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Cinq

De
412 pages
La jeunesse, mais à quel prix ? A l’heure de la dictature du bio et de l’écologie, Paris est une ville modèle : routes gazonnées, Seine limpide. Les habitants vivent bien et longtemps : le paradis ? C’est sans compter la surveillance permanente, les contraintes des lois sur l’environnement et la terreur imposée par les extrémistes de l’Ordre Nouveau. Dans cette société prête à tout pour rester jeune, pourquoi trois travailleurs sexuels sont-ils morts de vieillesse ? Ces décès sont-ils les premiers d'une série ? D’une série de cinq. Avec Cinq, Régis Gauchard bâtit un univers ultra-violent où le rêve de jeunesse des hommes prend le pas sur leur humanité. Un regard acéré sur un phénomène de société en plein essor.
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2 Titre
Cinq

3

Titre
Régis Gauchard
Cinq

Science-Fiction
5Éditions Le Manuscrit
Paris























© Éditions Le Manuscrit, 2010
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-03426-4 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304034264 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-03427-1 (livre numérique) 034271 (livre numérique)
6 Cinq



« Mademoiselle Loreline… »
L’opacité du verre de la baie vitrée diminua
légèrement, et une faible clarté entra dans la
pièce.
Allongée sur son lit, elle tira le drap blanc sur
elle. La douce voix féminine reprit :
« Mademoiselle Loreline… Made…
– Quoi ? L’interrompit-elle. Il est encore trop
tôt Domo, j’avais dit : Pas de réveil.
– J’avais bien intégré Mademoiselle, mais
votre consommation d’oxygène m’indique que
vous êtes éveillée.
– Qu’est-ce que ça change ? Pas d’initiatives
Domo, s’il te plaît.
– C’est surtout pour vous signaler qu’on
cherche à vous joindre. L’interlocuteur insiste
depuis quatre-vingt-quatre minutes. Il dit que
c’est important.
– Qui c’est ?
– Interlocuteur Edouard Blancart. Rédacteur
en chef de La Traque. Journal en ligne de
diffusion nationale, dont la cotation boursière
est en baisse de 0,2 point ce matin à la bourse
de Paris. Edouard Blancart 58 ans, français
emmerdeur et sale con. Anniversaire le…
– C’est bon Domo ! Ça suffit amplement
pour ce matin. Fais-moi plaisir d’intégrer juste
Ed Blancart pour son I.D. d’appel.
7 Cinq
– C’est intégré Mademoiselle… »
Elle se redressa puis s’assit sur le bord du lit.
Dans la pénombre, la pièce lui sembla toute
petite.
Elle se prit la tête entre les mains, puis se
redressa en s’étirant. Frottant vigoureusement
sa courte chevelure brune. Elle bâilla
bruyamment, puis fit quelques pas vers la table
du séjour.
« Lumière baie Domo, fit-elle toujours en
bâillant.
– Il fait 19 degrés dehors, Mademoiselle.
Dois-je replier le lit ? »
Cachant son regard noir derrière sa main
pour se protéger de la lumière du jour, elle fit
signe de la tête.
Le lit se replia, chassant le drap blanc qui s’y
trouvait, puis se plaqua au mur en canapé. La
pièce reprit pleinement son allure de petit
séjour, avec sa table ronde en bois blanc au
centre et les quatre chaises autour.
Loreline regarda par la fenêtre dont l’opacité
était nulle maintenant. Dehors le balcon, où
poussait un gazon vert et raz, était déjà écrasé
de la lumière du soleil de juin.
Elle se dirigeait vers la fenêtre quand un petit
ronronnement lui fit tourner la tête.
Le ramasse-linge sortait de son placard. Il se
précipitait vers le drap resté au sol. Elle fit
aussitôt demi-tour pour récupérer le linge avant
8 Régis Gauchard
la machine. Elle saisit l’étoffe trop tard. Le petit
robot s’en était déjà emparé pour la tirer avec
lui vers le placard. Une lutte commença entre
lui et sa propriétaire.
« Oh ! S’exclama-t-elle d’un ton agacé.
– Pardon Mademoiselle, fit Domo. »
Le robot lâcha prise et alla se cacher dans
son placard sous le regard mauvais de sa
patronne.
Elle l’oublia et, le drap sur l’épaule, elle prit la
direction de la baie vitrée.
« Fenêtre, Domo, ouvre-moi la baie, et
envoie un café à suivre.
– Avec ou sans caféine Mademoiselle ?
– Avec, grogna-t-elle méchamment.
– La caféine est un excitant nocif, cause de
nombreux troubles de…
– Domo ?
– Oui ?
– Merde. »

