Chapultepec

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L'arrivée des conquistadors et leur chevauchée fantastique à l'intérieur de Tenochtitlan. Un crime à Mexico. Le cadavre d'un Indien atrocement mutilé, dans le bois de Chapultepec. Autant de récits, racontés dans un train par un voyageur mexicain à son voisin, qui s'emboîtent, sans lien apparent, les uns avec les autres. Un histoire à tiroirs qui s'ouvrent et se referment, au passé et au présent. Au total, une aventure inachevée, un roman sans fin qui excite l'imagination du lecteur.
Publié le : dimanche 5 avril 2015
Lecture(s) : 11
EAN13 : 9782336374949
Nombre de pages : 282
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Léda MichelsonChapultepec
L’arrivée des conquistadors et leur chevauchée
fantastique à l’intérieur de Tenochtitlan, l’ancienne cité
Aztèque, aujourd’hui Mexico.
Un crime à Mexico. Le cadavre d’un Indien, atrocement
mutilé, dans le bois de Chapultepec. Fiché dans son Chapultepec
dos, un poignard en pierre noire d’obsidienne, datant
de l’époque précolombienne, couteau rituel utilisé pour Romanles sacrices humains. Chargé de l’enquête, Emiliano
Mendoza, de la police criminelle, immergé très vite
dans un univers sombre et macabre, de Mexico à Nuevo
Laredo, où les protagonistes se mentent, se déchirent et
se tuent, sous le regard implacable et cruel des dieux
Aztèques.
Autant de récits, racontés dans un train par un voyageur
mexicain à son voisin, qui s’emboîtent, sans lien
apparent, les uns avec les autres. Une histoire à tiroirs
qui s’ouvrent et se referment, au passé et au présent.
Au total, une aventure inachevée, un roman sans n qui
excite l’imagination du lecteur.
Léda Michelson a fait de nombreux séjours en Amérique
centrale. Chapultepec est son deuxième roman sur le
Mexique.
ISBN : 978-2-343-05806-1
Prix : 24 €
ff
Léda Michelson
Chapultepec©L’Harmattan,2015
57, ruedel’Écolepolytechnique,75005Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN:9782343058061
EAN:9782343058061
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11Écritures
Collectionfondée par Maguy Albet
Lozac’h(Alain), La clairière du mensonge,2015.
Serrie(Gérard), J’ai une âme,2014.
Godet(Francia), La maison d’Elise,2014.
Dauphin(Elsa), L’accident,2014.
Palliano(Jean), Lana Stern,2014.
Gutwirth(Pierre), L’éclat des ténèbres,2014.
Rouet(Alain), Chacune en sa couleur,2014.
Cuenot(Patrick), Dieu au Brésil,2014.
Maurel Khonsou et le papillon,2014.
D’Aloise(Umberto), Mélodies,2014.
JeanMarc deCacqueray, La vie assassinée,2014.
Muselier(Julien), Les lunaisons naïves,2014.
Delvaux(Thierry), L’orphelin de Coimbra,2014.
Brai(Catherine), Une enfance àSaigon,2014.
Bosc(Michel), MarieLouise. L’Or et la Ressource,2014.
*
**
Ces quinzederniers titresde la collection sont classéspar ordre
chronologiqueen commençantpar leplus récent. Laliste complètedes
parutions, avecunecourteprésentationducontenudes ouvrages,
peut être consultée sur le sitewww.harmattan.fr
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Chapultepec
roman
L’Harmattan 11
11111111111111111111111111111À José Antonio, à Chacal
1111111,1Le hasard avait voulu qu’ils fussent assis l’un en face de l’autre dans
le train de la Sierra qui les emmenait de Lima à Huancayo. Après des
années difficiles, les wagons avaient été remis à neuf et une
population aisée remplaçait maintenant les Indiens miséreux et les
paysans pauvres qui s’asseyaient jadis sur les banquettes aux lattes
deboisinconfortables.
