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Chemins de hasard

De
172 pages
Un détail infime parfois peut suffire. Un seul instant peut infléchir le cours d'une vie. Installer le malheur dans une existence heureuse ou rétablir la joie dans un destin qu'on croyait perdu. Et conduire certains d'entre nous, malgré eux, sur des chemins de hasard. Que reste-t-il alors de la liberté et de la volonté ? Des désirs et des ambitions ? Ces nouvelles retracent certains de ces chemins, inattendus ou extraordinaires.
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Emmanuel MauryChemins de hasard
Un détail infi me parfois peut suffi re. Un seul
instant peut infl échir le cours d’une vie. Installer
le malheur dans une existence heureuse ou
rétablir la joie dans un destin qu’on croyait perdu. Chemins de hasard
Et conduire certains d’entre nous, malgré eux, sur
des chemins de hasard. Nouvelles
Que reste-t-il alors de la liberté et de la volonté ?
Des désirs et des ambitions ?
Ces nouvelles retracent certains de ces
chemins, inattendus ou extraordinaires.
Emmanuel Maury, normalien, haut fonctionnaire,
est l’auteur d’essais, de nouvelles, romans et recueils
de poèmes. Il a publié notamment la première
anthologie de la poésie européenne et, aux Éditions
L’Harmattan en 2011, un roman, Rien.
Amarante
Série :
 
collection
ISBN : 978-2-343-11062-2 Amarante
17,50 €
Emmanuel Maury
Chemins de hasard








Chemins de hasard





Amarante



Cette collection est consacrée aux textes de
création littéraire contemporaine francophone.

Elle accueille les œuvres de fiction
(romans et recueils de nouvelles)
ainsi que des essais littéraires
et quelques récits intimistes.








La liste des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée
sur le site www.harmattan.fr
Emmanuel Maury












Chemins de hasard


Nouvelles






















































































Du même auteur

Les Grands livres de notre temps (dir.), Éditions STH,
1993.
La République à refaire (essai), Éditions Michalon, 1999
(prix de l’Institut de France).
Miroirs de Paris (poésie), Éditions Saint-Germain,
2002.
Coup de foudre (nouvelles), Éditions Saint-Germain,
2003.
La Confession d’un martyr (roman), Éditions
SaintGermain, 2004.
Petite anthologie de la poésie européenne, Éditions
Singulières, 2008.
Rien (roman), Éditions L’Harmattan, 2011.































































© L’Harmattan, 2016
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.editions-harmattan.fr

ISBN : 978-2-343-11062-2
EAN : 9782343110622


« Le hasard est une loi qui voyage incognito. »
Proverbe arabe


UNE OCCASION MANQUÉE
« L’amour, tel qu’il existe dans
la société, n’est souvent que
l’échange de deux fantaisies et le
contact de deux épidermes. »
Sébastien Chamfort

