Clos des cascades

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Ce roman nous plonge dans l'entrelacs de trois existences, celle de trois femmes qui habitent la même résidence : le "Clos des cascades" à Noisy-le-grand. Bien que voisines, elles ne se connaissent pas. Elles ont cependant en commun une même ambition, tendue vers l'accession au pouvoir et la reconnaissance professionnelle. Elles usent des mêmes armes face aux pauvres machinations masculines : la manipulation et la destruction. Autant de portraits de femmes énergiques et hauts en couleur, dans un univers où les hommes ne sont que de piètres faire-valoir, mais qui ne laissent aucune place à un avenir serein.
Publié le : lundi 1 décembre 2003
Lecture(s) : 262
EAN13 : 9782296343795
Nombre de pages : 248
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CLOS DES CASCADES

ŒUVRES D'AFNAN EL QASEM
œuvres romanesques LES NIDS DÉMOLIS 1969 LE CANARI DE JÉRUSALEM 1970 LA VIEILLE 1971 ALEXANDRE LE JIFNAOUI 1972 PALESTINE 1973 ITINÉRAIRE D'UN RÊVE INTERDIT 1975 LES RUES 1977 LES OISEAUX NE MEURENT PAS DU GEL 1978 NAPOLÉONNE 1979 LES LOUPS ET LES OLIVIERS 1980 LES ALIÉNÉS 1982 VOYAGES D'ADAM 1987 L'HOMME QUI CHANGE LES MOTS EN DIAMANTS 1983-1988 LIVRES SACRÉS 1988 ALI ET RÉMI 1989 MoïsE ET JULIETTE 1990 QUARANTAINE À TUNIS 1991 LA PERLE D'ALEXANDRIE 1993 MOUHAMMAD LE GENÉRÉUX1994 ABOU BAKR DE CADIX, suivi de LA VIE ET LES ÉTRANGES AVENTURES DE JOHN ROBINSON 1995-1996 MADAME MIRABELLE 1997 LES CHEVAUX SONT TOUJOURS TRISTES 1998 PARIS SHANGHAI ET LA PUCE BIONIQUE 1998 ALGÉRIE 1990-1999 MARIE S 'EN VA A BELLEVILLE 1999 BEYROUTH TEL-AVIV 2000 CLOS DES CASCADES 2001 HÔTEL SHARON 2003 MILITAIRES 2003 pièces de théâtre TRAGÉDIE DE LA PLÉIADE 1976 CHUTE DE JUPITER 1977 FILLE DE ROME 1978 essais LES ORANGES DE JAFFA ou LA STRUCTURE ROMANESQUE DU DESTIN DU PEUPLE PALESTINIEN CHEZ GHASSAN KANAFANI 1975 LE HÉROS NÉGATIF DANS LA NOUVELLE ARABE CONTEMPORAINE 1983 SAISON DE MIGRATION VERS LE NORD 1984 LE POÉTIQUE ET L'ÉPIQUE 1984 TEXTES SOUMIS AU STRUCTURALISME 1985-1995 scénarii L'ENFANT QUI VIENT D'AILLEURS 1996 L'AJOURNEMENT 1996 LA MORT 1996 ISA ET JEFF 1997 LES CHEVAUX SONT TOUJOURS TRISTES 1997 SHAKESPEARE SAIT QUI VA TUER LE FILS DE SPHINX 1997 LA FILLE DE SADE 1998 LE CHAUFFEUR, LE POÈTE ET L'HOMME QUI A V ALE LES COCHONS 1998 T'ES TOI, JE M'EN FOUS 1999 CLOS DES CASCADES 2001

Afnan EL QASEM

CLOS DES CASCADES
Avec la collaboration de Liliane !<houri

roman

De la Seine à l'Euphrate

L,Harmattan

Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation réservés pour tous les pays (Ç)Edition de la Seine à l'Euphrate Editions I'Harmattan PARIS 2003 ISBN: 2-7503-0019-3 (Ç)L'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-5580-1 EAN 9782747555807

A Jack Lang

Chapitre 1. Trois femmes, trois destins.