Ils lièrent connaissance un peu plus tard, dans la matinée, alors
que le train roulait à faible allure, accroché aux flancs des parois
rocheuses, et que leurs voisins s’étaient tous assoupis sous l’effet de
l’altitude. Un paysage aride s’étalait sous leurs yeux. Ils avaient
dépassé depuis longtemps les régions cultivées, et après les champs
de maïs et de pommes de terre, ils abordaient à présent les versants
montagneux de la cordillère dont les sommets vertigineux
disparaissaient dans des brumes nuageuses. De temps à autre, dans
ce paysage désertique et sauvage, aveuglés par la lumière du soleil
qui se réfléchissait sur le gris des pierres, ils croisaient un lama
solitaire perché sur un piton, qu’ils auraient pu toucher en sortant le
bras de la fenêtre du wagon, et qui semblait, à leur passage, les
regarderd’unairdédaigneux.
Il commençait à faire très froid. Malgré le confort de leur
compartiment, l’air raréfié en oxygène provoquait une sensation
désagréable.
Michaël se leva et sortit un pull polaire de son sac à dos. Il avait
très mal à la tête. Ce faisant, il croisa le regard de son voisin. Un
frissonlesaisit.Levisagedutypegrimaçaunsourire:
—Vousavezbesoind’oxygène?
Il avait une voix agréable, teintée d’un léger accent qui n’était pas
celuidupays.
—Non,celavaaller,ditMichaël.
—Allons au bar, insista l’autre, il faut que vous buviez du thé de
coca,celavousferadubien.Venez!
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11Sans attendre la réponse, il se leva à son tour. Il faisait l’effet d’un
homme qui avait l’habitude d’être obéi. Il était aussi grand que
Michaël et malgré des vêtements froissés et sans élégance,
indéniablement,ilavaitdelaclasse.
Il attendit que le serveur revienne avec leurs thés de coca, pour
engagerlaconversation,toutendévisageantMichaëlaveccuriosité.
—Salud,dit ilenlevantsonverre.
Michaël but plusieurs gorgées et à son grand soulagement sentit
sonmaldetêtesedissiper.
—Merci.J’avaisoubliéquenousmontionsaussihaut!
—Vousêtesdelarégion? 11
—Oui.
—PourunPéruvien,vousêtesgrand!
—JesuisduNordetj’aidesascendancessuédoises,ditMichaëlen
souriant:MichaëlPeterson.
Letypeluitenditlamain.
—Pardon,denem’êtrepasprésenté.FénimoreTé.Mexicain.
—Enchanté.DequelendroitduMexique?demandaMichaël.
Bien longtemps après, il se demanderait toujours si le hasard de
cetterencontren’avaitpasétéprémédité.
—JesuisduDistrictfédéral.
Ils sirotèrent leur boisson, gagnés peu à peu par la somnolence. Ils
se trouvaient à près de5000 mètresd’altitude et hormis le serveur, ils
étaientlesseulsvoyageursaubar.
Au bout d’un moment, Fénimore Té reprit la conversation là où il
l’avaitlaissée.
—Qu’est cequevousfaitesauPérou,Michaël?
—JesuisIngénieurdanslestélécommunications.
Ilcrutbondepréciser:
—Endéplacementprofessionnel.
—Commeonpeutsetrompersurlesapparences,ditFénimoreTé.
J’aurais juré que vous étiez un de ces étudiants fraîchement
débarqués,envacancesdedécouverte!
Ilattendituninstantavantdelancer: 11
—Jesupposequevousn’allezpasplusloinqueHuancayo?
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11—J’ai un travail à terminer à Huancayo, après, je continue sur
Ayacucho.Etvous?
Soninterlocuteurneréponditpasimmédiatement.
—Jenesaispasencore.
Devantl’airintriguédeMichaël,ilsourit:
—Mettonsquejesoisenvacances.
Letrainquiroulaitdeplusenpluslentement,finitpars’arrêter.
