Chromatisme de l'existence

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Pour s'en sortir sur terre, Il faut être Ulysse, Léonidas ou Pelléas, il faut se battre sans relâche contre ses propres imperfections, pour n'être ni la proie ni le prédateur, et ne pas sombrer dans sa faiblesse. Mais tous les Hommes ne sont pas Ulysse, Léonidas ou Pélléas. Et si le méchant homme ou le désespéré était rattrapé, par sa conscience ou quelque chose d'autre ? Que dirait-il pour s'expliquer, pour s'excuser ?
Publié le : dimanche 8 février 2015
Lecture(s) : 18
EAN13 : 9782806107664
Nombre de pages : 188
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Chromatisme de l’existence Benjamin Godts
Pour s’en sortir sur terre, il faut être Ulysse, Léonidas ou Pelléas,
il faut se battre sans relâche contre ses propres imperfections, pour
n’être ni la proie ni le prédateur, et ne pas sombrer dans sa faiblesse.
Mais tous les Hommes ne sont pas Ulysse, Léonidas ou Pelléas.
L’individu se laisse aller, et commet l’irréparable. En un clin d’œil,
le voilà révélé à lui-même sans qu’il lui soit possible de faire machine
arrière. Et si le méchant homme ou le désespéré était rattrapé, par Chromatisme
sa conscience ou quelque chose d’autre ? Et si, un jour, comme par
enchantement, il était confronté à ses actions, accusé par une instance de l’existenceplus pertinente que celle de ses pairs ? Que dirait-il pour s’expliquer,
pour s’excuser ? Quels principes invoquerait-il ? Qu’appellerait-il à la
rescousse ?
Roman
Chromatisme de l’existence est une tranche de vie qui en dit long,
un moment d’existence qui donne tout son sens à ce qui suit, un
instant qui ne pardonne pas et dont on ne se remet pas.
Benjamin Godts est né à Bruxelles en 1987. Il est diplômé en littérature française
et en philosophie, et a étudié à l’université du Sussex et l’université d’Edimbourg.
Chromatisme de l’existence est son premier roman.
Illustration de couverture : © Benjamin Godts
ISBN : 978-2-8061-0213-3
18 €
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Chromatisme de l’existence Benjamin Godts





Chromatisme de
l’existence



















Chromatisme de
l’existence


Benjamin Godts

ROMAN


















D/2015/4910/8 ISBN : 978-2-8061-0213-3
© Academia – L’Harmattan s.a.
Grand’Place 29
B-1348 Louvain-la-Neuve
Tous droits de reproduction, d’adaptation ou de traduction, par
quelque procédé que ce soit, réservés pour tous pays sans
l’autorisation de l’auteur ou de ses ayants droit.
www.editions-academia.be Le monde est un décor de théâtre. Le monde est un arc-en-ciel.
Le monde est en couleurs, il n’est pas en noir et blanc ; mais il
est en carton, en liège, en papier ; il est d’une matière malléable
qu’on change selon les scènes, selon les humeurs ; il n’est
déterminant que pour ceux qui croient en ses règles, ses us et
ses coutumes. Il est dérisoire pour ceux qui créent leurs propres
instructions d’utilisation. Il n’a de profondeur que celle que les
Hommes lui donnent. Il n’est pas très solide. Il est souvent faux
et creux, et fragile. Il est immobile pour la plupart. Il n’a pas
beaucoup de sens, mais parfois, au coin d’une rue, au
croisement de deux instants, il étincelle, il s’allume, et
s’embrase, et donne la vie, un peu d’amour.
Le monde. La nature. Ce qui est là naturellement, ce qui a été
créé par on ne sait qui, il y a très longtemps et qui nous survivra
pour on ne sait combien d’années sans que cette ignorance nous
dérange. La terre, avec ses océans et ses forêts, ses montagnes,
ses glaciers, ses lacs, ses rivières. La terre et ses animaux.
Le soleil qui illumine tout ce beau monde, de loin, comme par
hasard, sans faire exprès, sans qu’on ne lui ait rien demandé,
parce qu’il faut bien un peu de lumière, parce que l’on ne peut
vivre dans la pénombre. Un feu comme éternel, comme une
marque d’espérance qui pousse le monde à y croire encore et
encore jusqu’à ce que mort s’en suive, et que vie reprenne, sans
s’essouffler, sans ralentir, sans qu’on n’y puisse rien faire pour
l’éteindre.
