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Clair-Obscur

De
568 pages
Elodie, simple « plombière » phallocratophobe, voit son existence chamboulée le jour où elle se rend chez Maxime Théron, célébrissime mannequin-acteur-briseur de cœurs, pour réparer une fuite. Parce que, si le hasard les a fait se rencontrer, ce hasard-là porte un nom, celui de l’Equilibre, pour lequel ils devront être prêts à tout sacrifier afin d’accomplir la destinée d’Elodie. Car, si pour la plupart d’entre nous, nos actions n’ont qu’une portée limitée dans le temps et l’espace, celles d’Elodie mettent en jeu des puissances intemporelles et incommensurables que la jeune femme devra maîtriser avant d’être détruite par elles ou par ses ennemis héréditaires qu’elle ne connaît pas encore, mais qui ne rêvent que de l’anéantir.
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© Éditions Le Manuscrit, 2005
20, rue des Petits Champs
75002 Paris
Téléphone : 01 48 07 50 00
Télécopie : 01 48 07 50 10
www.manuscrit.com
contact@manuscrit.com

ISBN : 2-7481-5069-4 (fichier numérique)
ISBN : 2-7481-5068-6 (livre imprimé)





A Steve K, qui avait bien raison...







Partie Une


Le Bas-Monde
9 DOUNYO


9 CLAIR-OBSCUR

Mardi 12 juin 2001

Les cheveux encore dégoulinants, une serviette
pudiquement nouée autour des reins, Max descendit les
quelques marches de son immense baignoire pour poser
les pieds sur son tapis de salle de bains trempé.
- Et merde, bougonna-t-il en se penchant pour
ramasser le morceau de tissu éponge et le jeter
négligemment dans l’un des deux éviers à sa droite.
Il y avait décidément une fuite quelque part ; il lui
faudrait contacter un plombier le jour-même pour en
finir avec cette désagréable situation. Lui qui adorait
prendre des douches revigorantes après une bonne nuit
de sommeil, voilà trois jours qu’il ne s’autorisait plus que
des bains, croyant naïvement que l’inondation de sa salle
de bains était due à l’eau jaillissant de la pomme de
douche. Visiblement, il n’en était rien, et le problème se
situait ailleurs.
Agacé par la situation, Max se sécha rapidement et
enfila un peignoir de soie sauvage, cadeau de sa dernière
fiancée en date qui l’avait quitté moins de deux mois
auparavant après une dispute savamment provoquée par
cette poupée Barbie peu soucieuse des sentiments des
autres.
Quittant la salle de bains embuée, que la ventilation
peinait toujours à aérer convenablement, Max se rendit
dans son salon pieds nus, savourant le contact
alternativement brut du parquet et feutré des tapis.
Madame Linarès avait déposé le courrier sur le guéridon
de l’entrée, quelques enveloppes et un magazine dont il
s’empara au passage. Il espérait trouver sur la table en
acajou de la salle à manger une corbeille remplie de ces
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petits pains ronds dont il raffolait, et ne fut pas déçu. Un
simple coup d’œil dans la pièce le rassura à ce sujet et il
poursuivit la traversée de l’appartement jusqu’au salon.
Aussi démesuré que la baignoire ronde pour un
homme seul, le salon aurait comblé n’importe quelle
famille démunie, obligée de se tasser à huit dans une
minuscule chambre d’hôtel tant la pièce était spacieuse.
Une large baie donnait sur une terrasse fleurie, laissant
entrer à flot le soleil bienfaisant de ce matin de juin, et le
canapé d’angle – huit places – paraissait ridiculement
petit en comparaison des mensurations généreuses de la
pièce. Un bar en bois de rose sculpté occupait presque
tout un mur, surmonté d’un miroir donnant une
profondeur à cette pièce qui n’en manquait déjà pas.
Une table basse carrée, simple plaque de verre posée sur
trois boules de marbre, occupait le centre, surmontant
un tapis oriental aux nombreuses arabesques élégantes.
Une bibliothèque garnie de splendides livres jamais lus
reliés complétait le tout.
Mais Max ne jeta pas un regard à cet environnement,
qu’il détestait pour son luxe ostentatoire. Seul
l’intéressait le téléphone dissimulé sous le bar,
accompagné des pages blanches et jaunes. Il aurait bien
pu utiliser le combiné de la cuisine, mais la fenêtre de
celle-ci était espionnée en permanence par une voisine
indélicate, qui profitait de la proximité des deux
bâtiments pour observer assez peu discrètement son vis-
à-vis. Max ne s’en formalisait pas : il ne cuisinait jamais
et n’était même pas certain de pouvoir mettre en marche
la cuisinière (gaz ? électrique ? induction ? Il n’aurait pu
le dire, n’ayant jamais vu le capot levé). Il n’utilisait la
cuisine que pour son café du matin et le réfrigérateur
pour conserver en permanence une bouteille de
11 CLAIR-OBSCUR
champagne à température idéale. Le plus souvent, il
prenait ses repas à l’extérieur avec des amis fêtards ou
des collègues insipides ; sinon, il lui suffisait de
demander à Madame Linarès de lui porter un plateau
repas, ce qu’elle faisait toujours de bonne grâce et avec
diligence.
Madame Linarès était la concierge de l’immeuble, qui
n’hésitait pas à négliger son service pour officier en tant
que femme de ménage – cuisinière personnelle de Max.
Personne dans l’immeuble n’aurait oser critiquer
ouvertement ce comportement, les colères de la brave
Portugaise étant célèbres et paroxystiques si quiconque
s’en prenait aux intérêts de Monsieur Maxime.
En soupirant, Max feuilleta les pages jaunes et
sélectionna un plombier de son quartier au hasard (tiens,
encore un Portugais) avant de composer son numéro, le
combiné coincé entre l’épaule et le menton et un doigt
sur la ligne pour ne pas la perdre.
- SOS plomberie Rodrigues, bonjour. Que puis-je pour
vous ? répondit à la seconde sonnerie une agréable voix
féminine.
- Bonjour, Mademoiselle, répliqua Max suavement. J’ai
un problème avec ma baignoire. Il semblerait qu’il y ait
une fuite. Est-ce que vous pouvez m’envoyer quelqu’un
aujourd’hui ?
- Pas avant quatorze heures, Monsieur.
- Ca ira parfaitement. Je m’appelle Maxime Théron.
J’habite au quatre-vingt-dix bis, rue du Chemin Vert...
Une fois toutes les références prises, au moment de
raccrocher, Max se souvint qu’il avait un déjeuner avec
un producteur et qu’il ne serait vraisemblablement pas
rentré pour quatorze heures.
- Dites à votre gars de s’adresser à la concierge, elle a la
12 DOUNYO

clef, elle lui ouvrira, précisa-t-il.
- Bien, Monsieur, comme vous voudrez.
- Merci beaucoup, Mademoiselle, vous êtes bien
aimable.
- Au revoir, Monsieur Théron.
Max raccrocha en soupirant de plus belle. Il avait
complètement oublié ce rendez-vous, quelle galère !
Avec un beau temps comme celui-là, il aurait de loin
préféré prendre un sandwich et aller le savourer sur un
banc au Luxembourg, son parc préféré, plutôt que de
perdre plusieurs heures à écouter discuter Jérôme
Manzoni, son impresario et ami d’enfance, et un
producteur autosuffisant qui essaierait à tout prix de
diminuer ses frais en engageant Max en dessous de sa
valeur, ce à quoi Jérôme s’opposerait vaillamment
jusqu’à ce que le producteur cède. C’était toujours le
même cirque, une à deux fois par an, et Max s’en serait
volontiers passé s’il n’y avait pas eu Jérôme et une amitié
indéfectible qui durait depuis presque toute sa vie. Max
savait pertinemment quel effet sa désertion aurait sur
Jérôme : ce fils de balayeur devenu manager d’un des top
models les mieux payés de la planète ne se remettrait pas
de voir son poulain, comme il aimait à l’appeler, le laisser
tomber à la veille d’un rebondissement dans une carrière
au cinéma qui les rendrait tous les deux immensément
riches et respectés.
Max avait toujours été nonchalant, se laissant porter
par le courant de la vie et acceptant les opportunités qui
se présentaient sans grand enthousiasme mais sans s’y
opposer. Depuis qu’il le connaissait, Jérôme avait pris
l’ascendant sur son ami, l’entraînant dans ses coups plus
ou moins tordus dont il espérait toujours ressortir avec
les honneurs dus à son intelligence. La plupart du temps,
13 CLAIR-OBSCUR
alors qu’ils n’étaient qu’écoliers, les deux copains
parvenaient surtout à ne pas se faire punir, même si leur
culpabilité ne faisait aucun doute tant Jérôme avait de
facilité à manipuler les adultes. Mais en grandissant, il
avait obtenu plus d’avantages de ses combines, jusqu’à
l’été de leurs dix-sept ans, où il était parvenu à
convaincre un photographe réputé de tirer le portrait de
Max en maillot. Depuis, il ne s’était quasiment pas passé
un mois sans que le bel éphèbe ne fasse la couverture
d’un magazine.
Comme toujours, Max s’était adapté à cette nouvelle
vie sans protester, son esprit malléable se glissant dans
tous les moules que la vie lui présentait sans accroc. Mais
cette nouvelle vie, aussi excitante et fascinante qu’elle ait
pu lui paraître au départ, devenait de plus en plus
difficile à accepter pour le jeune homme, qui avait le
sentiment de combler son existence avec le vide et
l’ineptie régnant sur les podiums et dans le show
business. Il s’était juré de continuer cette mascarade
jusqu’à ses trente-cinq ans, ce qui lui laissait encore trois
ans de cet enfer à tirer, puis il pourrait prendre sa
retraite, son compte en banque explosant de toute part
de plus d’argent qu’il ne pourrait jamais en dépenser en
trois vies.
Max s’étira langoureusement, avant d’aller prendre un
petit déjeuner gourmand composé d’une tasse de café,
une petite carafe de jus d’oranges fraîchement pressées,
trois petits pains beurrés et enduits de confiture de
mûres, sa préférée, et deux kiwis que Madame Linarès
avait débités en rondelles et disposés sur une petite
assiette. Une fois rassasié, il retraversa l’appartement
pour aller se brosser les dents, puis se glissa dans la
chambre à coucher pour s’habiller. Là encore, il s’agissait
14 DOUNYO

