CHEMS

De
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Ce roman est celui des Sindjacen, une famille morisque installée à Valence, depuis quatre siècles. Ni son nom devenu "Sanduz" pour sacrifier à l'acculturation décidée par la Suprema à l'encontre des Morisques, ni le baptême, n'ont fait de Skander Sanduz un Espagnol à part entière. Marié à une vielle-chrétienne, Leonor, il voit son épouse lui échapper et subir l'influence d'un missionnaire zélé. L'auteur raconte une autre page de l'histoire de son pays, qui a accueilli, avec la même hospitalité, conquérants et réfugiés et les a marqués du sceau de la tolérance.
Publié le : lundi 1 septembre 2003
Lecture(s) : 90
EAN13 : 9782296305632
Nombre de pages : 364
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Chems

Collection Roman historique
Déjà parus Marielle CHEVALIER, Sarita, princesse esclave, 2002. Yves NAJEAN, Les hoplites ou la vie d'unefamille athénienne au siècle de Périclès, 2002. Michel MASSENET,La mort d'Alexandre Le Grand, 2002. François DALLAIRE, Le sauvage blanc, 2002. Gildard GUILLAUME, Les noces rouges, 2003. Claude BEGAT, Brunehilde, reine trahie, 2003. Dominique LAPARRA, Destin d'argile, 2003. Christian DUVIVIER, Chien chasseur de loup. La République en enfer, 2003.

Esma HARROUCH

Chems

L'HARMA TIAN

Du même auteur: ''Mûrabitun'' aux éditions l'Harmattan. Paris Tunis 1999. Crédi!: Prix 'Zubeïda B'chir"

L' Hannattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE L'Hannattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE L'Hannattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

cg L'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-3428-6

A mes enfants: Sybem, Wyded et Samy ; et à mes petites filles Rym, Inès et Sonia, je dédie ce roman inspiré de pages tourmentées de l'Histoire de l'Humanité
La Marsa, le 1er Juin 2000.

PREFACE

De nihilo nihil: ''rien ne naît de rien"
Introduction: Tameghza, dans le Sud Tunisien: Un Sindassen seserait épris,jadis, de
(C

lafille de l'émir de la région. Econduit, ilaurait assregéepalais de l'Emir. l
le nom m'a séduite et le roman a suivi...

Sindassen

'~..

(C Les Sindjacen : j'ai vainement cherché l'orthographe de Sendassen " dans les (C Berbères" d'Ibn Khaldûn, orthographe qui n'existe que chez Jean Despois : (La Tunisre et les Basses Steppe~. J'ai donc pensé que le nom a, sans doute, avec le temps, subi (C une altération qu'Ibn Khaldûn, d'ailleurs, explique: le dj "berbère, ne seprononce pas à
(C

Orientale

(C la manière arabe; il représente un son qui timt le milreu entre le dj "et le ch "et auquel l'oreille perçoit une espèce de sifflement.

A Tameghza, le "dj"aétéréduitàunesimpledentale '(j":d'oùlafOrmeorthographree (C (C Sindacen "(Ibn Khaldun), ou Sendassen. Le radical Sind" évoque l'ancren nom de l'Indus. Le nom radical" Sind jas "serait donc celui de l'ancêtre éponyme, auquel est venu s'ajouter le suffixe scandinave ~~ sen" (ou" cen 'J, qui exprime lafiliation. Nombre de " (C tribus berbèresporteront longtemps cette consonance gothique, comme les Markcen, Ilicen,

Irgacen "et combien d'autres encore, citées par Ibn Khaldun. Nous avons encore,
aujourd 'hui : " Ghomras + sen '~Jean Despois laisse entendre que les Sendassen serarent d'origine perse. Toutes ces données nous font remonter aux temps préhistoriques où un Hercule asiatique a envahi l'Ifriqiya, avec des contingents de soldats de tous pays.
Au XVIè siècle, les Sindacen ou (Sendassen), après leur dispersion, occuperont la région

d'El 'Ala et une fraction de la tribu occupera Constantine. I -Le Roman - 1-Le cadre historique transparaît en Ifriqiya comme en Andalousre. Je restitue aux Sindjacen leurs Châteauxforts et leurs montagnes mentionnés par Ibn Khaldûn : connaissant laforce des liens qui unissent une tribu à sesmembres, il est impensable que la vaisselle et les meubles d'Espagne ou du Maroc n'aient pas voyagé à travers tout leMaghreb, tout comme leshommes. Le décorandalou transparaît donc en

Ifriqiya.
Au-dessus Un chirurgien chrétim disait: doutait de tout, Dieu: connu il est omniprésent de part et d'autre de la Méditerranée, de Mérida,fils où chacun veut le confzsquer à l'exclusion de l'autre. Lespires crimes seront commis en son nom ! du nom de Diego Lopez de la Camara d'un vieuxfOu, étaimt et d'uneMorisque, laquelle se devait que les uns disaimt très intelligent, que d'autresprétendaimt être, car toutes trois, la maure, la juive et la chrétrenne
en Dreu '~(Cardaillac:

" chrétiens, maures et juifs, tous se trompent...

Il ne doit y avoir qu'une seule loi... Il à la loi de Dieu, car c'était tout un, et Les Morisques et l'Inquisition)

bonnes... que la loi des Maures n'était pas contraire

qu'i! avait été Maure tout en crayant

2 - Les personnages .' a) Les personnages masculins .'ils sont fictifs. Certains sont le reflet de personnages historiques, sauf celui de A bi El Gayt El Qassas, qui est une grande figure tunisienne du XVIè qui émerge miraculeusement d'un srecleplein d'ombres, entraînant avec elle cellede sa seconde épouse, Hiziya Bent El Kochbati. De même qu'au XXème siècle, l'on a vu des Français au grand cœur aider Tunisiens, Algériens et Marocains dans leur rési stance à l'occupant, de même des Espagnols apporteront leur aide aux Morisques en détresse. Le
phénomène saignant des passeurs est toujours d'actualité.' à blanc des êtres humains au XVIè srecle, ils seferont desfOrtunes en en plein désarroi. L 'homme es t resté inchangé avec ses

élans de charité et de compassion,

mais aussi ses appétits féroces.

Pourquoi avoir fait des Sindjacen des voilés? Parce qu'il yen avait encore au XWè siècle, siècle d'une spiritualité exacerbée par les attaques et l'occupation espagnoles. Les disciples de 'Alouane Ben Saïd étaient voilés en souvenir des Almoravides.' ascétisme et patriotisme animaient ceshommes dont beaucoup allaient mourir en défendantMahdia Le voile sauvegardait aussi l'incognito et protégeait d'un advers aire potentiel. Voici ce que
rapportent couvraient Rozet et Carette
.'
cc

On appelait

les voilés

"El Mulathimun

"parce qu'ils se les

le visage dans le combat.

Voici l'origine de cette coutume

.'un jour, étant sur le Les hommes durent en desfemmes Cette Ip

point de livrer bataille à un ennemi de beaucoup supériEur en nombre, leursfemm£Sprirent armes et combattirent coutume à leurs côtés, le visage couvert jusqu'auxyettx. ne pussent distinguer de tribus...

faire autant pour que leurs ennemis

les hommes

a été adoptée par le plus grand nombre

'~(I1[es Etats Tripolitains

199)
b) lespersonnages féminins .'enAndalousre, jusqu en 1492, et même plus tard, vivaient des Qoreïchites .'leurs femmes étaient dévoilées, et avaient gardé la tradition de l'Islam cc Intelligentes, conscientes de leur valeur, combatives, ellescontinuaient d'incarner primitif'
l'idéal femme de l'aristocratre du Prophète arabe, ". (Sigrid dont la plus grande figure, à l'aube de l'Islam, était Khadija, cc Notre Héritage Arabe 'J. Cet idéal renaîtra, Hunke la en

Tunisie, à la fin du XXè siècle.
Les personnages Kochbati, de Chems et de Zeïneb sont inspirés de cesfemmes qui aimait les chevaux, et de Hiziya Bent El en particulier,
cc

et a préféré quitter un mari jaloux, qui

voulait la cloîtrer. Personnage féminin

qui semble, à travers les srecles, nous jeter un clin d'œil

espiègle:

Nulle bédouine arabe n'a jamais porté le voile ni vécu dans un harem" dira
tunisiennes de la campagne ne se avarent des Harems.' "Avec les et des mères de Califes, voiles et

Sigrid Hunke. En effet, jusqu â l'indépendance, lesfemmes voilaient pas le visage. Seuls les Sultans et leur dignitaires esclaves grecques et persanes dont on afait des concubines

harems envahissent peu à peu le monde arabe ", dira encore Sigrid Hunke.

Cefléau

épargnera le peuple. La richessefera que des hommes chercheront à avoir une deuxième épouse. N'est-ce pas ce qui sepasse en Europe? Qu'on l'appelle maîtresse, concubine ou

10

compagne,

c'est toujours une bigamie qui ne veut pas dire son nom. de musique. mbne titre
la langue française a gardé le souvenir de chevaux arabes: bai, arzel,
oire, au

3 - Les Chevaux, les costumes, le mobilier, la vaisselle, les instruments
a) Les chevaux:

isabelle, balzan, rubican, rouan, ont eux aussi été des acteurs dans l 'Hist

que leurs cavaliers.
b) Les costumes sont inspirés des illustrations,
((

dans les Deux Itinéraires culturels":
(( DesAlmoravides auxAlmohades traditionnels (( M de Epalza. Les costumes andalous, et de Perse '~ Robes, pantalons,
((

(( 1. L 'héritage deI Andalus

heureusement

conservées, et reproduites

"Granada 1995. 2.

de costumes

'~Ils sont aussi inspirés de certains costumes tunisiens, cc algériens" (Anart. 1997) et des Etudes sur les Moriscos "de dira ce dernier, étaient la réplique de ceux de SyriE mantes, bonnets de dentelles existaient depuis le Xème srecle,

comme en témoigne

L 'Héritage d'El Andalûs ".