Ilsregardèrentparlafenêtre.
—Noussommesarrivésausommet,àTiclio,ditMichaël.Ilyadix
minutes d’arrêt au moins. C’est le moment de prendre des photos. La
vueestvraimentfantastique.
Dehors, ils eurent le souffle coupé. Le froid les saisit brutalement.
Ilsn’étaientpaslesseulsàêtredescendusdutrain.Despassagersàla
démarche titubante s’étaient joints à eux. Seul, Fénimore Té semblait
résisteraumanqued’oxygène.
Letrainrepartit.
—Ecoutez, dit Fénimore Té, alors qu’ils avaient repris leur place
aubar.
Si vous êtes d’accord, je vais vous raconter une histoire. Nous
avons encore plusieurs heures devant nous avant d’arriver à
Huancayo.
—Quelgenred’histoire?
Son interlocuteur lui semblait sympathique Après tout, il n’avait
riend’autreàfairedanscetrain.
—Une histoire mexicaine, dit lentement son interlocuteur. Ce sont
lesseulesquejeconnaisse.
Les bruits étaient étouffés dans le wagon bar. Il faisait bon.
Michaël se cala dans son siège confortable et allongea les jambes
devantlui. 11
FénimoreTépritlaparole.
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1Un soleil implacable frappait Tenochtitlàn, et les eaux du lac sur
lequelétaitbâtie lacapitale aztèqueluisaientcommeunegigantesque
toile d’or, parsemée ça et là d’éclats argentés qui glissaient et
s’évanouissaientàsasurfaceenvagueschatoyantes.
La plus grande cité qu’ils aient jamais vue resplendissait au loin
sous leurs yeux incrédules et émerveillés. De la colline où ils se
trouvaient, ils distinguaient des maisons, des rues et des jardins
remplis d’une végétation luxuriante, qui n’avaient rien en commun
avec les leurs, et où grouillait une foule bigarrée. Des couleurs où le
pourpre dominait, il y en avait partout. Sur les murs des palais et des
temples revêtus de stuc ocre rouge, sur les bas reliefs des
monuments, et jusque sur les statues animalesques en pierre peintes
dont les yeux incrustés d’obsidienne et de turquoises scintillaient au
soleil.
Aufuretàmesurequ’ilschevauchaient,l’étendardlevéauxarmes
d’Espagne, ils mesuraient l’ampleur de la ville lacustre reliée à la
terre ferme par trois immenses digues qui servaient de chaussées et
dont la largeur était impressionnante. Ils franchirent l’une d’elles,
serrés en un seul rang les uns à côté des autres, et entrèrent dans la
cité. Ils remarquèrent que des ponts mobiles avaient été érigés à
l’extrémité de la digue afin d’isoler l’île en cas d’attaque. C’était un
système de défense ingénieux. Ils traversèrent des quartiers
parcourus de rues très larges et de canaux où naviguaient des
barques à fond plat, telles des milliers de libellules, et furent éblouis
par l’or des temples et des palais. A la vue de leur petite troupe et de
leurs monstrueuses montures dont les sabots martelaient le sol, les
habitants étaient frappés de stupeur et certains s’enfuyaient. Ils
avaient tous la peau brune et la plupart étaient de petite taille. Ils
portaient des vêtements amples et colorés, qui descendaient
jusqu’auxchevillesetlaissaientleursavant brasdénudés.
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11Les cavaliers atteignirent le centre de l’île sans avoir rencontré
aucune résistance. Une muraille leur faisait face, gardée par des
janissaires aux épaules recouvertes d’une cape attachée sur la
poitrine. 11
Ils comprirent qu’ils étaient au pied de l’enceinte sacrée et un
frisson les parcourut. Devant eux se dressait un édifice aux
dimensions impressionnantes, posé sur un soubassement pyramidal
auquelonaccédaitparundoubleescalier. 11
Jugés sur leurs montures, le dosdroit, ils pénètrent dans l’enceinte
dutempledevantlesgardesimmobiles.