d’une pièce démesurée, au centre de laquelle trônait un
lit à baldaquin immense et en désordre. Max avait le
sommeil agité lorsqu’il dormait seul, en proie à des
cauchemars terrifiant dont il ne gardait aucun souvenir à
part l’intensité de sa peur dans chacun d’eux.
Nouant un foulard autour de son cou, Max jeta un
dernier coup d’œil à son reflet dans le miroir en pied sur
l’armoire. Pantalon de toile beige, qui le moulait un peu
lorsqu’il levait la jambe, tee-shirt blanc près du corps,
chaussures en toile blanches elles aussi, sans chaussettes.
Ces vêtements lui donnaient l’impression d’être déguisé,
mais ils correspondaient – d’après Jérôme – à l’image de
tombeur qui plaisait tant à ses fans. Lui se trouvait
parfaitement ridicule, d’autant plus qu’il préférait cent
fois un bon vieux jean un peu usé, des baskets et un tee-
shirt un peu ample pour être à l’aise. Mais il ne s’agissait
pas d’être à l’aise, simplement de correspondre à l’image
que Jérôme avait fabriquée dès la première photo
vendue de son ami.
Max quitta son appartement et descendit par l’escalier
(pas question de risquer de se retrouver coincé dans
l’ascenseur avec un autre habitant de l’immeuble, qui
débordaient d’obséquiosité tout en brûlant de se jeter sur
lui pour le défigurer - les hommes - ou le violer sur place
- les femmes…et un certain Andy un peu trop gentil)
prévenir Madame Linarès de la venue du plombier. Il
croisa la concierge sur les marches, balayant entre le
second et le troisième étage avec vigueur.
- Bonjour, Madame Linarès.
- Oooh, Monsieur Maxime, bonjour, vous avez bien
dormi ? Vous avez une mine excellente. Le café était à
votre goût ? Il ne restait plus que trois petits pains chez
la boulangère, je suis désolée, j’irais plus tôt la prochaine
15 CLAIR-OBSCUR
fois.
- Très bien, merci, délicieux, ce n’est pas grave, ne
vous donnez pas cette peine, répondit Max avec un
sourire charmeur.
Il avait l’habitude du flot de questions de la concierge,
qui ne reprenait généralement son souffle qu’une fois sa
tirade déclamée. Celle-ci lui adressa un sourire radieux,
un peu rougissante comme à chaque fois qu’il s’adressait
à elle avec ce sourire.
- Je voulais vous avertir, un plombier de chez
Rodrigues, sur l’avenue Parmentier, va venir vers
quatorze heures, pour une fuite dans ma salle de bains.
Vous seriez gentille de le laisser entrer chez moi, je ne
serais pas de retour assez tôt.
- Vous voulez que je reste avec lui ? proposa-t-elle.
Avec ces ouvriers, on ne sait jamais.
- Voyons, Madame Linarès, il faut bien avoir
confiance, de temps en temps. Et je ne voudrais
vraiment pas que vous perdiez du temps à cause de moi.
Vous êtes une femme très occupée.
Elle haussa les épaules, comme pour écarter toute
protestation.
- Ca ne m’ennuie pas du tout, vous le savez bien.
Max baissa la voix, prenant un air de conspirateur.
- Je ne voudrais pas que vous ayez des ennuis avec la
copropriété, si vous voyez ce que je veux dire…
Madame Linarès leva les yeux au ciel avant
d’acquiescer, un peu contrariée mais se soumettant à ses
arguments… pour le moment. Son passif avec la
copropriété était suffisamment chargé pour qu’elle
n’insiste pas.
- Comme vous voudrez, concéda-t-elle, vaincue.
- Merci infiniment, en tout cas. Je ferais mon possible
16 DOUNYO

pour être de retour le plus tôt possible.
- Bonne journée, Monsieur Maxime.
- A vous aussi, Madame Linarès.
Max poursuivit sa descente, un sourire léger flottant
sur les lèvres. Il était persuadé que la concierge ne se
priverait nullement de l’occasion de surveiller le
plombier, avec la délicatesse d’un Cerbère bien dressé.
Max retrouva Jérôme dans un restaurant calme et hors
de prix sur les Champs Elysées, en grande conversation
avec un dry martini et une corbeille de chips.
- Ah, te voilà ! le salua son ami en se levant. Belmont
ne va plus tarder. Ce type est un véritable enragé, il te
veut absolument, mais si possible sans débourser un
centime !
- Comme tous les autres, remarqua Max en s’asseyant.
Mais je suis persuadé que tu vas réussir à obtenir ce que
tu veux, je te fais confiance pour ça.
Il leva la main vers le serveur, indiquant le verre de son
ami puis lui-même. Sa boisson ne tarda pas à apparaître
devant lui.
- Ta confiance m’honore, mon vieux. Mais ça risque
d’être un peu moins facile que les autres fois. Il veut
s’entretenir avec toi, ce que je ne pouvais pas lui refuser.
Max ouvrit des yeux ronds, immédiatement mal à
l’aise.
- Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Tu ne m’avais
pas prévenu, tu sais bien que j’ai horreur de discuter
avec ces types, ils me filent la gerbe, à ne parler que de
fric.
Jérôme secoua la tête.
- Je sais tout ça. La seule raison pour laquelle j’ai
accepté, c’est parce que sa femme sera là, elle aussi. C’est
pas une de tes plus grandes fans, si tu vois ce que je veux
17 CLAIR-OBSCUR
dire ; c’est même plutôt le contraire. Si tu parviens à
l’amadouer elle, l’affaire est dans le sac. Dans le cas
contraire, tu peux dire adieu à la comédie musicale.
- Ca serait pas une grosse perte, je chante comme un
canard enroué, bougonna Max, écœuré à l’idée de devoir
une fois de plus « jouer les putes » comme il le disait.
- Allons, ça n’est pas bien difficile pour toi, tu as un
charme d’enfer, et ces fringues te vont comme un gant.
Max leva les yeux au ciel, alors qu’un couple
s’approchait d’eux d’un pas décidé.
- Monsieur Belmont, Madame Belmont, je vous en
prie, prenez place, les invita Jérôme en sautant sur ses
pieds, la main tendue que ni l’un ni l’autre ne daigna
serrer.
- Bonjour, Manzoni. Alors, voilà donc le fameux
Maxime Théron, commenta l’homme, un obèse dégarni
sur les tempes. Garçon, un whisky et un Perrier rondelle,
commanda-t-il d’une voix de stentor.
- Enchanté, Monsieur Belmont. Madame, c’est un
honneur et un plaisir de rencontrer une femme aussi
séduisante et gracieuse que vous, commença Max en
esquissant un baise-main respectueux.
Son manque de subtilité provoqua un soupir agacé de
la part de la plantureuse jeune femme, bien trop jeune
pour son énorme époux au goût de Max. Elle ne devait
pas avoir plus de vingt-cinq ans, les cheveux teints d’un
roux presque orange, la poitrine compressée dans un
Wonderbra noir, pudiquement couvert par un chemisier
de dentelle moulant blanc. Ses jambes surexposées aux
UV sortaient d’un minishort tellement collant qu’on
pouvait aurait pu lire la marque de son string si elle en
avait porté un, ce qui ne paraissait pas être le cas.
Peu satisfait des débuts de son protégé, Jérôme entama
18 DOUNYO

une discussion sur l’air du temps dans l’industrie
cinématographie avec le producteur, laissant à Max tout
le loisir de s’entretenir avec l’épouse.
- Excusez ma maladresse, murmura Max en se
penchant vers la rouquine. C’est juste que je n’ai pas
l’habitude de rencontrer les épouses de ceux qui tiennent
ma carrière entre leurs mains. Vous savez, dans mon
métier, la renommée n’est rien s’il n’y a pas des gens
comme votre époux pour nous sortir de l’ombre. Ce
sont eux, les véritables patrons. C’est pourquoi je suis
horriblement gêné de me trouver en votre présence,
parce que je me sens tout petit et bien vulnérable face à
votre époux.
Max se redressa et constata en avalant une gorgée que
son humilité avait surpris la femme, qui perdit un peu de
sa hauteur.
- Les acteurs sont tellement suffisants, en général,
laissa-t-elle tomber.
- C’est exact. Mais c’est le métier qui veut ça. Difficile
de garder la tête froide lorsque le public et les média
vous encensent en permanence, quoi que vous fassiez. Je
ne connais personne qui résiste bien longtemps à la
pression ; on finit tous un jour par prendre la grosse tête,
plus ou moins. L’important, c’est de s’en rendre compte
avant de se ridiculiser complètement aux yeux de ses
proches.
- Vous avez une réputation sulfureuse, Maxime. On
raconte des choses abominables sur vous et… Les
relations que vous entretenez avec les femmes.
Max soupira.
- Je ne prétendrais pas être parfait, c’est vrai que j’ai eu
pas mal de liaisons qui ont fait du bruit. Mais je suis
comme tout le monde, à la recherche de la perle rare. Et
19 CLAIR-OBSCUR
plus ça va, plus je me demande si je la trouverai un jour.
Ce milieu est tellement superficiel, la plupart des femmes
que j’y aie rencontrées et auxquelles je me suis attaché
n’avaient qu’une idée en tête : faire la couverture d’un
magazine people à mon bras. Pourtant, certaines d’entre
elles avaient une belle carrière, elles étaient déjà
célèbres ; mais il semble que je sois devenu une sorte de
trophée, qu’on expose sur la cheminée comme pour
dire : vous voyez, même celui-là ne me résiste pas. C’est
pour ça que je serais heureux de changer de registre.
Jusqu’ici, je n’ai joué que des bellâtres un peu niais ou
des super-héros musclés à l’humour déplorable, dont le
seul but dans les films était de tout faire sauter et de
partir avec la belle éplorée.
- Tout de même, la comédie musicale, c’est un
changement extrême qui peu déplaire à vos fans,
remarqua la jeune femme en battant des cils d’une façon
suggestive.
- C’est ce que je cherche : casser radicalement mon
image de playboy et jouer vraiment la comédie. Je ne
suis pas Fred Astaire, mais cette version modernisée de
« Chantons sous la pluie » m’attire irrésistiblement.
J’espère vraiment faire partie de l’aventure, quel que soit
mon rôle.
- Et bien, Maxime, je suis ravie d’avoir pu discuter
ainsi avec vous. Vous êtes très différent de l’image que
vous véhiculez.
- C’est notre cas à tous, n’est-ce pas ? Tout le monde
assume un rôle, personne n’aime montrer qui il est
réellement.
Madame Belmont le fixa droit dans les yeux avant de
lui sourire d’un air entendu.
- Et vous êtes très brillant, je dois le reconnaître.
20 DOUNYO