Les portes de l'ascenseur s'ouvrirent avec un soupir devant Mathilde Debray qui s'engagea résolument dans la cabine. Elle se campa devant le miroir de l'ascenseur et observa son reflet tandis que l'engin entamait sa descente. Parfaite, elle était parfaite. A trente-cinq ans, elle considérait qu'elle avait atteint un tournant décisif de sa vie. Son mari, cadre supérieur dans une société agroalimentaire, ses filles qu'elle se plaisait à penser talentueuses et ambitieuses à son image, son luxueux duplex qu'elle venait de quitter, tout cela était le fait de sa seule volonté. L'idée que son duplex se trouvait au quatorzième et dernier étage de la tour de la résidence Clos des Cascades l'avait toujours fait sourire, comme un emblème de sa réussite. Qui pourrait l'empêcher de monter encore plus haut et d'assouvir ses autres ambitions? Sans lâcher du regard son reflet dans le miroir, elle écouta retentir la sonnerie de son portable. Elle prit enfin la communication tout en essuyant une pointe de rouge à lèvres aux commissures de ses lèvres. Mathilde Debray, directrice régionale du puissant groupe d'assurances Prougama, venait d'entrer en action. C'était Marc Léger. Mathilde jeta un coup d'œil rapide au panneau lumineux qui indiquait le niveau de l'ascenseur. Elle estima qu'elle n'aurait pas le temps suffisant de s'entretenir avec lui et décida sur-le-champ de le rappeler plus tard. Mais

l'autre insistait. Elle percevait même une pointe d'autorité dans sa voix, ce qui l'agaça prodigieusement. Certes, Marc Léger travaillait pour le concurrent direct de Prougama et avait accepté contre un généreux pot-de-vin de convaincre son patron que le marché du Charles-de-Gaulle était risqué et qu'il valait mieux laisser Prougama se casser les dents dessus. Cela ne l'autorisait pas pour autant à lui parler sur ce ton. Elle l'interrompit sèchement: - Ecoutez, Marc, je n'ai pas le temps de vous parler. Venez me voir à mon bureau à neuf heures, nous en discuterons plus librement. L'ascenseur venait de s'arrêter au dixième étage. Mathilde de dos jeta un coup d'œil dans le miroir. Le visage de la femme qui venait d'entrer dans la cabine lui était vaguement familier. Par pur réflexe de méfiance, elle ne voulut plus rien ajouter que la nouvelle venue puisse entendre. Elle prêta une oreille distraite à ce que Marc Léger lui déversait à l'oreille et répéta finalement: - Soyez donc à mon bureau à neuf heures! A tout à l'heure! Sitôt son portable refermé, elle se souvint que c'était à l'occasion d'une réunion de parents d'élèves qu'elle avait vu la femme qui se tenait à côté d'elle. Leurs filles respectives devaient être dans la même classe. Quelle horreur, cette réunion! Et ces questions ineptes sur des sujets oiseux! C'était la première fois que, devant l'insistance de son mari qui affirmait que Sandrine avait besoin de son attention, elle avait libéré deux précieuses heures dans son planning surchargé pour assister à la fameuse réunion. Elle ne comprenait toujours pas, d'ailleurs, comment elle avait pu se rendre aux faibles arguments de son mari, elle qui avait en 10