La terre et ses enfants les plus dévorants, la terre et ses
Hommes. Et puis les Hommes. L’avènement de l’Homme. Une
espèce en plus dans la nature, une espèce qui se décline en une
infinité de modèles. Une myriade d’humains. Des femmes, oui.
Des hommes, oui. Mais enfin des humains avant tout. Des
humains forcés à exister, pour qui exister n’est pas un choix,
mais une nécessité redondante.
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Et dans chaque être humain, un monde. Un monde dans le
monde. Sept milliards de mondes, tous vivant dans un monde,
tous les uns à côté des autres, se côtoyant, s’effleurant,
s’évitant, se bousculant, parfois s’aimant, tous reliés par un lien
invisible – la nature humaine –, certains reliés par plus, un peu
d’amour, de temps en temps.
Les Hommes vivent sur terre. Ils sont insignifiants à l’échelle
de l’univers, microbes condamnés à vivre, condamnés à
réfléchir, à chercher un peu plus qu’à se reproduire. D’en haut,
tout en haut, ils n’existent pas, ne sont pas visibles, et pourtant,
ils sont bien là, nombreux, très nombreux. Ils rampent dans la
poussière de leur maladresse et de leur ignorance. Mais bientôt,
parfois plus longtemps, ils trouvent quelque chose ou quelque
un, qui se cheville à leur corps et leur âme, et les emportent
tellement loin de ce qu’ils étaient qu’ils finissent par oublier
d’où ils viennent et où il leur exigé d’aller.
Des grappes de corps, des grappes de cœurs, qui pendent toutes
à l’arbre de la vie. Fruits inutiles destinés à trouver par
euxmêmes leur propre sens. L’arbre n’y est pour rien, s’il a des
fruits. Les fruits ne lui ont rien demandé, à l’arbre. Mais c’est
ainsi. Personne ne sait pourquoi ils sont là, êtres humains
désemparés face au spectacle de la vie, ni pourquoi ils sont là, et
pas d’autres, ni pourquoi ici plutôt qu’ailleurs. Les Hommes
auraient-ils pu ne pas être ? Auraient-ils pu ne pas se retrouver
tous les uns à côté des autres, prisonniers du même temps, du
même espace, de la même pesanteur, de la même atmosphère,
enfermés dans une bulle d’air, obligés de se débrouiller au fil
des milliers d’années, tant bien que mal, en tâchant de ne pas
s’exterminer les uns les autres, de préserver l’espèce toujours
un peu plus longtemps ? Et quand il a trop le temps de penser,
perdu dans la tourmente de ce monde qui vit en lui et qu’il ne
comprend pas toujours, avec ses tourbillons d’émotions, ses
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volcans d’amour et de haine, ses torrents de passions, l’individu
se demande : « Pourquoi, oh pourquoi suis-je là ? J’aurais
préféré ne pas voir ce jour qui se répète comme à n’en plus
finir ; j’aurais préféré qu’un autre prenne ma place, qu’au
dernier moment on se ravise, qu’on ne m’envoie pas ici où je
n’ai rien à faire. » Mais personne n’est à même de répondre à
cette lamentation exclamative du désespoir, et l’individu reste
seul.
Il en va des Hommes comme des grains de sable. De loin, ils
semblent tous pareils, mais ils sont tous différents si l’on y
regarde de plus près. Certains sont plus gros, d’autres plus
minces ; certains pâles, d’autres plus foncés. Certains sont
audessus, d’autres en dessous, parfois aux dépens des premiers,
parfois l’inverse. Certains, trop frileux, se glissent, se faufilent
d’une couche à une autre jusqu’à trouver un creux, comme un
nid douillet où ils se terrent, saisissant au bon moment un peu
de soleil, au bon moment un peu d’eau, sans trop se bouger,
avec juste ce qu’il faut d’effort pour ne pas se fatiguer, en
espérant ardemment que ceux de l’étage au-dessus feront
attention et se déplaceront pour eux ; tant pis s’il faut écraser,
bousculer, jouer des coudes.