- Merci, Madame.
- Carole.
- Merci, Carole.
- Je crois que votre place dans notre comédie musicale
est chose faite. Bienvenue à bord, ajouta-t-elle en lui
tendant une main manucurée aux ongles écarlates.
Max serra la main, un sourire béat sur les lèvres, tout
en pestant intérieurement. Encore un contrat à honorer,
qui le laisserait épuisé et écœuré. Lui qui détestait ce
masque que Jérôme l’obligeait à assumer, il lui faudrait
encore le porter plusieurs mois.
Le rendez-vous ainsi écourté par Madame Belmont,
Max se retrouva une fois de plus seul avec Jérôme, qui
ne tenait plus en place.
- Je ne sais pas ce que tu lui as dis, à la rouquine, mais
en tout cas ton baratin nous a fait gagner le jackpot !
s’exclama celui-ci lorsque le couple eut quitté le
restaurant. Il a dit amen à tout ce que je lui demandais,
sans poser de question et sans rechigner. T’es vraiment
un manipulateur de génie, y a pas une gonzesse qui te
résiste ! Alors, tu la revois quand ? ajouta-t-il, l’air
pervers.
- Probablement jamais comme tu l’entends, lâcha Max
en s’étirant. Elle est moins naïve qu’il n’y paraît, et je
doute qu’il s’agisse de sa femme. Je dirais plutôt sa
secrétaire. Elle voulait voir si j’allais oser la draguer pour
la faire céder.
- Ce n’est pas ce que tu as fait ? interrogea Jérôme,
incrédule.
Max secoua la tête.
- J’ai joué franc jeu. Sa façon de se tenir ne collait pas
avec sa tenue, ce qui m’a amené à croire qu’elle n’était
pas la poule de luxe qu’elle prétendait. Je crois que mon
21 CLAIR-OBSCUR
honnêteté lui a plus.
Jérôme siffla son admiration.
- Tu m’épateras toujours, tu sais, mon vieux. Moi, elle
m’a paru avoir le feu aux fesses. Bon sang, tu as vu son
cul ! Et ses airbags étaient pas mal non plus.
Max leva les yeux au ciel, désespéré.
- T’es vraiment un obsédé. Le fric et le cul, y a que ça
qui te fait avancer.
- Hé mon pote, c’est ce qui fait tourner le monde,
crois-moi !
- Ouais, ben en attendant, faut que je file chez moi. Le
plombier doit être là… Tu parles, il est peut-être déjà
parti, ajouta-t-il en consultant sa montre. Ca fait plus
d’une heure qu’il est supposé être arrivé, ces types-là, ils
traînent pas chez leurs clients. On se voit quand ?
- Vendredi, pour la signature. En tout cas, merci, t’as
joué ton coup comme un pro. Et entre nous, reconnais
que tu te la serais bien faite, la poupée Barbie, pas vrai ?
- Crétin.
Jérôme parti d’un grand éclat de rire, tandis que son
ami filait vers la sortie après avoir posé un billet de
cinquante francs sur la table pour régler sa
consommation.
Max était plutôt satisfait de sa performance. Il en avait
marre de jouer la comédie en permanence, prétendant
être ce qu’il n’était pas. Une partie de ce qu’il avait confié
à la jeune femme était vrai : il voulait casser son image,
ne plus incarner le séducteur qu’il n’était pas et qu’il avait
fini par détester plus que tout.
Parvenu en bas de son immeuble, Max composa le
code d’entrée et frappa chez la gardienne.
- Oh, c’est vous, Monsieur Maxime ! s’exclama-t-elle
en le voyant.
22 DOUNYO

- Le plombier est parti ?
Madame Linarès secoua la tête, l’air bizarre.
- Quelque chose ne va pas, Madame Linarès ?
interrogea Max, un peu inquiet.
- Rien, c’est juste que… Non, vous verrez par vous-
même, je vous laisse la surprise. M’étonnerait pas qu’il
faille faire venir quelqu’un d’autre, pour réparer vraiment
la fuite, bougonna-t-elle en rentrant dans sa loge.
Passablement intrigué, Max grimpa quatre à quatre les
sept étages et pénétra dans son appartement, un peu
essoufflé et de plus en plus soucieux.
- Eho, y a quelqu’un ? appela-t-il de l’entrée.
Une voix étouffée lui répondit quelque borborygme
dont il ne saisit pas le sens. Il se dirigea donc vers la salle
de bains et ouvrit la porte brusquement, s’attendant au
pire.
Le spectacle qui s’offrit à lui n’avait rien du cataclysme
qu’il avait pressenti en voyant le visage de Madame
Linarès. Une boite à outils traînait ouverte sur la faïence,
ainsi qu’un petit chalumeau et des morceaux de tuyau
métallique ; deux jambes en combinaison bleu foncé
dépassaient de sous l’estrade où se situait la baignoire.
- Bonjour, lança-t-il simplement. C’est moi le
propriétaire. Ca avance ?
L’ouvrier se glissa hors de sa cachette, et Max comprit
en un clin d’œil le regard de la concierge.
- ‘Jour, M’sieur, répondit une jeune femme un peu
crasseuse en lui tendant le poignet pour qu’il le lui serre,
ses mains étant couvertes de graisse et de poussière. J’en
ai plus que pour quelques minutes. C’était pas bien
méchant, mais prévisible. Ceux qui ont fait le boulot
étaient vraiment pas consciencieux, c’est moi qui vous le
dit. Leurs soudures auraient fini par lâcher de toute
23 CLAIR-OBSCUR
façon, tôt ou tard.
- Euh… C’est vous, le plombier ? demanda Max,
stupéfait.
La jeune femme sourit franchement.
- Ouais. La concierge a déjà appelé mon patron pour
vérifier, mais vous pouvez recommencer, si vous voulez.
- Excusez-moi, ce n’est pas très poli de ma part, mais
c’est que…
- Vous vous attendiez pas à trouver une fille sous vot’
baignoire, pas vrai ? Ca fait toujours ça, la première fois.
Mais j’ai jamais eu de plainte au sujet de mon boulot.
Vous voulez que je termine ou vous préférez demander
à un homme de finir tout ça ?
Max secoua la tête, autant pour répondre que pour
s’éclaircir les idées.
- Je vous en prie, finissez. Je suis certain que vous vous
en sortez très bien. Je vais me prendre un petit café,
annonça-t-il en quittant la pièce.
Encore sous le choc, il lui fallut quelques secondes
pour analyser la situation et revenir sur ses pas.
- Euh, Mademoiselle ? Vous voulez une tasse de café ?
proposa-t-il en glissant la tête par l’ouverture de la porte.
La jeune femme avait déjà replongé sous la baignoire,
et répondit d’une voix sourde :
- Volontiers. Pas de lait, un demi-sucre, s’il vous plait.
- Ok.
Max quitta pour de bon la salle de bains et se dirigea
vers la cuisine, dans laquelle il trouva la cafetière
rutilante mais désespérément vide. Ouvrant les placards
un à un, il constata avec dépit qu’il ne savait ni à quel
endroit le café était rangé ni comment fonctionnait
l’appareil. Il finit par mettre la main sur une boite de café
entamée, qu’il posa sur le plan de travail. Il n’était pas
24 DOUNYO

plus avancé et commençait à regretter d’avoir proposé
une tasse à la jeune femme.
Un peu honteux, il se résigna à retourner la voir et à
reconnaître son échec à préparer une simple tasse de
café. Lorsqu’il pénétra à nouveau dans la salle de bains,
elle était en train de passer un coup de chiffon sur les
carreaux comportant des traces de doigts. Ses outils
avaient tous retrouvé leur boite sagement posée à côté
de la porte.
- Je suis désolé, Mademoiselle, il semblerait que…
- Vous n’avez plus de café, acheva-t-elle pour lui. Ca
fait rien, de toute façon il vaut mieux pas en boire en fin
d’après-midi, sinon on a du mal à dormir le soir.
Max aurait pu laisser tomber le sujet, mais une envie
irrésistible de dévoiler son secret honteux le poussa à
révéler la vérité.
- Non, en fait, je ne sais pas faire fonctionner la
cafetière.
Surpris par cette confidence, il baissa la tête, un peu
penaud, tandis que la jeune femme s’essuyait les mains
sur son chiffon.
- Vous voulez que j’y jette un œil ? proposa-t-elle
gentiment. Y en a pour deux minutes, et comme ça,
vous pourrez m’empêcher de dormir ce soir.
Max émit un petit rire embarrassé en réponse à la
réflexion à double sens prononcée avec tant d’innocence
avant de la guider jusqu’à la cuisine.
- Dites donc, c’est un vrai labyrinthe, ici ! s’exclama-t-
elle. Vous avisez pas de me laisser seule, je serais
incapable de retrouver la porte de sortie.
- Voilà l’engin, déclara Max en riant, montrant la
cafetière à la jeune femme.
- Voyons… Ah, c’est un modèle à filtre permanent,
25 CLAIR-OBSCUR
annonça-t-elle après quelques secondes d’examen. Il
suffit de mettre la poudre là, l’eau ici et d’appuyer sur cet
interrupteur.
Joignant le geste à la parole, elle mit rapidement
l’appareil en marche, sous les yeux ébahis de Max.
- Ca a l’air plutôt facile, concéda-t-il. En tout cas,
merci. La prochaine fois, je ferais mon café tout seul.
- Qui vous le prépare, d’habitude ? s’enquit-elle,
goguenarde.
- Madame Linarès, la concierge. Elle s’occupe aussi du
ménage et des repas. C’est une vraie mère poule !
- J’en profite pour rédiger la facture, si ça vous gêne
pas. Et après, je file : j’ai deux autres chantiers d’ici six
heures, et je veux finir à l’heure.
Elle s’attabla et sortit le stylo à bille qui retenait ses
cheveux en chignon. Des mèches bouclées un peu folles
retombèrent légèrement sur ses épaules, et Max
remarqua à cet instant qu’elle avait retiré le haut de sa
combinaison pour travailler plus à l’aise, qui pendait
comme une jupe de créateur de mode farfelu. Le simple
tee-shirt plus très blanc qu’elle portait mettait en valeur
ses cheveux blond vénitien, et Max se surprit à penser
combien il aurait aimé les voir étalés sur un oreiller
recouvert de soie noire.
- Ca vous fera neuf cent francs, annonça-t-elle. TTC.
- Vous préférez par chèque ou en liquide ?
- Par chèque. Ca laisse une trace, répondit-elle.
- Je vais chercher ça. Ca ne vous ennuie pas de servir le
café ? Les tasses sont quelque part dans un des placards.
J’en ai pour une minute.
Il quitta la cuisine et se rua dans son bureau, qui
jouxtait la chambre à coucher. Il griffonna le montant
demandé et retourna précipitamment auprès de son
26 DOUNYO

