Clair-obscur

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L'histoire raconte le déchirement de Sofia née d'un père tunisien et d'une mère française. Contrainte de quitter son pays natal à la mort de son père pour suivre sa mère à Marseille, elle restera tiraillée entre son attachement viscéral à la Tunisie coloniale et l'attrait qu'exerce sur elle la découverte d'un univers nouveau, sans interdits. Ce clair-obscur dans lequel s'essouffle l'héroïne se dissipera dans une tragédie dévastatrice, signée par l'imprévisible fléau, le destin.
Publié le : mercredi 2 septembre 2015
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EAN13 : 9782336390239
Nombre de pages : 252
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Latifa ZOUHIR
CLAIR-OBSCUR
L’histoire se situe dans les années où la Tunisie était encore sous
colonisation. Elle raconte le déchirement de So a, une jeune Tunisienne
née d’un père tunisien et d’une mère française, tiraillée entre un
attachement viscéral à ses racines et l’attrait qu’exerce sur elle la
découverte d’un univers nouveau, sans interdits ni contraintes, un
ailleurs qui s’o re, plein d’espoir et de promesses. Ses premiers pas dans
la vie sont marqués, dès l’enfance, par un rejet cinglant que manifeste un
environnement scolaire peu amical où, en dépit de tout, elle s’impose avec
une énergie farouche. Le décès de son père avec lequel elle entretenait
des relations privilégiées, la contraint à quitter son pays natal pour
suivre sa mère à Marseille. C’est là que se dessinera en elle un mal-être
permanent qui, entretenu par des incohérences et des contradictions
intimes, la conduira sensiblement au refus et à l’isolement du désespoir.
Ce clair-obscur dans lequel s’essou e l’héroïne avec, toutefois, quelques
espaces porteurs d’espérance, se dissipera dans le drame, une tragédie
dévastatrice, signée par l’imprévisible éau, appelé destin.
Tunisienne, diplômée d’une maîtrise et d’un doctorat
en lettres modernes (Sorbonne Paris), Latifa ZOUHIR a
occupé le poste de directeur de la Chaîne internationale
de la radiodi usion tunisienne (R.T.C.I.), qui émet des
programmes en langue française, puis , s’est vue con er
Romanla responsabilité des programmes de télévision en
langue française et en n des relations internationales,
toujours au sein de l’organisme de radiodi usion et
télévision tunisienne. Elle a collaboré à de nombreux
journaux en langue française, en qualité de journaliste et a assuré, durant
une dizaine d’années, la couverture de plusieurs festivals, dont celui de
Cannes.
ISBN : 978-2-343-06430-7
21,50 €
Latifa ZOUHIR
CLAIR-OBSCUR











CLAIR-OBSCUR






Latifa Zouhir










CLAIR-OBSCUR


































































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© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-06430-7
EAN : 9782343064307
O cœur, puisqu’en ce monde au fond tout est chimère,
Pourquoi tant de soucis devant ce long calvaire ?
Obéis au destin et supporte le mal,
Car la plume ne peut revenir en arrière.
Omar Khayyâm 1
En basculant dans cette mémoire, qui l’envahissait
parfois, soudain, sans crier gare, elle ne savait plus s’il fallait
sourire de tendresse ou pleurer… pleurer d’avoir reçu un
jour un bonheur, un bonheur inconnu, surprenant qui
balayait tout, sa vie et ses croyances, ne laissant place à rien
d’autre, le bonheur vrai, quoi ! Celui qui vous fait croire et
espérer avec beaucoup de rires et parfois des sanglots.
Mais faut- il être naïf pour croire au destin, à sa magie, à
ses promesses, à une suprême mansuétude ! Car celui- là
même qui vous a, un jour, tout donné, cet éclair venu
d’ailleurs, oh combien généreux, vous frappe le lendemain,
on ne sait trop pourquoi, avec une cruelle indifférence et un
mépris souverain.
Elle le savait pourtant pour l’avoir testé plus d’une fois.