Adossées aux marches qui mènent aux sanctuaires, huit statues de
guerriers sont alignées, aux yeux incrustés de nacre et d’obsidienne,
laissantvoirunepierre verteàlaplaceducœur.Enhautdel’escalier,
une rangée de prêtres aux longues tuniques, parés de bijoux d’or et
d’argent, et coiffés de plumes multicolores les attend. Lentement, ils
mettentpied à terre.Deuxd’entreeux,plustéméraires,gravissentles
marches, couverts par leurs compagnons, fusils au poing. Un
spectacle affreux les attend. C’est là qu’ils distinguent la table du
sacrifice, une énorme pierre noire d’où coule un flot de sang. Le sang
jaillit de la poitrine ouverte des suppliciés allongés sur le sol, bras et
jambes coupés, en un ruban rouge sombre qui coule jusqu’au bas de
la pyramide. Un homme est étendu vivant sur le dos, maintenu sur
l’autel par les auxiliaires. Sous leurs yeux horrifiés, le grand prêtre
brandit un long couteau noir en obsidienne, à la crête dentelée. D’un
geste vif, il ouvre la poitrine de la victime avec la lame et en arrache
le cœur frémissant qu’il élève en offrande vers eux. Vers eux, les fils
duSoleiletdelaPluie,versceuxquilesontdéjàconquis.
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Le cadavre gisait face contre terre, recroquevillé dans un fourré. Il
avait été recouvert de feuilles et de branchages pour le rendre
invisible aux yeux des passants, mais ceux ci avaient été déplacés en
partielorsdesadécouverte,livrantunspectaclemacabre.Ilétaitvêtu
à la façon indienne d’un pantalon court qui laissait voir ses chevilles
nues et d’un huipil aux couleurs passées qui avait dû voir des jours
meilleurs. Il était chaussé de sandales rudimentaires à la semelle en
épais caoutchouc comme en portent les péons, et portait en
bandoulière à l’épaule droite un sac en grosse laine tissé à la main.
Des mouches voletaient au dessus du corps et s’attardaient sur la
largetachesombreaumilieudesomoplatesd’oùdépassaitlemanche
noir d’un couteau. Des entailles sanguinolentes étaient visibles
partout sur les zones découvertes du corps comme si le meurtrier
s’était acharné avec rage sur sa victime, allant jusqu’à lui fracasser la
boîte crânienne, d’où sortaient des morceaux d’une matière
visqueuse,pitoyablesrestesd’uncerveauhumain.
Le jour venait juste de poindre. Dans le bois de Chapultepec, en
plein cœur de Mexico, trois silhouettes se profilaient autour de la
scène du crime. Un vieux Break Ford dont la couleur originale avait
dûêtreverteétaitgaréàquelquesmètresdelà.
—MadredeDios,ilaeusoncompte,juraPacoHernandeztouten
faisantmachinalementunsignedecroixaveclamain.Ilétaitgrandet
massif et se tenait debout, le dos un peu voûté, les jambes écartées. Il
avait beau avoir vu des centaines de cadavres tout au long de sa
carrière, il restait superstitieux et avait toujours très peur de la mort,
surtoutquandelleétaitviolente.
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regard lointain, presque avec détachement, les mains dans les poches
de sa veste en cuir. Les deux inspecteurs avaient été réveillés aux
petites heures du matin par un appel provenant de la division de
police judiciaire à laquelle ils appartenaient et qui relevait du Bureau
du procureur général du District fédéral, également connue sous le
nom de police ministérielle. Mendoza était le plus gradé. Ils avaient
l’habitude de faire équipe ensemble sur des homicides et des
meurtres sordides dont leurs collègues se désintéressaient, mais qui
permettaient en cas d’arrestation de leurs auteurs, de justifier l’action
de la police fédérale. A l’instar du pays, la capitale baignait dans une
corruption généralisée à laquelle n’échappait pas la police, ce dont ni
l’unnil’autren’étaitdupe.
