Chroniques sous un arbousier

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Dans les années 1950, la vie tranquille d'un village de Saône-et-Loire est secouée par des événements a priori sans grande importance, mais qui s'enflent démesurément sous l'effet des rumeurs. C'est l'histoire d'une famille implantée de fraîche date dans cette communauté et confrontée à des difficultés d'intégration. Rumeurs sur l'origine gitane de la mère, sur fond de sorcellerie, de secrets de famille et de malveillance de certains habitants.
Publié le : vendredi 1 juin 2012
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EAN13 : 9782296495128
Nombre de pages : 270
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Chroniques sous un arbousier
Littérature et Régions Collection dirigée par Christiane Dubosson
Paul Desprès Chroniques sous un arbousier
© LHarmattan, 2012 5-7, rue de lEcole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-57032-0 EAN: 9782296570320
CHAPITRE 1   
Jarcy-le-National. Une sorte de paisible village pour carte postale en couleurs, un petit bourg étrange fermé sur lui-même, entouré de collines dodues avec de riches pâturages piqués çà et là de gros noyers, pas vraiment beau mais agréable à vivre. La Bourbince, rivière sinueuse et calme, bordée de bouquets d’arbres, s’efforce de suivre le canal du Centre trop rectiligne pour qu’elle puisse l’accompagner. Dans la traversée de Jarcy, elle s’éloigne pour quelques fantaisies et paresse dans de grandes prairies. Autre pôle important, la gare avec son hangar à marchandises et trois wagons qui rouillaient sur une voie de garage bordée de traverses de bois et d’une pile de rails abandonnés. Cette gare s’animait deux fois par jour au passage des trains omnibus en bois ou de la micheline. On était en 1955 et la S.N.C.F. faisait encore rouler ses vieux wagons tractés par des machines à vapeur. Les sonneries grelottaient longuement, le passage à niveau qui coupait la départementale, juste avant l’entrée dans le bourg, était manœuvré par la garde-barrière. A l’arrêt du train, quelques visages curieux abaissaient les fenêtres à guillotine des compartiments de troisième classe, juste le temps de ramasser une escarbille dans l’œil, tandis que quelques voyageurs grimpaient avec leurs lourds bagages, leurs paniers garde-manger, leurs valises en carton. Au coup de sifflet du chef de gare, le train repartait en sifflant et en crachant sa fumée noire en direction des parois de la tranchée creusée dans la colline et couronnée d’épais buissons d’acacias. Les wagons défilaient devant la lessive de la garde-barrière mise à sécher à quelques mètres de la voie. Les voyageurs pouvaient s’étonner de voir s’aligner par rang de taille une quantité invraisemblable de
culottes et de pantalons, des dimensions les plus petites jusqu’aux bleus monumentaux du mari de la préposée. Le linge blanc n’était pas exposé aux fumées noires de la motrice car ce butin n’était mis à sécher que dans les périodes sans risque de pollution. Le calme revenait ensuite pour quelques heures. La garde-barrière pouvait alors retourner à son invrai-semblable jardin potager. Cette femme était originale ; une blonde aux traits assez jolis bien qu’un peu épais, et aux gros yeux délavés, gris ou bleus, selon le temps. Eloi, son mari, ouvrier à la verrerie, lui avait fait cinq enfants, un chaque année, puis avait cessé de se reproduire. La garde-barrière, en dehors de sa fonction officielle, consacrait l’essentiel de son temps à un grand jardin potager voué au culte, plutôt qu’à la culture du navet. Elle en cultivait amoureusement douze espèces différentes dont deux dérivées des fameux navets qui ont fait la réputation d’Alligny-en-Morvan. Seuls quelques mètres carrés de ce potager étaient concédés aux autres légumes plantés par Eloi ou sa femme, surtout les légumes de la soupe ou du pot-au-feu : choux, carottes, poireaux et le traditionnel carré de « treufes » indispensables à la nourriture d’une famille nombreuse. La Clémentine, car c’était le prénom de cette forte femme, faisait fi des haricots verts, petits pois, salades, radis, légumes trop hâtifs pour retenir un tant soit peu son intérêt ; Eloi s’en chargeait. L’hôtel-restaurant de la Gare et quelques autres établis-sements gastronomiques du canton, bien informés, retenaient par avance toute la production de ces exquis petits navets, absolument incomparables. Au café de la Gare, les voisins prétendaient, bien évidem-ment, que si le mari de la Clémentine était tombé en panne au cinquième enfant, c’est parce qu’il n’avait plus que du sang de navet. Il faut reconnaître qu’il avait le visage blanc comme du lait, lui qui avait cessé d’en boire depuis l’âge de six mois. Appuyé sur la barrière du chemin de fer, Eloi se consolait de son invalidité conjugale, non point en regardant les culottes à l’envers comme son saint patron ou comme les voyageurs de la micheline, mais en guettant le passant, le flâneur qui regarde rouler les trains, le voyageur un peu égaré, cherchant ses prochaines victimes. Dès qu’il avait agrippé les basques d’un