On pourrait aussi comparer la condition des Hommes à celles
des sardines dans une conserve. Une conserve gigantesque.
Avec sept milliards de sardines, et un fond d’huile, et un peu
d’eau, et du sable.
Ou bien les feuilles d’une même branche, les branches d’un
même arbre, les arbres d’une forêt commune.
Les analogies sont nombreuses, mais aucune ne rend compte de
cette arme que possède l’Homme et qui lui permet de
s’exprimer et d’exprimer ce qu’il ressent : la parole. La parole,
qui est donnée à tout un chacun et qui permet d’entrer
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pleinement dans son rôle d’être humain, dans ce théâtre, le
monde. Qui veut le devant ou l’arrière de la scène, qui préfère le
côté cour ou le côté jardin a la possibilité de le dire, de le faire
savoir aux autres et d’espérer que l’on prenne en compte les
mots qui sortent de sa bouche. Les Hommes se rassemblent en
groupes selon leur place. Parfois on hérite de son rôle. Si les
parents ont vécu côté cour, on n’a peu de chance d’évoluer côté
jardin et de s’exprimer comme un jardinier, car le texte n’est
pas le même de ce côté de la scène. Chacun sa place, chacun
son texte et sa didascalie, auxquels il faut bien obéir.
Dans tous les cas, il existe des règles tacites qui régissent en
secret les interactions des Hommes. Comme elles ne sont que
tacites, il est facile de ne pas les respecter, de faire semblant
qu’on ne les voit pas, qu’on est distrait et que ce n’est pas de
notre faute si parfois, de temps en temps, oh vraiment pas
souvent, on les enfreint, toujours au détriment du voisin, du
prochain, de ce fameux camarade qui sera le prochain à bafouer
les règles de cohabitation de la plage de sable, de la conserve de
sardines, de l’arbre feuillu…
Mais dans tous ces ensembles, il en est qui comprennent les
règles implicites, qui les appliquent, et qui servent d’exemple au
reste, et portent l’espoir de ces autres qui constituent le reste,
qui les rassure, en leur montrant que, oui, il y a une certaine
manière de vivre, que oui, il est de meilleurs actes que d’autres.
Ces êtres qui font l’exception guident les autres, et les premiers
les appellent des « exemples », des « modèles ». Pourtant, à
aucun moment ils n’essayeront de les imiter, de s’en inspirer,
satisfaits qu’ils sont de savoir simplement qu’ils existent.
Ainsi, rassuré que tout est bien, qu’il y a un bon Dieu, le banc
d’humains, chacun regardant le précédent dans sa rangée, file à
toute allure vers une destination inconnue qu’il pense secrète
car pas même le premier de cordée ne le lui dévoile – mais au
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fonds chaque maillon de la chaîne sait bien qu’il va, au final,
vers le néant –, tâchant au passage d’y arriver le plus facilement
possible, sans accrocs ni souffrance, en poussant à gauche à
droite, en jouant du coude, en jouant des mauvais tours, se
réfugiant dans la croyance qu’au sein d’un troupeau, le crime
est invisible et donc d’avance pardonné.
Car avant tout, l’Homme est faible, enclin à la facilité d’abord,
prêt à beaucoup pour ne pas souffrir et ne pas être marqué par
les événements. L’homme vit sur un chemin pentu, et il lui est
facile de se laisser aller, et de dévaler la tête la première la
montagne des vertus morales. L’existence de l’Homme est une
pente glissante, et s’il veut avancer, il doit s’accrocher,
s’efforcer de s’accrocher, ne pas vouloir se soumettre à la
topographie des lieus. Mais il faut le vouloir. Ce n’est pas
facile. Lâcher prise et se contenter de profiter de l’inclinaison
est fatal pour l’Homme. Il en est peu qui le réalisent, et quand
bien même ils s’en rendent compte, il est bien souvent trop tard.
Heureusement, il existe une moyenne. Certains, grimpent, pas à
pas, blessure après blessure. D’autres embrassent la pente, se
dépêchant d’en toucher le fond. La majorité alternant, glissant,
descendant de quelques mètres et se reprenant, se relevant pour
quelques pas, et glissant à nouveau. Ils avancent cahin-caha,
sans se rendre compte qu’ils font du sur place. Mais au moins,
ils ne font de mal à personne. Car ceux qui ne voient que leur
intérêt et négligent celui des autres au point de ne les jamais
prendre en compte et de considérer qu’il est normal voire
souhaitable de les humilier et de leur apporter souffrance et
mépris sont à combattre.