horreur les mièvreries psychologiques et les états d'âme fumeux. Avait-elle des états d'âme, elle? Non, elle avait envie de quelque chose, elle réfléchissait au meilleur moyen de l'obtenir et mettait tout en œuvre pour que cela se fasse. Ensuite, elle passait à autre chose. Elle ne concevait pas que sa fille fût différente: Sandrine était autonome et volontaire, elle obtiendrait son bac avec mention, irait dans une grande école, de commerce ou autre, puis obtiendrait son premier poste à responsabilités une fois son diplôme en poche, à moins qu'elle ne veuille compléter sa formation en intégrant une prestigieuse université américaine. Tout comme elle. Pour preuve, Sandrine avait paru gênée lorsque sa mère lui avait annoncé qu'elle assisterait à la réunion et lui avait demandé avec insistance si elle était sûre de vouloir y aller. Mathilde hocha la tête, encore consternée d'avoir accepté un tel compromis. Et dire que Bernard s'absentait la moitié de l'année pour ses voyages d'affaires! Que savait-il, au juste, de leurs filles? Savait-il que Sandrine était capable de rester toute la journée enfermée dans sa chambre à rattraper les cours que ses professeurs en grève ne dispensaient plus depuis deux semaines? Quant à Stéphanie, la plus jeune, avait-on jamais vu une jeune adolescente de quatorze ans aussi épanouie? Et, de toutes façons, les filles avaient pris l'habitude de se confier à Jeannine, la gouvernante. Que pouvait-elle faire de plus? L'ascenseur venait de s'arrêter une nouvelle fois sur une jeune femme au teint diaphane et à la chevelure noire. Ses yeux bleus brillaient d'impertinence. Elle jeta un regard curieux aux deux autres femmes. Mathilde la trouva immédiatement antipathique. « Encore une intello de gauche, ricana-t-elle en son for intérieur, une de celles qui fourrent Il

leur nez partout. » Elle ne répondit pas à son salut et se mit ostensiblement à se repoudrer le nez. En effet, Christine Cossonneau était une intello de gauche. Intello de gauche, féministe, syndicaliste, membre du PS, c'était une militante viscérale. Tout juste sortie de SciencesPo, elle avait été nommée rédactrice en chef d'un magazine féminin. D'abord impressionnée par la charge des responsabilités qui lui étaient confiées, elle avait pris le taureau par les cornes et s'était lancée dans l'aventure. Son magazine, Quatre Femmes, était dédié aux femmes du cercle familial, les quatre femmes en question étant la mère, la sœur, la fille et l'épouse. Ses amies ne s'étaient pas privées pour ironiser sur le côté réactionnaire du magazine. Depuis quand faisait-elle dans le talibanisme, elle, la féministe convaincue? Christine Cossonneau était trop intelligente pour laisser échapper une telle opportunité et avait plaidé sa cause en invoquant le principe de situation paradoxale, la révolution de l'intérieur. La ligne éditoriale qu'elle avait imposée était simple: seules les femmes étaient capables de faire bouger les choses si I'humanité voulait gagner en bienveillance et en bon sens; les femmes avaient donc le droit à avoir un espace qui leur rendrait hommage, tout en leur donnant l'impression d'être comprises. Pour elle, tout l'intérêt de s'adresser à un public familial résidait dans le fait que ce public s'inscrivait en porte-à-faux avec l'image éculée de la femme libérée et active qui n'était qu'une caricature de plus, un produit de marketing. Elle, elle s'attachait aux plus petits détails de la vie d'une femme, aux petits bobos, du corps ou de l'âme, que l'on taisait de crainte de se voir taxer de complaisance. C'était en cela que son journal était moderne. 12

Aussi Christine Cossonneau avait-elle pris I'habitude d'être constamment à l'affût de la moindre petite idée qui lui fournirait matière à un article, voire un dossier spécial. Ces deux femmes, par exemple, avec qui elle partageait cet ascenseur lui avaient immédiatement produit un drôle d'effet. Elles lui avaient suggéré l'image d'une statue à deux visages, l'un noir, l'autre blanc. L'une arrogante, froide et dure. L'autre rêveuse, soucieuse. Et puis l'ambiance particulière de cet ascenseur. Une vague odeur d'after-shave et de produits ménagers flottait dans l'air, l'odeur du matin, fraîche et agréable. Plus tard, dans la journée, viendraient celles de la sueur et de la colère. Christine Cossonneau se fit la réflexion que ces odeurs étaient la seule chose intime qu'elle connaissait de ses voisins. Elle fit en sorte de sortir en dernier de l'ascenseur quand celui-ci s'immobilisa au rez-de-chaussée. Tout en se dirigeant vers la porte de sortie, elle écouta résonner le bruit sec des talons du « visage noir» qui s'éloignait dans le hall d'entrée, tandis que le « visage blanc» soupirait en marchant d'un pas lourd. «C'est presque une allégorie, songea Christine Cossonneau, mais une allégorie de quoi?» Le «visage blanc» avait fait mine de revenir sur ses pas: Christine Cossonneau poursuivit son chemin. * Marie-Ange Khan hésitait, en effet. Jusqu'au départ pour l'école de sa plus jeune fille Dina, qui avait tout juste neuf ans, elle s'était efforcée de montrer un visage souriant et rassurant. Mais sitôt la porte refermée, elle avait senti une angoisse sourde lui serrer le ventre, une angoisse à laquelle elle s'était habituée ces derniers temps, comme si elle appréhendait constamment une catastrophe imminente qui 13