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client, celui-ci était cuit et recuit. Eloi entamait une histoire complexe, interminable, pleine de digressions, de proverbes locaux dont il fallait aussi expliquer le sens profond et finissait par traîner sa victime, pieds et poings liés, au café de la Gare pour terminer son récit devant un ballon, une fillette de blanc (unité locale correspondant à la consommation normale d‘un apéritif pour deux personnes), voire une chopine de beaujolais. Il était impossible de fuir, d’échapper à son bavardage fleuri. Il percevait ainsi une sorte d’octroi pour le passage de la barrière confiée à son épouse. Et il se racontait beaucoup de choses au café de la Gare, principal centre d’information et de documentation sur Jarcy, une sorte d’office du tourisme avant l’heure. Si le village comportait deux cafés et un bar-tabac, le café-hôtel de la Gare, du fait de sa situation privilégiée, était l’établissement le plus côté. Déjà, c’était un café-hôtel-restaurant avec dix chambres et deux grandes salles de réception pour les noces et banquets, les séances de loto pendant la mauvaise saison, les réunions des diverses associations, et même les réunions électorales. De plus il était égayé d’une jolie terrasse fleurie de géraniums et entourée de troènes. Aux heures des trains, en raison de la proximité, on voyait s’épanouir sur cette terrasse les robes colorées des voyageuses en attente d’un départ. Elles n’auraient pas eu l’audace de pénétrer dans la salle enfumée du bar et encore moins de s’approcher du grand comptoir en acajou, lieu exclusivement masculin, réservé aux boissons fortes. Cela ne se faisait pas. Cet établissement connaissait aussi une belle affluence le lundi entre 18 heures et 19 heures, après la clôture du conseil municipal. En effet, il n’était pas rare que le patron, le Clovis Litandot, revînt de cette séance accompagné d’un ou deux édiles, voire de monsieur le maire en personne, et les curieux, au premier rang desquels Eloi, posaient leur coude sur le comptoir, essayant de glaner quelques informations toutes chaudes sur les projets municipaux. Le samedi, jour de marché, remplissait tous les commerces et les deux cafés se partageaient une clientèle plus variée et plus bruyante qu’en semaine. Mais au café de la Gare, il fallait garder une certaine tenue : on venait pour les rencontres, les nouvelles,
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mais aussi pour s’écouter parler, assuré d’avoir un bon auditoire, pour entendre les dernières blagues de comptoir un peu lestes ou médisantes, mais sans excès. Quant au restaurant, il était plein et il valait mieux réserver une table quelques jours à l’avance. C’était donc le foyer culturel du village, le lieu d’échange ; on y cherchait la respectabilité. Le patron y veillait. Aux heures chaudes, il fallait le voir au comptoir, l’œil partout. On parle toujours du geste auguste du semeur ; il eût fallu aussi fixer pour l’éternité le travail parfaitement coordonné du coude et du poignet de Clovis remplissant d’un geste large et précis les quinze à vingt verres d’une tournée générale de givry ; pas une goutte ne manquait, pas une n’était perdue. Chacun recevait un verre aussi bien rempli que celui du voisin. Un artiste, concentré mais sans excès, sûr et agile, rapide. Et son coup d’œil ! Tout ce qui aurait pu contrarier la vente du pur jus de la treille ou de la limonade le mortifiait. Il était sensible à la moindre baisse du taux d’alcoolémie de sa clientèle, corrigé par rapport aux variations saisonnières ou climatiques. Que le niveau des plaisanteries s’affaisse sensiblement, que les verres restent pleins trop longtemps, ou que personne ne songe à faire renouveler sa consommation ou celle du voisin, en véritable baromètre de l’humeur ambiante, Clovis se mettait en alerte rouge. Il savait alors s’adresser aux ténors du comptoir, le facteur ou Eloi par exemple, les interpeller avec un rien de provocation, une petite lueur dans l’œil, sur un thème facile, un peu croustillant ; et ça repartait. Dans tous les cas, il passait à saute-mouton sur les sujets politiques ; ceux-ci fâchent. Les édifices importants du village étaient regroupés autour de l’église, mais le vrai centre de vie restait le champ de foire planté de tilleuls dans lesquels nichaient des multitudes d’oiseaux. La mairie, d’un côté de cette vaste place, faisait face à l’école laïque : deux grands corps de bâtiment, garçons et filles séparées. L’autre côté, bordé d’une épaisse haie de troènes et d’un grillage, donnait sur le début de la tranchée des voies de chemin de fer. Près de la mairie se trouvait le poids public, ombragé d’un vieux et large chêne. La rue principale, celle des commerçants, bordant le champ de foire, se terminait par une fourche. La branche de gauche
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