Les bijoux: il nous reste encore des vestiges des bij.oux andalous: la parure, dont, à (( Tunis et à Sousse, separent lesfemmes, porte le nom d'Albacète ", celui d'une province

andalouse, au sud de Valence. Ety. de l ~ rabeAl + bassate(..b~) ouvert de tous côtés" (aujourd 'hui Castilla-Mancha).
(( Dukas" existent toujours et de toutes sortes au Maghreb. Les frontaux

((pays étendu et
(toques) et frontaux à

sertis de gemmes survivent

Béja chez de vieilles familles. c)Le mobilier: il en existait à Bagdad, à Damas, et n à pu qu'évoluer en Andalousie. Le Maroc, qui n à pas subi l'invasion turque, ni les déplacements de populati ons qui ont suivi, a pu garder des vestiges du passé: châteaux forts, canons et meubles. En fuyant l'Espagne intolérante, les A ndalous ne purent rien emporter avec eux. L'on sait que l'Inquisition a empêché les techniciens de quitter l'Espagne: Cardailla cparle surtout des techniciens en agriculture et en armurerie.
((

Lisons plutôt:

Les mobiliers... tous montés sur un système mécanique mobile, et

actionnés automatiquement, prouvent à quel degréd'ingéniositéétaientarrivés ks techniciens del'époque J~(Des Almoravides aux Almohades "p.45).AMarrakech, «...lorsque 'Abd (( JJ El Mûmen eut terminé la Mosquée de la Koutoubia, il fit placer une maqsura (paravent), qui était placée sur un mécanisme (haraket-Handassiya) grâce auquel elle s'élevait quand le Sultan apparaissait à la Mosquée, et sàbaissait quand il se retirait... La
((

porte du mimbar

JJ

(chaire)restaitfermée: elles'ouvrait et le mimbar sortait d'un seul
(tadbir) ». ((( El halal-al((

coup, sans aucun bruit, et sans laisser voir son fonctionnement

Mawchiyya ",chronique anonyme citéedans DesAlmoravidesauxAlmohadesp.58 Ne vient-on pas de décrire un ascenseur...?

'~

NB. : Nous avons encore lesmots 1)douleb (yYj.J): armoire dans l'épaisseurd'un mur, tournant sur pivot. 2) sawane (w!J~): (aujourd'hui l'on dit: dressing). garde-robe, cabinet où l'on sert les habits

Il

La marqueterie: cet art était la spécialité de la Syrie et de Grenade: les ébénistes utilisaient pour leurs incrustations: l'os, k bois d'oranger, l'ivoire, la nacre, l'am bre et même le métal. La marqueterie était appelée cc taracea "(de l'arabe cctarsi" 6j-b?) (Héritage
"

d'ElAndalûs),

en Espagnol. Ma rear (de l'arabe,' ccmûrassaa "(~~"

incrusté ~

/IDenihilo nihil/l! Rien ne naît de rien, La civilisation estune continuité "lesEuropéens ont reçu le flambeau
Maghreb. Sigrid Hunke

des mains des A rabes du Proche Orient, de l ~ ndalousie et du
dira:
cc

Une fois les A rabes chassés d'Espagne,

l 'arty sombrera

dans un dénuement total, dans un silence de mort ". (Notre héritage Arabe p.315).
'r 'Europe, bâillonnée par l'Eglise, mettra du temps avant d'adopter et d'intégrer, dans son mode de vie, cet héritage '~ existé dans le monde musulman. Les tapis persans sont Ceux, à motifs floraux de Béja, restent spécifzques à la région. Il siècle, un centre industriel,' fCLeur ville (Béja) est Les tapis: ils ont toujottrs toujours aussi merveilleux.

faut dire que cette ville était, au XVIème

pourvue de tous les corps de métiers, surtout des tisserands" 1515, Léon l~fricain,
d) La vaisselle et les sanitaires: nous avons, dans les '1tinéraires Culturels
'~

reproduit

les images édifzantes de la belle porcelaine dorée, desflacons en cristal de roche, des beaux coffrets en or ou en argent, richement ouvragés. Dès le XIIème siècle, les couteaux et les
cuillers étaient à la portée de tous, avec la liberté de s'en servir ou pas (Lucie Bolens:
fC

La

Cuisine Andalouse
Les sanitaires:
une baignoire

'J.

Jacques Attali les datera de beaucoup plus tard
existait dans les salles de bains
" fC

fC 1492". "

la baignoire
fC

Les riches se lavent dans
sera supplantée par k

soigneusement

préparée

par des esclaves

'~La baignoire

Hammam (bainMaure) L'Héritage d'El A ndalus "p.88.Les toiletteset lesoujaks
turcs, avec hotte, existaient aussi.
e)Les instruments de musique: cesont encore ceux qui ont survécu k miEux à la débâck de 1492 et à celle de 1608. De même que le luth et le qaman (violon), le rebeb (ou rebec) avait une grande importance en Ifriqiya. On sait que le rebeb est l'ancêtre du violon. Au
moyen âge, le rebeb faisait la joie des ménestrels. Il y avait encore le
fC

Saltérion

"appelé plus

tard

fC Psaltérion
'hui

". Le Luth a vu ses cordes, depuis, multipliées.
'~ Les nacaires se sont diversifzés. Mandoli

La flûte s'appelle
et
fC

aujourd

fC Nay

ne, banjo (esp. bandurria)

castagnettes W ~ ~ sont toujourslà.L'orgueexistaitdéjàets'appelait A rghan " cc (~.)f) ou Arghanun "({.)~.)f).
L'équipement équestre
"

k vocabulaire équestre est surtout d'origine arabe. Nous awns en

témoignage, des citations de Rollin et de Goeltzer: cest dans cedomaine et celui de la marine,

qu'on peut mesurer le nombre important de vocables perdus
1) le mot cheval:

ov). On veut faire

il se dit en latin equus "(équestre) et en grec (H) ippos ( 0 11[1[05, " fC venir le mot cheval" du sanscrit Tchepala = rapide. L ~ rabie est le
"

cc

"

12

berceau

des chevaux

dits"

