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Clémentine

De
128 pages
Naïve, aimante, rustique, Clémentine quitte ses mornes après des années de travail pour se perdre dans le tourbillon parisien. A travers elle, l'auteur présente une Guadeloupe de jadis, actuellement disparue. Ce premier livre de Sonia CATALAN témoigne pour la terre caribéenne d'aujourd'hui et de demain. Mais c'est d'abord le roman d'une époque et son charme parfois douloureux qui revit devant nous. Et celui d'une femme au destin humble et unique.
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CLEMENTINE

Sonia

CA T ALAN

CLEMENTINE
roman

Editions L'Hannattan
5-7 rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

En couverture:

Une Guadeloupéel1/le

en COS(Unle local. Basse-Terre, Guadeloupe)

(Nouvelle Edition de CA TAN, photographe,

~ L'Hannattan, 1992 ISBN: 2-7384-1631-4

A ma mère Yaya

A m.on père Joseph en hommage d'h.onneur. Aux marraines Laurette, Venise et Julia, en hommage reconnaissant. Auxfemmes guadeloupéennes, en admiration respectueuse.

4 Juin 1991.

Hymne à ma muse. «La lnusique est l'essen.ce du temps». (Platon)

C'est dans les Grands-Fonds, à Trou-Mombin, section de la commune du Verpré que vivaient Clémentine, Corneille Donatien, son époux et leur kyrielle d'enfants en marche d' escalier et au teint dissemblable: Clémence, Cornélia, Epiphane, Ernestine, Luc, Victoire et les autres «ti moune». Mornes rocailleux, aux flancs dégarnis pendant le Carême, ravines profondes, cuvettes où stagnent après d'abondantes pluies l'eau fangeuse des mares pleines de sangsues, plateaux calcaires caractérisent cette région pittoresque de la Guadeloupe. On y pénètre par maintes routes, étroites le plus souvent, s'entrecroisant subrepticenlent et aboutissant aux mêmes abymes, aux mêmes carrières, aux mêmes espaces bornés par des mornes où se ploient les croupes humaines dans de petits champs d'ignames, de patates douces, dans de petits carrés de légumes, aux côtés d'arbres à pain, de manguiers, de cocotiers, de boeufs, de cochons, et d 'hypothétiques «soucougnans». Clémentine faisait corps avec ses Grands Fonds qu'elle n'avait jamais quittés. Elle y avait toujours vécu. A dix-sept ans, elle avait épousé de son plein gré ou au gré de ses parents, Corneille, homme courageux et travailleur de réputation, maniant dextrement la houe, la fourche et le 9

coutelas pour exhumer du sol la nourriture familiale. A l'occasion, Corneille étaÏt maçon, menuisier. Sans être expert en la matière, il savait construire des marches à l'entrée d'une case, élever un muret, fabriquer une table avec des planches de fortune. Il exécutait ces menus travaux pour une modique somme, tirant ses ressources essentiellement du travail de la terre. Serviable, il participait aux convois organisés à Trou-Mombin pour aider ceux qui avaient besoin d'un grand nombre de bras pour faire leur jardin. Les Donatien vivaient à Trou-Mombin dans une case de quatre pièces en bois du Nord, au toit en tôle ondulée, que leur avait laissée Man Zounette, la défunte mère de Clémentine. Dans le salon se tenaient quatre chaises dont le dossier était revêtu d'une casaque en dentelle blanche. Elles entouraient une petite table sur laquelle était soigneusement posé un vase rempli de sable d'où émergeaient des fleurs multicolores en plastique égayant aussi bien les cases que les tombes des cimetières, et vendues par brassées dans les magasins de la rue Frébault à l'approche de la Toussaint. Il y avait sur une cloison des cartes postales, des cartes de bonne année, des illustrations découpées dans des journaux, des pages entières de journal. Sur une autre, était accrochée une représentation de Saint-Michel. Le décor ne variait pas d'une case à l'autre à TrouMombin. Des images de Saint-Miche], du Sacré-Coeur, de la Cène encadrées et vitrées, des natures mortes, en général des coupes de fruits débordant de poires et de grappes de raisin ornaient toutes les cloisons. Un canapé en planches, amorti par un matelas revêtu d'un tissu fleuri à volants achevait de oleubler la pièce. Le vis-à-vis du salon, salle à manger des événelnents solennels la