La baie coulissa sans bruit et l’air frais et pur
de la ville entra dans la pièce. Loreline sortit sur
le balcon. Le gazon frais sous ses pieds lui
redonna le sourire. Dehors Paris s’agitait. Elle
leva la tête et vit le soleil presque arrivé à son
zénith. Elle s’avança sur le vaste balcon jusqu'au
garde-corps en rotin qui courait tout le long de
cette terrasse. Un léger vent frais et chargé des
odeurs des arbres du bord de Seine vint la faire
9 Cinq
frissonner. Elle replia ses bras sur ses seins nus.
Les oiseaux chantaient bruyamment dans les
arbres sur les hauteurs de Boulogne. Là-bas, au
loin, elle entendait une jeune institutrice
tempêter après ses élèves qui jouaient dans l’eau
d’un bassin. Elle se pencha pour regarder la rue
en bas. Une tondeuse de la ville de Paris passait
lentement dans un léger ronflement, remontant
la rue d’Auteuil. L’odeur de l’herbe coupée
monta jusqu’à elle. Sur les trottoirs mobiles, un
employé de bureau pressé courait après le
temps.
« Bonjour voisine, lui lança une voix forte
par-dessus la palissade de bois qui la séparait de
la terrasse d’à côté.
– Bonjour, voisin, fit-elle en se tournant vers
celui qui venait de l’interpeller.
– Belle journée. »
Elle ne lui répondit que d’un sourire et d’un
hochement de tête, puis retourna vers
l’intérieur. Le voisin en question était retraité de
l’administration fiscale. Comme tous les jours
ou presque, il était revenu de ses deux
kilomètres de natation dans le fleuve et faisait
maintenant ses exercices de respiration taoïste.
Un mètre quatre-vingts pour quatre-vingts
kilos, pas une ride ni un cheveu blanc, celui-ci
faisait attention à son physique. Il était
charmant, mais comme beaucoup de ces
personnes de plus cent dix ans, il s’ennuyait un
10 Régis Gauchard
peu dans la vie, et était devenu un bavard et un
pot de colle redoutable. Préférant éviter de se
faire scotcher par l’ancien, elle rentra. Le balcon
était donc sous black-out jusqu’à quatorze
heures, heure de la sortie des journaux du soir
que le vieux lisait systématiquement.

Le séjour donnait directement dans une
petite kitchenette, tout juste séparée par un bar
improvisé de deux tréteaux et d’une planche.
Elle contourna l’obstacle et entra dans la
cuisine.
« Le café est prêt Mademoiselle.
– Merci Domo. Y’a encore du lait ?
– Oui dans le réfrigérateur. Mais je me
permets de vous signaler que d’autres produits
vont venir à manquer. Il serait judicieux de
passer commande pour réapprovisionner.
– Bien, occupe-t’en. Je te valide l’ordre. »
Elle appuya son index sur l’écran tactile de la
porte du réfrigérateur. Des instructions puis
une liste de codes défila sur le moniteur. Domo
passait commande.
Loreline ouvrit ensuite la porte du frigo pour
en sortir la bouteille de lait. Elle se tourna pour
prendre la tasse pleine de café chaud qui
l’attendait sous la cafetière. Elle ouvrit la
bouteille puis versa le lait dans sa tasse fumante.
11 Cinq
Alors qu’elle reprenait la direction du
réfrigérateur, Domo reprit avec un brin
d’autorité dans le ton.
« La porte du frigo ne doit pas rester ouverte.
Notre consommation d’énergie augmente de
façon totalement inutile. Pour le bien de la
communauté, chacun… »
Loreline s’était précipitée. Elle remit le lait au
frais puis ferma la porte prestement avant que
Domo n’eut le temps de finir.
« Pardon Domo, fit-elle alors. Je ferai
attention c’est promis. Bon, allez, envoie-moi
l’autre emmerdeur de Blancart.
– Où, Mademoiselle ?
– Là, répondit-elle en indiquant le mur au-
dessus du canapé.
– Monsieur Blancart est noté en relation
professionnelle, Mademoiselle.
– Oui, c’est ça Domo. Et alors ?
– Je vous rappelle que vous êtes nue,
Mademoiselle.
– T’es ma mère ? Fit-elle en levant les yeux
au ciel. Puis s’enroulant le drap autour de la
poitrine, elle reprit. Allez envoie Maman.
– Ed Blancart en ligne Mademoiselle. »
Le mur s’alluma d’un léger halo bleuté.
Bientôt s’afficha le logo du journal La Traque
sur le mur. Après un bref instant l’image vibra
et Edouard apparut assis derrière son bureau,
un énorme cigare au coin de la bouche.
12 Régis Gauchard
« Loreline ! C’est pas trop tôt ! Qu’est-ce que
tu branles ? Ta bonne me dit que t’es
injoignable depuis près de deux plombes. T’es
toujours journaliste ou on m’aurait menti ?
– Bonjour Ed. Qu’est-ce qui me vaut
l’honneur ?
– J’ai un taf pour toi ma cocotte, répondit Ed
en sortant son barreau de chaise de sa bouche.
– Tu fumes maintenant ? L’interrompit
Loreline en le voyant.
– Hein ? Fit-il en regardant le cigare. Non,
c’est un nouveau truc que m’envoie un pote de
la Havane. Un cigare cent pour cent bon pour
la santé. Sans nicotine, ni rien de toutes les
cochonneries qui rendaient ces saloperies
savoureuses. C’est dégueu, mais on m’a dit que
ça me donne un genre mec important. Qu’est-
ce que t’en penses ? »
Loreline fit une moue dubitative en
s’asseyant sur une chaise du séjour. Elle posait
son café sur la table quand Ed reprit.
« Bon mais on se fout de cette connerie. J’ai
un truc pour toi. Tu bosses toujours ?
– Non. J’ai fait fortune et j’suis aux Bahamas
à me dorer la pilule.
– Ouais… Bon écoute cocotte. J’ai un tuyau.
La crim’ est sur un macchab’ spécial, et ce serait
le troisième du genre.
– Spécial comment ?
13 Cinq
– Ben va voir ma puce. C’était un flic des
mœurs qu’était dessus, mais depuis le deuxième
du même genre c’est la crim’ qu’est sur l’affaire.
Lieutenant Horss… Tu connais j’crois.
– Un peu oui, répondit-elle après avoir avalé
sa gorgée de café au lait.
– Cool ! Ça va t’aider. Prends un preneur
d’ambiances avec toi et file sur les lieux. Avec
un peu de bol, ils sont encore là-bas, et tu
pourras nous ramener quelques images avec ton
article. Mais fait fissa, le corps a été trouvé ce
matin à 9h00. Ça fait déjà deux plombes.
– C’est où, et pourquoi tu me fais cette
fleur ?
– Conflans, zone périurbaine B, secteur 4,
chouette quartier… Et c’est pas une fleur. Je
pense toujours à toi quand j’ai du bon boulot, et
puis tu connais le flic…
– Ouais, lui fit-elle attendant mieux comme
explication.
– Non, p’is j’ai personne d’autre. Avec
l’attentat de ces cinglés de l’Ordre Nouveau, j’ai
personne de la maison à foutre sur ce coup.
– Une préférence pour le preneur d’images ?
– M’en fous. Tu peux prendre cet
emmerdeur de Babuck. Je crois que c’est un
pote à toi. N’importe qui, mais bouge-toi et
ramène-moi quelque chose d’autre qu’un truc
qui me parle de l’Ordre Nouveau. Peux plus les
voir ces cons.
14 Régis Gauchard
– OK Ed. »
Ed sourit de toutes ses dents en remettant
son cigare à sa bouche avec un mouvement de
main un peu trop appuyé. Il tendit alors son
bras trop musclé vers l’interrupteur pour
couper, mais Loreline reprit.
« Dis donc Ed, tu devrais faire gaffe à ton
physique.
– Comment ça ? Fit aussitôt Ed, en se
regardant d’un air inquiet.
– Tu ressembles de plus en plus à ton fils.
– C’est malin ça, fit-il alors en reprenant son
calme. Tu m’as fait peur, j’ai cru un instant
qu’j’étais moins beau. »
Il coupa et le halo bleuté s’évapora.