Ils étaient venus dans la voiture de Paco. Celui ci avait pris son
coéquipier au passage, dans la colonia del Valle où il demeurait,
proche de l’embranchement du périphérique, qui permettait de
rejoindredirectementlapartiesud ouestdubois.
Un homme plutôt jeune en tenue de jogging se tenait en retrait de
laformeallongée,essayantdecalmerlebergerallemandquigrondait
et qu’il tenait en laisse. En les voyant s’approcher, le chien aboya de
plusbelle.
—Calme toi,toutbeau. 11
La voix de Mendoza eut un effet apaisant sur le berger allemand
quicessad’aboyer. 11
—Vous êtes bien de la police judiciaire, s’enquit l’hommeavec
méfiance?
—Oui, dit Mendoza qui montra sa licence professionnelle, barrée
du sceau de l’état mexicain. Il prenait plaisir à regarder les séries
policières américaines à la télévision et imaginait parfois qu’il
travaillaitpourleFBI.
L’autreenfaceparutsoulagé.
—Vousêtesvenus,grâceàDieu,s’exclama t il.
Aulieud’approuver,Mendozaobservaunmomentlechien.
—Vousavezunbongardien,dit il. 11
Il aimait les animaux et il était heureux de détourner son attention
horsdelavisiondéprimanteducorpsmutilé. 11
—Danscetteville,c’estpréférable,Inspecteur. 11
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etcultivée,dénotantuneoriginesocialeélevée.
Mendozaacquiesça,etpoursuivit:
—C’estvousquiavezdécouvertlecorps?11
—Oui, Inspecteur, il y a environ une heure, je suis encore sous le
choc.11
Mendoza tira un petit carnet de la poche intérieure de sa veste et
posalesquestionsderoutine:
—Commentvousappelez vous? 11
—FernandoBarraldelTorre.
—Quefaisiez vousdansleboisàcetteheure?
—Je suis le propriétaire du café Le Bosquet. Je me lève très tôt le
matin pour promener mon chien et j’en profite pour courir avec lui.
Toutàl’heure,jel’aivurenifleretseprécipiterverslepetitlacquiest
tout près. Il s’est arrêté vers un buisson tout en aboyant. Quand j’ai
vulecadavre,j’aiimmédiatementappelélapoliceavecmonportable.
J’avaispeurquelemeurtriernesoitencoredanslesparages.
Ilprécisa:
—Mon épouse et mes enfants doivent encore dormir et je suis
inquiet de les laisser tout seuls. Le temps m’a paru très long en vous
attendantmaisjen’aipasoséretournerchezmoi. 11
Mendozaignoralacritiquesous entendueetsecontentadehocher
latête.
—Vousn’avezvupersonnedanslesparages?
—Absolumentpersonne.Acetteheureleparcn’estpasfréquenté.
—Vousconnaissezlavictime?
—Non,maisjenemesuispasapprochétropprèsetj’aipréféréne
pasletoucher.
Mendoza sentit malgré lui qu’il devait mettre les formes pour
l’interroger.
—Très bien, je vous demanderai de nous attendre près de la
voiture pendant que nous examinons le corps. Je suis désolé mais
c’estlaprocédurehabituelle.
—Je comprends, dit Fernando Barral del Torre qui s’exécuta,
toujoursflanquéduchien.
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11Mendozafitsigneàsoncoéquipier.Celui ciétaitentraindeparler
sur son téléphone portable mais coupa rapidement la conversation
quandilvitletémoins’éloigner.
—C’est bon, dit Paco. La morgue est prévenue. Ils envoient un
typepourleramasser.
En attendant, ils avaient toute latitude pour démarrer seuls
l’enquête car la capitale, comme le reste du pays, souffrait d’un
manque crucial en médecins légistes, dont aucun ne se serait déplacé
pourlecrimed’unindien.