A ryens

~~~~ " ou "pur-sang

arabes

'~ N'est-il

pas plus logique

de

faire venir ce mot de l'arabe" Kheil " :~

collectif" khuwul "(J~

= chevaux? Le

"ch "français n'étant que la transcription du

(d

" kh "arabe et le " v "français n'étant

que la transcription du (j) " w "arabe ?Si on tient à lefaire venir d'un adjectif, pourquoi ne pas choisir l'arabe" chewl " = agile, dispos (J.J-4. On retrouve la racine de " kheil " dans le grec 1. Ta X£IÂOS : lèvres des chevaux. 2. dans (X£ÂlbOJv) (khelidon) : creux sous la corne du pied des chevaux. Ne trouve-t-on pas là lesvestiges d'un langage commun...? 3. Chanfrein: le mot est d'origine arabe. Littré donnepour étymologie k bas-latin" chamus ": Le bas-latin n'est guère une référence. C'est oublier le "fr ". On nous dit qu'il faut y adjoindre le mot frein (frenum), l'on aurait donc deux mots de même sens accolés; pour désigner une partie anatomique du cheval: des yeux aux naseaux: cela n'a pas de sens; or (J ~) le nez et les oreilles, par opposition à celui-ci est donné par I~ rabe : (~chrâf" "churufât "(wUJ-4qui

désigne l'encolure et la croupe du cheval. Le mot "chanfrein"

semble donc issu de ce second mot avec une confusion de sens. 3) Frein: d'où vient le latin "frenum" ? "partie de la bride qui entre dans la bouche du cheval" (Goeltzer). L'on nous explique que "frenum" se rapproche du latin "fretus " = soutenu, garni: pourquoi ne pasfaire venir" frein" de I~ rabe .faraa :&: contenir, arrêter son cheval en tirant sur la bride ? Q!ti dit que le mot latin de "frenum" n à pas été importé du Proche Orient colonisé par les Romains? C'estfaire fi de l 'Histoire! 4) Etrier: (L'on dit étriers à la genette, c.a.d. : à la zénette). Rollin dira: "j'ai déjà remarqué que, chez lesAnciens, tant grecs que romains, il n'était nulle part,fait mention d'étriers, ce qui est bien étonnant. radical qui paraît être arabe ( YF) "Œuvres T./Vp.565. De l'Esp:estribo :es = el + le

tariba: être agité, fa ire de la musique (Ne dit-on pas

"faire sonner seséperons" V,stimuler. Les étriers apparaissent d'abord chez lesA rabes dès le XIlè s. (illustration d'un jeu de polo dans ilL 'héritage d~IAndalus. p. 206 ,. On trouve des illustrations des étriers dans le Larousse Universel, datant du XVIè siècle.

5)Arçon: Goeltzer (Dict.Franç.Lat.):

"

Le mot ne peut être rendu que par un

équivalent: la selle n'était pas construite dans l'antiquité, comme de nosjours '~ On veut faire venir le mot" arçon" du mot" arc '~Pourquoi ce mot ne viendrait-il pas du verbe arabe" rassaa "~.J: adapter, ajuster. L'on a un dérivé" rassiaa "qui désigne tout objet

rond inséré comme omementpour un cheval (avec l'arti£k " al "=ar+ le radi£al "rassaa 'J. II - Le Glossaire qui suit le roman a pour hut de donner le sens des mots employés, mais surtout d'essayer de démontrer combien lesétymologies suggéréesaux kcteurs, sont souvent tendancieuses. J'ai essayé, en donnant une autre étymologie, de prouver lafragilité des

13

arguments

qui nous sontproposés, car, avec le temps, nous avons eu une perte de mémoire des Cf événements, mais aussi du vocabulaire: qui sait, aujourd'hu~ que le mot poutargue "ou Cfboutargue "est arabe? Qu'il désigne les œuft de poissons salés? L'on emploie, chez nous,
Cf

une périphrase
Cf batârikha ".'0

.'

œufs de poissons" .'~f

~.

L'on ne dit plus

LIa.J. Il en est ainsi de beaucoup

de mots, qui ne sont décelables que pa r et espagnoles ..1'étymologie se révèle
elle vientau secours

les verbes encore existants, et par les racines provençales

donc un instrument important dans la
de l'Histoire. Les préjugés peuvent celui de 'bédouin politique, expliquer décrié de "bédouin

reconstitution

d'un langageperdu.'

rendre myopes les chercheurs lesplus avertis. Tout sepasse comme si son importance économique d'abord et

nous avions hérité du Moyen Age européen... Il estfacile de tomber du sort de peuple civilisé à ".' il suffit de perdre, au sein du monde, "? Pourquoi ne pas le démystifier? ou il suffit simplement d'une grande catastrophe naturelle. Quest-ce que le mot si Pour cela, ilfaudrait,

l'étymologie du mot "début'~ D'où vient-il? Littré nous dit qu'il viendrait de Cf Il tirer de but ", au jeu de boules. Explication plutôt simpliste... "Début veut l'expression.' cr Il dire commencement '~ En latin, il est dit ''initium et en grec, "1]apX1]'~ L'étymologie Il Il ne vient ni du latin ni du grec. Il y a en arabe, le verbe "bada-a de "début f.A-! = commencer, le mot 'bédouin Il en dériverait donc et veut dire .'visible, clair, qui vit à la le grec. Or, ce même grec nous donne le mot

campagne, nomade .'ce dernier sens est donnépar '(f3&8v)"(bédou) = l.l'air.

2.I'eau.'autrementditlesdeuxpremiersprincipesdelavie! Il Selon Bailly, le mot serait phrygien (A natolie). "Bédouin dériverait dont de 'bédou'~ ''fJ&8v'~ et désignerait un homme vivant d'air et d'eau, cest à dire à la campagne, comme au Il commencement des temps. Le mot français "début résulterait donc d'une métathèse des consonnes lid Il

(.J) et

lib

Il

(~.
de vocables ayant le même sens, ou un sens métathèses, aphérèses, apocopes et autres subi ces mêmes

Il est extraordinaire approchant mutations de l'arabe, de consonnes

de relever le nombre ayant

et de syllabes ..1'on ne peut s'empêcher de penser qu'il a dû y avoir,

dans la plus haute antiquité, un tronc de langage commun aux deux rives de la Méditerranée .' rechercher et trouver ces mots reste une tâche énorme à découvrir.
Comment prononcé expliquer que, des deux côtés de la Méditerranée, il n y ait eu, jadis, que la
cr

palatale 'g Ilet non la gutturale 'k "?Le Larousse Universel dit.'
'g'~ Quand Il le 'é a pris le son 'k'~ un nouveau

le 'é Ilétait, à l'origine,
du

caractère, simple modifu:ation

"C"fut inventé pour représenter ce phénomène 'g"issu du = gimel phénicien" ,~~:.~~~~ Il (femel =~. Il n'existe pas depalatale 'g en A rabe,seulement un J (jim) .'~ ';
la lettre est remplacée par le "Kaf" (d) ou le ''Kef" (.;J). C'est-à-dire par le phénicien,

14

devenu

ilK.

Il

en grec.
IGII

La plupart des Nord-Afn.cains prononcent encore
certains pqys du Proche Orient: Ainsi conlment expliquer langage commun? (en Français), pourrait-on

le son IX Il; de même que sinon par un

ce même phénomène,

expliquer, par exemple, l'étYmologie du mot Igalère Il voile

(galea, en Italien). Le mot vient de l'ArabeIXilaall:

(ë'i ) du verbe
Il (aïn) par la : être l'écho

'Xalaa
l'Italien liquide

Il

= larguer les l}oiles (ë'i

);

le mot devait être prononcé, à l'origine, Igalaa Il d'où

Igalea/~.le Français, lui, a essqyé de reproduire la consonne arabe IC. Il rll d'où la composition du mot: Rad. : gaI + e + r + e. (Grec:

xaÂam

relâché, abaisser, laisser aller). Comment d'une ongine phénicienne,

expliquer que l'on trouve encore, en Arabe,

sinon par une similitude millénaire des deux langues...? tout comme

Ce que l'on peut dire, en conclusion, c'est que les vagues de la Mare Nostrum,

ses langues parlées ou écrites, se moquent des conflits et des mesquineries humaines: les passions peuvent déchirer les hommes, mais les mots continueront de naviguer,. tantôt les mêmes, tantôt à peine modifiés, échappant à tout contrôle des générations qui passent, et cela serait inévitable si un inventaire é!)lmologique plus sén.eux n'était enfin accompli.
* Les Scandinaves et les Celtes ont marqué leur présence par des monuments: 1) les cromlechs: enceintes de monolithes verticaux appartenant à l'âge de pierre (IIème millénaire). Ex : le cromlech de M 'zougha, dans le Rif marocain. 2) les dolmens: tables: monuments mégalithiques composés de pierres brutes agencées en forme de une troisième. Ex : dolmens de Téboursouk, l'Asie en deux pierres qui en soutiennent

Tunisie.
**EnrycloPédie : "Aryas: l'Inde,
donne:

peuples qui auraient habité primitivement Orientale,

centrale, puis qu'on leur

l'Europe

et l'Afn.que
est contestée

d'où le nom d'Indo-européens

cette opinion

':

*** Métathèse : altération d'un mot ou d'un groupe de mots par déplacement, intervention d'un phonème, d'une !Jllabe, à l'intérieur de ce mot ou de cegroupe de mots. (Le Robert) ,(\ "semblable à œlui d'un **** Ainsi appelé à cause du long cou de la lettre phénicienne chameau.

N.B. : A propos de la lettre IJII: en arabe IJim11~. Le IJII estprononcé Igll en Egypte ,. (1) alors que le l'leIl estprononcé 1411 : Elif ou Aleph.

15

I - SIND]ACEN1 " L'Inquisition de l'Espagne, la quelle a esté jugée si inique de toutes les autres nations, qu'il n'en y a pas une qui l'ait voulu accepter" Condé, " Mémoires ", p. 676

Au Xllème siècle, le Calife Abû.' Abd-Allah El Mostansir Bi Illah fit venir, du Maghreb en Andalousie, des Berbères descendants des premiers Zénètes~r comme les Béni-Irnian, les Aït Demmer et les Sindjacen qui formèrent une milice réputée pour son courage. Après la chute des Taïfas2, des membres de cette milice regagnèrent, au XIIIème siècle, le Pays des Hafsides3; mais la majorité devait rester en Andalousie où semblait perdurer la cohabitation pacifique entre Chrétiens et Musulmans. Les sièclespassant, la Reconquista prit le masque effrayant de l'intolérance, personnifiée par l'Inquisition: les descendants des Maures, surnommés Morisques4, durent subir les pires avatars: répression, acculturation, discrimination et exactions furent leur lot ordinaire. Ils avaient été baptisés, assistaient aux messes, mais, ne bénéficiaient pas de la même juridiction que les Vieux-Chrétiens: aussi continuaient-ils de pratiquer chez eux certains rites musulmans. Ce fut le prétexte saisi par l'Eglise pour les persécuter. Au XYlème siècle, dans le Sharq-AI-Andalüs, une communauté de Morisques vivait à Valence: elle s'y était maintenue contre vents et marées soutenue, d'ailleurs, par les seigneurs de la province. Beaucoup s'étaient réfugiés sur les hauteurs où ils formaient un bloc d'agriculteurs irréductibles, mais il existait aussi, dans la ville, des centaines de commerçants, d'artisans prospères et une élite de propriétaires de biens allodiaux5 protégés par une noblesse désargentée, dont le train de vie dépendait des revenus que leur versaient les Morisques.

