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Cinq pieds de terre, l'aurore

De
250 pages
Que ce soit en Espagne, aux Antilles, en Aquitaine ou dans le Languedoc, le monde est beau, quand on prend la peine de le contempler ; de s'y mouvoir aussi pour mieux le connaître - chacun sous l'angle d'un point de vue singulier. Ces nouvelles et récits mettent en scène des gens qui ont été heureux, et pourraient l'être encore, s'ils ne venaient à prendre conscience, un jour, des aspects scandaleux, des tares, de l'infamie parfois, de nos sociétés riches et absurdes.
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SANTO DOMINGO DE SILOS
Je n’avais aucune raison de me trouver à Silos. Ou plutôt si, j’en avais une, mais ancienne, semblable à un air lointain, hésitant au bord du souvenir. J’y étais venu pour la première fois trente ans auparavant. C’était l’été alors, la Castille rapiécée, aux champs de formes et de nuances diverses, avait pour dominante la couleur des éteules et de l’herbe rase, sèche. Quelques rares bosquets, quelques lignes d’arbres, interrompaient seuls, ça et là, sa monotonie. De loin en loin, une éminence tabulaire d’un gris- violet dominait des étendues quasi désertiques, los páramos. A l’époque, je partageais la vie d’une étudiante en espagnol, à demi ibérique d’ailleurs, par sa famille, qui avait voulu suivre àBurgos, pendant deux mois, les cours pour étrangers de l’Université. Je l’y avais rejointe pour quelques jours. Tandis qu’elle étudiait, je me promenais dans la ville. Le ríoArlenzón, en ce début d’août, se réduisait à un filet d’eau sale. On se demandait comment pouvaient bien survivre les bancs de poissons qu’on voyait s’égailler, soudain, quand des enfants y jetaient des cailloux.
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La Cathédrale, les monuments en général, les sites touristiques, m’eurent vite lassé. Je leur préférais les rues fraîches de la vieille ville, les bistros à cidre, où l’on servait en guise de tapas de grosses sardines grillées. L’une de ces ruelles, riche en estaminets, avait été rebaptisée « la calle de los elefantes ». Les jeunes gens qui y allaient en bandes « alternar », c’est-à-dire, d’un côté à l’autre, passer d’un établissement à un autre, prétendaient en effet que, parvenu au bout, on ne pouvait manquer de voir des éléphants roses. J’aimais aussi, aux heures chaudes de l’après-midi, m’installer à une table dans le grand salon suranné du Círculo de la Unión. On y servait de délicieuses glaces à la vanille nappées de caramel. De vieilles dames franquistes composaient l’essentiel de sa clientèle. Les étudiants étrangers (on me prenait pour tel, non sans raison), y étaient admis par dérogation. On était en août 1968 : un jour, l’une d’elles se tourna vers moi avec un grand sourire, et me dit : « Dé Gaouillé, los estudiantes… », en faisant le geste de tordre quelque chose. A présent, j’étais à Silos depuis cinq jours déjà. J’avais pris pension dans une petite auberge, non loin du monastère, au bas d’une ruelle pavée en forte pente, et partageais mon temps entre une nouvelle que j’essayais d’achever (il y était question d’un amour pour deux femmes, dont l’une, la préférée, ne pouvait qu’être repoussée, parce qu’elle ressemblait trop à la sœur jamais eue, ou à la mère), des promenades, et la lecture de laVîda de Buscó. En février, à Silos comme ailleurs, les travaux des champs se réduisent à presque rien, les habitants du village se tiennent chez eux, et l’on ne croise dans les rues quasiment personne. Les touristes, bien sûr, sont absents. C’était d’ailleurs pour être seul que j’avais choisi d’y venir en cette saison : j’avais éprouvé le besoin de prendre quelque distance avec ma femme et ma vie, et, bien que je ne fusse
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