Elle connaissait le verdict pour avoir mesuré l’ampleur de sa
folie. Des années auparavant, alors qu’elle n’était
qu’innocence et naïveté, des bonnes gens le lui avaient
également soufflé, le lui avaient même prédit. Le bonheur
insolent n’a pas droit de cité dans une société bien policée.
On refuse l’exceptionnel. Il est trop encombrant. On
condamne sans appel le franc-tireur. Ne survivent au procès
que quelques délectations, ces menues joies, dites « à la petite
semaine » de celles qui font rêver quelques instants, tel un
léger parfum d’encens flottant dans un air familier. Parfois,
la société vous concède quelques écarts, en somme du menu
fretin pour agrémenter l’ambiance de ses soirées mondaines,
stériles, qui ronronnent le plus souvent ou fouinent dans vos
entrailles, en quête de détails croustillants. On vous accorde
une virée, en quelque sorte une dérive. Mais gare au bonheur
qui crie, qui illumine et éclate comme un feu d’artifice,
plongeant le reste du monde dans les affres de l’inconnu !
Un bonheur à soi, ça ne se partage pas. On part avec lui
tendrement enlacé avec la peur au ventre de le voir un jour
9 disparaître, les yeux rivés sur l’incertitude du lendemain et
fermés aux cris des autres. Un tel bonheur est une injure au
monde. Il ne vous le pardonne pas. Et le destin est son
complice. On ne peut impunément déroger les lois qui
régissent l’univers car tout, ici- bas, est, dit- on, à la fois
ordre, équité et harmonie et c’est ainsi que s’organise et doit
se poursuivre le grand parcours.
Et, elle, Sofia, aux yeux innocents, enfouie, blottie dans sa
sublime espérance, le savait bien mais refusait de se l’avouer.
Elle avait parcouru des chemins épineux, connu
dérèglements et déconfitures. Elle avait refoulé son désarroi,
ravalé ses déceptions car, aux yeux d’une société bien
pensante, elle n’était alors que l’image d’une belle jeunesse
dorée, d’une beauté comblée. Tel était son profil et tel il
devait demeurer.
Maintenant, elle entre dans son histoire à petits pas,
scrutant derrière elle ces ombres toujours présentes et qui ne
l’ont jamais trahie. Et c’est là que les larmes cèdent au
sourire ; la tendresse perdue ou même bafouée n’exhale pas
de sombres relents. Elle porte en elle une magie sans cesse
renouvelée et demeure la reconnaissance intacte et fidèle de
ces instants privilégiés. Aujourd’hui, elle ne pleure plus. En
fait, elle n’a jamais exprimé sa détresse par des larmes.
Formule toujours bannie ! Elle rit… souvent… parce que la
vie est pleine d’inattendus cocasses. Et elle sourit aussi…
parfois… au loin… très loin, mais là c’est moins drôle et
plutôt émouvant.
Enfant, elle était aimée, adorée, disait-on, en silence, dans
les méandres et le clair- obscur d’une pudeur maladive, où
rien ne s’exprimait, où tout se profilait en demi-teintes à
peine esquissées. Mais comment savourer la douceur d’un
amour quand personne n’est là pour vous le signifier, vous
le crier, vous entourer, vous enfermer dans un halo de
tendresse ? Plus tard, la vie ne fut guère plus clémente. Elle
naviguait obscurément dans la confusion de sentiments
qu’elle soupçonnait, sans rien savoir, sans rien comprendre.
10 Elle voulait tout, elle voulait tant… des mots, des gestes, une
croyance, une certitude… un regard pour se reconnaître ou
pour se situer. Et dans cette quête fébrile et désordonnée,
alors qu’elle cherchait, prenait et rejetait sans cesse,
l’horizon, un jour s’éclaircit… que dis- je ? ... éclata de mille
feux, de ces flammes que seule la passion peut allumer…
une passion qui a pour nom… bonheur.
Mais comment appréhende- t- on son destin ? Telle était
alors son obsession et elle l’est encore aujourd’hui,
aujourd’hui, où elle raconte et revit sa magnifique et
déchirante histoire.


11 2
En fait, c’est vrai, Sofia ne savait rien… rien, ou si peu.