Christophe de Malvoué avait passé l'âge de
s'embarrasser de scrupules inutiles. Et, avec le temps, les
scrupules justifiés s'étaient limités au strict minimum. La
vraie sagesse, la maturité absolue, pour lui, étaient de
croire que, hormis la plupart des crimes et quelques
délits de mauvais goût, tout était moralement permis.
Que, en dehors de cette conviction, toute croyance était
naïveté.
Aussi, quand il vit cette jeune femme brune au corps
superbe entrer dans la rame du métro, quoique marié,
quoique de vingt ou trente ans plus âgé qu'elle, quoique
blanchi et ventripotent, il n'hésita pas à l'aborder.
- Vous ressemblez à la princesse Isabella d'Espagne !
Ne vous l'a-t-on jamais dit ?
La jeune femme ouvrit de grands yeux éberlués : bien
qu'habituée à être courtisée, et même brutalement
draguée, elle n'avait jamais été traitée de princesse.
9 Elle aurait dû passer son chemin ou afficher son
indifférence, puisque c'est tout ce qu'il lui inspirait. Et
puis il y a tellement de fous sur terre...
- Ne vous l'a-t-on jamais dit ? insista-t-il, en la fixant
dans les yeux.
Une sorte de vanité cachée – qui n'en a pas ? –
l'arrêta un instant, le temps de tirer sur sa robe, qui
s'était coincée entre la valise d'un voyageur et la barre de
métal où elle était venue s'accrocher.
Malvoué saisit l'occasion pour la dégager :
- Je suis, altesse, votre portefaix et, même, s'il vous
plaît, votre sigisbée.
La jeune femme fut surprise par la vivacité de
l'homme, qu'elle retrouva dans son regard bleu luisant.
Surprise et amusée, qu'en aussi peu de temps, on
s'adressât à elle avec trois mots qu'elle ne connaissait
pas, ou presque. Altesse, passe encore, c'était sans doute
ainsi qu'on appelait peut-être cette princesse d'Espagne,
mais portefaix et sigisbée ?
Elle n'eut pas le temps d'essayer de comprendre à peu
près ce qu'ils voulaient dire.
- Alors, est-ce bien Isabella aussi que vous vous
appelez ?
Et sans savoir pourquoi, elle répondit
machinalement :
- Non, Annabelle.
10 - Annabelle, je m'en doutais ! Justement, il en manque
une sur le trône d'Espagne : vous serez celle-là ! Je vous
recommanderai...
Elle voulut partir, couper court – quel temps
avaitelle à perdre avec ce vieux dingue ? – mais elle ne put
pas. Peut-être une sorte de curiosité envers
l'énergumène.
- Je suis votre sigisbée, vous dis-je, répéta-t-il en
souriant, heureux de l'abîme de perplexité dans lequel il
la replongeait.
Elle détourna le regard pour ne pas lui donner ce
plaisir.
- Oui, votre chevalier servant, n'en avez-vous jamais
eu ?
- Euh..., pas vraiment, ça n'existe plus de nos jours...
- La preuve que non, puisque je suis là !
Et il commença à lui raconter la longue histoire des
chevaliers servants, depuis le Roman de la Rose, Tristan et
Iseult, Ivanhoé, jusqu'à Apollinaire, Louis Aragon et le
dernier amant de Benedikt von Bülow.
Féru d'histoire, il assortissait chaque récit d'anecdotes
surprenantes ou drôles, avec ses grands gestes de
méridional qu'il n'avait jamais cessé d'être. Le spectacle
était si riche et varié qu'elle en rata la station où elle
devait descendre. Et lui aussi, mais volontairement...
- Eh bien voilà, je vous ai fait manquer votre
rendezvous, j'ai aussi raté le mien : il ne me reste plus qu'à me
11 faire pardonner en vous invitant à boire un verre et à
vous raconter la suite, si ça vous intéresse...
Un long moment d'hésitation parcourut Annabelle.
Pour son rendez-vous, ce n'était pas grave : il n'y avait
pas d'heure fixe, son photographe était là toute la
journée. Mais ce type physiquement ne lui plaisait pas :
vieux, ventru, un peu bouffi, déplumé de partout, les
yeux vifs, certes, mais un peu globuleux... Il lui faisait
penser à un gros canard battant des ailes. Pourtant, ce
physique, si éloigné de ce qu'elle connaissait des
hommes, l'amusait, comme ce qu'il disait, dont elle
n'était pourtant pas sûre de tout saisir.
De son côté, Malvoué admirait la forme harmonieuse
de ses traits – lèvres splendides, parfaitement ourlées,
yeux bruns de braise sans doute prêts à toutes les folies,
joli petit nez droit légèrement retroussé, peau fraîche et
mate, chevelure onctueuse. Quant au corps, il se disait
qu'il était parfait et que Dieu, pour une fois, était à la
hauteur de sa réputation : taille fine, jambes élancées,
seins délicieusement ronds et fermes, bras et poignets
délicats, mains sensuelles. Cela redoubla son désir et,
sans qu'elle ait eu le temps de réagir :
- Je m'appelle Christophe de Malvoué ; je vais vous
faire découvrir un café qui vous plaira.
Et, prise comme par une sorte de torrent, Annabelle
s'entendit répondre :
- D'accord, mais cinq minutes pas plus !
12 Ils sortirent du métro et Malvoué se demanda alors
où il allait bien pouvoir l'amener, lui qui n'avait jamais
e mis les pieds dans ce quartier du XIX arrondissement
où son trop long récit des chevaliers servants les avait
conduits.
*
Il avisa à cent mètres une brasserie, qui paraissait plus
propre et brillante que les autres.
- Je vous ai emmené ici parce que ce café me fait
penser à un autre que je connais à Vienne, où l'on
rencontre toutes sortes de gens drôles.