invitée.
- Voilà pour vous. Est-ce que je dois donner un
pourboire ?
- C’est pas la peine. Je gagne très bien ma vie, répliqua
la jeune femme, piquée au vif.
- Oh, je ne voulais pas vous vexer, c’est juste que je
n’ai pas l’habitude, je ne sais pas trop quels sont les
usages dans ce cas.
- Je comprends, dit-elle, radoucie. Tenez, voilà votre
café.
- Merci. Vous avez trouvé le sucre ?
Comme elle acquiesçait, il parcourut des yeux la
facture, rédigée soigneusement d’une petite écriture
penchée et régulière. Seule la signature était illisible.
- Qu’est-ce que vous avez marqué, là ? demanda-t-il en
désignant le gribouillis.
- Pinchard. C’est mon nom, l’informa-t-elle.
- Je vois. Je n’ai pas mis d’ordre sur le chèque.
- C’est Plomberie Rodrigues. Je peux le faire, si vous
préférez.
Max hocha la tête en avalant sa première gorgée de
café.
- Aaah, délicieux. Encore merci de votre cours express
sur l’utilisation de la cafetière, Mademoiselle Pinchard,
salua-t-il en faisant une légère révérence qui la fit rire, un
peu gênée.
- Mais de rien, Monsieur. Ce fut un plaisir. A présent,
je dois vraiment m’en aller, dit-elle en se levant.
- Je vous raccompagne, répondit Max en l’imitant.
Il la guida jusqu’à l’entrée, après un crochet par la salle
de bains pour qu’elle récupère ses outils, un peu déçu de
la voir partir. C’était la première fois qu’il passait un
moment avec quelqu’un dans sa propre cuisine, et cette
27 CLAIR-OBSCUR
intimité nouvelle ne lui déplaisait pas.
- Et bien, Mademoiselle, au revoir et merci encore.
- Au revoir, Monsieur. N’hésitez pas à appeler de
nouveau chez nous s’il y a le moindre problème.
- Je n’y manquerais pas.
Il la regarda se diriger vers l’ascenseur, puis se raviser
et prendre l’escalier. Elle lui jeta un dernier sourire juste
avant de disparaître, auquel il répondit d’un petit signe
de la main.
Refermant la porte en souriant, il prit soudain
conscience d’une lassitude inhabituelle qui l’envahissait.
La sensation ne dura pas, mais elle le laissa perplexe. A
trente-deux ans, il était en excellente forme physique et
n’avait aucun problème de santé. Bah, c’était sans doute
dû au déjeuner d’affaire qui avait tourné court. Un dry
martini ne nourrissait pas son homme.
Ce souvenir lui donna envie de s’offrir le sandwich
dont il avait rêvé, et il quitta l’appartement pour
satisfaire ce besoin subit.
En passant devant la loge, il s’arrêta pour dire quelques
mots à la concierge.
- Alors, vous l’avez vue ?
- Oui, Madame Linarès. J’ai vu cette jeune personne,
qui m’a paru tout à fait compétente.
Devant l’air peu convaincu de la concierge, Max éclata
de rire.
- Ne vous en faites pas, si jamais l’eau coule à nouveau,
je saurais où la retrouver et elle aura affaire à moi !
- Excusez-moi si je vous parais indiscrète, mais vous
ne devez pas vous laisser avoir par ses beaux yeux. Et je
trouve que ce n’est pas la place d’une femme de faire ce
genre de travail.
Max haussa les épaules.
28 DOUNYO

- Le monde bouge, Madame Linarès. Il faut bouger
avec lui. Et puis, au moins, la vue est agréable, ce qui est
rare avec les ouvriers en bâtiment…
Il lui lança un clin d’œil avant de sortir de l’immeuble,
un sourire aux lèvres. Il se rendit jusqu’à la boulangerie
et commanda un sandwich crudités-poulet, accompagné
d’un soda et d’un pain au chocolat. Ainsi chargé, il
rejoignit le jardin public à deux rues de son appartement
et s’installa sur un banc en plein soleil, lunettes noires
sur le nez.
L’air était chargé des parfums généreux des fleurs
soigneusement entretenues par les jardiniers du parc, et
il les huma longuement, profitant pleinement de
l’instant. Puis, il attaqua vigoureusement son repas,
ignorant les regards insistants qu’on lui portait, soit en
croyant reconnaître le visage sur papier glacé ou parce
qu’il déjeunait tardivement.
La dernière bouchée avalée, il s’allongea sur le banc,
bien décidé à entamer une improbable petite sieste
digestive bien méritée. A sa grande surprise, lorsqu’il
rouvrit les yeux, les ombres s’étaient étirées
sensiblement. On approchait de dix-huit heures trente,
ce qui signifiait qu’il avait dormi plus de deux heures.
Max se leva sur son séant, se frotta les yeux pour
s’éclaircir les idées puis, voyant la boite de soda, la
secoua légèrement et la porta à la bouche pour avaler le
reste de son contenu, tiédi et éventé. Il grimaça avant de
jeter les reliquats de son déjeuner dans la poubelle.
Finalement, après avoir consulté pour la seconde fois sa
montre, il se leva et s’étira longuement.
- Excusez-moi, Monsieur, l’interpella une femme noire
d’une cinquantaine d’années en uniforme de gardien,
vous vous sentez bien ?
29 CLAIR-OBSCUR
- Oui, oui, ça va, je vous remercie. Je ne sais pas ce qui
m’a pris, d’habitude je ne dors pas comme ça, je pensais
simplement me reposer quelques minutes et puis je me
suis réveillé après une longue sieste.
- C’est ce qui me semblait. Je me suis demandé un
instant si vous aviez pris quelque chose, disons, d’illégal,
mais je n’ai rien vu de spécial, s’excusa-t-elle.
- Vous avez eu tout à fait raison. Mais non, je n’ai rien
pris, même pas d’alcool. Je me suis tout simplement…
endormi. C’est incroyable, je ne sais vraiment pas ce qui
m’a pris.
- Ca arrive, des fois. Trop de stress, ou un petit coup
de déprime et hop, on se met à dormir alors qu’on avait
juste prévu de se reposer un peu. Je suis contente que
vous alliez bien.
- Merci, Madame, de votre sollicitude.
- Au revoir, Monsieur.
La gardienne s’éloigna, les bras croisés dans le dos,
sans lui jeter un regard. Max se demanda si elle l’avait
reconnu et jouait l’indifférence ou si tout simplement
elle ne se doutait pas de son identité. Quoi qu’il en fut, il
était content d’éviter les habituelles questions, qui
s’achevaient inévitablement par la signature d’un
autographe sur un vieux morceau de papier. Il détestait
être harcelé par des fans en délire, qui envahissaient sans
gêne son espace vital, réclamant un baiser, un sourire
sans se préoccuper de savoir ce que lui était prêt à
donner.
C’était l’aspect le plus pénible de la célébrité, et il aurait
donné beaucoup pour pouvoir retrouver son anonymat.
Heureusement pour lui, le quartier était plutôt tranquille,
et il parvenait à entrer et sortir de chez lui sans être
poursuivi par une horde d’admiratrices délurées.
30 DOUNYO

D’ailleurs, il ne savait pas trop pourquoi, mais il avait
l’impression qu’il lui suffisait de ne plus se comporter
comme Maxime Théron, champion du nombre de
couvertures pour la septième année consécutive pour ne
plus être reconnu comme tel. Une telle légende courait
sur Marylin Monroe, affirmant qu’elle pouvait
déambuler dans les rues sans être importunée tant
qu’elle restait Norma Jean. En tout cas, Max savait qu’il
avait peu de chances d’être reconnu dans le coin, et cela
lui convenait parfaitement.
Il retourna lentement chez lui, quittant
progressivement la torpeur qui s’était abattue sur lui.
C’était vraiment extraordinaire de s’être endormi ainsi,
dans un lieu public et si profondément. Mais il se sentait
véritablement reposé, et songea que ce n’était sans doute
pas une mauvaise chose. Son corps savait mieux que lui-
même ce dont il avait besoin pour fonctionner.
La journée se termina lentement, au rythme d’un bain
chaud accompagné d’un verre de cognac et de musique
classique.