Seule son enfance en images la poursuivait, la guidant pas à
pas de découverte en découverte. C’était là sa référence, son
seul et unique recours pour tenter de démêler l’écheveau
touffu de ses pensées. Volontiers, elle se plaisait à voguer
d’une réminiscence à l’autre, à savourer des moments qui
n’appartenaient qu’à elle seule et qu’elle refusait d’évoquer
même aux êtres les plus chers et les plus proches. Nul ne
pouvait saisir cet attachement féroce et viscéral qui, sans
cesse, la ramenait en arrière. Elle en était plus que persuadée.
D’ailleurs comment parler de ce dont on ne sait rien ?
Comment exprimer par des mots les émotions d’antan, les
craintes vagues, les angoisses diffuses, les espoirs fous, les
interrogations muettes ? Tout est dans ma tête se disait- elle,
quand son trouble se transformait en transes et en délire.
Oui, elle ne savait rien, rien de cette enfance escamotée, ces
instants, dit- on, magnifiques de gaieté hésitante, d’élans
refoulés, de timides envies, de vagues promesses et de belles
récompenses qui déterminent toute une vie et l’inscrivent
dans le réel. Elle était en quelque sorte venue d’ailleurs, sans
passeport, ni visa, sans la moindre identité, du moins sans
racines déterminées à ses yeux et identifiées. Telle était sa
perception de son destin, de l’itinéraire qu’elle avait
emprunté, sans même en avoir fait le choix.
Mais Sofia était bien plus que cela. Elle était frappée d’un
autre anathème, une malédiction pour certains, un bel atout
pour d’autres : elle était enfant de couple mixte, Mahmoud,
un père tunisien et Alicia la maman marseillaise, importée
des environs de la Porte d’Aix par l’étudiant originaire de la
ville de Nabeul dans le Cap Bon tunisien, parti pour des
études au long cours à la Faculté de Médecine de Marseille.
Dans une Tunisie soumise encore à la pression coloniale,
une Tunisie qui ne pouvait clamer haut et fort son identité et
13 sa souveraineté, une telle union n’était pas souvent bénie.
Les belles jeunes filles tunisiennes ne manquaient pas et les
importées comme on les surnommait alors, nouvellement
débarquées sur une terre conquise, ne trouvaient pas
toujours un accueil délirant.
Pour d’autres, surtout au sein d’une bourgeoisie, disait-on
évoluée, à savoir à moitié libérée de l’empreinte ancestrale,
des contraintes de la tradition et des vieux tabous, ce choix
était en quelque sorte un souffle novateur, un parfum de
liberté enivrante, un bel arrangement, plein de promesses
pour une vie future. Dans cet engouement pour l’étranger,
aucune forme de complexe ou de dépersonnalisation, nulle
trahison avouée envers un passé lourd d’histoire, seul un
attrait quasi légitime pour un monde, certes, à peine
entr’aperçu, mais en apparence riche de possibilités et
dépouillé d’interdictions et de réticences. Un rêve accessible,
en quelque sorte, puisqu’à portée de main.
Mahmoud rentrait donc au pays bardé de diplômes. A
l’annonce de ses succès universitaires, son père, l’honorable
Jaafar Baïrem, issu de la plus traditionnelle famille de la
médina, de celle qu’on consultait à tout propos, qu’on
écoutait religieusement et devant laquelle on s’inclinait en
raison de ses ascendances disait- on « sacro-saintes » se
rendit chez l’écrivain public de l’impasse du Blé pour faire
rédiger le plus bel hommage d’un père comblé à son fils
valeureux. Il ordonna à Saad d’envoyer au lauréat un
télégramme et lui dicta ces quelques mots : « Mon fils, je suis
fier de toi ». Jaafar, formé essentiellement dans les écoles
coraniques puis sur les bancs de l’Université Ezzitouna, ne se
sentait pas particulièrement à l’aise avec la langue française.
Il la pratiquait certes mais pour une telle circonstance, il
préférait léguer son pouvoir à Saad, son fidèle écrivain. Pour
lui l’émotion était grande, mais les mots concis, comme
toujours. Dans ce milieu, on ne badine pas avec les
sentiments et la tendresse ne s’exprime pas avec des mots.
On écoute, on entend, on communique… dans le silence.