Loreline resta un court instant le regard
perdu dans sa tasse. Puis se secouant un peu,
elle la saisit pour la vider d’un trait.
« Domo, je veux Gaspard Babuck, s’il te
plaît. Même endroit.
– Tout de suite Mademoiselle. »
Il y eut un court temps mort, puis le mur
s’alluma du même halo bleuté. Loreline se leva
de sa chaise pour accueillir son nouvel
interlocuteur.
La grande silhouete de Babuck apparut
bientôt. Le géant noir au crâne luisant sous la
sueur s’agitait sous la charge d’un appareil de
musculation. Il releva la tête pour regarder
15 Cinq
Loreline sans arrêter l’exercice qui bougeait ses
cent trente kilos de muscles de spasmes
impressionnants.
« Tiens, l’emmerdeuse, fit Babuck en souriant
de toutes ses dents. Que me vaut l’honneur ?
– Salut Bab. Toujours aussi maigrichon.
– J’me soigne. Mais bon qu’est-ce tu veux ?
Qu’est-ce qui t’arrive encore ?
– Je vais avoir besoin de toi, Bab.
– Il faut que tu ne sois pas où, cette fois-ci ?
– Rien de tout ça Bab. C’est pour du boulot.
Un vrai taf. J’ai pas besoin de disparaître.
– Ah ! Incroyable. Et quel boulot ?
– Ben, il me semble que t’es preneur
d’ambiances. En tout cas, c’est ce qui est noté
sur ta fiche, mon gros.
– Alors c’est sûrement que tu dois être
journaliste. Coupe la brouille Dominique, fit
alors Babuck en levant les yeux en l’air vers son
domestique, puis il reprit. J’adore quand on
m’appelle, je reçois si peu de communications.
Alors où ? Et pour qui ?
– Blancart, La Traque, répondit aussitôt
Loreline.
– Et où nous envoie cet enculé ?
– Conflans.
– Conflans ! Chouette ! Bord de Seine ?
– Pas tout à fait : Périurbaine B, secteur 4.
– Ah, la brousse ! C’était trop beau. Et
qu’est-ce qu’on va foutre dans ce trou à rats ?
16 Régis Gauchard
– Les flics sont sur un début de crimes en
série ou quelque chose comme ça. A nous de
voir. »

Babuck sembla un instant perdu dans ses
pensées mais continua de soulever ses masses
de fonte accrochées à des câbles et des poulies.
Loreline s’était levée et après avoir retiré le
drap qu’elle portait ceint autour d’elle, elle
reprit.
« Je t’attends au bas de chez moi dans trente
minutes.
– Hein ? Fit Babuck tiré de sa torpeur.
Trente minutes ? Yes. Chez toi. A tout’ ma
puce.
– Coupe Domo. »
Loreline se dirigeait déjà vers la salle de bain.
17 Cinq




Sous le jet de la douche, Loreline essaya
d’imaginer ce qui les attendait tout là-bas à
Conflans, zone périurbaine B, secteur 4.
Elle se réjouissait de revoir Horss. Julien
Horss, lieutenant de police. Elle l’avait connu
lors d’une soirée chez une amie commune. Ils
avaient sympathisé puis s’étaient revus une ou
deux fois. Ils avaient bien tenté de se cacher
l’un l’autre leurs activités réciproques, mais ça
ne put durer bien longtemps. Une pigiste en
recherche constante de nouvelles fraîches et un
flic des quartiers pourris, bossant pour la crim’,
ça ne pouvait pas marcher. Avec en plus le
pauvre Horss et ses deux pensions alimentaires,
son gosse de douze ans, et elle qui sortait d’une
relation de près d’un an avec une amie…
Bref, cela devait faire au moins un ou deux
ans qu’elle ne l’avait pas revu.
Domo la tira de ses rêveries. La douche
diminua d’intensité.
« Mademoiselle, votre consommation d’eau
va être trop importante pour aujourd’hui. Je
vous en garde pour vous rincer.
– Pardon Domo. Rinçage et séchage s’il te
plaît. »

19 Cinq
Les dernières gouttes d’eau tombées sur sa
peau, la cabine s’emplit du souffle chaud
tourbillonnant qui la sécha intégralement en
quelques secondes.