Elle avait envie de lui répondre : cela ne m'étonne pas
de vous ! Mais une sorte de respect, probablement dû à
l'âge, la retint.
- Vous connaissez Vienne ?
- Oui, j'y suis allée avec ma grand-mère quand j'étais
petite ; nous allions voir un cousin malade à
Montélimar.
Malvoué trouva la confusion touchante : il voulait lui
parler des valses de Strauss et de Mozart et elle
invoquait sa grand-mère et son cousin malade ! Cette
méprise, dont elle n'avait nulle conscience, donnait à ses
traits une fraîcheur qui la lui rendit encore plus
charmante. Il se dit tout à coup qu'il serait heureux de
l'avoir pour femme.
- Ah oui, la Vienne de Montélimar, un endroit très
attachant ! Je me souviens d'une soirée chez des amis
13 des environs, où nous avions bu une vingtaine de Petrus
en quelques heures... La maîtresse des lieux était
espagnole, un peu comme vous... et nous avait fait des
edémonstrations de flamenco sur la table XVII de la
salle à manger, puis on avait dansé le tango toute la
nuit... oui je garde un bon souvenir de cette Vienne-là...
- Pourquoi, il y en a une autre ?
Malvoué se rengorgea un peu, ce qui lui fit soudain
un disgracieux triple menton. Mais Annabelle ne le
trouva pas si vilain.
- Il y en a une autre, oui, peut-être moins intéressante
aux yeux de votre cousin, mais que moi je préfère : celle
qui se trouve en Autriche...
- Ah l'Autriche, oui, bien sûr, mais c'est bête, Vienne,
ça me fait toujours penser à ma grand-mère...
Alors, pour la distraire, il lui raconta la Vienne des
Habsbourg, de Sissi, des bals, des opéras, des cafés, des
artistes, avec un petit flashback sur Mozart, qu'elle disait
aimer, car c'était l'auteur préféré de son agent, qu'elle
aimait aussi beaucoup... Il évoqua ensuite les errances
d'Arthur Schnitzler. Puis, pour ne pas trop donner dans
l'histoire et l'art, qui allaient sans doute finir par la lasser,
il en vint aux stations de ski et aux Jeux olympiques,
rappelant par le détail les plus grands exploits réalisés
sur la neige autrichienne.
Le récit de l'accident terrible d'un de ses amis aux
championnats du monde de descente à Kitzbühel, qui,
après une envolée de trente mètres à 80 kilomètres
14 heure au sommet d'une bosse et une mauvaise
réception, fit trois sauts périlleux et quatre roulés-boulés
avant de s'écraser sur un poteau téléphérique, fit sur elle
la plus forte impression. Et la description de toutes ses
fractures, traumatismes et ecchymoses la fascinèrent :
c'était comme si elle y était et qu'elle était la première à
relever son corps sanglant ! Mais ce fut l'opération de
son coccyx cassé en six et la longue convalescence de
deux ans, avec toutes les conséquences qui s'ensuivirent
dans la vie quotidienne pour s’alimenter, se déplacer,
aller aux toilettes ou faire l'amour qui la captivèrent le
plus.
Une sorte de confiance était née. Elle lui raconta
comment elle-même, il y a un an, s'était foulé la cheville,
ce qui l'avait empêchée de défiler pendant plus de trois
mois. Plus de photos, plus de presse, plus d'appel, rien :
une vraie traversée du désert !
Il lui révéla les remèdes secrets de sa grand-mère
pour guérir les entorses – pressentant que l'évocation
combinée de leurs deux aïeules les rapprocherait
davantage – : une compresse imbibée d'infusion d'orties
avec des racines de rutabaga et une cuillère d'Armagnac
appliquée sur la blessure pendant quarante-huit heures.
Radical ! Aucun malade n'a manqué de récupérer l'usage
normal de ses chevilles après ça, pas même son
arrièregrand-tante de 96 ans – qui est d'ailleurs morte peu de
temps plus tard, sans doute par excès d'enthousiasme,
pour avoir trop marché après !...
15 Annabelle était fascinée. Comment pouvait-on savoir
tant de choses ? Histoire, musique, danse, cafés,
littérature, sports, médecine, et maintenant pharmacie !
Jusqu'où s'arrêterait-il ?
- Et la mode ? Vous ne m'avez pas parlé de la mode.
Que pensez-vous de la mode contemporaine ? Vous
aimez les nouvelles collections de sous-vêtements ?
Elle l'avait amenée sur le sujet qu'elle connaissait le
mieux, où elle était sûre d'en savoir plus que lui : elle
avait défilé depuis trois ans pour les collections des plus
grandes marques, en particulier pour la lingerie légère,
qu'elle adorait. Il ne pourrait plus continuer à faire son
matamore...
Malvoué la fixa un instant du coin de son œil acéré,
jaugeant la manœuvre.
Puis, avec la même aisance enjouée avec laquelle il
avait évoqué Mozart ou les recettes de sa grand-mère, il
se lança dans un exposé sur les grandes tendances des
collections françaises, anglaises et italiennes de ces
dernières années, faisant assaut de citations de marques,
de grands couturiers ou d'acteurs connus. Il avait, en
tant qu'avocat, conseillé deux créateurs de mode et
savait sur le sujet bien des choses que même un
mannequin informé devait ignorer...
Il avait malgré lui déroulé sa démonstration comme
une plaidoirie, avec sa mise en bouche, deux ou trois
larges développements et une péroraison, qui finissait
par un point d'orgue. Et ce point d'orgue était tout le
bien qu'il pensait de la dernière publicité de Charlize
16

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