En quittant l’appartement de Maxime Théron, Elodie
Pinchard pensait prendre l’ascenseur (sept étages à pied,
ce n’était pas une sinécure avec une boite à outils pleine
et un chalumeau dans les mains), mais elle changea
d’avis au dernier instant, poussée par une énergie
nouvelle qui lui donnait des ailes. Elle descendit l’escalier
sans effort et se retrouva devant la loge de la gardienne.
- Ca y est, vous avez fini ! s’exclama celle-ci en
entrebâillant sa porte.
- Le propriétaire est rentré, tout est réglé, déclara
Elodie. A bientôt, peut-être, lança-t-elle avant de
pousser la porte de sortie.
31 CLAIR-OBSCUR
La concierge lui avait vraiment paru antipathique, mais
la jeune femme ne s’en formalisait plus depuis
longtemps. Etrange comme peu de gens acceptaient
d’emblée le fait qu’elle soit plombière (elle préférait ce
néologisme à « femme-plombier ») Après tout, il y avait
des femmes policiers depuis longtemps, et des pompiers
aussi, alors pourquoi pas dans les métiers du bâtiment ?
Les mentalités avaient besoin d’être un peu secouées et
de se mettre au goût du jour. Tous les corps de métiers
étaient accessible aux femmes, même si le vocabulaire
tardait à s’y mettre.
Les deux clients qu’il lui restait à visiter avaient des
problèmes de fuites, eux aussi, l’un dans sa cuisine et
l’autre dans sa chambre (il devait avoir un petit lavabo
dans celle-ci). Deux affaires qui seraient rondement
menées, à condition qu’on la laisse travailler. Il lui
arrivait encore régulièrement de se voir refuser un
chantier par un client méfiant, ce qui l’obligeait à
contacter son employeur pour qu’il envoie un de ses
collègues. Bien entendu, en guise de punition, le client
devait patienter en général un ou de deux jours de plus
avant de voir son problème résolu. Cet argument en
avait convaincu la plupart d’essayer les talents d’Elodie ;
pour les autres, elle se contentait de repartir sans insister.
S’ils étaient prêts à attendre un peu plus longtemps pour
avoir un homme, grand bien leur en fasse.
Par chance, les deux clients s’avérèrent être des
clientes, qui ne firent aucune difficulté pour la laisser
s’occuper de leur tuyauterie. Comme prévue, elle termina
sa journée aux alentours de dix-huit heures et retourna
directement chez elle.
Minette l’attendait derrière la porte et se frotta contre
ses jambes en ronronnant, la faisant presque tomber.
32 DOUNYO

- Salut, ma belle, murmura Elodie en fermant la porte
du pied avant de poser ses outils et de prendre l’animal
dans les bras. T’as passé une bonne journée ? Oh oui,
moi aussi je suis contente de te voir. Oui, tu m’as
manqué aussi.
La chatte frotta le côté de sa gueule sur la joue de sa
maîtresse, déposant une pleine dose d’hormones avant
de lui lécher de sa langue râpeuse le menton.
- Attend, ma belle, je suis pleine de poussière, je vais
prendre une douche. Après, on fera un gros câlin, c’est
promis.
Elodie reposa l’animal et se dirigea vers sa petite salle
de bain. Rien à voir avec celle où elle se trouvait
quelques heures auparavant ! L’appartement de ce type,
Théron, était un vrai palace, songea la jeune femme en
se déshabillant sous le regard attentif de la chatte. Il
devait bien avoir deux cent mètres carrés, au bas mot.
C’en était presque indécent, alors qu’il y avait tellement
de gens qui avaient du mal à trouver un grand logement
pour leur famille, il vivait tout seul dans un immense
appartement. Et il ne savait même pas utiliser sa
cafetière ! A ce souvenir, Elodie émit un petit rire. Elle
avait accompli une bonne action, en lui montrant le
fonctionnement de l’appareil. Très bon pour son karma,
ça, non ?
La jeune femme se glissa dans le bac de douche et tira
le rideau, toujours souriante. L’eau chaude et la mousse
onctueuse achevèrent de la détendre. Une fois
débarrassée de toute trace de poussière, elle resta
quelques minutes sous le jet de plus en plus chaud,
savourant la sensation et faisant naître des tourbillons de
vapeur autour d’elle. Un miaulement triste l’obligea à
arrêter l’eau.
33 CLAIR-OBSCUR
- Je ne t’oublie pas, Minette, dit-elle à la chatte qui
s’impatientait sur le pas de la porte.
Elodie se sécha rapidement et enfila un tee-shirt
surdimensionné et un peu déformé par les lavages. Le
félin n’attendit pas une seconde de plus et se précipita
dans les bras de sa maîtresse, avide de caresses qu’elle
reçut généreusement.
- Si on profitait de ce merveilleux soleil un peu plus,
qu’en penses-tu ? proposa Elodie en ouvrant l’unique
porte-fenêtre de sa salle de séjour.
Un petit balcon de deux mètres cinquante de long sur
un de profondeur était l’attrait principal de
l’appartement. Orienté à l’ouest, il permettait à la jeune
femme de profiter des derniers rayons du soleil en tout
saison. Dès le retour du printemps, elle avait installé une
chaise longue dans l’espace exigu pour chasser la grisaille
de l’hiver parisien de son teint. Bien que rouquine, elle
avait la peau mate et bronzait très facilement.
Minette installée sur les genoux, Elodie se replongea
dans le roman historique qu’elle avait abandonné le jour
précédent sur sa « terrasse ». La vie, même enjolivée, de
l’empereur Napoléon était un des sujets de lecture
préférés de la jeune femme, et elle ne se privait pas
d’ingurgiter livre après livre sur ce thème.
Au bout d’une heure environ, la chatte s’étira
voluptueusement et, sautant à bas des genoux d’Elodie,
se dirigea d’un pas tranquille vers sa litière, second objet
sur le balcon.
- Tu as raison, Minette, déclara Elodie en s’étirant à
son tour. Il est grand temps de songer au dîner.
La jeune femme referma son livre et rentra dans
l’appartement au moment où la sonnette de la porte
d’entrée retentissait.
34 DOUNYO

- Bonjour, Elodie, je te dérange pas ?
C’était Lucie Ferchoux, sa voisine de palier.
- Pas du tout, entre.
- Non, je ne peux pas, j’attends quelqu’un. Je voulais
savoir si je pouvais t’emprunter trois oeufs, s’il te plait.
- Ah, c’est ton Roméo qui vient pour un petit dîner
aux chandelles, pas vrai ? la taquina Elodie en se
dirigeant vers la cuisine. Tu essaies de l’impressionner en
lui concoctant ta fameuse recette de quiche maison ?
- Te fous pas de moi, ok ? répliqua Lucie. Celui-là, si tu
l’avais vu, tu aurais autant envie que moi de le voir rester
chez toi pour la nuit.
- Oh non, il va falloir encore que je mette des boules
Quiès ! se lamenta Elodie en revenant, les œufs à la
main.
- C’est ça, et bien au moins, moi, j’attends pas d’être
vieille et décrépite pour trouver l’homme de mes rêves,
riposta Lucie avant de l’embrasser sur la joue. Si tu
savais comme il embrasse bien !…
- Arrêtes de rêver, sinon ta quiche va ressembler à de
la bouillie, la prévint Elodie.
- Merci, ma chérie. Je te les rends demain, promis.
- Amuse-toi bien, et t’en fais pas, je dors comme un
loir : il faudrait une explosion nucléaire pour me
réveiller, et encore !
Lucie secoua la tête, un large sourire sur les lèvres,
avant de disparaître dans son appartement.
A nouveau seule, Elodie songea combien elle était
satisfaite de sa vie de célibataire endurcie de vint-cinq
ans. Elle n’avait jamais cherché avec la passion de sa
voisine l’âme sœur, et ne s’en portait pas plus mal. Elle
sortait parfois avec des hommes de sa tranche d’âge,
mais les trouvaient rapidement trop insipides et centrés
35 CLAIR-OBSCUR
sur eux-mêmes pour qu’elle s’y intéresse vraiment. Et de
toute façon, elle avait grandement le temps et ne
ressentait pas l’appel des hormones avec autant
d’insistance que Lucie. Pas un mois ne se passait sans
que la jeune toulousaine ne lui parle d’un nouveau
garçon, toujours formidable et merveilleux amant,
qu’elle finissait immanquablement par laisser tomber
pour un autre… ou qui la quittait sans ménagement, ce
qui valait à Elodie de longues heures passées à la
réconforter, rôle dont elle s’acquittait avec d’autant plus
de facilité que Lucie était un véritable cœur d’artichaut.
Le contenu d’une boite de raviolis réchauffé à la
casserole constituerait son dîner, décida-t-elle après
examen rapide de son garde-manger. Avec du gruyère
râpé et un soupçon de basilic surgelé, ce serait délicieux.
Pour accompagner le tout, elle vida le sachet de salade
préparée dans un saladier et l’accommoda à l’huile
d’olive et au citron.
Assise dans sa cuisine, dégustant son festin sous les
yeux envieux de Minette, Elodie songeait sans amertume
à l’appartement gigantesque qu’elle avait vu ce jour. Dire
qu’il vivait aussi seul qu’elle dans un véritable palace,
c’était à peine croyable. Sans être avare, Elodie détestait
par-dessus tout le gaspillage et méprisait ceux qui
faisaient l’étalage ostensible de leur fortune dans des
achats futiles et hors de prix. En fille pratique, elle
estimait que l’on pouvait joindre l’utile à l’agréable sans
dépenser des fortunes qui seraient plus utilement
dépensées pour améliorer la vie des plus nécessiteux que
pour satisfaire un ego surdimensionné. Elodie n’était pas
une fille versée dans l’excès, sans pour autant être
parcimonieuse. Juste pragmatique, estimait-elle.

36 DOUNYO

Dimanche 17 juin

Max s’étira longuement dans la pénombre avant de se
décider à se lever. Il adorait traîner au lit le dimanche
matin avant d’aller faire quelques longueurs à la piscine
ou quelques tours de jogging. Mais ce matin-là, une seule
chose occupait ses pensées : des petits pains ronds et
savoureux, tout juste sortis du four, à la croûte craquante
et dorée et à la mie moelleuse à souhait.
En bâillant, il quitta ses draps en désordre et pris une
douche rapide et brûlante malgré la température
extérieure qui avoisinait déjà les vingt-cinq degrés. Il
s’habilla d’un short et de son débardeur noir du
dimanche, enfila une paire de chaussures de sport et
sorti de son appartement en sifflotant. La journée
commençait bien : il n’eut pas à attendre l’ascenseur, et
l’air sentait bon l’été lorsqu’il parvint dans la rue.
Pour la première fois depuis qu’il avait accepté
d’emménage dans cet appartement, à l’insistance de
Jérôme (c’est bon pour ton image, tu verras, tu pourras
recevoir les journalistes et les impressionner par le luxe
de ton « petit pied-à-terre »), il allait chercher lui-même
ces petits pains qu’il adorait à la boulangerie au coin de
sa rue et de l’avenue. Il n’en mangeait jamais le
dimanche, d’habitude, et Madame Linarès lui en portait
tous les lundis, mercredis et vendredis. Mais ce matin-là,
une envie pressante et presque insoutenable le poussait
vers la boulangerie, et il se laissait aller sans complexe à
son péché mignon.
- Bonjour, Madame, dit-il à la boulangère, je voudrais
deux petits pains, euh, ceux-là, je crois, précisa-t-il en
montrant une corbeille remplie de pains.
- Au sésame ? Nous en avons aussi à la noix, au
37 CLAIR-OBSCUR
froment, à la farine de maïs…
Max ouvrit de grands yeux.
- Je ne sais pas du tout, reconnu-t-il. C’est la première
fois que j’en achète moi-même. D’habitude, c’est
Madame Linarès qui m’en porte…
- Oh, alors je vois ce qu’il vous faut. Vous devez être
Monsieur Maxime, n’est-ce pas ? ajouta-t-elle en prenant
les pains dans une autre corbeille. Trois fois par semaine,
vous faites une exception, cette fois.
- Je dois reconnaître que j’en raffole.
- Vous avez de la chance, c’est la seconde fournée, ils
sont encore tièdes. Ca fera vingt francs cinquante.
Max lui tendit la monnaie et reçut en échange son
précieux sachet.
- Merci, Madame. A bientôt, salua-t-il avant de faire
demi-tour.
Il poussait la porte vitrée lorsqu’il reconnut la rouquine
qui s’apprêtait à entrer.
- Mademoiselle Pinchard, quelle surprise ! s’exclama-t-
il, ravi. Vous habitez le quartier ?
- On dirait. Bonjour, Monsieur. Comment allez-vous ?
- Bien, bien. Quelle bonne surprise de vous voir, enfin
je veux dire, quelle coïncidence ! Pour une fois que je
viens un dimanche matin, je tombe sur vous !
Max se sentait un peu gêné, sans trop savoir pourquoi,
et il parlait vite, avalant la moitié des mots.
- Effectivement.
La jeune femme ne paraissait pas aussi loquace que
lors de leur dernière rencontre, mais Max n’avait aucune
envie de terminer la conversation si rapidement.
- Alors comme ça, vous vous approvisionnez aussi ici ?
- Tous les dimanches, deux croissants. Chacun ses
petites manies, pas vrai ?
38 DOUNYO