PacoHernandezpritlespremiersclichésdelascèneducrimesous
différents angles, avec l’appareil numérique qu’il portait à l’épaule,
dissimulé par habitude dans son blouson. Il restait néanmoins fidèle
au polaroid qui lui permettait d’avoir un document papier immédiat.
Il fit signe à Mendoza qu’il pouvait commencer l’examen du cadavre
tandis qu’il se tenait à ses côtés, prêt à photographier le corps plus en
détail. 11
Emiliano enfila une paire de gants en latex qu’il tira de sa poche,
puiss’agenouillaetretournadoucementlatêtedel’hommeétenduen
faisant attention à ne pas toucher le couteau. La face présentait des
hématomes mais avait été relativement préservée. Les yeux noirs du
mort étaient encore ouverts, et gardaient une expression
d’incrédulité, comme s’il avait été attaqué par surprise par son
meurtriersanspouvoiranticiperl’horreurdudénouementfinal.
Mendoza demeura un long moment à le regarder, ce qui permit à
Paco de prendre un cliché polaroid en gros plan de la tête, puis il le
remitdanssapositioninitiale. 11
Son propre visage, aux traits fins et ciselés comme une sculpture
maya, restait impénétrable et ne laissait deviner aucune émotion.
Avecdextérité,ilpalpalesvêtementsducadavresanstrouveraucune
poche.L’hommeétaittorsenusoussonhuipil. 11
Doucement, il fit glisser le sac encore accroché à l’épaule du mort,
ferméparunsimplerabatetl’ouvritdesesmainsgantées.Iln’yavait
aucun papier qui révélât l’identité de la victime, ni portefeuille, ni
argent.
Mendoza plongea la main droite à l’intérieur et sentit quelque
chose de dur au fond. Il en retira une poignée de petits cailloux
colorés turquoise, blanc, jaune, rouge et noir, dont la découverte les
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11laissa perplexes. En dehors des pierres, le sac était vide. Il remit
soigneusementlescaillouxdanslesacetmitletoutdansunsachetde
plastiquenuméroté.
Puisilserelevalentementetditenregardantsoncollègue:
—Ce n’est pas un crime banal, Paco, ça m’a tout l’air d’être une
salehistoire!
—Qu’est cequetuveuxdire,Chacal?
—La manière dont cet homme a été massacré. Il a fallu une sacrée
force pour lui asséner tous ces coups. Un seul meurtrier, c’est peu
probable. Ils devaient être à plusieurs. C’est plus qu’un règlement de
compte. 11
Ilfitunepauseetpoursuivit:
—Tusais,j’ail’impressiondeconnaîtrecetype.
Unelueurd’intérêts’allumadanslesyeuxdePaco.
—Merde!Quiest ce?
—Je ne sais pas, mais je suis sûr d’avoir vu sa tête quelque part, il
fautquejecherche,çanevapasêtrefacile. 11
—Commenceparlefichierdesdisparus,ditPaco.
Mendozaricana:
—Merci,tuestoujoursdebonconseil!
Ilfitunepauseetpoursuivit:
—Vachercherletémoin.
Hernandez et le propriétaire du café le rejoignirent après que, sur
un ordre de son maître, le chien se soit couché, apaisé, dans l’herbe à
côtédelavoiture.
Sans un mot, Mendoza s’agenouilla et retourna le cadavre sur le
dos. L’homme blêmit, hoqueta et se retourna pour aller vomir dans
unbuisson.
Mendoza attendit patiemment qu’il se remette de ses émotions et
repritl’interrogatoireoùill’avaitlaissé.
—Alors?
—Excusez moiInspecteur,nonjen’aijamaisvucetindividu,mais
jecroisquemaintenantjenepourraipasl’oublier.
—Ok. Nous allons prendre vos coordonnées et vous pourrez
rentrerchezvous,ditMendozad’untoncoupant. 11
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BarraldelTorresursoncarnetetajouta:
—Jevousrappellequevousdevezvousteniràladispositiondela
justice fédérale et ne pas vous éloigner de Mexico jusqu’à ce que
l’enquêtesoitterminée.Nousdevonsvérifiervotreemploidutemps.