Après s’être habillée et avoir pris son
matériel, elle descendit attendre Babuck au pied
de son immeuble.
Dehors, tout était encore calme. L’heure de
midi approchait doucement et le petit bistrot en
haut de la rue préparait tranquillement sa
terrasse sous le soleil. Les trottoirs mobiles
étaient presque vides. Quelques passants
remontaient la rue devant elle, par la voie lente.
D’ici peu, quand midi aura sonné et libéré, pour
le déjeuner, les bureaux, il y aura foule et il ne
sera plus question de flâner sur les
déambulatoires. Plus haut, c’était le parc de la
place Jean Lorrain et tous ses restaurants en
terrasse sous les arbres. Et comme tous les
midis, tout le monde allait prendre d’assaut la
voie montante pour les rejoindre, et s’y
restaurer.
Deux flics de la brigade montée, un peu plus
bas dans la rue, en avaient après un livreur qui
avait laissé tourner le moteur de son glisseur le
temps de livrer sa course. La combustion de
l’engin immobile avait fait une petite flaque
d’eau sur le gazon raz et vert de la rue. Les deux
flics, inflexibles, transmettaient le PV malgré les
20 Régis Gauchard
vociférations du livreur. Encore quelques points
en moins et sûrement une belle prune à la clef.
Elle remarqua alors que le cheval de l’un des
deux gendarmes urinait copieusement sur le
beau gazon de la rue. Décidément, les rues de
Paris préféraient la pisse des chevaux des
brigades montées, à l’eau douce de la
combustion des moteurs hydro des trop rares
glisseurs.

Loreline tourna la tête, les oubliant, et
chercha un instant la grande silhouette de
Babuck de l’autre côté de la rue. Il habitait un
peu plus haut dans une petite impasse. La voie
descendante d’Auteuil était de l’autre côté de la
rue. Bientôt, elle l’aperçut. Il descendait en
courant sur la voie rapide au milieu du trottoir,
bousculant au passage quelques promeneurs
trop lents à son goût. Arrivé à quelques dizaines
de mètres, il la vit, fit en grand geste de la main
et passa rapidement sur la voie lente à côté,
manquant d’embarquer avec lui une paire de
touristes japonaises. Sans même s’excuser, il
sauta sur l’herbe de la rue, puis traversa pour
rejoindre Loreline qui lança alors un regard
inquiet vers les deux flics à cheval. Mais ceux-ci
étaient toujours après le pauvre livreur, qui
visiblement finissait mal sa matinée.
Babuck, toujours élégant, portait, malgré la
douceur matinale, un costume dernière
21 Cinq
tendance, gris anthracite, croisé, cintré à la taille,
qui faisait encore plus ressortir ses imposants
pectoraux trop bodybuildés, moulés dans un
tee-shirt blanc.
Restant de l’autre côté du trottoir montant, il
demanda tonitruant :
« Comment qu’on y va ? Blancart paye un
Tax’ ?
– Rêvons pas Bab, lui répondit-elle en
souriant.
– Alors ? interrogea Babuck.
– Métro ou la Seine. Sûrement qu’on
trouvera un Thaï pour nous jeter à Conflans. »
Babuck fit la moue. Il n’aimait pas trop la
Seine et ses quais.
Loreline lui sourit en penchant la tête, l’air un
peu amusée.
« C’est le plus rapide. On n’a pas trop le
temps tu sais. Et puis ça te fera du bien d’avoir
de nouvelles images. Tout est légal, Bab.
– T’as raison ma puce. J’deviens parano. »
Loreline passa le déambulatoire qui les
séparait et put embrasser Babuck. Ils
traversèrent alors la rue d’Auteuil encore
déserte pour reprendre le trottoir descendant.
Une fois sur la voie du milieu, l’express, ils se
mirent à marcher tâchant de gagner du temps.
Loreline fit une remarque sur l’élégance de son
compagnon, qui s’empressa de tout lui dire sur
22 Régis Gauchard
son costume. Origine des fibres, qualité de la
coupe, nom du tailleur qui lui avait fait…
Elle ne portait pas autant d’attention à son
look, contrairement à l’immense majorité de ses
contemporains. Elle ne suivait guère la mode
pour s’habiller, et ne faisait pas du tout
attention à sa ligne. Elle avait de la chance, la
nature l’avait faite plutôt jolie et pas trop mal
foutue, en tout cas, répondant aux critères de
beauté du moment. Et malgré une poitrine un
peu trop petite par rapport au standard actuel,
elle n’avait jamais cédé à la chirurgie esthétique
ou aux traitements médicaux de mutation.
Elle buvait du café, ne faisait pas de sport et,
la plupart du temps mangeait n’importe quoi, et
s’habillait à bon marché. Elle n’avait pas encore
trente ans, et vivait sur son capital de santé et
de fraîcheur, et s’était jurée de ne se préoccuper
de tout ça qu’après quarante ans. La santé, le
corps, les fringues, pour l’instant ça ne la
souciait pas. Pourtant là, ce matin, à marcher
près de Babuck, elle trouva son vieux pantalon
et son pull, bien qu’adaptés à ce qui les
attendait, un peu moches et franchement usés.
Seules ses chaussures de sport flambant neuves,
valaient quelque chose.
Tout en cheminant, elle s’inquiéta de savoir
si Babuck avait son matériel avec lui pour
travailler. Il lui montra alors le sac qu’il portait
23 Cinq
sur l’épaule en lui rappelant son
professionnalisme.
« J’ai toujours tout ce qu’il faut, ma puce. Et
puis regarde : j’ai même pensé à mettre des
chaussures de sport, lui fit-il remarquer en
soulevant un pan de son pantalon.
– Merde ! Même tes baskets sont classes.
Mais comment tu fais ? S’exclama Loreline. »
Rassurés par leur équipement, ils forcèrent le
pas, descendant vers les quais de la Seine.
Au bas de la rue, l’entrée du métro faisait
ralentir puis s’arrêter les trottoirs mobiles. Ils en
descendirent et poursuivirent sur leur droite,
traversant le parvis de l’église et la place. Tout
autour les ormes bruissaient dans le vent venant
du fleuve et qui remontait par la rue Wilhem. Ils
s’y engouffrèrent, descendant vers la Seine. Le
long de l’ancien hôpital, les déambulatoires
n’avaient pas de voie rapide, et ils durent
continuer en courant sur l’herbe de la rue,
évitant les curistes qui traînaient, nonchalants.
Bientôt tournant légèrement sur la droite, la rue
donna enfin sur le fleuve.
Le quai Louis Blériot, sous le soleil, s’agitait
de son activité habituelle. Les hydroglisseurs
desservant les quais de la ville, allaient et
venaient, emportant passagers et marchandises.
Dès leur arrivée sur le quai, l’attitude de
Babuck se crispa. Loreline, s’en apercevant,
24 Régis Gauchard
tenta de le détendre en lui lançant un rieur :
« Souris ! T’es filmé… »
Babuck chercha instinctivement les scruteurs
omniprésents sur les bords de Seine.
En théorie ils étaient là pour assurer la
sécurité et le contrôle des eaux, afin d’informer
la brigade du fleuve de toute infraction au code
de l’environnement ou tout début de noyade ou
accident du même ordre. Mais tous savaient
bien qu’ils servaient aussi et surtout à la
surveillance des mouvements et au contrôle
policier. Toutes les images enregistrées là,
étaient conservées au moins douze mois dans
les fichiers généraux, et pouvaient servir à pister
quiconque passait par là.
Babuck n’aimait pas entrer dans ce fichier
général, et tâchait toujours de se faire le plus
discret possible. Pourtant il devait bien avouer
qu’il était grand temps qu’il se montre un peu,
histoire de donner un peu de matière à encoder.
Somme toute, il lui fallait aussi des images
dans la machine pour pouvoir, au mieux, se
faire disparaître quand le besoin s'en faisait
sentir.