Max acquiesça, un peu à court de futilités pour
meubler le silence.
- Bon, et bien je crois que je vais y aller : je meurs de
faim, déclara la jeune femme en lui tendant une main
engageante.
Max la serra chaleureusement, les lèvres largement
étirées en un sourire généreux et sincère.
- Au revoir, Monsieur, poursuivit-elle en tentant de
dégager sa main.
- Oh, oui, pardon, au revoir, Mademoiselle. Au plaisir.
Max la laissa finalement entrer dans la boutique, sans
cesser de l’observer à travers la porte vitrée. Quelle drôle
de coïncidence ! Et très agréable, en prime. Il se décida
enfin à retourner chez lui, le pas et le cœur légers.
Parvenu devant la porte de l’ascenseur, sa vision se
brouilla soudain avant de s’obscurcir presque totalement,
ne lui laissant comme champ de vision qu’un minuscule
point clair. Se retenant au mur pour ne pas tomber, il
inspira profondément plusieurs fois, attendant que le
malaise s’estompe. Il entendit la porte de la concierge
s’ouvrir, et sentit Madame Linarès s’approcher de lui.
- Monsieur Maxime, quelque chose ne va pas ? Vous
vous sentez bien ? Oh là là, vous êtes blanc comme un
linge ! Venez, entrez vous asseoir un instant.
Sans qu’il ait le temps de répondre, elle le guida à
l’intérieur de sa loge et l’assit comme un enfant sur une
chaise.
- Je vous apporte un verre d’eau.
Le vertige commençait à se dissiper, et pour une fois,
Max fut heureux de la présence habituellement intrusive
de la gardienne. Il accepta avec plaisir l’eau qu’elle lui
rapporta et la but jusqu’à la dernière goutte, tandis que
son champ de vision retrouvait des proportions
39 CLAIR-OBSCUR
normales.
- Merci infiniment, Madame Linarès. J’ai eu un petit
vertige, rien de grave mais votre présence était
rassurante.
- Il faudrait peut-être appeler le docteur, suggéra-t-elle
en se dirigeant vers le téléphone.
- Non, non, c’est inutile, l’arrêta-t-il. Je me sens tout à
fait bien, à présent. C’est sans doute parce que j’avais
faim, un peu d’hypoglycémie, rien de plus. Tout va
rentrer dans l’ordre dès que j’aurais mangé quelque
chose.
- Il me reste du café, et je dois bien avoir des gâteaux
quelque part, s’empressa-t-elle de dire en se précipitant
dans sa petite cuisine.
- Ca ira, je vous assure, je vais remonter chez moi et
déguster ces petits pains, tout ira bien, répéta-t-il, ne
vous dérangez pas pour moi...
- Tarata, et si vous avez encore un malaise là-haut,
quand vous serez tout seul, qu’est-ce que vous allez
faire ? Tenez, des biscuits au chocolat, le café sera prêt
dans une minute.
- Madame Linarès, je vous assure que je me sens très
bien.
La concierge se figea dans une attitude de martyr.
- Monsieur Maxime, je ne veux pas avoir votre mort
sur la conscience. Mangez quelque chose, vous vous
sentirez beaucoup mieux et je serais rassurée. Soyez
raisonnable.
Max prit soudain conscience de son environnement et
regarda la concierge d’un oeil nouveau. L’appartement
était minuscule, une seule pièce qui faisait office à la fois
de salon et de chambre, et une petite cuisine, à peine
plus grande que son armoire à glace ; et pourtant, Max
40 DOUNYO

savait qu’elle y avait élevé deux enfants, partis vivre leur
vie maintenant, précédent de peu leur père qui s’était
enfuit avec une femme plus jeune que lui refaire sa vie
au pays. Madame Linarès vivait depuis lors
complètement seule, n’ayant plus que son travail pour
combler ses journées tristes passées dans cette pièce
sombre. Et lui, du haut de son septième étage opulent à
l’extrême, lui dont la renommée faisait la fierté de
l’immeuble, il ne se rendait pas compte des miettes de
joie et de plaisir qu’il distillait à chaque fois qu’il lui
demandait un service ou qu’il s’adressait à elle. Alors oui,
il la laisserait le traiter comme un enfant, s’occupant de
tout pour lui et comblant le vide affectif de sa vie.
- Vous avez raison, Madame Linarès. C’est peut-être
un peu prématuré de remonter chez moi.
Il lut un tel soulagement sur son visage qu’il sut qu’il
avait deviné juste. Il accepta cordialement la tasse de
café fumant et mangea avec entrain deux biscuits avant
de trouver le courage de la remercier une dernière fois et
de se retirer.
Une fois seul chez lui (la concierge avait insisté pour
remonter avec lui), Max se rafraîchit le visage, encore
perturbé de ce qu’il avait senti chez la gardienne. Elle
avait un tel besoin d’affection qu’elle se raccrochait à
chacun des regards ou des sourires qu’il lui adressait sans
y penser. C’était une responsabilité qu’il n’avait pas
demandée, mais qui lui remettait brutalement les pieds
sur terre. Il avait passé trop de temps avec le peuple
léger et inconsistant du show business et en avait oublié
qu’il y avait encore des gens simples, qui ne pensait pas
qu’à leur notoriété ou à leur prochain cachet exorbitant.
Une claque bien méritée, et qui tombait à pic dans sa vie,
à l’heure où il s’interrogeait sur l’utilité de cette image
41 CLAIR-OBSCUR
préfabriquée qui lui collait à la peau.
Les petits pains ayant refroidit, Max picora l’un d’eux
en déambulant sur la terrasse, un verre d’eau à la main.
C’était le seul endroit de l’appartement qu’il aimait
vraiment. L’abondance de plantes, les parfums exhalés
par les nombreuses fleurs et la cacophonie de couleurs
chatoyantes l’enivraient plus sûrement que n’importe
quel alcool, lui permettant de s’oublier pendant un
instant.
Cependant, malgré l’atmosphère détendue qui régnait,
Max ne parvint pas à trouver le repos qu’il cherchait. Le
malaise qui l’avait pris, très inhabituel, l’inquiétait
vaguement, d’autant plus qu’il ne voyait pas ce qui avait
pu le provoquer. Et une anxiété, non, plutôt une
impatience, le sentiment diffus d’une tâche à accomplir
le perturbait. Il avait beau explorer les recoins de sa
mémoire, d’ordinaire excellente, il ne voyait pas ce qu’il
pouvait avoir oublié de faire. Lui qui n’omettait jamais
rien d’importance, il lui paraissait soudain urgent de faire
quelque chose, sans qu’il ait le moindre indice sur ce
dont il s’agissait. Et cela ne l’aidait pas à se détendre, au
contraire : il tournait en rond sur la terrasse d’un pas vif,
ainsi que Jérôme lui avait désappris à le faire pour ne pas
casser son image de playboy « cool » et sûr de lui.
Constatant que même son sanctuaire de verdure ne le
soulageait pas, Max rentra dans l’appartement de
méchante humeur pour en ressortir immédiatement,
mais par la porte d’entrée, et s’adonner au sport qu’il
détestait par-dessus tout mais qui présentait l’avantage
de toujours lui vider la tête : le jogging. D’ordinaire, il se
contentait d’une demi-heure de course deux à trois fois
par semaine, mais ce dimanche, il lui fallut plus d’une
heure pour se soulager de la tension qui l’avait saisi suite
42 DOUNYO

à son malaise. Il retourna chez lui vidé physiquement et
intellectuellement, et s’accorda une longue douche qui se
transforma rapidement en bain fumant. Max se laissa
aller, profitant de la chaleur qui délassait ses muscles,
sombrant peu à peu dans une torpeur agréable, proche
du sommeil sans perdre toutefois contact avec la réalité.