—Vousvoulezdirequevousnemecroyezpas?
—Nous ne croyons jamais personne sans preuve, et encore moins
lestémoins.
LevisagedeBarraldelTorres’assombrit.
—N’allez pas trop loin, Inspecteur, j’ai de la famille haut placée.
En ce qui me concerne, je vous assure que je suis totalement étranger
àcemeurtre.
—Nous sommes policiers, nous faisons notre travail, dit Mendoza
impassible.
Barral del Torre ne répondit pas mais haussa les épaules et
s’éloigna,sonchiensurlestalons.
Le jour s’était maintenant complètement levé et le soleil estompait
lafraîcheurmatinaledecemoisdedécembre.
Paco Hernandez extirpa de l’une de ses poches un paquet de
cigarettes froissé, en mit une à la bouche et en offrit une autre à son
coéquipier qui la refusa avec regret. Il avait arrêté de fumer depuis
trois mois, mais gardait toujours en lui le désir du tabac. Paco
n’insista pas et remit soigneusement la cigarette dans le paquet. Puis
il plongea la main dans l’autre poche et en sortit un briquet dont il se
servit pour allumer la sienne. Le bout rougeoya en grésillant tandis
qu’il inhalait profondément la fumée sous le regard envieux de son
compagnon.
—Tu l’as blessé, dit il, enfin, si vraiment ce type a des appuis, il
risquedetechercherdescrossesett’enfairebaver.
—Onverra,répliquaMendozaavecuneindifférencefeinte.
Le District fédéral affichait le taux de criminalité le plus élevé du
pays. D’après les dernières statistiques fournies par l’Institut civique
des études sur l’insécurité de Mexico, seul un crime sur cinq était
signalé au Ministère Public. Cela confirmait ce que Mendoza avait
appris depuis longtemps, à savoir que la plupart des crimes restaient
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11impunis faute de témoins. La découverte de cadavres était le plus
souvent anonyme, les gens se taisaient, échaudés par la pratique
courante de la «mordida» qui réduisait à néant leur confiance en la
justice et renforçait leur méfiance vis à vis du pouvoir politique en
place.11
Beaucoup craignaient de plus les représailles et les violences
policières à leur encontre, quand ce n’était pas l’extorsion. L’attitude
dupropriétaireducaféétaitdans cecontexte,inhabituelle,etméritait
d’êtrerelevée.
—Quellevilledemerde,pestaintérieurementMendoza.
La journée commençait mal. Il aurait volontiers bu un café. Le
manque de sommeil et la faim le rendaient de mauvaise humeur. Il
apostrophaPaco:
—Qu’est ce qu’ils foutent, tes ramasseurs de cadavres? On ne va
pas les attendre toute la journée! S’ils ne se dépêchent pas, les
charognardsnevontpastarderàrappliquerdansleparc.C’estmême
étonnantqu’ilsnesoientpasencorelà!
Il faisait allusion à la faune obscure des reporters et des
photographes qui hantaient toutes les nuits les rues de Mexico, à la
recherche de victimes potentielles de crimes crapuleux. Ces
travailleurs du soir avaient l’habitude de se réunir non loin du Bois
de Chapultepec, près du monument de l’Indépendance, El Angel,
avenuedelaReforma.
En chasseurs aguerris, ils flairaient le sang avec une fascination
morbide pour offrir aux lecteurs de leurs périodiques des nouvelles
toutes fraîches de morts plus horribles les unes que les autres, fixant
sur leurs objectifs la vision de visages défigurés, parfois torturés,
marquésparlasouffrance,etdecorpsdémembrés.
—Jevaislesrappeler,ditHernandez.
Il composa le numéro sur son portable, qu’il laissa longtemps
sonner. Enfin, alors qu’il allait raccrocher, il eut quelqu’un à
l’appareil.