« C’est vrai que ça faisait longtemps que je
n’étais pas sorti de la maison, finit-il par
marmonner.
25 Cinq
– C’est vrai. Depuis le temps que personne
ne t’a vu, ils vont finir par plus te reconnaître,
lui répondit Loreline. »
Ils se mirent alors à chercher un
hydroglisseur en partance pour l’aval. Presque
tous étaient pilotés par des Thaïs. Cette sorte de
confrérie, formée presque exclusivement
d’arrière-arrière-petits-fils d’immigrants d’Asie
du Sud-est, régnait sans partage sur le transport
fluvial.

Face à eux, seules quelques barges de
marchandises étaient en attente de chargement.
Ils descendirent alors vers le Pont du
Garigliano, à la recherche d’un transport en
commun prêt à partir.
En face, le grand parc André Citroën,
résonnait des cris des singes jouant dans les
arbres.
Ils tombèrent bientôt sur une barge où trois
passagers attendaient le futur départ en lisant
les journaux en ligne mis à leur disposition.
Tous ne parlaient que de l’attentat des membres
de la secte de l’Ordre Nouveau, et des coups de
filet des brigades des cultes qui se succédaient
depuis.
Ils demandèrent au pilote quand il comptait
partir et jusqu’où il descendait, et celui-ci leur
répondit d’un signe de la main indiquant qu’il
26 Régis Gauchard
ne partait qu’arrivé en charge complète avant
d’ajouter « La défense ».
« Merde, jura Loreline.
– Fallait s’y attendre ma puce. A cette heure.
Continuons voir plus bas. Avec du bol on
trouvera un express. »
La plupart des transports en commun
attendaient d’être complets pour partir, et ils
durent descendre le fleuve presque jusqu’au
pont avant de tomber sur un express.
Ce dernier, comme la plupart des siens,
n’était qu’une frêle coquille de noix d’à peine
quatre places. Le pilote bricolait sur le moteur
du ventilo.
« Conflans, en direct, c’est possible ? Lui
lança Loreline.
– Pas problème, répondit l’autre en
sursautant.
– Combien ? Ajouta alors Babuck l’air sévère.
– Quarante crédits.
– Tu t’emmerdes pas mon pote, fit Babuck
en se retournant pour partir.
– Alors trente. Mais c’est parce que la Dame
est jolie. »
Ils descendirent dans l’embarcation, et
Loreline présenta son œil devant le monnayeur
que lui présenta aussitôt le pilote avec un
indécrochable sourire. La transaction faite,
l’autre monta sur sa chaise au-dessus du moteur
à hydrogène qui entraînait la grande hélice
27 Cinq
enfermée dans sa cage de fibres. Loreline et
Babuck quant à eux s’assirent aux places avant
et bouclèrent leurs ceintures.
Quand le pilote mit le moteur en route, les
deux passagers se retournèrent inquiets vers lui.
« Tout est OK, répondit aussitôt l’autre avec
son indéboulonnable sourire.
– Ouais… Ben si on se fait pas chopper par
la fluviale on aura du bol, fit Babuck en
regardant Loreline. »
L’engin s’élança alors en glissant sur l’eau
claire du fleuve, et les deux passagers éclatèrent
de rire. La pauvre embarcation crachait de l’eau
par ses échappements à en faire déborder la
Seine et l’hélice sifflait tellement qu’elle couvrait
les cris des singes du parc d’en face, tout surpris
d’un tel remue-ménage.
A lui tout seul, cet express faisait plus de
bruit que toutes les barges en attente de départ
le long du quai. Elle violait au moins dix règles
de la fluviale et ne devait pas avoir vu le
contrôle anti-pollution depuis des lustres.
« Merde le con. Si la fluviale nous balance à
l’environnement, on est bon pour en trouver un
autre, fit Bab en se tournant vers le pilote qui
s’obstinait à faire oui de la tête en souriant.
– Tout est OK. »
Ils passèrent ainsi sous le pont, d’où les
badauds leur jetèrent des regards réprobateurs.
Le pilote toujours souriant et impassible
28 Régis Gauchard
continuait sa course, sans oublier de saluer
quelques-uns de ses collègues, d’un petit signe
de la main.
Ils glissèrent ainsi jusqu’au pont de l’intra-
muros, sur lequel, allaient en file continue et
régulière, les speeders extérieurs.
Les quais de Paris, verts et calmes, laissèrent
place à ceux plus chargés et moins boisés du
premier périurbain. Ils contournèrent Boulogne
et les quais encombrés de l’île St-Germain.
L’hydroglisseur, continuant sa course,
replongea un moment dans le calme et la
verdure, glissant sous Saint-Cloud puis le long
du bois de Boulogne, avant de retrouver les
zones périurbaines.
Les deux grandes boucles du fleuve bien
qu’harmonieusement aménagées, alternant les
bâtiments anciens de pierres et d’aciers avec les
constructions végétales contemporaines et plus
nombreuses ici qu’en ville, cachaient mal leurs
faubourgs moins riches. Partout, rive droite sur
les hauteurs, s’étendaient les zones périurbaines.
D’abord, et jusqu’au port de Gennevilliers, les
classes 1, puis plus on descendait la Seine, plus
on descendait dans les classes.
Sautant de temps à autre, par les traverses
herbeuses, ils atteignirent, non sans être
secoués, Conflans en une vingtaine de minutes.
En approchant de leur but, le pilote demanda
29 Cinq
presque en hurlant quelle rive ils voulaient
toucher.
Sans même le regarder, Loreline lui répondit
d’un signe de la main, la rive droite.