14 Mahmoud rentra donc à Tunis, les yeux pleins de rêves et
d’espoir car enfin il réalisait cet idéal qu’il s’était fixé depuis
son plus jeune âge : enfin il allait exercer ce qu’il considérait
comme le plus beau métier du monde. Il était médecin, au
service de l’humanité et de ses souffrances. Il se nourrissait
d’images où s’entrecroisaient des brancards et des
ambulances, des bistouris et des blouses blanches. Il se
voyait aux urgences, dans les dispensaires les plus démunis,
au chevet de la douleur là où elle était présente. Mahmoud
n’était pas encore installé qu’il délirait et maniait dans ses
chimères le scalpel et le stéthoscope. Il se donnerait corps et
âme à la médecine et c’était là son désir le plus ardent et la
plus exaltante de ses jouissances. Il venait de décrocher la
plus haute distinction de la Faculté de médecine de Marseille
et il était là, lui, jeune Tunisien, fou de son pays et de ses
racines, prêt à toutes les concessions, à tous les sacrifices
avec pour seule ambition : mettre au service des siens le
meilleur de lui- même, sa compétence, sa foi en un devenir
médical brillant et l’assurance d’une réussite sur le plan
humanitaire. Mahmoud, dans toute son innocence ne
s’inscrivait dans aucun courant politique ou idéologique. Sa
seule vocation, la médecine, sa seule passion, la Tunisie. Et
il était là, pour contribuer à ce double épanouissement.
Mais Mahmoud, dans son optimisme naïf, avait omis que,
dans sa sacoche universitaire, outre ses valeureux diplômes,
il ramenait, sans crier gare, la petite Marseillaise aux yeux de
braise, qui l’avait envouté dès ses premiers émois et avait
répondu avec ardeur à ses appels sexuels. En Tunisie, de tels
instincts devaient être le plus souvent réprimés, étouffés, ou
voués à des combinaisons, des machinations plutôt
stratégiques et assez maladroites. On évitait de s’exposer,
quand on était amoureux ou qu’une liaison se profilait à
l’horizon. On vivait dans un clair-obscur constant et ne se
programmaient que des rencontres furtives, à la sauvette,
dans des lieux de fortune. On s’engouffrait parfois dans
l’obscurité de parkings souterrains, dans les taillis touffus de
15 jardins publics solitaires, et, éventuellement, pourquoi pas ?
dans les toilettes nauséabondes des petits bistrots
estudiantins. Une complicité de groupe s’organisait alors et le
couple improvisé batifolait à l’aise sous la garde vigilante de
camarades complaisants. Telle était la situation d’une
jeunesse tunisienne, ouverte, certes, aux pratiques les plus
avancées, aux écarts passionnels et aux débordements, mais
bridée et soumise à la pression de conventions et de
principes sociaux inébranlables. On ne joue pas ici avec
l’amour. On l’identifie, on l’accepte, on le consomme et on
le vit... à condition de s’y consacrer et de l’assumer jusqu’au
bout. Telle était la devise d’une société structurée et bien
pensante.
Mahmoud, ce garçon, né et élevé dans le cocon intime
d’une famille des plus traditionnelles, totalement enfermée
dans ses certitudes et ses croyances, une famille où la
moindre initiative était jaugée sur le plateau ancestral,
analysée et mesurée selon les normes du baromètre des
aïeux, ne pouvait en aucune manière échapper au verdict
implacable. Il le savait et ne s’en plaindrait pas. On ne renie
ses racines qu’en temps de guerre… ou quand le ciel explose
sur votre tête. Et Alicia n’était, ma foi, ni la Victoire
Samothrace, ni le tsunami. Elle avait évolué en toute
quiétude dans son petit monde serein marseillais, prête à
toutes les concessions, aux sacrifices, au nom d’un amour
qu’elle considérait absolu et sans nuages. Elle aimait
Mahmoud et, en toute logique, l’aiderait, le suivrait et le
soutiendrait dans l’itinéraire qu’il s’était tracé. Mahmoud
appréciait cette constance, la fermeté et la foi sans limite de
la compagne qu’il avait choisie, même si l’environnement
risquait de ne pas lui être toujours favorable. Alicia se
montra fidèle à tous ses engagements. Elle fut et demeura en
quelque sorte l’épouse irréprochable. Mais le bonheur se
traduit-il par des vœux pieux, des serments éternels ou une
infinie reconnaissance ?