Zénète : espagnol jineta, qui a donné en Français l'altération genette: monter à la genette c.a.d. à la zénète, avec des étriers très courts. On peut donc en conclure que les étriers datent des Berbères.

~r

La famille des Sanduz était de ces derniers: leur nom d'abord arabisé en Béni-Sindjas, du nom de leur ancêtre éponyme, avait pris une consonance hispanique, sacrifiant ainsi à l'acculturation décidée à l'encontre des Maures. Seul leur domaine, situé dans la banlieue de Valence, perpétuait, comme par miracle, sur le fronton de l'arche d'entrée du domaine, le nom berbère de " Sindjacen " , calligraphié en caractères arabes altérés par les ans. Le domaine comprenait un verger, des potagers, un vignoble, une rizière, une étable, une bergerie et des écuries6.Quatre familles de morisques y travaillaient et logeaient dans des pavillons éparpillés dans le domaine. Les maîtres habitaient un palais séculaire trônant sur une imposante éminence, protégée par une ceinture de cyprès. Du haut de leurs fenêtres, ils pouvaient embrasser du regard tous les alentours: la belle huerta7 de Valence, son faubourg, le cours lumineux du guadalaviar, et, non loin d'eux, le domaine de leurs voisins et amis, les Castelnuevo8. Venant de la ville, un cavalier, monté sur un cheval rouan9, entra par l'arche, et emprunta l'allée montante de pins desservant le palais. Devant lui, s'élevaient les deux grandes coupoles surmontant l'une la cour principale, l'autre la cour secondaire: toutes deux étaient encadrées par deux hautes tours abritant des cages d'escaliers: leurs huit pans muraux étaient éclairés par des fenêtres de plein cintre, retombant sur des colonnettes médianes de marbre blanc, et par des lucarnes et des lanternons. Le cavalier était Skander Sanduz, le maître de Sindjacen : cette vue était la sienne. Il s'était habitué à la sévérité du palais: extra muros, cette austérité était renforcée par l'épais rempart, aux gros moellons ocres, équarris et disposés en quinconces, dont le sommet était meublé de merlons10arrondis, qui surmontaient des mâchicoulisll, souvenir des temps anciens. Par leurs ouvertures, il pouvait toujours voir, comme pointées sur lui, les bouches de vieilles cerbatanes12,désormais rouillées et inoffensives. Il pensa, avec nostalgie, aux jours heureux où Leonor et lui-même étaient reçus par le Vice-Roi et les Seigneurs de Valence et où tous deux les recevaient à leur tour: ils arrivaient, alors, dans leurs plus beaux équipages! Tout le palais était illuminé: il retentissait de la musique et des chants andalous, et vibrait de propos joyeux et de rires. Désormais, il s'était tu, tout comme la ville, qui s'était recroquevillée sur elle-même, comme un malade se recroqueville sur son mal. La joie avait déserté les rues de Valence et de son faubourg, hantées qu'elles étaient par les soplons13et les malsins14: c'était tout ce qui restait de commun aux Chrétiens, aux Morisques et aux Juifs: la peur de la délation. Quel sinistre partage! A l'instigation des rois et de la Suprema, Valence, la perle du SharqAI-Andalûs, était en proie à la fièvre des convulsions religieuses. " Quieta non 18

movere15! " avaient recommandé les Anciens, mais l'Église avait fait fi de cette sage maXIme. Devant la porte fortifiée, ouverte depuis longtemps, de jour comme de nuit, Skander confia sa monture à Bernardo, le jardinier. Il s'engagea dans une large allée pavée, coupant une belle roseraie et occupant l'ancienne lice16où, jadis, avaient circulé des soldats en armes. Il arriva devant une porte imposante, pourvue d'une petite porte bâtarde qu'il poussa. Il se trouva dans un vaste vestibule avec, à sa gauche, une grande salle d'armes depuis longtemps condamnée et, à sa droite, la conciergerie. Assis sur une dokana, Juan Gonzalez, le vieux concierge le salua avec déférence: - Bonjour, maître, - Bonjour, Juan, répondit distraitement Skander, sans s'arrêter. Il n'y eut pas, cette fois, l'échange chaleureux ordinaire avec le maître, qui passa préoccupé. Juan, l'ayant vu soucieux, s'en inquiéta: " Le maître aurait-il appris de mauvaises nouvelles? " Intra-muros17, le palais laissait s'épanouir sa splendeur mauresque. La coupole, aux savantes arabesques sculptées dans le stuc, laissait ruisseler, de ses lucarnes et de son lanternon aux vitraux polychromes, une lumière chatoyante sur les riches faïences émaillées des murs. La cour principale, carrée, était parcourue par un élégant portique aux arcs en fer à cheval, dont les claveaux18 alternés, rouges et blancs, s'appuyaient sur des colonnes torses d'albâtre. Autour de cette cour, étaient distribués des appartements dont les fenêtres, bardées de fer forgé, donnaient sur une galerie, aux voûtes d'arêtes nervées, et pourvues, à leur zénith, de lampes de suspension de Damas à la résille d'argent. A l'étage, courait une balustrade d'albâtre, alternant avec des panneaux, où étaient sculptées des eulogies19 islamiques, entrelacées de fins ramages20, qui supportaient les colonnes torses du portique supérieur. Dès son accès dans la cour, Skander fut accueilli par les notes cristallines d'un jet d'eau, sis juste sous la coupole, de sorte que ses arabesques se réfléchissaient dans le miroir ondoyant d'un large bassin octogonal, où cascadaient les eaux frangées d'écumes de trois vasques en coquilles. Il se dirigea tout droit vers une porte ouverte, sous la galerie: il était dans son havre de paix: une salle merveilleuse, dont les murs étaient entièrement meublés de niches lambrissées de thuya, dont les rayons abritaient des livres rares, aux plats21 brochés, et dont les coins22 aux bouquets dorés brillaient sur le dos. Chacun d'eux était répertorié et portait un signet visible avec ses références et le sceau de l'acquéreur. Le bureau occupait le centre de la bibliothèque: il

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comprenait la table de travail à la marqueterie en bois d'oranger avec,en vis à vis, deux sièges doublés de maroquinerie. Non loin des niches, et face à la porte, se trouvaient un canapé au dossier droit, garni de coussins de soie, une table ronde entourée de quatre sièges, tout incrustés d'arabesques en bois d'oranger. A peine entré, Skander se dirigea vers une large console, occupant le mur gauche de la porte d'entrée et surmontée d'un imposant miroir. Il enleva sa toque de velours à créneaux, ornée d'un coquet plumet gris, et la déposa sur la table de marbre de Simitthus23 de la console. Il découvrit une belle chevelure châtain où Chems, sa fille aînée, aimait plonger ses doigts: " Où pouvait-elle être, en ce moment, dans sa chambre en train de lire? " Il pensa au plaisir qu'elle aurait à lire" Les Essais" de Montaigne. Il feuilleta le livre et le déposa près de sa toque. Appuyé des deux mains sur la table de la console, il se vit dans le miroir, et ne se reconnut pas. L'homme, qui lui faisait face, avait les tempes grises, le regard triste, une moue désabusée aux lèvres, et des rides qui lui sillonnaient le front. Avec amertume, il fit le bilan de sa propre vie: il était médecin et n'exerçait plus: voilà cinq ans déjà...! Il avait cédé son cabinet du faubourg de Valence à son fils 'Ali: " Alonso", dirait sa mère! Il s'était volontairement retiré dans sa bibliothèque, tout comme un ermite, blessé par les événements qui secouaient l'Espagne, et qui n'épargnaient pas sa demeure. Que lui restait-il? Une épouse bigote qui, après tant d'années de vie commune, s'affirmait Vieille-Chrétienne et prétendait à la Hidalguia24,des enfants tiraillés entre deux cultures et traumatisés, des biens supposés allodiaux qui risquaient de lui être confisqués et, pour finir, une nationalité controversée et menacée. Si le miroir lui donnait une image négative de lui-même, il lui renvoya, cependant, le reflet des beaux livres reliés en maroquinerie rouge et verte, couleur des Almoravides25. Des ouvrages lumineux qui étaient le brillant panache d'une civilisation tolérante et rayonnante, mais qu'une Eglise nouvelle, au masque effrayant, voulait plonger dans l'oubli. Pourtant, il y avait là :Platon, Aristote, Marc-Aurèle, Tite-Live, Gallien, mais aussi les plus grands! Ibn Sina, Ibn Rûsd, Ibn Nafis, Ibn Khaldûn, Ibn Haïthem et combien d'autres encore! Il allait, aujourd'hui, leur adjoindre Michel Eyquem de Montaigne... Skander se redressa avec un profond soupir. Il se débarrassa de sa cape et de son escarcelle26qu'il déposa sur un siège, et apparut en pourpoint, en grègues27,et chaussé de souples guadamaci28 de cuir noir. Nerveusement, se sentant incapable de se concentrer sur son" Traité de médecine comparée", il se mit à
arpenter le grand tapis persan étendu sur le sol: " qu'arrive-t-il

à Valence?

"

Cette question l'obsédait, mais qui, dans la ville, ne se la posait pas?
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" L'argent des Morisques est une arme contre les Chrétiens". Ces propos de l'Archevêque Juan de Ribera29,répétés en ville, avec d'autres du même genre, le tarabustaient! Que fallait-il entendre? Quelles étaient les intentions réelles de l'Archevêque? N'étaient-elles pas de pousser à bout les Morisques, et de les jeter dans les bras des Turcs? Une fois son plan réalisé, n'en profiterait-il pas pour se refaire une bonne conscience?" Sainte-Vehme30,Saint-Office31?Rien que des institutions infâmes, sacralisées pour des causes impies. Deux machines à broyer des humains! " L'inquisition d'Espagne a été jugée si inique de toutes les autres nations, qu'il n'en y a pas une qui l'ait voulue accepter32." Instituée, d'abord, contre les chrétiens jugés hérétiques, puis contre les juifs, ennemis du Christ, la voilà qui se retournait contre les Morisques passés pourtant, depuis trois siècles, sous les Fourches Caudines33 des Fonts Baptismaux! " Le front en ébullition, le médecin se mit à monologuer tout haut: " Dieu a créé la diversité, mais l'Eglise préfère l'uniformité: un Dieu, un roi, une loi: telle est la devise incontournable de ces dignitaires religieux obtus. N'était-ce pas là vieille tentation païenne de se prendre pour Dieu? Depuis Torquemada, l'Inquisiteur général d'Espagne, l'Eglise s'est éloignée du Christ! Après Charles Ier34, fut Philippe II, puis Philippe III : c'est à qui lèverait plus haut l'étendard ce du fanatisme! Quels sont ces rois qui, en utilisant un être humain contre un autre, y puisent satisfaction et gloire? Qu'est-ce que ces sapIons et ces malsins qui infestent Valence et se chargent de répandre les pires rumeurs? Machiavel aurait-il supplanté le Christ? Quelle est cette logique qui fait interdire les tristes juridictions Vehmiques en Allemagne, pour les instituer librement en Espagne? Du cynisme de Charlemagne établissant la Vehme~~ pour maintenir, par la force, les Saxons dans le christianisme, à celui de Charles 1eret de Philippe II laissant libre cours à la Suprema d'exercer ses répressions, quel est le plus vil? Tout comme La Sainte-Vehme, le Saint Office a ses tribunaux secrets et ses exécutions sommaires! A la pendaison, il a, tout simplement, substitué les bûchers!