ravagerait son foyer. Son visage s'était figé en un masque. En effet, sa vie lui échappait de toutes parts. Sa fille aînée, Dahlia, s'était brutalement transformée en rebelle irascible, arrogante et distante, si distante! A l'idée qu'elle restait seule à la maison toute la journée pour cause de grève à son lycée, Marie-Ange en avait des sueurs froides. Elle n'était pas vraiment seule puisque Younes, son mari écrivain, travaillait à la maison. Mais il était justement en train de terminer l'écriture d'un scénario, et n'était certainement pas disponible pour Dahlia. En général, quand il était en phase d'écriture, il s'imposait un emploi du temps très strict. Il se levait à cinq heures du matin et écrivait pendant deux heures. Ensuite, il prenait son petit déjeuner en famille. Puis il accompagnait Dina à l'école, faisait un tour dans le quartier pour acheter son j oumal et ses cigarettes, avant de s'enfermer toute la journée dans son bureau et travailler sans relâche. Il en émergeait à seize heures, heure à laquelle il allait chercher Dina à l'école. Si, entre-temps, il faisait des apparitions, son air absent et ses réponses bougonnes dissuadaient quiconque de l'approcher. Les périodes les plus fastes étaient celles qui suivaient la fin de la rédaction. Pendant quelques jours, y ounes se montrait attentionné et exubérant, certain qu'un producteur accepterait son scénario et qu'il obtiendrait enfin la reconnaissance de ses pairs, sans parler, bien entendu, des confortables droits d'auteur qu'il toucherait. La famille s'amusait alors à imaginer comment elle dépenserait l'argent que Younes allait gagner. Dahlia rêvait d'un tour du monde, Rayda d'une nouvelle harpe, Dina de toute la collection des CD de Britney Spears et Marie-Ange d'une cuisine neuve. Puis, comme rien ne venait, Younes préférait se lancer dans 14

l'écriture du scénario suivant plutôt que d'imaginer le pire, et le cycle se remettait en place. Mais, cette fois-ci, Marie-Ange Khan sentait chez lui une lassitude qu'elle ne lui avait jamais connue. Il en avait marre de vivre à ses crochets, comme il le lui avait dit, marre d'attendre le coup de fil qui lui annoncerait la fin de ses galères, marre d'écrire, même. La veille, il lui avait confié qu'il écrivait par simple habitude, parce qu'il ne savait rien faire d'autre. Son désespoir l'avait profondément émue. Younes avait perdu tout son allant. Allongée dans l'obscurité de leur chambre à coucher, elle l'avait écouté faire les cent pas dans le salon, impuissante à trouver les mots qui le rassureraient. Younes, son havre de tendresse, avait refusé d'entendre ses piteuses consolations. A présent, elle était tentée de remonter à leur appartement pour constater ce que Younes pouvait bien faire de sa journée. Et s'il faisait semblant d'écrire? Et s'il passait son temps à l'extérieur? Autant de doutes qu'elle ne pouvait confier à Dahlia, et encore moins à Younes, qui la rabrouerait sans ménagement. Mais que lui arrivait-il donc de faire preuve d'une telle ingérence, elle qui avait toujours misé sur le respect mutuel dans leur couple? Heureusement, son cours au centre de formation de la BIM commençait dans vingt minutes: elle n'avait plus de temps à perdre si elle voulait arriver à l'heure. * - Elodie, pas une minute à perdre! annonça Mathilde à sa secrétaire, en passant la tête par la porte du bureau de cette dernière.
- Bonjour, Madame Debray, lui répondit Elodie.