16 Mahmoud rentra donc à Tunis. La maison Baïrem ouvrit
ses portes sans réticence évidente à la jeune marseillaise. Si
Jaafar et son épouse Lella Halima se refusaient à afficher leur
désapprobation et à vrai dire leur déception. Certes, pour
leur fils ainé, ils avaient imaginé un parcours sentimental
différent, une alliance plus conforme aux normes séculaires.
Ils avaient longtemps échafaudé des rêves où se mêlaient les
fanfares d’un accueil triomphal et les volutes des violons
d’une noce orientale. Ils avaient conçu, prévu, élaboré même
dans les moindres détails les festivités marquant un tel
évènement : l’entrée, en grande pompe, dans le sérail, d’une
jeune épousée au regard innocent, à la démarche virginale,
parée de perles, d’or et d’argent. Ils n’avaient, en aucune
manière, envisagé Alicia et encore moins, la Canebière…
mais l’amour vrai, l’amour pur, sans borne et sans calcul,
celui d’une mère dévouée, d’un père comblé, ne fait- il pas
souvent bannir toutes les réticences et accepter avec un
simulacre de sourire, toutes les défaites, les échecs et les
grandes déceptions ? Cette infinie tendresse, cet amour béni
dont ils entouraient, encore et toujours, leur enfant
interdisaient toute forme de jugement. Il était tout pour eux,
le reste importait peu. Quelque fut leur malaise, les Baïrem
n’autorisaient aucun commentaire réprobateur ou
désobligeant à l’égard de la nouvelle venue. Alicia avait été
choisie, elle était la bienvenue et elle le resterait.
On installa donc le jeune couple au premier étage de la
maison paternelle où fut aménagé un appartement d’un
confort moderne, digne, disait- on, d’un jeune praticien
fraichement débarqué, accompagné de son épouse française.
La vie s’annonçait belle avec un itinéraire tout tracé, balisé,
où Mahmoud s’engouffrait allègrement. Et, c’est ainsi que se
profila le parcours brillant d’un jeune médecin prêt à tous les
renoncements, à tous les sacrifices au nom d’un engagement
qu’il considérait sacré. Mahmoud en oublia sa vie, en oublia
les siens. Fidele à ce feu qui le dévorait et trop content de
trouver son épanouissement et un bonheur sans contrainte
17 ni obligation dans cette vocation et ce métier qu’il plaçait au
dessus de tout, il en fut jusqu’à négliger et même presque à
défaire les liens les plus élémentaires qui risquaient
d’entraver sa marche vers l’avant. Alicia, bien sûr en fit les
frais. En peu de temps, elle fut reléguée dans les oubliettes et
dut se contenter, en guise de compagnon, d’une vague
silhouette venue d’ailleurs et toujours en instance de départ.
Elle souffrait en silence. Mahmoud exultait sans retenue.
L’arrivée de deux enfants, un garçon et une fille ne
changea rien à leurs rapports. Omar et Sofia, nés à trois ans
d’intervalle, grandirent, dans une ambiance familiale chaude,
sereine, ouverte à tous les courants que dictait leur double
appartenance : une démarche alanguie, aux cadences
orientales, face au rythme soutenu d’une évolution
moderniste typiquement occidentale.
Les grands parents Baïrem susurraient des douceurs aux
parfums de jasmin, Alicia battait le tambour avec des
mesures rigoureusement ordonnées. La Place aux moutons
face à la Canebière ? Un curieux mélange certes, mais tout à
fait compatible, puisque totalement dépourvu de surenchère
agressive.
Le jeune Omar, tournant le dos aux rigueurs venus d’un
ailleurs qu’il se plaisait à méconnaitre, se prélassait lentement
dans les vapeurs ancestrales que lui diffusait avec amour et
discrétion la famille tunisoise. On le chouchoutait. On le
rassurait. Son visage aux traits prononcés, son nez
légèrement busqué, ses lèvres charnues, ses cheveux frisés
s’harmonisaient parfaitement avec l’environnement familial.
N’était- il pas, en quelque sorte et à quelques détails près, la
reproduction quasi authentique du tableau qui trônait depuis
des années sur le mur de la salle à manger, le portrait de Sidi
Younes, l’aïeul vénéré de la famille Baïrem ? Lella Halima, la
douce grand- mère, ne manquait jamais l’occasion de le
rappeler à ses amies quand elles venaient, le jeudi, prendre le
thé chez elle.
