Chroniques d'un pays improbable

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Moktar Toumandjé avait passé une grande partie de ses mandats de président adossé - ce n'est pas une image - à ce qui constituait les deux piliers de son pouvoir : une réserve de billets de banque et une foisonnante documentation sur des supports divers, recelant tout ce qu'il avait jugé utile, au jour le jour, de se procurer sur les uns et les autres...
Dans ces chroniques parfois picaresques, Arthur Scamari jette un regard désabusé sur cinquante ans de petite histoire d'un pays imaginaire d'Afrique équatoriale où il aurait vécu et qu'il appelle l'Eboni.
Publié le : mardi 1 juin 2010
Lecture(s) : 220
EAN13 : 9782336262642
Nombre de pages : 167
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Chroniques d’un pays improbable
© L’Harmattan, 2010 57, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 9782296119239 EAN : 9782296119239
Arthur Scamari Chroniques d’un pays improbable
L’Harmattan
à Coralie, mes Marie, mes sœurs, mes bellessœurs
Chapitre 1 Le président Moktar Toumandjé vient de mourir, ou plutôt d’être déclaré mort, comme son entourage a fini par le reconnaître, après qu’il eut décliné pendant des mois sans pour cela concéder une once de son pouvoir ni désigner, même de façon subliminale, son successeur. Il n’ignorait pas que c’eût été sans doute la plus sûre façon d’abréger ses jours et de lâcher les chiens. Tant qu’il était là, tel un sphinx indé chiffrable, chacun des prétendants, et ils étaient nombreux, estimait garder sa chance et restait sur la réserve, soucieux de ne pas se démarquer et de ne pas encourir les ultimes foudres du chef. Même le fils de ce dernier, Samir, qui, dans son for intérieur, s’en estimait le successeur légitime en vertu de sa seule appréciation, gardait le silence, par amour filial selon la petite cour qu’il s’était déjà constituée au fil de ses mi nistères. Le moment venu, il alla rejoindre la longue liste des prétendants et partit à la conquête du pouvoir avec des méthodes e t une débauche de moyens telles que sa victoire prit l’allure d’un rapt, le scrutin à tour unique choisi pour des raisons d’économie, ce qui est louable, ne permettant pas, ce qui l’est mo ins, à l’opposition de se regrouper. Bien sûr, on cria à la fraude, on engagea des recours que la Cour constitutionnelle, évidemment, retoqua après avoir néanmoins accepté un recomptage des bulletins qui ne donna rien. Et la France, comme après chaque élection présidentielle en Eboni, fut accusée de manipulation, alors qu’elle s’était bornée à laisser faire, tout étant joué d’avance vu la disproportion des moyens. Il faut dire qu’au plan local, certains de ses ressortissants ne se privère nt pas de manifester leurs préférences et qu’au plan parisien , la Françafrique, décriée le temps d’un discours électoral par un candidat aux convictions fluctuantes, était entretemps revenue
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en force, incarnée parfois par des émissaires élyséens sujets à caution. Pour Paris, Samir Toumandjé représentait la continu ité, même si son discours convenu appelait à des changements ; de surcroît, on ne doutait pas qu’il était peu ou prou au fait des petits et grands secrets de son père et qu’il s’était assuré de ses archives personnelles, ce qu’il eut l’habileté de laisser croire. On l’adouba alors sans perdre de temps, dès que la Cour constitutionnelle eut proclamé les résultats et on tourna la page Moktar Toumandjé. Du moins, le croyaiton. Quelques semaines passèrent et puis André Maquin, dans sa luxueuse thébaïde des quais de Seine, reçut un a ppel téléphonique de l’ambassadeur d’Eboni qui demandait à le rencontrer « pour une affaire miprivée, miofficielle » précisa le diplomate. Maquin, intrigué et, au fond de luimême, content de cette diversion qui lui permettrait d’échapper q uelques instants à ses soucis de citoyen ordinaire enfin justiciable, lui accorda un entretien à domicile en fixant la date à plusieurs jours, comme si son agenda débordait. L’Ebonien se présenta à l’heure dite à la porte du magnifique appartement, après avoir laissé chauffeur et voiture dans la cour intérieure de l’immeuble. Devant la magnificence des