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Mathilde venait de pénétrer dans son propre bureau, Elodie sur les talons. Elle se débarrassa de son manteau, tandis que sa secrétaire déposait un tas de dossiers sur le bureau.
- Monsieur Léger est là, dit Elodie. - Je sais, il n'a rien qu'à attendre. Vous avez préparé ce

que je vous ai demandé? - Tout est là, madame, fit Elodie en désignant la pile de dossiers. Mathilde hocha la tête en signe de satisfaction: elle s'était déjà saisie du téléphone et composait le numéro d'une ligne interne.
- Luca? Je vous attends dans mon bureau! - Je fais entrer Monsieur Léger? insista Elodie.

- Non, non, je dois d'abord voir Luca. Allez lui proposer du café ou je ne sais quoi, histoire de le faire attendre! Luca, son assistant, venait de faire son apparition. Discret et élégant, comme à son habitude, il avait su gagner les bonnes grâces de Mathilde grâce à son sens inné du compromIS. - Prenez place, Luca. Vous avez pu remarquer que M. Léger était dans nos bureaux, attaqua-t-elle. - Oui, madame. - Il en demande dix millions!
- Mais c'est énorme! - On va payer, on n'a pas le choix.

- Quelles garanties propose-t-il en échange? - Aucune. - Vous lui faites confiance?
- Je n'ai pas le choix,je suis obligée de parier sur sa bonne

foi. Nous ne pouvons pas laisser le marché nous échapper. 16

Cette fois, notre compagnie doit signer avec le ministère. Le Clemenceau n'est pas le Charles-de-Gaulle, c'est un porteavions nucléaire! Ce contrat d'assurance est le contrat du siècle! Nous sommes obligés d'user d'expédients, si vous voyez ce que je veux dire...
- Je serai toujours votre adjoint, j'espère, fit-il avec un sourire plein de sous-entendus. Mathilde ne daigna pas lui répondre. Au lieu de quoi, elle lui désigna la pile de dossiers:

- Tenez!

Cherchez-moi le point faible chez notre

concurrent, c'est notre seule garantie. - L'AUP est une compagnie solide, madame. - Pas aussi solide que ça, Tessier, vous trouverez bien la faille. Mettez-vous au travail immédiatement et dites à Elodie de faire entrer M. Léger.
- Tout de suite, madame.

Il s'empara de la pile de dossiers sans manifester le moindre embarras. Il connaissait le dossier de l' AUP par cœur, depuis des semaines que Mathilde l'avait chargé de l'étudier. Il avait sa petite idée quant à l'information que Mathilde attendait. Son point fort avait toujours été de la comprendre à demi-mots, voire même d'anticiper ses requêtes. Il savourait encore en silence ces moments de pur triomphe où, sans afficher la moindre expression ni proférer la moindre parole, il lui était arrivé de tendre à Mathilde les documents contenant l'information qu'elle venait tout juste d'évoquer. Il ressentait encore le bouillonnement de satisfaction qui l'avait saisi à chaque fois et se souvenait parfaitement du petit sourire admiratif qu'elle avait esquissé tout en se gardant bien de le féliciter, comme si tout cela était normal et correspondait en tout point à ce qu'elle attendait de 17

lui. Quand il sortit du bureau, Mathilde s'était campée devant la baie vitrée et semblait plongée dans le spectacle de la ville nouvelle et de ses tours en verre. Il savait parfaitement ce qu'elle regardait: le bâtiment de l'AUP, leur concurrent, de l'autre côté du Mont d'Est. Elle ne s'en détourna qu'en entendant des pas dans le couloir. Elodie revenait accompagnée de Marc Léger.
- Marc, vous voilà enfin! s'exclama Mathilde d'un ton

enjoué. Entrez, nous avons beaucoup de choses à nous dire! *
- Je dois dire que je suis assez pessimiste, devisait Marie-