18 « Regardez cette allure princière, s’exclamait- elle, ce port
de tète royal et la finesse de ses poignets ! C’est Omar qui en
a hérité. Mon petit-fils est un vrai Baïrem ! »
Outre l’apparence physique, Omar avait emprunté à ses
aïeux des comportements que son père Mahmoud
n’appréciait guère. Sévère et intransigeant, celui- ci qualifiait
les instincts timorés de son fils, ses réactions sages et
pondérées, de maladresses, d’insuffisances et même de
faiblesses. Mahmoud condamnait le plus souvent sans
indulgence ce qui en fait, relevait d’une nature plutôt
tempérée, discrète et complaisante. En réalité, l’enfant était
doté d’une grande intelligence de cœur et de beaucoup de
modestie. Son tempérament mesuré, courtois était, pour
certains, synonyme de nonchalance et souvent de mollesse.
Mais Omar était un marginal totalement détaché des biens
de ce monde et complètement déconnecté de la réalité. Il
poursuivait son bout de chemin seul avec lui- même, bercé
par ses rêves, entre ses livres et ses quelques très fidèles
amis. Le bouillant Mahmoud le sermonnait sans cesse,
l’accusant de négligence, de laisser- aller, parfois de paresse.
Omar était tout autre, une personnalité très particulière.
Attachant dans son originalité, il était incompris et donc
renié par les uns, mais adoré par d’autres. On le supposait
maladroit. On le supposait indifférent. Il n’était rien de tout
cela. Omar était tout simplement un grand rêveur, zen
diraiton aujourd’hui, avec un cœur débordant de générosité et
d’amour. Ses grands parents voyaient en lui l’héritier d’un
passé désuet, certes, mais riche d’une histoire où se mêlaient
culture et tradition. Omar était le fils du terroir. En raison de
son extrême sensibilité, il était prêt à toutes les concessions,
à prêter main- forte dans tous les combats. Il était présent,
actif chez lui en toute circonstance, défenseur des lois
légendaires, des options ancestrales, navigant en toute
quiétude dans la chaleur d’une ambiance familiale qui le
réconfortait et le rassurait. Il avait par-dessus tout le culte de
la famille et ne s’en cachait guère.
19 Et Sofia, qui était cette fille que la nature avait, disait-on,
superbement gâtée en la dotant d’une beauté assez
particulière ?
Contrairement à son frère Omar, elle ne s’était appropriée
de la famille de son père aucune particularité physique qui
aurait fait d’elle une digne descendante des Baïrem. Elle était
longiligne, élancée, frêle, avec un teint d’opaline et
d’immenses yeux azur. Sa peau d’une blancheur
transparente, sa silhouette évanescente qui se profilait telle
une image irréelle, juraient dans un environnement où les
êtres se distinguaient par leur corpulence massive et leur
teint coloré. Alicia lui attribuait une ascendance polonaise,
peut- être même ukrainienne, rappelant l’existence d’une
certaine Maria, vague arrière- grand- mère originaire de
Moldavie. On la regardait souvent avec curiosité et même
une certaine admiration dans les boutiques du quartier,
quand elle sortait faire les courses avec Lella Halima. Celle-ci
avait pour elle un amour particulier et l’entourait de gestes
protecteurs car sa fragilité apparente était pour elle un souci
constant, une interrogation inquiète.
Sofia était née belle, la plus belle de toutes, disait-on
habituellement chez les Baïrem. Cette beauté la poursuivra
tout au long de sa vie, étiquette fort agréable certes, mais
combien contraignante par ses aspects stagnants et
restrictifs. La beauté, comme chacun pense et suppose, ne va
pas de pair, à priori, avec l’intelligence, la bonté ou la
générosité. On l’associe plus facilement à une certaine
indigence de l’esprit, des facultés mentales plutôt réduites,
doublées d’un soupçon d’arrogance et beaucoup de
prétention. Sofia n’échappait pas à cette image. Elle en était
même, à vrai dire, le prototype, incarnant, par son physique
plutôt d’outre- mer, le profil parfait de la bêcheuse, qui, un
jour, vous regardera à peine du haut de ses talons aiguilles.