Elodie avait passé une semaine plutôt tranquille, au
regard de la quantité de travail qu’elle avait effectué. Pas
plus de trois ou quatre interventions par jour, et des
faciles, en prime. Si elle n’était pas gourmande, elle
s’accordait en revanche tous les dimanches matins sans
exception une douceur : deux croissants au beurre,
qu’elle dégustait lentement avec une tasse de chocolat
chaud surmonté d’un invraisemblable cône de chantilly,
son unique péché mignon.
Comme tous les dimanches, elle s’habilla sans hâte
d’une simple paire de jeans et d’une chemise dont elle
laissait les pans flotter librement sur ses hanches avant
de descendre ses deux étages d’un pas léger pour se
retrouver dans la rue Popincourt. La boulangerie dont
elle connaissait les propriétaires depuis toujours (elle
était allée à l’école avec leur fils, qui malheureusement
était mort dans un accident de moto l’année passée) était
à deux pas, et elle l’atteint rapidement, appréciant le
soleil matinal déjà chaud à travers le feuillage des arbres
au garde-à-vous le long de l’avenue. Elle s’apprêtait à
pousser la porte vitrée lorsqu’elle eut la surprise de
reconnaître de l’autre côté l’un des clients de la semaine.
- Mademoiselle Pinchard, quelle surprise ! s’exclama-t-
il, visiblement ravi. Vous habitez le quartier ?
- On dirait, répondit-elle, prudente et un peu gênée par
sa voix forte. Bonjour, Monsieur. Comment allez-vous ?
43 CLAIR-OBSCUR
- Bien, bien. Quelle bonne surprise de vous voir, enfin
je veux dire, quelle coïncidence ! Pour une fois que je
viens un dimanche matin, je tombe sur vous !
Ne sachant trop comment se comporter (elle avait
appris par ses collègues qui ce Monsieur Théron était :
une star du cinéma et des magazines qui séduisait tout ce
qui lui tombait sous la main et qui ne devait pas avoir
grand chose dans la tête), Elodie se contenta d’un sobre :
« Effectivement », sur lequel l’homme enchaîna avec
volubilité.
- Alors comme ça, vous vous approvisionnez aussi ici ?
- Tous les dimanches, deux croissants. Chacun ses
petites manies, pas vrai ?
Pourquoi lui donner de tels détails ? se demanda-t-elle
après avoir refermé la bouche. Ca lui était bien égal, à
lui, de savoir ce qu’elle mangeait. Il avait sûrement une
petite amie, une plantureuse blonde refaite de partout
comme on en voyait sans arrêt au bras des acteurs.
- Bon, et bien je crois que je vais y aller : je meurs de
faim, déclara la jeune femme en lui tendant la main.
Il la serra avec plus de spontanéité et de chaleur qu’elle
n’en attendait, et elle lui rendit son gentil sourire.
- Au revoir, Monsieur.
Elodie essaya de se libérer du serrement, qui se
prolongeait au-delà de la bienséance, mais il avait une
poigne de fer.
- Oh, oui, pardon, au revoir, Mademoiselle. Au plaisir,
dit-il, la laissant finalement pénétrer dans la boutique.
Si c’était ainsi qu’il draguait les femmes, il s’y prenait
comme un manche, décida Elodie en levant les sourcils,
un peu taquine et vaguement amusée par la situation.
- Bonjour, Elodie. Alors comme ça, tu connais le beau
Maxime Théron ? l’interrogea la boulangère, comme
44 DOUNYO

toujours dévorée de curiosité lorsqu’il s’agissait de la vie
privée de la jeune femme.
- Faut pas exagérer, j’ai juste fait une réparation chez
lui cette semaine, bougonna Elodie, espérant changer
rapidement de sujet. Deux croissants, comme d’hab.
Mais la commerçante ne semblait pas se lasser du sujet,
et revint à l’attaque.
- Tu es allée chez lui ! Alors, c’est bien comme tout ce
qu’on voit dans les reportages ?
- J’en sais rien, j’ai pas la télé.
- Allons, quand même, il t’a parlé dans la rue, devant la
boutique ! Tu crois que tu lui as tapé dans l’œil ?
Il ne manquait plus que ça !
- Madame Gevin, je ne le connais pas, il ne me connaît
pas et s’intéresse encore moins à moi. Oubliez tous vos
romans photo, dans la vraie vie, Cendrillon continuerait
à passer la serpillière. Voilà votre argent, et à la semaine
prochaine, répondit fermement Elodie en saisissant les
croissants avant de faire rapidement demi-tour.
Tu peux prétendre tant que tu veux, je suis certaine que tu
t’intéresses à ce beau parti, comme nous toutes, entendit-elle
derrière son dos.
- Je vous demande pardon ? s’exclama Elodie, choquée
par le ton de la boulangère.
- Quelque chose ne va pas ?
- Et bien… Je ne suis pas certaine d’avoir compris ce
que vous venez de dire.
La boulangère eut l’air étonné.
- Mais je n’ai rien dit.
- Ah bon, j’avais cru, s’excusa mollement la jeune
femme, dépitée du grossier mensonge de la
commerçante. A bientôt, alors.
- A bientôt.
45 CLAIR-OBSCUR
Depuis le temps qu’elle connaissait Madame Gevin,
Elodie était déçue de constater qu’il avait suffit de trois
paroles anodines échangées avec une supposée star du
show business pour changer l’attitude de la
commerçante. Elle l’avait pourtant bien entendue ! La
mauvaise foi était vraiment un trait de caractère dont elle
ne soupçonnait pas l’existence chez cette femme d’âge
mûr, un peu rondouillarde et si ouverte et sympathique,
malgré sa curiosité récurrente en ce qui concernait les
affaires de cœur de ses clients. Tant pis, de toute façon,
inutile de se mettre martel en tête pour si peu. Il faisait si
beau qu’il aurait été dommage de gâcher cette journée
par de sombres pensées.
De retour chez elle, Elodie s’attaqua joyeusement à
son petit déjeuner, sans pouvoir empêcher ses pensées
de revenir à sa rencontre surprenante avec Maxime
Théron. Elle ne l’aurait jamais imaginé venant chercher
lui-même son pain un dimanche matin, lui qui ne savait
même pas faire fonctionner sa propre cafetière ! Il lui
avait donné l’impression d’être un véritable assisté dans
tout ce qui touchait à la vie de tous les jours ;
probablement une conséquence du fameux « star
système » qui, en vous plaçant sur un piédestal, vous
faisait perdre le sens commun en vous laissant flotter des
kilomètres au-dessus du sol. Et bien, d’un certain côté, la
jeune femme n’était pas mécontente de constater qu’elle
s’était un peu – un tout petit peu – trompée à son sujet.
Une autre chose l’avait surprise : c’était l’insistance
qu’il avait mise à lui parler de la pluie et du beau temps,
et de l’embarras qui émanait de lui. Sans doute s’était-il
cru obligé d’être aimable avec elle, la rencontrant deux
fois dans un laps de temps si court, mais ce n’était pas ce
qu’elle avait ressenti. Il y avait autre chose, une gêne
46 DOUNYO

réelle, non pas due à son statut « d’inférieure » mais…
Par exemple, cette façon qu’il avait eu de tenir sa main,
et la répugnance qu’il avait eue à la lâcher… Non, elle se
faisait des films. Madame Gevin devait avoir raison sur
ce point : elle était probablement en train de tomber
sous le charme de ce séducteur célèbrissime qui
n’hésitait pas à s’adresser à elle, pauvre petite plombière,
en public.
En soupirant, Elodie acheva son repas, un peu
démoralisée par cette simple constatation : elle n’était
pas différente des autres et se laissait avoir par un joli
sourire et une belle gueule. Il était grand temps de
remettre les pieds sur terre et de retrouver les vraies
valeurs de la vie. Elle irait faire une grande ballade à vélo
au Bois de Vincennes, décida-t-elle, ça lui ferait le plus
grand bien. Peut-être trouverait-elle encore quelques
fraises des bois en guise de récompense.

Jeudi 5 juillet

Un peu exaspéré par le retard du train, Max se
présenta sur le plateau pour la première prise de vue de
sa nouvelle comédie musicale. Il avait reçu le scénario
une semaine auparavant, à peine le temps d’en prendre
connaissance et de répéter les premières chansons.
Jérôme avait beau lui dire que, à l’image, il n’aurait qu’à
articuler les paroles et que le son serait mixé en studio,
Max n’arrivait pas à s’imaginer faisant semblant de
chanter. Il était persuadé que cela se verrait, et il avait
potassé les deux premières scènes et répété avec un
professeur afin au moins de pouvoir donner une
interprétation convaincante, même si ce n’était pas sa
voix que les spectateurs entendraient au final.
47 CLAIR-OBSCUR
- Ah, te voilà enfin ! s’exclama Jérôme en le voyant
arriver. Essaie d’être à l’heure, tu veux ? Il y a beaucoup
de fric en jeu, et on ne peut pas se permettre un seul jour
de retard.
- Désolé, marmonna Max.
- Ta loge se trouve dans ce couloir, mais tu n’as pas
besoin d’y aller aujourd’hui. Le metteur en scène veut
régler les places, et puis les entrées-sorties.
- C’est ce que tu m’as déjà dit au téléphone. Dis donc,
tu crois pas que j’aurais pu avoir le scénario un peu plus
tôt ? J’ai à peine eu le temps de…
- Monsieur Théron, bonjour, l’interrompit le
réalisateur, un quinquagénaire grisonnant au regard vif et
perçant. Peut-on commencer ?
- Bien sûr, répondit Jérôme à la place de son ami.
La journée parut interminable au jeune homme, qui se
plia sans discuter à toutes les volontés du metteur en
scène. C’était la partie la plus moins intéressante du
travail, car il se contentait de marquer les scènes, sans
jouer ; il en ressortait toujours épuisé nerveusement, car
il n’était pas de ces acteurs qui s’opposaient sans arrêt
aux directives, il se contentait d’ajouter sa touche
personnelle au moment même du tournage, mettant tout
le monde au pied du mur. Par chance, jusqu’à présent,
cela lui avait toujours réussi. Les prises étaient en général
réglées très promptement, ce qui l’avait fait surnommer
par beaucoup de réalisateurs « l’acteur le plus rapide de
l’Ouest ». Pour Max, cela ne présentait aucune difficulté :
il se coulait dans la peau de son personnage avec une
aisance frisant parfois le dédoublement de personnalité.
Jusqu’à présent. Mais la composante chant et danse
qu’impliquait la comédie musicale risquait cette fois de
se révéler un lourd handicap, et lui faisait redouter un
48 DOUNYO

revirement de situation embarrassant.
- Max, je te ramène ? proposa Jérôme en jetant
négligemment son gobelet de café dans un sac poubelle.
Maxime secoua la tête. Il n’avait surtout pas envie de
compagnie ce soir, ayant côtoyé trop de monde à son
goût en huit heures.
- Sympa, mais je préfère rentrer en train. De toute
façon, j’ai déjà mon billet, mentit-il.
- Comme tu voudras. A demain, alors.
- Ouais, à demain.