De ce côté du fleuve, après les quais et les
quelques pâtés de maisons de l’ancienne ville,
montait la zone B, tranchant radicalement avec
l’autre rive où s’étendait la magnifique forêt de
Saint-Germain et ses quartiers arboricoles aux
loyers prohibitifs.
Ils furent débarqués en toute hâte par le
pilote qui leur fit comprendre qu’il n’aimait pas
trop traîner sur ces quais. Il les salua bien vite,
toujours aussi souriant, avant de traverser le
fleuve pour rejoindre l’autre rive où la clientèle
lui semblait bien plus solvable et moins
dangereuse.

« Bon ! Secteur 4, fit Loreline en sortant de
son sac son ordinateur.
– J’espère que c’est pas à dache ? Demanda
Bab en se penchant par-dessus son épaule. »
Elle déploya l’appareil en éventail et l’écran
holographique s’alluma. S’approchant de
l’interface de communication, pour couvrir les
bruits du quai, où on s’agitait en tous sens, elle
répéta la zone à rallier : Conflans, zone B,
secteur 4.
30 Régis Gauchard
Sur l’écran le plan de la ville d’abord général
se resserra sur le secteur 4. Puis la machine
demanda après un bip sonore le moyen de
locomotion choisi. Loreline indiqua transports
généraux en commun.
Un itinéraire usant des rares déambulatoires
défila avec un temps d’accès. Le jugeant trop
long Loreline interrogea sur une autre
possibilité.
Le tracé par le secteur souterrain apparut
alors. Elle interrogea du regard Babuck qui, en
guise de réponse, haussa les épaules.
L’entrée du souterrain était toute proche et le
temps d’accès était moitié moins long. Loreline
replia l’écran et ils se dirigèrent vers l’entrée du
métro.
Bien qu’entretenue, celle-ci ne laissait guère
de doutes sur l’état général du réseau. Passant
sous le portique, ils durent poser leurs mains
sur la plaque lisse du contrôleur pour qu’il leur
ouvre le portillon.