Ces deux enfants faisaient le grand bonheur de la famille.
Omar, par sa complicité muette, Sofia, par sa particularité
originelle. Ils étaient différents et tous deux marginaux à leur
20 manière. Ils s’entendaient, s’appréciaient et s’aimaient
comme de vrais amis, sans fioritures, sans débordements,
sans manifestations excessives. Tout se passait entre eux
dans le silence et une transmission discrète des pensées et
des émotions.
Alicia, elle, régissait son petit monde selon ses propres
normes. Elle réglait seule la vie quotidienne de ses enfants et
appliquait des méthodes de rigueur qui, à ses yeux, étaient les
seules valables pour une bonne éducation. Elle était d’autant
plus intransigeante qu’elle considérait que l’influence de la
belle- famille était, dans le domaine de la discipline, plutôt
négative. La passivité orientale des Baïrem, le désordre
organisé instauré dans leur quotidien l’incitaient à faire
preuve auprès des siens, d’une autorité sans faille et d’une
discipline quasi militaire Elle évoluait donc en maitresse
femme, appliquant avec maitrise à ses enfants des règles
élémentaires de bienséance, de courtoisie ainsi qu’un certain
protocole. Omar et Sofia naviguaient, de ce fait, entre les
gestes doux et tendres d’une grand- mère pleine d’indulgence
et d’attentions affectueuses et les remous outranciers d’une
mère implacable.
Omar s’en accommodait. Sa nature imperturbable faisait
barrage aux excès de toutes sortes. Rien ne pouvait
l’atteindre dans le chemin qu’il choisissait et les cris, les
interpellations des uns et des autres glissaient sur lui sans
laisser d’empreinte.
Dans cette atmosphère quelque peu ambigüe et souvent
perturbée par des courants trop contradictoires, les deux
enfants se serraient les coudes, conscients de certaines
incompatibilités. Leur plus grand réconfort était l’amour qui
les liait l’un à l’autre. Il est évident que dans l’incertitude du
clair- obscur, la démarche se fait hésitante et la terre semble
parfois se dérober faute de repères évidents. Certains vous
cajolent, d’autres vous punissent pour des raisons identiques.
On vous console et on vous condamne au même moment.
Au rez-de-chaussée, dans les cuisines aux parfums de
21 menthe et de citronnelle, on vivait une récréation
perpétuelle. Les rires fusaient, la musique enchantait. Là
haut, à l’étage, on battait la mayonnaise en conjuguant les
verbes pronominaux.
Omar s’y faisait. Il naviguait d’une rive à l’autre et
s’imprégnait avec délice de ces aromes si contrastés.
Sofia trébuchait. D’une sensibilité maladive, elle adorait et
haïssait à la fois, condamnant et exaltant les êtres et les
choses au même moment ; muette et volubile, elle étreignait
avec passion et piétinait avec rage.
Alicia s’affolait devant tant d’incertitudes. Elle
s’interrogeait sans cesse, cherchant dans cet imbroglio
familial le chemin le plus sûr qui mènerait sa fille à un certain
équilibre et un semblant de ce qu’elle appelait évolution.
Dans cette quête, Mahmoud était d’une inutilité
déconcertante. Il n’avait, comme disait sa femme, qu’une
seule folie : l’amour infini, l’amour inconsidéré qu’il portait à
sa fille. Elle était tout pour lui : son deuxième moi, son alter
égo. Il la parait de toutes les qualités, lui accordait tous les
pouvoirs et ne cessait de clamer qu’elle était son bien le plus
cher, sa plus grande fierté. Mais Mahmoud était trop souvent
absent. Il oubliait que l’amour, si débordant soit- il,
s’accompagne nécessairement de présence, de mots, de
gestes. La tendresse déteste le vide. Et Mahmoud emporté
dans son tourbillon professionnel s’agitait dans un désert
émotionnel où les échanges affectifs n’avaient pas cours.
Alicia s’en offusquait. Sofia en souffrait. Entre la mère et
la fille régnait une perpétuelle tension nourrie par cette
faiblesse du père envers sa fille.
Et c’est ainsi que les choses prirent brusquement une
tournure nouvelle.