était occupé par une table mal équarrie et quatre chaises désassorties. A l'occasion d'un baptême ou d'une première communion, pour accueillir les nombreux convives, on ajoutait dans Je salon une table que l'on appelait la Désirade du fait de son éloignement de la table principale. Sur le grand lit de chacune des deux chambres étaient superposés deux, trois matelas. Paulette, la voisine avait sur son lit quatre matelas qui faisaient en 50n absence lajoie des enfants. Ils prenaient plaisir à monter dessus en s'aidant d'un petit banc et là, ils se livraient à leurs jeux. On les sortait comme des tiroirs à l'heure du coucher pour les poser par terre dans le salon et la salle à manger. Clémentine se gardait bien de coucher les plus jeunes, incontinents sur les matelas. Une «cabane» faite de haillons et de résidus de draps leur suffisait amplement. Ils pouvaient y faire pipi à loisir. Quand, apeurés par un violent coup de tonnerre ou par les errances de leur imagination, ils se réfugiaient dans le giron des parents ou des aînés, Clémentine devait exposer le lendemain les matelas imbibés d'urine à la bienveillance du soleil. Dehors, à ciel ouvert, on avait aménagé un cabinet clos par des feuilles de tôle. Il attenait à l'une des chambres. C'était le domaine de la batterie sanitaire, du broc, des seaux, des cuvettes et des pots de chambre. La famille mangeait dans la cuisine séparée de la case. Son sol était en terre battue. Une table, des bancs et des tabourets s'y trouvaient. Elle ressemblait davantage à un atelier hétéroclite d'artiste brouillon qu'à un office de maître-queux. Aux lattes du toit étaient suspendus des régimes de banane, des épis de maïs, quelquefois des andouil]ettes et des brasses de boudin. Centré au plafond, pendait tel une cage d'oiseau un garde-manger où l'on abritait les restes des repas. Les ustensiles de cuisine étaient accrochés à des Il

clous. On découvrait dans un coin des cartons contenant des provisions, ou encore des fruits, des mangues emmitouflées dans des feuilles sèches de bananier pour favoriser leur mûrissement. Divers objets, les outils de Corneille notamment, se faisaient une place dans cette partie du monde de Clémentine.

L'exubérante nature de la Guadeloupe faisait croître des alpinias, ixoras ou ratons-laveurs pour les savants, des lavandes rouges, corail, ou racoon pour les non-savants, connaisseurs des «gren en bas feuilles» et du «guéri-toute». Des haies d'hibiscus, de sang-dragon, d'alamandas clôturaient les cases. Dans les jardins qui ornaient leur entrée poussaient de ]a mousseline, des rosiers, de la verveine. Des gerbéras inclinaient leurs corolles. Des anthuriums balançaient le long de leurs hampes fines. En bas, dans les vallées ou au sommet des mornes, les manguiers majestueux imposaient leur présence. Leurs feuilles mortes repliées et brunies, charriées par le vent couvraient des pans de savane où s'entassaient dans des ravines. Plus loin, les arbres à pain nourriciers rivalisaient d'abondance et prêtaient malgré eux leurs branches aux ananas sauvages parasites. Les cocotiers droits, cambrés élançaient vers le ciel leur tête échevelée. Goyaviers, surettiers, abricotiers, sapotilliers se laissaient assaillir par les enfants qui se gavaient de leurs fruits. Au pied des arbres, on voyait se vautrer des porcs qui enfonçaient leur groin dans la terre. Des cabris paissaient sur les flancs des mornes. Des boeufs ruminaient paisiblement. Le soir, on voyait clignoter le minuscule fanal des lucioles. On entendait le coassement des crapauds et TrouMombin s'endormait dans Je stridulement des criquets. 12