Ils n’eurent pas longtemps à attendre l’aéro-
train. La station était déserte et la rame qu’ils
prirent aussi.
Après deux arrêts, montèrent enfin trois
passagers. Visiblement des ouvriers du bâtiment
et d’entretien rentrant chez eux pour manger,
qui les ignorèrent presque. Deux stations plus
loin, Loreline et Babuck descendirent pour
31 Cinq
rejoindre un autre quai en attente d’une autre
rame qui devait les déposer secteur 4. Là,
attendant l’arrivée de l’aéro-train, ils sentirent
bien plus fortement le regard des gens autour
d’eux. En surface, ce devait être la zone B et les
usagers étaient tous des mal-foutus des classes
laborieuses, et ils regardaient Babuck et
Loreline avec un air peu engageant. Ils se
glissèrent parmi eux, jusqu’au bord de la voie.
La plupart s’écartèrent avec un mélange de
défiance, de respect idiot et de crainte. Bab
semblait un géant au milieu de tous ces
hommes et femmes, chétifs ou décharnés, au
teint livide, portant lunettes et autres prothèses
bas de gammes.
Quand la rame arriva et qu’ils montèrent à
bord, ils ne furent que quelques-uns à monter
avec eux, la plupart préférant s’entasser dans les
wagons attenants.
Les stations défilèrent jusqu’au secteur 4,
enfin, et, fuyant presque le regard des autres, ils
se précipitèrent vers la sortie qui les ramena à la
surface.
« Bon. Y’a plus qu’à trouver où ça se passe…
Souffla Loreline, en cherchant du regard dans
les rues devant eux.
– J’crois que ça doit être là, lui répondit
Babuck qui s’était retourné. »
Imitant son compagnon, elle se retourna.
Derrière la sortie de métro, la rue continuait sur
32 Régis Gauchard
une petite centaine de mètres avant de se
séparer en patte d’oie. Là, se trouvait un
attroupement impressionnant.
Un énorme aéronef de l’environnement était
posé sur l’asphalte de la rue alors qu’un
deuxième, resté en stationnaire juste au-dessus,
semblait écraser tous ceux qui se trouvaient là
du souffle de ses puissants répulseurs.
La grande porte arrière du premier était
ouverte et sa soute était complètement vide.
Partout, des hommes casqués et en armures
s’étaient déployés. Ils portaient tous l’insigne de
la brigade anti-pollution, et couraient d’entrées
d’immeubles en maisons pour en faire sortir les
occupants, qui obéissaient sous le regard du
canon plasma pendu sous la coque de l’engin
resté en l’air.
Tout l’asphalte de la rue était brillant et gras
des produits dispersés pour la décontamination.
Dans un périmètre d’une centaine de mètres
autour de cette zone, tous les habitants avaient
été alignés sur le trottoir et subissaient un
interrogatoire et une décontamination.
« C’est pas gagné, fit Babuck en sortant de
son sac le tube de son capteur. »
Amenant l’appareil à l’épaule, il le mit en
route. L’écran holographique sortant du tube
vint s’éclairer devant ses yeux.
« Prise d’ambiance générale, fit Bab. Je veux
une captation visuelle dans toute la gamme
33 Cinq
d’onde, le son en haute et basse fréquence et
une prise olfactive.
– C’est parti, fit alors Loreline en sortant son
badge presse. »
34 Cinq




« Ça fait chier merde ! Tempêtait Horss en
martelant du point le capot du speeder. Non
mais comment ! Ça fait maintenant le troisième
en douze jours et on n'arrive toujours pas à
avoir un traçage ! Mais ils se foutent de la
gueule du monde à la B.R.N... Démerdez-vous
mais je veux quelque chose sur mon bureau
quand on rentre. »
Il rabattit alors violemment la fenêtre
numérique où l’image de la standardiste du 36
quai des Orfèvres, confuse, était encore
affichée, coupant net la conversation avec ses
bureaux.
« Bienvenu au club, lui lança, ironique le
lieutenant Bénalifat, appuyé sur le capot du
speeder.
– Ah fais pas chier Yassim, soupira Horss.
C’est pas le moment.
– Pas le moment ! Tu te fous d’ma gueule
depuis deux jours. Depuis qu’on vous a refilé le
bébé à la crim’. "Tu vas voir Yassim, avec les
moyens d’la grande maison, on va te régler ça
en moins de deux…" Alors tu permets, j’me
marre. Depuis le premier d’la liste je demande
ce putain de filage informatique. Et à chaque
35 Cinq
fois, c’est pareil. Ces emmanchés d’la BRN font
traîner.
– On va l’avoir ce putain de rapport, c’est
moi qui te le dis. »
Toujours appuyé sur le capot du speeder, le
lieutenant Yassim Bénalifat des mœurs, releva le
menton pour se gratter avec le dos de la main
d’une moue dubitative. Il ne croyait visiblement
pas son collègue de la Crim'. La Brigade des
Renseignements Numériques l’avait toujours
mené en bateau depuis le début de cette affaire.
La B.R.N. n’était jamais très prompte à
collaborer avec les autres services de police.
Toujours avare de ses données sur le filage des
citoyens qu’elle passait son temps à espionner,
elle ne livrait en général que des bribes de
dossiers ou des extraits triés, des traces
numériques laissées par un suspect sur
l’immense réseau de surveillance numérique du
territoire.
Horss lui-même doutait. La Crim’ perdait de
plus en plus d’influence, et la grande maison
n’était plus que l’ombre d’elle-même. Il savait
qu’il aurait les plus grandes peines du monde à
obtenir les informations qu’ils attendaient. La
B.R.N. n’allait sûrement pas collaborer plus
qu’à son habitude. La conjoncture ne s’y prêtait
guère. Les derniers attentats de la secte de
l’Ordre Nouveau accaparaient presque tous les
services de police et de justice du pays. Ils
36 Régis Gauchard
allaient sûrement devoir attendre, mais le temps
semblait bien jouer contre eux.
Cela faisait déjà trois morts en douze jours, et
tous de l’industrie sexuelle. C’était Bénalifat qui
avait tout naturellement débuté le dossier mais
depuis le deuxième cadavre découvert il y avait
deux jours, on avait mis la crim’ sur l’affaire.
Cependant malgré tous leurs efforts les deux
hommes avaient l’impression de s’agiter dans le
vide. Aucun rapport de la B.R.N. et toujours
aucun résultat des légistes sur les causes des
décès.
« Tu me diras, Horss, c’est de mieux en
mieux, maintenant ils nous ont même mis la
brigade verte en renfort, surenchérit Bénalifat
en regardant amusé le grand cirque au milieu
duquel ils se trouvaient. »
Horss poussa un profond soupir et ne put
retenir un sourire. Tout autour d’eux, c’était
l’agitation. Ils avaient du mal à s’entendre dans
le bruit des répulseurs de l’aéronef de la brigade
de l’environnement toujours en stationnaire au-
dessus d’eux. Partout, les hommes en armes de
la brigade verte s’affairaient à faire place nette.
L’immeuble où avait été trouvé le cadavre
avait été entièrement vidé de ses occupants,
totalement analysé, puis soigneusement
désinfecté. Les gens du quartier, mis en ligne,
avaient tous déjà subi une décontamination en
37 Cinq
règle et subissaient maintenant l’interrogatoire,
sommaire et ferme des soldats de la Verte.
« Heureusement qu’on est en périurbaine,
sinon je te raconte pas le bordel, riait Bénalifat.
Ces pauvres gens n’ont que le droit de fermer
leurs gueules… Citoyens de seconde zone
écrasez-vous.
– Les pauvres ne comprennent même pas ce
qui leur arrive, soupira Horss en regardant
autour de lui le grand chambardement. »
Les deux lieutenants fixèrent alors leurs
regards sur la silhouette de Noah, qui remontait
la rue vers eux avec son éternel grand sourire
d’une blancheur éclatante dans son visage noir.
Le sergent Noah N’Bha était le sherpa de
Horss à la crim’. Ancien des troupes
d’infanterie de marine, il avait reversé dans la
police après avoir été démobilisé. Horss se
demandait toujours comment un type comme
lui avait pu être un jour dans l’armée.
Noah était un glandeur impénitent, d’une
lenteur d’esprit impressionnante, et quelque peu
réfractaire à toute forme de hiérarchie. Il était
hermétique à toute forme de technologie et
semblait capable de foutre en l’air tout système
électronique qu’il approchait.
Il remontait la rue, visiblement amusé par
l’agitation des hommes en armes. Arrivé à
quelques pas de son chef, il masqua son grand
sourire, ôta son bonnet rasta, libérant son
38 Régis Gauchard
impressionnante crinière. Il rajusta alors sa
vieille veste militaire kaki, remettant sa plaque
de police en évidence et son arme qui dépassait
à sa ceinture, dessous.
Tournant alors son bonnet entre ses mains,
et cherchant à avoir l’air le plus conforme au
règlement, il s’adressa à Horss en tâchant de
garder son sérieux.
« Chef, j’crois qu’y a un aut’ problème. »
– Pourquoi ? Tu vois des problèmes toi ?
L’interrogea Horss avec un sourire narquois.
– Ben, déjà tous ces cons en vert et le bordel
qu’ils ont foutu… Et en plus je crois qu’on a les
honneurs de la presse.
– Manquait plus que ça, soupira Bénalifat.
– Pas sûr que ce soit si mauvais pour nous. Si
on peut en parler un peu, ça pourra peut-être
faire bouger les choses, lui répondit Horss, puis
se tournant vers Noah : Et ils sont où tes
journaleux.
– En bas d’la rue. Les autres excités font
barrage et ça commence à gueuler.
– Allons voir ça. ».