Tout un chacun se justifie ses actions par ce qui le met le plus à
l’aise. La raison facilite la coexistence des émotions. Il semble
que l’Homme soit naturellement porté à penser que les autres
l’influencent de façon telle qu’il peut sans scrupule les désigner
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comme responsables de certains de ses propres actes, ces actes
qui le dérangent le plus généralement.
Ceux qui agissent ainsi s’abandonnent eux-mêmes, refusant
cette responsabilité qui fait de l’Homme un être à part, libre de
décider de ses actions. C’est sa dignité, son essence ; s’il refuse
de s’assumer, de reconnaître sa capacité à agir, sur sa seule
décision, sans qu’autrui ne s’immisce entre son jugement et ses
actions, alors il se perd à tout jamais dans les tréfonds de la
médiocrité. En refusant d’être responsable, il refuse d’être
Homme. Si les événements le dirigent contre lui-même, si
d’autres que lui choisissent pour lui ce qu’il doit être, s’il perd
espoir face aux aléas de l’existence, il ne mérite plus vraiment
d’être un Homme.
Nul doute, il faut être Ulysse, Léonidas ou Pelléas, pas moins. Il
faut se battre sans relâche contre ses propres imperfections,
pour n’être ni la proie ni le prédateur, et ne pas sombrer dans sa
faiblesse.
Et si le méchant homme, le faible ou le désespéré était rattrapé,
par sa conscience ou quelque chose d’autre ? Et s’il ne pouvait
pas arriver impunément à destination en écrasant de son mépris
ceux qu’il côtoie, ou en noyant de larmes ceux qui l’entourent ?
Et si, un jour, comme par enchantement, il était confronté à ses
actions, accusé par une instance plus pertinente que celle de ses
pairs – enclins trop souvent à lui pardonner, poussés par une
solidarité mal placée ? Que dirait-il pour s’expliquer, pour
s’excuser ? Quels principes invoquerait-il pour se justifier ?
Qu’appellerait-il à la rescousse pour être sauvé de lui-même ?
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Acte I
Scène 1
L’homme descendait la rue d’un pas égal. Il marchait
lentement, prenant son temps, comme quelqu’un qui n’est pas
pressé, comme quelqu’un qui sait où il va, et qui profite du
voyage, humant l’air à la recherche d’une odeur subtile, d’un
parfum familier. De la lavande. Des olives. Quelque part cachés
de-ci de-là devaient se trouver quelques arbres aux senteurs
estivales, qui répandaient dans l’air chaud un parfum agréable et
reposant.
Il était habillé de blanc : un pantalon blanc, une chemise, un
gilet et un veston blanc. Il portait un chapeau à large bord blanc,
et un ruban blanc entourait la calotte au centre de laquelle
l’homme avait enfoncé un élégant sillon. D’une poche de son
gilet, sur le côté gauche au niveau des dernières côtes, celles
qu’on dit « flottantes », la chaîne dorée d’une montre à gousset
pendait nonchalamment, se balançant au rythme de l’homme.
Ses chaussures, des bottines en cuir blanc, faites sur mesures,
lui assuraient confort et efficacité dans la marche. Ainsi vêtu, il
dégageait un air de respectabilité et de solennité qui aurait
impressionné les passants, s’il y en avait eu. Ou peut-être n’y
avait-il personne, ni voiture ni bus, ni homme ni chien,
précisément parce qu’il était là, lui, avançant souplement
comme un danseur de java ou de tango, glissant de pas en pas,
de mètre en mètre, comme sur un nuage, ou comme sur l’eau.
Le soleil derrière lui semblait le poursuivre, projetant une
ombre géante sur les carrés cimentés du sol parfaitement
agencés les uns à côté des autres. Ses talons résonnaient
clairement sur les dalles, comme annonçant sa venue plus en
avant dans le lointain. L’écho restait sans réponse, dans cette
rue vide. Les maisons, toutes pareilles – petites, à un étage, avec
un toit pointu, un gazon séparé de la rue par une barrière en bois
blanc – étaient alignées sagement, côte à côte. L’homme
regardait devant lui fixement. Quelques gouttes de sueur
perlaient à la base de son cou.