~~Vehme: "En Allemand Vemgericht ou Femgericht : tribunal secret. Ces tribunaux ne furent supprimés officiellement qu'en 1808 par le roi Jérôme de Westphalie, frère de Napoléon 1er.Le nom de Vehme fut repris, après 1918, par des associations secrètes de terroristes d'extrême droite." Le Robert

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" La tolérance est morte! l'Eglise est la première à en payer un lourd tribut: de quel prix a été payée la jugulation du protestantisme en Espagne? La perte des Pays-Bas35? N'est-ce pas trop cher payé? Tout se passe comme si le mur élevé, toujours plus haut, par les Papes successifs entre l'Orient et l'Occident s'écroulait sous nos yeux! La chute de Grenade a fini d'en sonner le glas. Désormais, Orient et Occident se retrouvent face à face: un échange culturel et intellectuel se fait, malgré tous les interdits! L'Eglise s'en sort avec un schisme que n'aurait provoqué aucune autre conquête arabe, car les Andalous, Juifs et Musulmans, émigrés en Europe, ont emporté, avec eux, leurs livres de Sciences et de théologie: jamais il n'y a eu autant de livres évadés d'Espagne. Ces livres sont lus, en catimini, par des esprits jusque là jugulés par l'Eglise mais, malgré tout, avides de savoir au risque d'être brûlés vifs !Tout comme la religion, la Science et la Tolérance ont eu leurs martyrs: Etienne Dolet36 en France, Miguel Servede37en Suisse et, tout récemment, Bruno Giordano38 en Italie! N'est-ce pas du choc entre l'Orient et l'Occident qu'est née la Réforme? N'est-ce pas du choc des idées que naît le progrès...? " " La lettre tue et l'esprit vivifie39: persécuter un homme pour sestraditions ou sa croyance, acheter le pardon ou vendre des indulgences, négocier en espèces, au nom de Dieu, le droit de vivre en paix: où est, en tout cela, le message divin? Les Marchands sont toujours dans le Temple40!Mais n'est pas marchand qui toujours gagne41: n'est-il pas curieux de voir le destin d'un Empereur rejoindre celui d'un autre cynique? SiNiccolo Machiavelli fut banni de Florence, c'est de lui-même que Charles 1er d'Espagne s'est retiré au couvent de Yuste, victime de ses propres démons" . Skander se passa la main sur son front las: à quoi bon agiter toujours ces mêmes problèmes? Il consulta l'astrolabe fixé au mur, près de la console et constata: " il va être neuf heures, Inès ne va plus tarder! " Dans l'attente de sa plus jeune fille, il s'installa à son bureau, prit sa plume et se pencha sur son étude.

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II - INES Skander avait repris ses écritures là où il les avait laissées la veille. Pour conforter ses idées, il avait fait souvent le voyage de Valence1 à Montpellier, mais la tension qui régnait, au palais, ces derniers jours, l'empêchait de se concentrer: fallait-il quitter le pays? Pour où...? Que dirait Leonor pour qui les frontières du monde s'arrêtaient aux Marches de l'Espagne...? Il avait une épouse élégante et gaie: elle était devenue, en ces temps troubles, méconnaissable; car elle était tombée sous la coupe de Fray Antonio Rasmirez deI Nao2e.. Si les Morisques craignaient la délation de leurs enfants, lui ne pouvait craindre que celle de son épouse". Elle avait pris en main l'éducation religieuse d'Inès et voulait en faire une réplique d'elle-même! La jeune fille n'avait que quinze ans: elle était belle avec sescheveux de jais, son teint de lait et ses beaux yeux de velours noir. Inès était la réplique de Leonor, mais la ressemblance était seulement physique: elle avait un esprit curieux, audacieux même ...! Ballottée entre une mère possessive et un père toujours réduit à la défensive, elle faisait de son mieux pour ménager l'un et l'autre. Skander sourit inconsciemment à l'évocationd'une scènerécente,quil'avait opposé à son épouse: cela s'était passé en présence de la jeune fille qui avait calmé sa mère, en lui donnant raison contre toute évidence, mais, une fois Leonor partie, satisfaite et triomphante d'un duel devenu coutumier, Inès s'était précipitée vers son père, s'était excusée et lui avait avoué: " Pardon, père, je t'aime, tu sais? Je voulais seulement empêcher mère de te faire du mal... "Pauvre enfant! Elle était confrontée à des problèmes d'adultes, pas n'importe lesquels: ses propres parents! Pourquoi Leonor se complaisait-elle à ces épreuves de force en présence de leurs enfants? Etait-ce toujours cette volonté d'affirmer sa différence...? Son crime à lui était que, malgré les interdits de l'Eglise, malgré le baptême imposé aux enfants, dès leur naissance, il s'était fait un devoir de se faire leur précepteur... Il avait tenu à leur enseigner l'Arabe, à leur donner les quelques notions religieuses dont il se souvenait encore... Ses enfants ne pouvaient s'empêcher de laisser échapper des expressions arabes qui mettaient leur mère hors d'elle. Il avait pu agir au vu et au su de son épouse, car les leçons étaient très matinales et Leonor, à ces heures là, aimait à paresser dans son lit, et ne quittait habituellement sa chambre que vers onze heures et demi! S'il n'avait pas exigé d'elle qu'elle fût présente à la table familiale, elle se serait fait servir son déjeuner dans sa chambre! C'est donc, dans une relative quiétude qu'il avait pu enseigner à 'Ali, à Chems, puis à Inès, l'Arabe, dans l'espoir qu'ils pourraient

lire et comprendre les beaux livres de leur bibliothèque. Des rites musulmans, il ne lui restait que la " Shahada " et quelques fêtes. Lui-même n'avait jamais appris à prier, et n'avait pu enseigner la prière à ses enfants; mais c'était déjà trop pour Leonor, qui ne cessait de vilipender: " A quoi servent ces simagrées? Ta langue, tes coutumes sont mortes pour l'Espagne! Arrête, tu vas attirer sur nous la foudre de la Suprema! " Pour déclencher la colère de son épouse, il lui suffisait d'appeler son fils: " 'Ali" au lieu d'Alonso" ; mais il n'avait jamais appelé son fils autrement que par son prénom arabe, laissant sa femme et ses filles l'appeler Alonso. " Ta langue est morte pour l'Espagne! ". Ces mots l'avaient blessé, et il n'avait pu s'empêcher de répondre: " Leonor, tous les Espagnols n'ont pas tes préjugés: j'en connais bon nombre qui n'ont pu accéder aux connaissances que par l'Arabe! " - Ah bon? Lui avait-elle répondu d'un ton sarcastique: Où cela les a-t-il menés? A la prison ou au bûcher? C'est alors qu'il l'avait comprise: ce n'était pas tant par conviction que son épouse se réfugiait dans les jupes d'un missionnaire3, mais bien par peur! Il s'efforça, depuis, de la ménager autant que possible! Il se réfugia dans le silence et, peu à peu, il n'y eut plus de communication entre eux. Skander sentit soudain une présence, et leva la tête: Inès se tenait timidement sur le pas de la porte: elle avait son Coran dans une main et un cahier sous le bras. Ses cheveux étaient, comme toujours, sagement tirés et coiffés en deux tresses qu'elle avait entrelacées en un touret4, sans rehauts5 d'orfèvrerie, au-dessus de sa tête. Elle était vêtue d'une longue robe grise, boutonnée6 sur le devant d'une série de boutons de la taille au col. Un châle noir, croisé sur sa poitrine, en étouffait les formes. Sa seule coquetterie était les boucles d'oreilles, incrustées de rubis, qu'il lui avait offertes à sa naissance. Leonor lui avait ajouté une chaîne ornée d'une croix qui brillait sur le noir de son châle. Inès l'avait portée, mais gênée vis-à-visde son père, s'était expliquée.
-

Père, je sais que tu es contre les talismans7; mais je porte cette chaîne

uniquement pour faire plaisir à ma mère: cela lui fait du bien! C'était tout d'Inès! Elle voulait faire du bien à Leonor, mais Leonor s'inquiétait-elle du bien de sa fille? - Entre, Inès pourquoi hésites-tu? Tu m'as paru très absorbé par tes pensées, père, et j'ai craInt de te déranger. ..
- Je ne serais jamais trop absorbé pour toi, voyons! Par où commençonsnous notre cours, aujourd'hui? 24

- Père, si tu n'y vois pas d'inconvénient, j'aimerais que tu m'aides à