Au bas de la rue, encadrés par trois hommes
en armes de la brigade environnementale,
Loreline et Babuck tentaient vainement de faire
valoir leurs droits, en tant que journalistes, à
exercer leur métier. Mais les trois soldats ne
semblaient rien vouloir entendre. Ils
39 Cinq
continuaient imperturbables à barrer l’accès de
la rue.
Quelqu’un était allé chercher un chef, mais
en attendant, pas question d’avancer ou de
filmer quoi que ce soit.
Loreline brandissait avec véhémence ses
accréditations, mais les trois gaillards restaient
impassibles, droits dans leurs bottes et le regard
fermé sous leurs casques.
« Ben merde ! Si je m’attendais ! Loreline
qu’est-ce que tu fous ici ? Interrogea Horss en
arrivant à hauteur des deux journalistes.
– Salut Horss, j’suis contente de t’voir, lui
répondit Loreline. Tu peux faire quelque
chose ? Ces messieurs attendent des ordres de
leur chef pour nous laisser bosser.
– Ben j’suis pas leur chef, mais c’est encore
moi qui commande sur cette enquête, alors ces
braves petits vont aller jouer ailleurs. »
Horss jeta un regard noir sur les trois
hommes en armes de la brigade verte. Ceux-ci
restèrent un court moment à s’interroger
mutuellement du regard, puis celui qui devait
être le plus gradé fit signe de laisser passer
Loreline et Babuck.
Les deux journalistes passèrent alors
rapidement entre ces trois géants que même
Babuck avait du mal à impressionner.
Horss regardait d’un air amusé Loreline et
son compagnon. Arrivée devant lui, Loreline
40 Régis Gauchard
eut un moment d’hésitation puis se décida à
l’embrasser. Horss tendit ensuite la main vers
Bab, qui était resté en retrait et que la scène
avait un peu surpris.
« Lieutenant Horss, Criminelle, Gaspard
Babuck je suppose ?
– Ouais, c’est ça. Loreline vous a parlé de
moi ? Répondit un peu désarçonné Bab.
– Ça lui est arrivé, mais il y a longtemps, fit
Horss en lançant un sourire en coin à Loreline.
Venez. Je vais vous faire les honneurs… »
Il prit alors Loreline par le bras et conduisit
ainsi les deux journalistes jusqu’à ses collègues
restés plus haut dans la rue.
Bénalifat, lorsqu’il avait vu Horss embrasser
la nouvelle venue, avait interrogé du regard
Noah qui lui avait répondu d’un air aussi
interloqué que lui. Les deux flics regardaient
monter vers eux leur collègue tenant par le bras
comme une vieille amie cette jeune journaliste
brune aux cheveux courts, suivie par ce géant
noir, sapé comme une gravure de mode. Horss
tenait de sa main libre les pans de son imper
noir, que le souffle des répulseurs de l’aéronef
de la brigade de l’environnement resté en l’air
au-dessus d’eux, faisait voler.
Loreline masquait son regard noir des
projections causées par les perturbations.
Babuck, derrière, avait commencé à prendre
l’ambiance de la zone et balayait de son tube de
41