lieux, il pensa que, vraiment, l’ami oriental d e l’ex président avait bien fait les choses. Maquin, affab le comme toujours, invita son visiteur à s’asseoir au salon meublé en Louis XVI authentique et après les amabilités d’usa ge, l’ambassadeur, évoquant une rencontre précédente n’éveillant aucun souvenir chez Maquin qui, pourtant, acquiesça it, le diplomate tendit à son hôte une enveloppe. Elle contenait une lettre manuscrite sans entête. En reconnaissant l’écriture et allant directement pour confirmation à la signature, Maquin haussa les sourcils derrière les lunettes qu’il avait chaussées, revint au texte, le lut avec attention, resta un instant les yeux dans le vague pour enfin déclarer avec ce tic ridicule consistant à prononcer entre autres les « t » finaux et qui faisait tellement sentencieux. Sa voix était un peu enrouée, comme pa r l’émotion :
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« Monsieur l’Ambassadeur, je ne saurais dire com bien…euh… cette lettre et la proposition qu’elle contient(t’) me touchent. Je reconnais là…euh… la noblesse, la déli ca tesse…enfin toutes les qualités de feu le président (t’) Toumandjé. Et quelle marque d’amitié !…Je vais vous la lire, puisque, bien sûr, j’accepte avec empressement(t’) ce qui y est proposé. Voilà : …Monsieur le président et très cher ami, Quand vous lirez ces lignes, je serai allé rejoindre l’Orient éternel, comme nous disons, nous, les maçons, dont vous n’êtes, ce qui est bien dommage. Je viens tenter de réparer un impair que j’ai commis à votre endroit lors de la création du musée qui vous tient tant à cœur. Je crains, en effet, d’avoir été l’auteur d’une des rares fausses notes que vous ayez entendues à cette occasion. Afin que vous n’en teniez pas rigueur à ma mémoire, pour vous démontrer que j’ai fait table rase de mes prév entions passagères et pour dissiper l’inquiétude que j’aurais pu susciter en vous, je vous demande de me faire l’honneur post hume d’admettre dans vos collections un reliquaire qui me vient de ma famille et qui, je crois, est une pièce exceptionnelle. Bien sûr, par déférence envers les miens, son contenu, traité selon nos rites, restera chez nous en terre ébonienne. Si vous acceptez…etc, etc… » Encore un silence, et puis Maquin reprit : « Donc, monsieur l’Ambassadeur, la balle est dans votre camp, si je comprends bien. Quant à moi, je vais demander à mon secrétariat d’informer le directeur du musée afin q u’il s’organise pour recevoir la pièce. – Monsieur le Président, je fais prendre de notre côté toutes les dispositions. Mais permettezmoi, avant de prendre congé, de vous laisser ce dossier succinct qui contient l’essentiel sur le reliquaire, dont de très belles photos…Quant à la réception en soi, ne fautil pas que nous prévoyions une cérémonie ?
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– Mais certainement, vous verrez cela avec la direction du musée et mon secrétariat ». Maquin, encore plus affable, raccompagna son visiteur, puis resté seul, alla à l’office où il se servit luimême une bière, visiblement satisfait, mais un peu songeur. Il pensait à Moktar Toumandjé avec nostalgie et même une certaine tendresse – avec l’âge, on s’amollit – : « Parti ! Pschitt ! » se surpritil à dire à haute voix. Deux mois après, le reliquaire était réceptionné et installé à une place de choix sur un socle portant mention du donateur. Le ban et l’arrièreban de la maquinerie se pressait a u premier rang, avec le ToutParis culturel, la presse, les chaînes de télé, le représentantconseiller polyvalent du Président Narkissos, le Quai d’Orsay, la Coopération, la Francophonie, et la Culture, ministres en tête, les chancelleries africaines et les inévitables people. Hymne ébonien, minute de silence écourtée à la mémoire du président Moktar Toumandjé, discours croisés de l’Ambassadeur ébonien et de Maquin, cocktail. Ce fut un franc succès, Maquin rayonnait, piochait comme jamais dan s les plats, s’adressait aux uns et aux autres la bouche pleine, leur décrivait la genèse de l’événement et leur parlait en connaisseur du reliquaire qui en était l’objet. Son affaire était pour un temps relancée, et de belle manière.
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