22 3
Il est 22 heures. Aux termes d’une journée épuisante,
Mahmoud vient de rentrer. Après de légères ablutions, il se
laisse aller dans son fauteuil préféré, emporté dans une
demi-somnolence. Alicia vaque, selon son habitude, à la
cuisine où elle vient de mitonner un menu particulièrement
alléchant : une blanquette aux girolles, précédée d’une soupe
paysanne aux légumes de saison.
L’heure est grave et Alicia n’a nullement l’intention de
batifoler.
- Mahmoud, dit- elle, je suis inquiète pour les enfants. Les
résultats scolaires de ton fils sont catastrophiques. Pour
Sofia, on n’y est pas encore. Elle n’a que cinq ans.
Omar passe son temps à jouer aux dominos avec son
grand- père. Quant à Sofia, elle rêve en invoquant les saints
et en brulant des brins d’encens. Quel sera leur avenir ? Que
vont- ils devenir et où allons nous à ce rythme ?
Mahmoud est décontenancé. Il regarde sa femme avec
stupeur. Ses enfants, ses enfants à lui Mahmoud, surnommé
par ses camarades de promotion le Seigneur des amphis
seraient, un jour, des bons à rien. Non, plutôt mourir !
- Tu dis n’importe quoi, Alicia. Je ne peux pas le croire !
Omar n’a que huit ans, Sofia cinq et tu décrètes déjà que leur
avenir est compromis !
- Il ne l’est pas, Mahmoud, pas encore mais les risques
sont grands et le danger imminent.
- Je ne peux pas le croire. Et de toutes façons, où veux- tu
en venir... peut- être espères- tu les gorger de savoir à la
petite cuillère !
- Trêve de plaisanterie ! Toi, tu es absent, absorbé par ton
travail et moi, complètement dépassée par un
environnement qui n’est guère propice, avouons le, aux
études et à la concentration. Sidi Jaafar est un merveilleux
papa gâteau et Lella Halima la plus tendre et la plus
23 généreuse des mamies. Tu sais combien je les aime et leur
suis reconnaissante et attachée. Mais, pour nos enfants,
Mahmoud, est- ce vraiment l’idéal ? Omar sirote tous les
soirs son thé, au café d’en face, avec son grand- père et Sofia
grille les pois chiches en écoutant les âneries diffusées par
une radio débile. Est- ce, là, l’avenir souhaité pour nos
enfants ?
- Je veux bien te suivre. Mais quel programme es- tu en
train de mijoter ? Peut- être espères- tu déménager pour
t’installer dans une banlieue huppée où les enfants feront de
la planche à voile et du tennis avec des François et des
Nicole ? Ou alors retourner à Marseille pour implorer Notre
Dame de la Garde en écoutant Enrico Macias ? Non, il n’en
est pas question. Je m’y oppose fermement.
- Mais bien sur que non. Tu connais mon attachement à
ce pays qui est pour moi une sorte de rêve incessant, un rêve
qui se renouvelle d’une saison à l’autre. J’y retrouve, tu peux
me croire, mes racines méditerranéennes, cette joie de vivre,
cette générosité et cet humour qui sont les nôtres. Non,
Mahmoud, ne m’accuse pas de pensées malveillantes. Je n’ai
ni un esprit colonisateur, ni l’ombre d’un besoin de
domination. Tu m’as ouvert les portes de ton cœur en
m’offrant une vie nouvelle dans un milieu familial
chaleureux, peut- être différent, mais combien attachant et je
m’en accommode avec joie. Tu es mon bonheur au milieu
des tiens qui m’ont acceptée et reconnue sans réticence. Je
ne l’oublie pas. Mais aujourd’hui, j’ai malgré tout, une
certaine appréhension. Mahmoud, les enfants sont
terriblement gâtés. Rien ne leur est refusé, rien ne leur est
interdit. Ta famille est présente dans un quotidien aménagé
avec tant d’amour qu’il en devient presque préfabriqué, sans
correspondance avec la vie actuelle. La réalité est toute autre
et nos enfants trop préservés ne seront pas suffisamment
armés un jour pour affronter les conflits et les épreuves qui
sont le lot de chacun. Toi- même, rappelle toi le dur combat
que tu as mené pour t’imposer sur les bancs de la fac dans
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