Ange devant son public de jeunes cadres. Cela faisait trois ans que Marie-Ange occupait ce poste de formatrice. «Histoire de l'informatique, évolution et révolution », tel était l'intitulé de la session qu'elle animait. Pour une raison qu'elle ignorait, Joachim Dausset, le chef du centre, avait insisté pour qu'elle s'en charge, au lieu du cours de rédaction technique initialement prévu. Marie-Ange avait beau eu protester qu'elle n'avait aucune connaissance pratique de l'informatique à part quelques notions de traitement de texte, Joachim Dausset voulait absolument mettre en place ce cours et la croyait capable de le tenir. « Vous n'avez qu'à faire la synthèse de trois livres sur le sujet, et vous aurez assez de matière pour commencer. J'ai reçu des consignes de la direction qui souhaite infléchir sa politique de communication interne. Vous connaissez la musique: ils embauchent des jeunes diplômés qui sont au fait des derniers systèmes et logiciels, mais qui ignorent pratiquement tout de ce qui se faisait il y a cinq ans. Cela crée une espèce de fossé entre générations d'informaticiens que ce cours devrait combler. C'est ce qu'on appelle encourager la 18

culture d'entreprise. Ne vous inquiétez pas, tout se passera bien. En général, les cadres en formation continue ne viennent pas ici pour prendre les formateurs en faute. Au contraire, vous pouvez vous arranger pour les mettre à contribution, c'est excellent pour l'esprit d'équipe. Et puis, je vous fais confiance. » Marie-Ange avait finalement accepté: elle se savait bonne pédagogue et avait un excellent contact humain. Par ailleurs, c'est à cette époque que Younes avait commencé à montrer les premiers signes de découragement. Avec son salaire qui rentrerait tous les mois, elle lui éviterait les petits boulots alimentaires qu'il faisait lorsque les fins de mois s'annonçaient précaires. Autre avantage inestimable, son lieu de travail n'était qu'à deux minutes à pied de chez elle. Mais elle n'était jamais arrivée à se départir d'un certain complexe d'usurpation. Elle était trop honnête pour ne pas se sentir gênée à l'idée d'enseigner une matière qu'elle ne maîtrisait pas dans la pratique.
- Contrairement à Nicholas Negroponte, poursuivait-elle,

je suis loin de croire à l'innocuité de la révolution numérique. Si je puis me permettre une comparaison osée, cela participe du même fantasme que celui d'une guerre propre. Toute nouvelle technologie, aussi spectaculaire et bénéfique soitelle, entraîne des désagréments plus ou moins graves. Le numérique ne fait pas exception à la règle. Au cours de la prochaine décennie, nous allons assister à des cas de viol de propriété intellectuelle et viol de notre vie privée. Nous allons devoir faire face au vandalisme numérique, au piratage de logiciels et au vol de données informatiques. Pire, nous allons assister à la disparition de nombreux emplois du fait de la prolifération de systèmes entièrement automatisés, qui vont 19

bientôt faire subir au lieu de travail des cols blancs la même transformation qu'a connue l'atelier. L'emploi à vie est une notion en voie de disparition. Plus le monde des affaires se mondialise, plus l'Internet acquiert de l'importance, plus le lieu de travail numérique s'universalise. Il va falloir que la BIM ouvre des bureaux de développement de logiciels à Londres et à Tokyo pour produire en continu. Plus nous nous rapprochons de ce monde du tout numérique... Marie-Ange s'interrompit en voyant Nadine Homard, la directrice de la formation, se glisser dans la salle par la porte du fond. Ce n'était pas la première fois qu'elle se permettait de telles intrusions en plein cours. Au début, Marie-Ange avait pensé que c'était sa manière d'agir habituelle, mais une rapide enquête auprès de ses collègues lui avait appris qu'elle était la seule à faire l'objet d'un tel traitement. Marie-Ange en avait conclu que Nadine Homard la surveillait et que, donc, son cours ne lui convenait peut-être pas. Cela avait contribué à renforcer son malaise. Pourtant, elle n'avait jamais reçu de commentaires désobligeants concernant les plans de cours qu'elle était tenue de remettre au début de chaque session trimestrielle. Nadine Homard connaissait parfaitement le contenu de son cours et savait que MarieAnge était appréciée de ses élèves qui restaient souvent discuter avec elle bien au-delà des horaires convenus. MarieAnge en était arrivée à penser que ses intrusions étaient de véritables tentatives d'intimidation. Et la moue sceptique que Nadine Homard affichait à présent le lui confirmait.
- ...plus un secteur entier de la population va se sentir