—Ilssontenroute,annonça t il.
Peu après, ils entendirent le bruit d’une voiture et restèrent sur le
quivive.
A leur grand soulagement, ils reconnurent l’ambulance de la
morguedéboucherd’untournant.
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11Hernandezagita les brasetlevéhicule,après avoirroulédans leur
direction, s’arrêta dans un bruit de freins malgraissés. Le conducteur
descendit. C’était un homme trapu, au visage souriant dont la
jovialité ne correspondait pas à la nature de sa profession. Il
connaissait les inspecteurs de longue date et salua Paco d’une
accolade.Unhommequiétaitassisàcôtédelui,àl’avant,sortitàson
tour de la camionnette.A l’inverse de son coéquipier, il était grand et
mince, et paraissait plus jeune. Tous deux étaient vêtus d’une
combinaisonblancheenkevlaretportaientdesbottesencaoutchouc.
—Alors, les mecs, vous nous faites bosser de bonne heure, dit le
conducteuràMendoza,enguisedeplaisanterie.
—Qu’est ce que vous nous avez préparé ce matin? dit l’autre sur
lemêmeton.
—Unpetitdéjeunerpastrèsragoûtant,leurditPaco,venezvoir.
Endécouvrantlascènedecrime,Arsenio,leconducteurpoussaun
sifflement:
—Jésus,quelleboucherie!
Le visage de son collègue changea de couleur et tourna au gris.
Arsenios’enaperçutetluiditenluitendantlesclés:
—Luis,ramènelecamion.
—Il est novice dans le métier, expliqua t il aux deux inspecteurs
tandisquel’autres’éloignaitenhâtejusqu’aucamion.11
—Ilfaitlefanfaron,maisiladumalàtenirlecoup!Jenesuispas
sûrqu’ilresteralongtempsdanscemétier!
—Ceneserapasledernier,ricanaHernandez.
Un sentiment de gêne les saisit tout d’un coup et ils se turent en
attendantquelefourgonrevienne.
Arsenio et Luis sortirent leur équipement du camion, puis, après
avoir enfilé des gants et mis un masque de chirurgien, ils placèrent le
cadavre dans une housse. Non sans mal, ils le hissèrent à l’arrière du
véhicule. La sueur perlait sur leurs fronts mais leurs gestes étaient
rapidesetbiensynchronisés.Letoutpritàpeinedixminutes.11
Aucun reporter ne se profilait à l’horizon quand ils prirent congé
desinspecteurs,avantderetournerdéposerlecorpsàlamorgue.11
Ceux ci montèrent à leur tour dans leur voiture. La fatigue
commençaitàsefairesentiretilsavaienthâteàprésentderepartir. 11
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11Paco Hernandez prit le volant et conduisit la Ford sur la petite
alléequileurfaisaitfaceafindesortirplusrapidementduparc.Delà,
il rejoignit l’avenue Constituyentes qu’il remonta, pour gagner du
temps, en direction de la voie rapide Adolfo Lopez Mateos. A cette
heuredelajournée,lacirculationétaitdéjàdensemaisenconducteur
aguerri, il réussit à se faufiler entre les voitures et roula à vive allure
jusqu’à l’embranchement du viaduc de Tacubaya. Au dernier
moment, dans un crissement de freins il bifurqua vers la sortie qui
menait à l’avenue Puente La Morena, et prit ensuite l’avenue de
Pennsylvanie. Peu après, il déposait Mendoza devant chez lui.
Habituéàlaconduitedesoncollègue,celui cisomnolaitàcôtédelui.
Par rapport aux affaires dont ils étaient chargés, ce meurtre
s’annonçait difficile sans qu’ils aient besoin d’en discuter. Pour le
moment,laseulechosequ’ilsdésiraienttouslesdeuxétaitdeprendre
un peu de repos avant de faire leur rapport et retourner à leur
enquête.
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