ALIZÉS

L'Harmattan

@ L'Harmattan,

2000

5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - France L'Harmattan, Inc. 55, rue Saint-Jacques, Montréal (Qc) Canada H2Y 1K9 L'Harmattan, I talia s.r.l. Via Bava 37 10124 Torino

ISBN: 2-7384-8933-8

-1Dimanche
Elle rallIait sans destination, le long de la baie q lli crell se l' île entre les mornes humides et les plaines brûlées. Je me serais glissé volon tiers à ses côtés Sllr ce qui reste de la banquette avant, ballotté Sllr la toile à ressorts et le front moite séché à l'air chaud du dehors. J'avais pell à lui dire, mais j'observais la lueur singulière de son regard tendu vers le large. Faire un peu de chemin avec elle? L'observer en silence, dissimuler un désir si prompt à l'offenser et la retenir d'un geste déplacé, elle, qui volait dans les airs, par desslIs la mer tel un soukougnan... Espérer un regard, ou tenter un geste eû t fait voler en éclats le cristal d'un si doux visage comme écrire son nom sur le sable l'eût effacée tout à fait. Nous, les hommes, c'était notre veine, d'aimer une sainte. Elle qllittait la route, traversait les champs et sur son passage nous étions cannes all bambous couchés par les vents. Elle ouvrait lIne sente, et nous, mauvaises herbes nous poussions, accrochant nos épines et nos ronces aux jupes de la sain te.. .

Taches t1lrq1Ioises entre grappes sang de fleurs à flaluboyant sitôt ternies par l'ombre des grands palmistes ql1i défilent en contre jOlIr. Scansion d'ombre et de 111mière qU'lIn regard ne peut sOlltenir.
Gladys ailnait ces éclats qui la berçaient de l'intérieur. hypnotiques

Une épaisse Inoiteur coula et chemise, et figea son corps delII' paisible. Elle redoll tait obscurément ments d'abandon, elle se devait elle, qui vOllait désormais Seigneur.

entre reins en une raices moaux autres, sa vie au

La jeune fille dégrafa alors son corsage, dégagea la croix qu'elle portait au COlI, posa les lèvres sur le buis et devina, sous les baisers, le corps du Christ. Allèluia. C'est al1jourd'hui dimanche.

***
Gladys gara sa deux-chevaux sur le morne, entre les dellx zébus assoupis de la veuve Tibllrciane. Un enfant affaibli courut vers elle, lui tendit les bras. Soulevé du sol par la jeune fille, il tOllrna ainsi dans les airs, une fois ou dellx, pllis ils entrèrent dans la seule 6

case en bois qll'un cyclone all nom de femme eût épargnée. Et, SOLISla véranda branlante elle baissa d'lIn geste lnécanique la Clllotte dll galnin, piqlla le hallt de la cllisse, injecta la dose d'insllline. L'enfant attendit J'instant qlli Sllccède à la dOllleur, la main lisse et douce qlli frappe la fesse et remonte la Clllotte. Tiburciane resta à l'écart. A la fin des soins elle offrit à la novice des arums roulés dans un jOllrnal. Gladys relnplit les papiers du dispensaire. Elle n'attendait plus depuis longtemps qll'on la réglât.

***
C'était un dilnanche incandescent et dans le cimetière de la commune les iguanes collés aux pierres sans ombre n'eurent plus la force de détaler. Gladys déposa sur la tombe d'un enfant les fleurs de Tiburciane. Elle fixa un moment la photo du petit mort, en costume de COlTIillllniant, sertie dans la faïence blanche. Elle se tOllrna vers la mer, respira longuelnent les vapeurs tièdes qui montaient et se souvint que Léontine sa mère, l'attendait. Je coulai Ines pas dans les siens, jusqu'à la mer. Puis, je fouillai le cimetière, cherchant un nom sur les tombes. Un nom d'enfance, lIne enfance oubliée. 7

***
Se frayer un chemin entre les sacs de plâtre éventrés, souillés par les pluies et cuits ensuite au soleil. Les tasseaux et les poutres, rongés avant d'avoir servi, s'entassent près d'une citerne d'eau douce. Un toit de tôle dont l'émail brille encore coiffe la case de Léontine, un assemblage de parpaings ouverts à claire voie. Gladys de guingois pressentait que cette ne serait pas achevée. maison

A l'intérieur, accrochés aux interstices, quelques images pieuses et le portrait d'un bel homme portant feutre et costume clairs parent le béton sans plâtre ni peinture. Gladys ne levait jamais les yeux sur le portrait pas plus qu'elle n'apprit jamais à soutenir le regard d'aucun homme. Dehors, Léontine, bat le lambi pour l'attendrir avant la cuisson. Le mollusque tiré de sa conque pend à un fil, écorché, englué dans une poisse qui saigne. Gladys de la mère. aimait le beau sourire fatigué lis-

Elle passe la main sur les cheveux sés au fer chaud et lui baise le front. 8

La mère soupire à ce geste de la fille, répété à chaque visite. Léontine ne possédait que la tendresse furtive de ses cinq enfants et, en vagues agitées les regrets montèrent en Gladys qui n'aurait jamais ni enfant auprès d'elle, ni de quoi soulager l'existence de sa mère. Léontine se frotte blier de madras: -César ne viendra pas. Gladys les mains sur le ta-

en fut secrètement

soulagée.

Timothée, l'épicier du bourg qu'on disait instruit, érudit même, sans qu'on eût jamais su réellement l'objet de son savoir, marmonne des salutations timides et convenues, fourre un paquet dans le cabas de la mère. Gladys sourit au petit homme chétif et discret qui la berçait jadis en lui contant des histoires de dorliss. Ni Léontine, ni Gladys qui ignorait l'amour des hommes, ne devinaient les tourments de son coeur. Timothée rêvait du plus bel amour, celui qui scellerait, dans la maturité, les liens d'une vieille mère célibataire et d'un veuf septuagénaire. Encore eût-il fallu que Léontine sût qu'un coeur timide, pour elle, battait secrètement. Timothée vendait du saindoux et des épices à tout le bourg, ne faisait crédit 9

Qll'à Léo11tine en consignant ses achats dans 1111 gros cahier d'écolier Qll'il ne
con s 111 it j a l11a j s . ta

* * * L'épicier est là, à raconter ses histoires à dormir debol1t, attisant au bord de l'eau, le fell de bois Sllr leqllel chauffe la fricassée de Léontine. Au large les Athanase voguent vers l'île voisine où l'on parle anglais. Pas un regard, pas un geste de la main vers le rivage. Personne ne s'en élneut puisque ici sur la plage on commence à dormir debout. Ces Athanase avaient un statut à part, et selon la rllmellr, ils faisaient comme il vOlllaient et les autres comme ils pouvaient. Le pIllS souvent, ils ne voulaient ni ne pouvaient se mêler à ces déjeuners sur le sable allxqllels ils préféraient les goûters de préfecture. Cette famille de mlllâtres tenait l'uniq lIe pharmacie de la commune et rétribuait depuis pell le savoir-faire de Léontine. Ils 1lli avaient ouvert leur vaste demeure. Depuis, elle se sentait chez elle dan s ces cuisines modelées dans les marbres de Carrare venus d'un pays dans lequel les pharmaciens s' étaien t in ven té des ancêtres.

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