approfondir certains propos de la Bible... - Tant que tu t'exprimeras en Arabe, je n'y suis pas opposé: quels sont tes problèmes? Inès s'était, à son habitude, assise, face à lui, de l'autre côté du bureau: " Quelle était la surprise qu'elle lui réservait ce matin?" se demanda Skander, secrètement amusé par l'air très sérieux de sa plus jeune fille: - J'aimerais que tu m'aides à approfondir cette question: Dieu aurait-il vraiment maudit la femme? Pourquoi est-il dit dans la Bible: " Tu enfanteras dans la douleur ", et encore" Ton mari te commandera! " ? Skander avait parfois la nette impression de repasser, avec Inès, ses examens...! Quant il avait décidé de donner des cours à ses enfants, il ne s'était pas limité à la récitation du Coran, il leur avait appris aussi à l'analyser et à en discuter. Avec 'Ali et Chems, cela avait été facile: ils s'étaient uniquement concentrés sur le Coran, mais Inès venait au cours, avec le dernier sermon de l'église en tête! Elle arrivait souvent avec un sujet à éclaircir,et il ne sedérobait pas! Sa fille naviguait avec aisance entre le catéchisme8, la Bible et le Coran: c'était pour lui nouveau et embarrassant, mais il l'aidait à mieux comprendre, et l'amenait à conclure d'elle-même. Inès avait fini d'apprendre le Saint Coran, cependant, il voulait parfaire sa diction qui était teintée d'un fort accent espagnol. Il répondit en toute conscience: - Non, il n'y a pas de malédiction sur la femme. S'il y a une chose sur laquelle les trois religions monothéistes sont d'accord, c'est celle-ci: " Dieu est Bon et Miséricordieux! ". - Alors pourquoi la Bible dit-elle: " Tu enfanteras dans la douleur" !N'est-ce pas une condamnation? Si Eve a commis une faute en mangeant" le fruit de l'arbre de la connaissance du Bien et du Mal", en quoi est-elle responsable de la tentation d'Adam? Dieu ne lui a-t-ilpas accordé la même intelligence et la même volonté? S'il a été tenté, c'est qu'il l'a voulu! La Bible, bien sûr, parle par paraboles, mais celles-ci ne risquent-elles pas d'altérer le message divin? - Pourrais-tu répondre par le livre Saint et les Hadith? - Père, tu me demandes d'éclairer la Bible par le Saint Coran? - Et pourquoi pas? Puisque l'Islam est la dernière religion révélée! Cherche encore par toi-même, Inès: " Tu enfanteras dans la douleur" : c'est plus un état de fait qu'un anathème: durant leur gésine, les femelles aussi souffrent. Elles n'ont, cependant, cédé à aucune tentation! La souffrance est liée au 25

fait d'être mère, tout simplement. C'est, je pense, surtout à cette idée qu'il faut se référer. Le sourire compréhensif d'Inès lui fut une récompense: la jeune fille médita, puis récita le verset qui lui parut le plus adéquat: " Quiconque suit la mauvaise voie ne la suit que pour soi-même et quiconque est égaré n'est égaré que contre lui-même: aucune âme ne portera le faix d'un autre9". Cela innocente Eve, ne trouves-tu pas? Adam était bien responsable de ses actes! Mais, alors, que penser de la souffrance? Pourquoi ne concerne-t-elle que la femme? - Ma fille, l'homme a sa part de souffrance que ne partage pas la femme: ce sont les hommes qui partent pour la guerre, et qui en reviennent traumatisés, blessés, ou qui n'en reviennent pas du tout! - Il est vrai, répondit Inès, que, si la femme souffre de la guerre, elle en sort rarement diminuée physiquement... Tu dois avoir raison, père! Mais si la souffrance de l'enfantement n'est pas un anathème, qu'est-ce? - Seulement un processus naturel logique, ou alors comment une femme peut-elle désirer encore d'autres enfants, après ce qu'elle a pu endurer? La jeune fille alors récita: " Sa mère l'a porté dans la peine, elle l'a mis au jour dans la peine10". Ce verset est plein de compassion! Je comprends, à présent, père, le mot de la Tradition: " Le Paradis est sous les talons des Mères! " La femme est donc sublimée par l'enfantement. - Te souviens-tu des mots du Prophète adressés à Khadija, la mère des croyants? - Comment oublier cette belle parabole! " Annonce à Khadija, qu'elle aura, dans le Paradis, une maison de gaze11,toute brochée de perles brillantes, mêlées d'émeraudes et d'hyacinthes" ! C'est encore la mère qui est sublimée dans cette parole des" Hadith 12" . - Alors, qu'en conclus-tu, Inès?
- Qu'il n'y a pas d'anathème, mais seulement un processus physiologique particulier aux femmes comme aux hommes! Tous deux sont ennoblis par une responsabilité consentie: la femme n'est donc pas diminuée par les souffrances de l'enfantement, mais auréolée par elles. Dans sa petite tête bien faite et bien pleine, Inès analysait, décryptait et tirait seule ses conclusions, et le père prenait plaisir à écouter sa fille aborder, de sa bouche innocente, des problèmes aussi sérieux que le pourquoi et le comment des choses! Une fois sa timidité vaincue, Inès n'était plus qu'un pur esprit! Elle le surprit, soudain, par cette réflexion: - Père, il n'y a pas que cela! La souffrance de la mère n'a-t-elle pas pour but

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de mieux lier une mère à son enfant, et un enfant à sa mère, dès les premières douleurs de l'enfantement...? L'intelligence de sa fille l'indisposait parfois. Il se demandait comment Inès pouvait s'accommoder de sa sujétion par rapport à sa mère, car il était évident qu'elle était profondément imprégnée du Coran.
- Père, pourquoi refuses-tude te rendre à la Cathédrale avecnous: ce n'est

que la maison de Dieu! La question inattendue le surprit. Ni 'Ali, ni Chems n'avaient osé la lui poser. Les grands yeux noirs de sa fille étaient posés sur lui avec une telle exigence qu'il ne put se dérober: - Inès, où êtes-vous placés dans la cathédrale? Etonnée par cette question, à l'apparence anodine, elle répondit:
- A nos placeshabituelles, père: derrière lesseigneurs,et aveclesbourgeois:

pourquoi? - Parce que la maison de Dieu est pour moi un asile où seigneurs, bourgeois et vilains doivent être à égalité, comme ils l'étaient, autrefois, avant que la Mosquée ne devienne Cathédrale !Je suis médecin, Inès, donc proche des pauvres et des malheureux! Dans la maladie, ils souffrent plus que les riches! Trouves-tu juste, qu'en regard de Dieu, ils pèsent moins, quand la mort nous attend tous, à égalité, au bout du chemin? La jeune fille rougit et baissa les yeux, comme si elle se sentait coupable! Skander regretta d'avoir perturbé la conscience innocente de son enfant, mais Inès leva les yeux et le regarda comme si elle découvrait, enfin, son père. - Je n'ai pas réfléchi à ce côté des choses, père, mais est-ce bien la seule raison?
- Il y en a d'autres, bien sûr! Ma fille, nous sommes des Morisques: nos

ancêtres étaient des Maures venus du Maghreb: il y a toujours eu, dans notre lignée des médecins! Tu pourras, un jour, si tu le désires, retrouver leur trace dans les livres acquis par eux, et où ils ont apposé leur sceau! Ces médecins étaient des Maures et fiers de l'être! Je refuse de tourner à tout vent de doctrine13 ! Il y a des siècles, les Sindjacen étaient chrétiens: c'est en toute liberté qu'ils ont opté, plus tard, pour l'Islam: ils rêvaient, comme tous les Berbères, d'une foi égalitaire, et espéraient la trouver dans cette nouvelle religion, mais, tout comme les Protestants aujourd'hui en Europe, ils ont eu leur schisme dicté par des raisons économiques. Cependant, ils ne se sont jamais coupés de la communauté islamique. S'ils ne l'ont pas fait, c'est qu'ils devaient avoir de bonnes raisons! Il me déplaît d'être ballotté comme un ludion14 : j'ai été baptisé et ai reçu l'eau lustrale: " qu'est-ce
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qu'un peu d'eau15" quand je peux prendre tout un bain? L'Eglise ne peutelle se contenter de mon baptême? N'est-ce pas de la responsabilité de Dieu que de juger les consciences? " Lavabo inter innocentes manus meas16" ! dit le prêtre, en se lavant les mains, lors de la messe: les innocents, pour moi, sont les d.émunis devant la vie et devant ses souffrances! Or, ceux-là sont relégués au fond de la cathédrale! Je ne veux pas te perturber, Inès, mais je voudrais que tu aies de bonnes raisons pour croire en ton père! Loin de moi l'idée de vouloir t'influencer! Voilà pourquoi je tiens à sauvegarder mon identité: je veux me sentir moi, et non la copie d'un autre! Jamais je n'accepterai un de ces prêtres fanatiques et ignorants pour confesseur, car j'en ai un, de loin supérieur, Dieu! Y vois-tu plus clair, mon enfant? Tu n'es pas obligée de me suivre dans cette voie, car il " n'y a pas de contrainte en religion17" ! Quoi que tu choisisses de faire, tu resteras toujours ma fille!
-

Merci, père. Jete comprends

beaucoup mieux! Ton attitude est louable, et

-

-

-

j'aimerais y réfléchir: il est vrai qu'il n'est pas de meilleur confesseur que Dieu... Ne t'ai-je pas importuné avec mes questions? Je regrette d'avoir été trop curIeuse... Non! Ne regrette rien! Savoir et comprendre sont des droits! Je ne veux pas, cependant, que tu te tourmentes à mon sujet outre mesure. Tu es encore jeune, Inès, contente-toi d'apprendre toujours et toujours plus! Je voudrais bien, père, mais la science est condamnée par l'Eglise! Pourquoi? Peut-être que l'Eglise a peur de ce qu'elle ignore... peur surtout de perdre son emprise sur l'esprit et l'âme de ses fidèles! Quoi qu'elle fasse, les deux lui échapperont! L'on peut paraître le plus fervent des chrétiens et, au plus profond de soi, être le plus grand des mécréants, et l'Eglise n'en saura rien! La science n'était pas un problème pour les Grecs Anciens, elle ne l'est pas, non plus, pour les Morisques: or ton père est un morisque! Tout comme a dit celui d'Alfaro : " Maure est mort mon grand-père, Maure est mort mon père, et Maure je mourrai! " Que dit la tradition à propos de la science, Inès? La réponse vint en un éclair, et Skander ne fut pas déçu: "Sois en quête de science depuis le berceau jusqu'au tombeau! " Tu vois, mon enfant, toi et moi avons encore beaucoup à apprendre!