Elodie vérifia sa tenue dans le miroir de la salle de
bain, se sentant un peu déguisée dans cette robe droite
qui lui tombait aux chevilles. Un chapeau, de la même
teinte, complétait l’accoutrement et dissimulait ses
boucles rousses, un peu trop voyantes pour une
cérémonie mortuaire. Il avait fallu que sa tante Agathe
choisisse de mourir d’un infarctus trois jours avant le
début de ses vacances, obligeant la jeune femme à
repousser son départ pour les Pyrénées de quelques
jours afin d’assister aux obsèques du membre de sa
famille qu’elle exécrait le plus. Ce n’était déjà pas très
agréable d’aller à un enterrement, si en plus vous
détestiez cordialement celle qu’on inhumait, cela
devenait une véritable corvée. Mais sa mère avait
tellement insisté, cherchant même à la faire culpabiliser
en arguant que son soutien moral lui était nécessaire
dans cette épreuve que la jeune femme n’avait pas pu
refuser.
Agathe Rebais devait être enterrée dans sa commune
de résidence, près de Corbeil, au fin fond de la
campagne essonnienne, ce qui n’arrangeait guère
l’humeur d’Elodie, obligée de prendre le train dans cette
49 CLAIR-OBSCUR
tenue ridicule pour rejoindre sa famille réunie dans le
pavillon d’Agathe pour l’occasion et de parcourir les
deux kilomètres qui séparaient la gare de la maison à
pied. Heureusement, Elodie avait gardé ses escarpins
dans le petit sac à dos qui lui faisait office de sac à main
et portait une paire de chaussures de sport, ce qui
ajoutait au grotesque de la situation.
Lorsque enfin elle parvint devant la maison bourgeoise
de sa tante, Elodie était en sueur. Il était presque dix
heures, et le soleil estival était particulièrement généreux
ce matin-là, concentrant ses rayons sur les vêtements
noirs de la jeune femme.
- Elodie, te voilà enfin ! s’exclama sa sœur Jocelyne en
ouvrant la porte. Il était temps, nous étions sur le point
de partir à l’église. L’office commence bientôt !
- Joss, c’est dans plus d’une demi-heure, alors relaxe,
ok ? répondit Elodie d’un ton légèrement agacé. Y a pas
de panique, de toute façon elle va pas être en retard, elle.
- Elodie ! s’écria sa sœur, outrée. Tu pourrais parler
avec un peu plus de respect de notre tante ! Tu n’as
vraiment aucun sens des valeurs.
- C’est ça. Je vais me servir à boire, on crève, dans ce
patelin.
Abandonnant sa sœur, Elodie se réfugia dans la
fraîcheur de la cuisine, avalant goulûment deux verres
d’eau et profitant du calme qui régnait avant la tempête.
Elle entendit la voix suraiguë de Jocelyne prévenir leur
mère de l’arrivée de la petite dernière, puis crier à son
rejeton de se tenir tranquille pour ne pas perturber son
costume. Célina Pinchard fit son entrée peu après, très
digne dans sa robe de crêpe bordée de dentelle noire, les
traits tirés et un mouchoir froissé dans une main.
- Elodie, ma chérie, si tu savais comme je suis contente
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que tu aies pu venir ! Je suis désolée pour tes vacances,
mais dans ces moments-là, une famille doit se serrer les
coudes, tu comprends ?
Sa voix, presque implorante, fit quasiment regretter à
la jeune femme son entrée en matière peu aimable avec
sa sœur.
- Comment vas-tu, Maman ? demanda-t-elle en
s’approchant pour l’embrasser tendrement sur la joue.
- Oh, tu sais, avec tous les préparatifs, la paperasserie,
je n’ai pas beaucoup dormi ces derniers jours. Je ne
pensais pas qu’il y avait tant de choses à faire : organiser
la cérémonie, les fleurs, prévoir le buffet avec le traiteur,
sans parler des modalités pour l’enterrement, tu
n’imagines pas, c’est infernal. Heureusement, nous avons
beau temps, cela devrait alléger un peu l’atmosphère.
- Tu n’aurais pas dû t’occuper de tout ça toute seule.
C’est déjà assez pénible pour toi d’avoir perdu ta sœur...
Célina regarda sa fille avec un soupçon de reproche.
- Tu ne serais pas venue m’aider, pas pour Agathe, tu
le sais bien.
- Je te ferais remarquer que tu me l’as pas demandé. Et
puis, Joss et Lolo sont là, elles aussi. Elles sont si
compétentes, je suis certaine qu’elles auraient été ravies
de te donner un coup de main.
- Avec leurs enfants, elles ont d’autres chats à fouetter.
Ne boude pas, ce n’est pas grave. Mais ça me servira de
leçon. Pour mes propres funérailles, tout sera consigné
sur papier, et payé d’avance, comme ça, vous n’aurez pas
de soucis pour tout organiser.
- Parle pas comme ça, on dirait que tu vas mourir
demain.
- Dieu seul le sait.
- Alors, qui va officier ? Pas le père Baudu, j’espère,
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sinon ça va durer des heures.
- Non, Agathe ne l’aimait pas beaucoup. C’est le père
Jean-Marie Louet, tu te rappelles de lui, n’est-ce pas ?
Elodie leva les yeux aux ciel.
- Tu parles, comment je pourrais l’oublier ! Il me traite
toujours comme si j’avais huit ans et il se moque de moi
sans arrêt.
- Voyons, c’est juste pour te taquiner. Tu démarres
toujours au quart de tour, alors il en profite un peu, c’est
tout. Tu devrais prendre ses remarques pour ce qu’elles
sont : des plaisanteries sans conséquences.
Toujours la même rengaine, à croire que c’était de sa
faute si ce prêtre rondouillard au regard libidineux
s’acharnait sur elle !
- Maman, il est temps d’y aller, intervint Laurence, la
cadette, en pénétrant dans la cuisine à son tour. Tiens,
salut Elodie. Je ne pensais pas te voir aujourd’hui.
- Salut, Lolo. T’as amené toute ta tribu ?
- Ronan et Michaël attendent au salon, et Cornélia est
dans la salle de bains.
- Tu ne peux pas dire comme tout le monde qu’elle est
aux toilettes ?
Laurence jeta un regard hautain à sa sœur avant de
quitter la pièce.
- S’il te plait, Elodie, fait un petit effort aujourd’hui
pour ne pas te disputer avec tes soeurs, tu veux bien ?
- C’est promis. Alors, on y va ? Sinon, les sœurs vont
faire une jaunisse si on est en retard, et tu sais combien
Joss trouve le jaune vulgaire.
Célina sourit à la plaisanterie et accepta le bras de sa
benjamine, la plus excentrique de ses trois filles..
- Elodie, tu ne vas pas aller à l’église en tennis ! s’écria
Jocelyne en découvrant les chaussures de sa sœur.
52 DOUNYO

- T’en fait pas, j’ai des escarpins. Mais je les mettrais
qu’au tout dernier moment, ils me font mal aux pieds.
« Toujours aussi peu de goût, cette fille », remarqua Marc-
André assez peu charitablement.
Un peu rassurée, Jocelyne retrouva le bras de son
psychologue de mari, la main de sa progéniture et ouvrit
le cortège.
L’église se trouvait deux rues plus loin, sur une petite
place plantée de parterres entretenus avec amour par le
jardinier municipal. Le corbillard était déjà devant
l’édifice, et les porteurs patientaient en fumant une
cigarette, appuyés sur le véhicule.
L’intérieur de l’église était délicieusement sombre et
frais comparé à l’atmosphère étouffante de la rue. La
famille pris place aux deux premiers rangs de la nef,
encadrant le cercueil, tandis que les amis et
connaissances de la défunte s’empilaient derrière.
Malgré elle, Elodie ne put s’empêcher de remarquer la
foule venue rendre un dernier hommage à sa parente. Le
maire et quelques-uns de ses adjoints, étaient présents,
ainsi que la plupart des notables de la ville, tous très
dignes dans leurs costumes noirs. Elle reconnut les
amies les plus proches de sa tante, des couples aussi
bourgeois et rébarbatifs qu’elle, et les enfants du
catéchisme dont Agathe s’occupait. Last but not least, elle
devina plus qu’elle ne vit celui qu’elle soupçonnait
depuis des années d’être l’amant secret de sa tante, le
(trop pour une femme de cinquante trois ans) jeune
Edouard, une espèce de gigolo qui devait avoir trente-
cinq ans et se prenait pour un tombeur. Il lui avait même
fait des avances, qu’Elodie avait refusées sans
ménagement, écœurée à l’idée de partager ne serait-ce
qu’une fois le même homme que sa tante honnie.
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Le prêtre arriva sur ces entre faits, saluant les membres
« classique » de la famille de la défunte et les assurant de
son soutien, avant de se planter devant Elodie, un
sourire moqueur sur les lèvres.
- Tiens, la petite ! Il y a bien longtemps que je ne t’ai
pas entendue en confession. Viens me voir quand tu
veux, la sacristie est toujours ouverte pour ceux qui se
repentent.
Pas question pour lui de la traiter comme ses sœurs !
Elodie se contenta de garder le silence et de regarder
devant elle, à travers le gros prêtre dont elle sentait le
regard la détailler. Il lui sembla entendre sa voix épaisse
faire un commentaire peu religieux sur sa poitrine, mais
elle chassa bien vite cette impression gênante.
N’obtenant pas de réponse, il s’éloigna et gravit les
trois marches de l’estrade avant de se planter devant
l’autel pour entamer la cérémonie.
- Enfants de Dieu, vous êtes venus aujourd’hui pour
remettre l’enveloppe charnelle de votre sœur, Agathe, au
sein de la terre dont elle est issue. L’âme de cette
généreuse personne est en ce moment même, sans
aucun doute possible, auprès de notre Seigneur.
Ensemble, prions pour le repos de son âme.
L’assemblée baissa la tête et s’absorba dans ses pensées
personnelles, prières ou autres. Elodie, pour sa part, ne
priait plus depuis qu’elle avait quitté le giron maternel,
n’ayant pas trouvé dans la religion de réponse aux
questions qu’elle se posait. Laissant son esprit
vagabonder, elle se prit à penser aux expériences un peu
bizarres qu’elle avait vécues ces dernières semaines. Il lui
semblait souvent entendre des réflexions des gens
autour d’elle, que ce soit dans la rue ou dans son travail,
le genre de commentaire que l’on peut faire à part soi
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