Son visage était sérieux ; le front large, le nez aquilin et le
menton carré et volontaire. Un visage droit et intelligent, fort et
franc. Seule trace d’une souffrance intense, un rictus relevait de
temps en temps le coin droit de sa bouche, de sorte qu’il pouvait
paraître tantôt souriant, d’un sourire excessif, qui semblait
trancher en deux son visage, tantôt sévère et dur, bouillonnant
d’une colère difficilement contenue.
Il avait longtemps voyagé pour enfin arriver dans cette petite
ville du sud, voyagé dans l’espace et dans le temps. Il avait
attendu son heure, attendu le moment opportun pour faire son
office. Ce qu’il avait à faire aujourd’hui ne l’enchantait pas
particulièrement, mais il fallait le faire ; cela devait être fait, il
n’y avait pas d’autre possibilité que celle-ci. À vrai dire, sans
être heureux de son activité, l’homme n’était pas aussi
récalcitrant qu’il pouvait le dire en société. Au fond, il n’avait
pas tant le choix. Il était là pour ça, depuis sa naissance ; il avait
toujours agi de la sorte, même si ce n’est qu’à vingt ans qu’il en
avait fait son occupation quotidienne. Il recevait un nom et des
consignes écrites de son employeur, jamais plus. Pour tous les
noms qu’il recevait, la même action était requise. Pour chaque
nom, il procédait de la même façon. Avec méthode et précision.
D’abord, il prenait connaissance de l’âge de l’élu, de sa
situation actuelle, de son adresse, son métier, son apparence.
Puis venait une étude plus en profondeur : il fallait découvrir
l’histoire du sélectionné, son passé, sa vie. En général, les
nominés étaient déjà bien avancés dans l’existence, pas loin de
leur fin. Celui-ci n’échappait pas à la règle : il avait
septantequatre ans, et son état de santé laissant à désirer, il avait été
décidé en haut lieu d’intervenir maintenant, afin de ne pas le
manquer de quelques années, ce qui aurait été malheureux.
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La partie difficile de l’affaire est souvent de localiser les
individus, de les retrouver, au milieu de leurs mensonges et de
leurs faiblesses. On ne sait pas toujours où chercher.
D’habitude, on les retrouve au soleil, sur une île au milieu d’un
des océans, ou dans un complexe résidentiel protégé, tous
services compris. Le dénominateur commun est toujours le
confort. Ces gens-là recherchent à être à l’aise avant tout, ils
veulent la facilité de vie, un quotidien doux et suave, entouré
d’attentions et de sucre, de tisane, de thé, de chaises à bascule
où l’on s’endort progressivement comme si l’on s’entraînait à
s’en aller pour de bon.
Celui qu’il allait rencontrer aujourd’hui n’avait pas été facile à
situer. Mais l’homme au chapeau blanc est très bon à ce qu’il
fait, le meilleur probablement, et jamais il ne s’est perdu dans la
poursuite d’une proie. Si un problème surgit dans ses
recherches, il s’arrête, s’assied, ferme les yeux et se retire en
lui-même ; il regarde au plus profond de lui, dans ses tripes, là
où il ressent le mieux l’univers, où toutes les émotions du
monde se réfléchissent. Et avant longtemps, il sait où chercher,
où regarder, où débusquer celui qui l’attend sans le savoir et
dont l’existence même sera bientôt compromise.
Une fois le sujet retrouvé, la partie est quasiment gagnée. Et ce
qui se passe ensuite est ce qu’il préfère dans son activité. Il peut
alors interroger sa victime, la pousser dans ses retranchements,
et la faire avouer. Car il y a dans cette affaire une sorte de
dénouement pédagogique, et c’est là tout son rôle à lui,
l’homme en blanc, de pousser son interlocuteur à la faute,
c’està-dire à le faire se révéler à lui-même au point qu’il ait
l’impression d’avoir fait tout le travail. Plusieurs façons de faire
sont répertoriées dans le règlement d’ordre intérieur qu’il
connaît par cœur. Ces méthodes ont été employées à travers les
âges, avec grand succès, et de fil en aiguille, elles se sont
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