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III - CHEMS1 BENI SINDJAS ! Montée sur une jument isabelle2,une jeune fille avait freiné sa monture pour la laisser souffler un peu. Elle était d'une étrange beauté et était dotée de traits fins et réguliers. Son visage, à l'ovale délicat, était éclairé par deux grands yeux, couleur de miel, encadrés par le fin arc de sourcils légèrement plus foncés que les mèches de cheveux échappées de sa résille. Elle semblait grande de taille et avait un port altier. Elle était encore plus séduisante quand elle daignait sourire, comme en cet instant, à la vue des quatre coupoles du palais chargé d'Histoire. Pour monter à cheval, elle portait le riche costume traditionnel des Morisques: une veste de velours marine, ample et richement brodée au dos, au col, aux manchettes et aux mancherons3 d'arabesques en fils d'or. Pour tout bijou et, contrairement aux autres femmes morisques, elle ne portait que de petits anneaux aux oreilles sertis de pierreries. Si elle était à l'aise sur sajument, c'est qu'elle portait des pantalons à houzeaux4 de satin grège, qui lui descendaient en petits plis jusqu'à ses fins escarpins5noirs, fermes sur leurs étriers. La jeune fille était coiffée d'une" duka6 " assortie à sa veste et recouverte d'un voile de soie arachnéen, à la lisière pailletée, qui lui descendait jusqu'à la taille. Comme tous les après-midi, elle venait d'entreprendre une chevauchée solitaire à travers Sindjacen, presque couchée sur sa jument, de peur d'accrocher son voile aux branches des arbres fruitiers, mais la course à franc étrier n'avait en rien dérangé sa coiffure: Rayo-del-soI7,son isabelle, frémissait encore de leur folle équipée et semblait encore avide de courir! Comme elle se livrait à des croupades intempestives, la cavalière s'écria: " paix, Raya-deI-sol! calme, ma jument! " La cavalière et sa monture ne pouvaient se passer de cette course quotidienne. Le dimanche était le seul jour où elle la partageait avec Alonso et Inès, ses frère et sœur mais aussi, avec Arnaldo de Castelnuevo, leur voisin et ami, car la jeune fille n'était autre que Chems, la fille aînée de Skander et Leonor Sanduz : agée de dix-neuf ans, il semblait que des fées bienveillantes s'étaient penchées sur son berceau: tout paraissait lui être acquis, tout semblait devoir lui sourire! Pourtant, en ce moment même, son visage s'était assombri et son regard avait perdu toute chaleur: c'est que, le regard perdu sur le paysage alentour, elle pensait à un missionnaire, Fray Antonio Ramirez deI Nao. Ce prêtre, sans que la famille y prît garde tout de suite, exerçait sur sa mère une forte emprise! Cette dernière, qui ne s'était jamais souciée, auparavant, de la Hidalguia, prétendait désormais en être, marquant ainsi ses distances avec sa propre famille!

Chems était une jeune fille meurtrie: la vie l'avait blessée, comme elle avait blessé toute sa famille, de même que toute la communauté morisque. Quelle était cette nouvelle étiquette dont se réclamait sa mère? Charles 1ers'était occupé de l'instaurer en Espagne et d'en régler le cérémonial! Il était de bon ton de se prétendre issu des Goths8. Chems se sentait Maure au plus profond d'elle-même! Dans ses pires moments de détresse, elle ne cessait de se répéter: " je suis une Berbère et une Béni-Sindjas ! ". Bien souvent, elle évoquait cette tribu guerrière, et aspirait de toutes ses forces à la réintégrer. Plongée dans le passé andalou, la jeune fille regrettait: " Dire que jadis, l'Andalousie était tout autre! Les Espagnols, alors, étaient fiers d'apprendre l'Arabe, de porter des noms arabes: comment pouvait-on renier de la sorte le passé" ? Même après la Reconquista, Valence avait gardé sa splendeur du Sharq-Al-Andalûs9; mais tout cela était bien révolu! Un Sindjas a cru bon, depuis, de changer son nom berbère en un autre à consonance hispanique! L'histoire avait redistribué les rôles du drame espagnol, sans consulter les hommes concernés! Comme Raya-deI-Sol montrait de l'impatience, la jeune fille imprima de ses genoux une légère pression sur les flancs de la jument, qui démarra en flèche. Elle rejoignit une route, pavée par les maures, qui menait au palais. Le voile transparent de la jeune fille voletait autour d'elle, telles les ailes d'un gracieux moriolo et laissait entrevoir, par instants, la résille qui emprisonnait son opulent chignon de cheveux châtains. Chems régla le pas de sa jument. De nouveau, des pensées moroses assombrirent son regard: demain, Dimanche, il lui faudrait accompagner sa mère à la Cathédrale pour la messe. Si elle aimait la maison de Dieu, elle rejetait ce qui s'y faisait en son nom! Il allait falloir laisser, encore une fois, son père seul, car il refusait de les accompagner, puisque Alonso le faisait... Il prétextait que certains seigneurs s'en abstenaient et que, dans sesconditions, il ne voyait pas pourquoi il ferait plus de zèle... Le plus insupportable était que leur mère, depuis plus d'un mois, avait ouvert la porte du palais à Fray Antonio: ses visites dominicales lui donnaient comme le droit de s'immiscer dans leur vie familiale... Quelle calamité! Comme sa mère avait changé! Elle qui était joyeuse, élégante, était devenue acariâtre, et ne portait plus que des vêtements sombres. Le pire était qu'elle ne fréquentait plus le bain-maure du palais: pour elle, c'était devenu le domaine du Diable1l... Allait-elle sentir la même transpiration écœurante, indécente que le moine? A cette pensée, tout l'être de la jeune fille se révulsa. Non contente d'annihiler sa propre personnalité au bénéfice de celle du missionnaire, ne voilà-t-il pas que Leonor prétendait faire 30

du prosélytisme12 religieux au sein même de sa famille et, devant la résistance de son époux, elle l'en avait puni en faisant chambre à part... Rien qu'à cette évocation, tout son être se révoltait: jusqu'où sa mère irait-elle dans les concessions? Comme si elle appréhendait de retrouver l'atmosphère lourde du palais où pesait un silence inquiétant, la jeune fille avait mis inconsciemment sa jument au pas. Elle pensa à sa sœur, Inès, si vulnérable par rapport à leur mère, qui avait réussi à la gagner à sa cause, en exploitant la sensibilité à fleur de peau de sa jeune fille! Dès que Leonor se heurtait à une certaine velléité de résistance, elle faisait jouer les grandes eaux13! Elle se plaignait d'être délaissée par tous! Or, c'était elle-même, qui avait lâché tout le monde, leur père en premier! Tourmentée, la jeune fille se demandait: " Comment protéger ma famille? Comment protéger mon père? Que veut Fray Antonio Ramirez deI Nao ? " Un moment, elle eut l'envie folle de prolonger sa sortie, mais la pensée de son père seul dans la bibliothèque l'en dissuada: il devait l'attendre... Maintes et maintes fois, une question lui avait brûlé les lèvres: " Père, pourquoi ne pas congédier ce missionnaire? Nous sommes tous baptisés! Que lui faut-il donc de plus? ". Puis elle pensait à la " Shahada14" que n'oubliait jamais son père, et la question refluait d'elle-même... Elle en était arrivée à se demander: " Pourquoi ne pas quitter ce pays devenu inhospitalier où Morisques, Juifs et Chrétiens étaient hantés par la peur sournoise de la délation! Où les Juifs craignaient les malsins15, les musulmans et les chrétiens, les soplons16, qui dénonçaient les hérétiques! " Raya-deI-Sol grimpa l'imposante éminence où s'élevait le palais, franchit une allée bordée de cyprès, puis longea le rempart où grimpaient rosiers, sambacs17 et jasmins, pour retrouver instinctivement, le chemin des écuries. Chems laissa sa jument aux soins de Benitez, le garçon d'écurie, puis reprit, à pied, la direction du palais. Arrivée devant la porte fortifiée, elle contempla, immobile, le domaine: comment quitter tout cela? Sindjacen lui apparut alors, digne de tous les sacrifices! Des générations y étaient nées, y avaient vécu, puis étaient passées. Le domaine était planté d'oliviers, d'agrumes, de mûriers, d'abricotiers, d'amandiers et de figuiers. Il avait son vignoble, où les vignes taillées en gobelets18, donnaient un raisin des plus réputés! Près des puits à noria19, poussaient des cultures maraîchères et, dans les zones marécageuses, se trouvaient une cannaie et une rizière20 ! Elle s'arracha à sa contemplation, tourna des talons avec détermination et franchit la porte ancestrale aux énormes vantaux ouverts. Elle traversa la roseraie, passion de son père, et aspira avec délice l'enivrante fragrance des roses. Comme revigorée, elle
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pénétra dans le vestibule où était assisJuan. Le vieux concierge l'accueillit avec cette question devenue rituelle: - Te voilà, Chems ! As-tu fait une bonne promenade? Elle répondit, à son habitude:
- Très bonne, merci, père Juan!

Cet homme l'avait tenue, enfant, dans ses bras et, pourtant, elle l'avait repris, un jour, sèchement! Il avait eu le tort de l'appeler" Jimena ", de ce prénom dont l'avait affublée sa mère: c'était bien son nom de baptême; mais elle le récusait avec force! Comment Juan pouvait-il comprendre? En lui attribuant un autre prénom que celui désiré par son père, sa mère avait déjà divorcé de sa famille! Comment pouvait-elle accepter un prénom qui avait jeté le froid entre ses parents? Glaciale, elle avait répondu au concierge: - Père Juan, mon prénom est Chems. Depuis ce jour, Juan ne s'était plus jamais trompé. Il avait été désolé d'avoir fait de la peine à la jeune fille, qui l'entendit marmonner tristement:
- Qui s'appelle comment, aujourd'hui?

Comme tous les résidents de Sindjacen, il était lui-même morisque et avait été accoutré d'un prénom et d'un nom qui n'étaient pas les siens, et auxquels il avait eu du mal à s'adapter: qui était-il donc pour contrer la volonté du Roi et de la Suprema? Il avait alors suivi Chems du regard, avec beaucoup de pitié et lui avait souhaité: - Que Dieu t'accorde des jours meilleurs! Chems avait traversé la cour principale: un air frais, entretenu par les cascades du jet d'eau, lui caressa le visage. Elle vit, à travers le portique, la bibliothèque grande ouverte. D'un pas souple et léger, presque inaudible, elle s'y dirigea et en franchit le seuil. Dès l'entrée, elle enleva sa duka et la posa près de la toque de son père, sur la table de la console: ce faisant, elle dérangea sa résille21qui fit crouler son chignon en une lourde boucle sur son épaule. Sans un regard au miroir, elle chercha son père, les yeux encore gênés par la luminosité extérieure: elle le vit qui écrivait. A pas de loup, elle se glissa derrière son siège et, lui cachant les yeux de ses deux mains, dit d'un ton solennel, parodiant Alexandre le Grand à Diogène le Cynique:
Fais un vœu: que désires-tu? - Que tu t'ôtes de mon soleil! répondit en un sourire le maître de Sindjacen. - Ton soleil, c'est moi! L'aurais-tu oublié? Ne sens-tu pas mes chauds rayons? protesta-t-elle en lui libérant les yeux.
-

- Chems, il faisait nuit dans mon cœur, et je me sentais devenir glacé: je t'espérais depuis un bon moment Viens, que je te regarde! 32

Elle vint vers lui, lui mit les bras autour du cou et posa la tête contre la sIenne: - Ton antre est bien ténébreux, père, ne crains-tu pas mes faisceaux? - Non, ils m'ont toujours été bénéfiques! - Eh bien, je commande qu'il en soit toujours ainsi! Chems câlinait, cajolait et lui distribuait généreusement une affection dont il avait toujours faim! Chems était forte, s'imposait à lui, alors même qu'il désirait, parfois, se retrancher dans sa solitude. Skander tint sa fille à bout de bras: il n'était jamais rassasié de la voir: elle l'avait ébloui et conquis dès sa naissance. Elle lui avait paru si lumineuse qu'il avait déclaré: - Chems: ce sera son nom! Elle sera le soleil de mes vieux jours. C'était sans compter avec Leonor qui avait, aussitôt, contrecarré: - Non! Elle s'appellera" Jimena " ! N'oublie pas qu'elle va être baptisée! - Comment pourrais-je l'oublier? Ne pourrait-elle être baptisée sous le nom de Chems ?
- Non, je m'y refuse!

Comme toujours, quand il était blessé, Skander s'était refermé sur lui-même en pensant avec amertume: " Leonor ne peut-elle m'accorder un instant de répit? Il s'agit, tout de même, de la naissance de notre enfant! pourquoi l'assombrir par des contradictions? ". Il ravala son indignation. Safemme avait raison: s'il désirait que ses enfants puissent vivre en ce pays de douleur, il lui fallait en payer le prix, et se plier à ses lois. Le constat lui avait été dur et cruel, mais comment pouvait-il en être autrement? L'Espagne avait fait son deuil de toute tolérance: son Dieu était un Dieu exclusif et sans compassion: quelle débâcle! Lui-même n'avait-il pas été baptisé? Mais quel effet pouvait avoir l'eau lustrale sur une âme? Pour lui, comme pour tous les morisques, le baptême n'avait rien changé: il ne faisait rien d'autre que résister à la contrainte, et recourait à la " Taqiyya22" recommandée, dans une" fetwa23", par le grenadin Ahmed Ben Yuma'a. Cela mettait Leonor hors d'elle... Les autorités de Valence avaient fermé les yeux... Chems fut donc baptisée sous le nom de Jimena ; il n'en continua pas moins de l'appeler Chems. Chose extraordinaire, le nom fut adopté tout naturellement par tous. Seule Leonor persista à appeler l'enfant " Jimena ", mais comme la petite fille ne répondait jamais à ce prénom, sa mère finit par rendre les armes. Pour éviter d'autres frictions, ils appelèrent leur seconde fille d'un prénom neutre, Inès. Skander s'était retranché dans un mutisme amer et douloureux, qui alerta Chems :
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- Père? Où es-tu? Qu'as-tu? Tu es là, mais si loin de moi! IlIa rassura et reprit pied dans le présent: - Je suis bien là ! Que veux-tu qu'il y ait? Dieu que tu es belle, ma fille! Elle rétorqua enjôleuse, mais toujours sur le qui-vive: - Ne suis-je pas toi...? Si tu as des soucis, père, tu me les feras partager, n'estce pas? Le cœur de Skander chavira. IlIa serra si fort dans ses bras que la jeune fille protesta en rIant: - Père, tu m'embrasses comme pour un adieu! Jamais je ne te quitterai! Lentement, il avait desserré son étreinte: il venait seulement d'avoir peur pour elle: Chems paraissait hautaine pour les uns, orgueilleuse pour les autres. A Valence, cependant, les Vieux Chrétiens saluaient son élégance et sa beauté: tous pensaient qu'elle était une Goth! Comment leur expliquer que Chems ne ressemblait en rien aux d'Ollonda, sa famille maternelle, mais aux Sindjacen, ces berbères, depuis longtemps oubliés; ces fils de Zénètes avec qui avaient fusionné des soldats venus d'Asie, des Vandales noyés au sein de la Berbérie, et qui n'avaient jamais revu ni leur Pologne d'origine, ni leur Souabe natale; des Francs restés sur place mêlés aux Latins; des Goths originaires de Scandinavie et, enfin, des Arabes! Qui fallait-il renier pour être de la Hidalguia ? Chems, tout comme 'Ali et Inès, descendait tout simplement de ces fameux conquérants qui, des siècles durant, avait apporté à l'Espagne ce qu'elle avait eu de meilleur! Quel allait être son sort en cette patrie en proie aux démons religieux? Il regardait sa fille évoluer dans la bibliothèque: elle s'était éloignée de lui et feuilletait des livres récemment consultés par lui-même. Elle était toujours à la recherche de quelque chose, toujours avide d'en savoir plus. IlIa vit découvrir les" Essais" de Montaigne, le feuilleter et s'y intéresser: - Qu'est-ce, père? Une nouvelle acquisition?
-

Oui: voudrais-tu le lire?

- Oui, merci! Elle s'installa, non loin de lui, sur le divan, puis prise par la lecture, se déchaussa, et s'étendit pour lire à l'aise! Avec le sourire, il voulut reprendre son travail, mais restait anxieux: à ce moment une évidence s'imposa à lui! Il ne pouvait faire comme si le monde, autour de lui, ne comptait pas! Il leur fallait partir, quitter l'Espagne: là était le salut! Il leur fallait regagner le Pays des Hafsides, et essayer de retrouver les Sindjacen. Qu'importait le domaine! Un moment l'idée de faire aussison deuil 34

de la bibliothèque lui fit mal: " Mais, se dit-il, un homme qui se noie pense-t-il à son trésor? " Il se sentit soudain comme délivré. La pensée de sa femme l'effleura: " Comment la persuader de nous suivre? ". Il décida de rallier 'Ali à son projet, car Leonor vouait un véritable culte à son fils... Pris dans l'engrenage d'une situation familiale inextricable, craignant les récriminations et les scènes, il se réfugia, depuis lors, dans un attentisme facile, et retarda toujours l'échéance d'une concertation avec son fils, et d'une confrontation avec son épouse.

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IV - FRAY ANTONIO

RAMIREZ DEL NA01

Leonor se prélassait dans son lit, morose. Elle se dit qu'il était temps pour elle de s'habiller, si elle tenait à avoir un entretien avec Chems avant le repas familial: que d'ennuis en perspective! S'il n'avait tenu qu'à elle, elle aurait commandé son repas dans sa chambre. Elle ne désirait voir personne, et surtout pas Chems... Mais Fray Antonio lui avait demandé d'avoir une conversation sérieuse avec ses enfants, et il lui fallait obéir. D'autre part, Skander, son époux, exigeait d'elle qu'elle fût présente à la table familiale... Que de contraintes! Quand elle entrait dans la salle à manger, leur silence était aussi cuisant que les coups de poignard de ses propres remords! Longtemps, sesenfants avaient combattu son habitude de lézarder au lit. Devant son inertie, Alonso et Inès avaient abandonné; seule était restée en lice Chems, qui ne cessait de lui
repeter
I I

:

-

Mère, vas-tu passer ta vie au lit? En quoi cela te dérange-t-il ? Nous voulons t'avoir avec nous! Ne sommes-nous pas ta famille? Mais si, bien sûr! Pourtant, tu fais tout pour nous éviter! Tu prends bien le café avec Fray Antonio, le dimanche après midi? Pourquoi ne pas en faire de même avec nous?

- Je n'ai pas de concessionsà vous faire; j'en ai,par contre, à l'égarddu Fray!

répondit-elle sèchement à sa fille. Chems l'avait regardé d'un air glacial et, sans rien ajouter, partit. Leonor se rendait compte qu'à chacun de ces accrochages verbaux, elle perdait un peu plus sa fille. Elle en avait peur, mais ne voulait faire aucun compromis qui pût lui faire regagner l'estime de Chems. Depuis qu'à l'instigation du Fray, elle avait cessé de fréquenter le bainmaure du palais, Chems évitait de l'embrasser. Elle en fut mortifiée, mais qu'y pouvait-elle? Le culte du corps2 n'était-il pas condamné par l'Eglise? Elle se contentait de se parfumer: c'était aussi bien! Pourquoi vouloir s'aligner sur les Morisques et les Juifs? Leonor rejeta ses draps et, avec eux, ces souvenirs dérangeants ! Elle se parfuma et s'habilla. Il était, enfin, temps de fondre la cloche3 ! Elle quitta sa chambre et emprunta la galerie qui la menait à l'appartement de ses filles. Au même moment, Inès avait quitté son cours et, heureuse, montait les escaliers. Avec stupeur, elle vit sa mère se diriger vers leur chambre, et cogner

contre la porte! Cela ne lui dit rien de bon: inquiète, elle rebroussa chemin, et se réfugia dans la cuisine, auprès d'Ana-Maria. Elle aimait la compagnie de la cuisinière et de ses filles: il régnait dans la cuisine, une atmosphère chaude, gaie qu'elle appréciait. De plus, Ana-Maria lui apprenait à confectionner de bons plats et de délicieuses pâtisseries. Songeuse, elle s'était assise sur un banc, avec une crainte qu'elle ne pouvait maîtriser: un tête-à-tête entre sa mère et sa sœur ne donnait que des étincelles! Toutes les deux en sortaient profondément meurtrIes. - Inès! appela Candida, la plus jeune fille de Juan et d'Ana-Maria, viens goûter aux" mirzabanes4 " ! ils sont tout chauds! Inès goûta aux pâtisseries et en oublia ses soucis. Tandis que Leonor, après avoir cogné à la porte, s'entendit répondre: - Est-ce toi, Inès? Entre! Leonor était entrée: Chems était étendue sur le canapé de l'antichambre, la tête orientée vers la fenêtre, pour éclairer son livre. Elle tourna la tête, vit sa mère, et dit étonnée:
- Ah, c'est toi, mère?

Leonor approcha un siège tout près de sa fille. Comme elle hésitait à parler, Chems demanda, un peu sur le qui-vive: - Qu'y a-t-il, mère? - J'aimerais que tu pries ton père de ne t'appeler que" Jimena " à l'avenir; fais-le, je t'en conjure! - Jamais! Mon nom est Chems et le restera! Est-ce tout ...? répondit Chems d'un ton sec, comme pour clore un entretien qui commençait mal! - Non, j'aimerais te parler d'un sujet délicat, et je ne saispar où commencer...
- Mère, si tu sais que tu vas me faire de la peine, alors abstiens-toi!

Sa mère avait bien l'intention de rester: Chems délaissa son livre et s'assit, dans l'attente de ce qui allait suivre: apparemment, le travail de sape du Fray lui avait donné des forces, sinon pourquoi Leonor aurait-elle quitté son lit aussi tôt? - Pourquoi ne veux tu pas m'accorder la moindre confiance? Je ne recherche que ton bien! Est-ce pour mieux marquer ta préférence pour ton père? N'ai-je pas droit non plus à ton affection? Chems ne répondit pas. Le regard triste de la jeune fille effleura sa mère et s'en détourna. Leonor admira sa fille: avec ses cheveux dénoués, elle avait un charme fou: à qui pouvait-elle ressembler? Les d'Ollonda, sa famille, étaient tous bruns... Elle aimait et admirait sa fille, mais elle était si cultivée et si différente d'elle-même. En outre, elle avait le don de l'intimider, et réussissait à 38

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