exclu. C'est fini pour aujourd'hui. Nous poursuivrons demain, se hâta de conclure Marie-Ange. 20

Sitôt que les stagiaires eurent quitté la salle, Nadine Homard s'approcha de Marie-Ange. - J'aimerais vous voir dans mon bureau le plus rapidement possible, lui dit-elle avec un sourire crispé. Le cœur de Marie-Ange se serra d'appréhension. Elle acquiesça de la tête et se mit à ranger ses affaires en silence, tandis que Nadine Homard faisait claquer ses talons vers la porte. *
- Et tu as le culot de venir me montrer cela! fulminait

Christine Cossonneau dans son bureau de rédactrice en chef. Elle avait hurlé tellement fort que sa voix avait porté jusque dans la salle de rédaction attenante, pourtant en pleine effervescence. Quelques journalistes avaient jeté un coup d'œil discret vers la porte vitrée avant d'échanger entre eux des grimaces de connivence. Aucun d'eux n'aurait voulu se trouver à la place de Philippe Lamoureux, le photographe du magazine à qui Christine faisait passer un mauvais quart d'heure, surtout pas si près de la date de bouclage. Christine se transformait au fil des jours en boule de nerfs et le moindre incident prenait des proportions gigantesques, volcaniques. Et, en l'occurrence, l'incident n'était pas mineur. Philippe venait de présenter les photos qu'il avait prises et qu'il comptait proposer comme illustrations du magazine à paraître. Christine n'en avait pas regardé trois qu'elle avait déjà bondi, estomaquée: - Mais ce sont des photos pornos! Je te rappelle que tu travailles pour un magazine féminin et que ce ne sont pas les routiers qui le lisent mais un public de mères, de sœurs, de filles et d'épouses! Alors, des filles belles, oui, mais pas provocantes comme ça ! Tu as perdu la tête? 21

- Tu trouves ça vraiment provocant? lança Philippe,

goguenard. Philippe Lamoureux s'était bâti une réputation de séducteur invétéré à force de blagues salaces servies aux autres membres de la rédaction dès le premier café du matin, de détails croustillants sur ses dernières conquêtes et de gestes déplacés qui lui avaient valu de recevoir une ou deux gifles de la part des plus sèches des journalistes. Il se targuait d'être un grand connaisseur de la gent féminine, et le fait de travailler pour un journal féminin l'avait conforté dans cette position. Cynique et arrogant, il avait néanmoins réussi à gagner la confiance de Christine par ses qualités professionnelles. Outre sa ponctualité, son talent était indéniable. C'était la première fois, en fait, qu'elle dénigrait ainsi son travail.
- A part une tenue sado-maso, ajouta-t-elle,je ne vois pas

ce qui les différencie des filles des magazines de cul! Regarde, non mais regarde celle-là, comment tu lui as fait ouvrir la bouche! Et celle-là, on dirait qu'elle se touche! C'est tout à refaire, fit-elle en lançant d'un geste rageur les photos sur son bureau. Il n'yen a pas une de bonne! Philippe s'était rembruni. La réaction de Christine ne l'étonnait pas. Il savait pertinemment qu'en lui livrant de telles photos, il avait agi par esprit de provocation. Mais il ne s'était pas attendu à une telle réaction de... patronne. S'il avait voulu mesurer le degré de complicité qui existait entre Christine et lui, et bien, il était servi. Elle venait de le remettre à sa place. Il s'assied nonchalamment en face d'elle et ramassa les photos éparpillées. Colette Cœur, la secrétaire de rédaction, fit son apparition à ce moment, les bras chargés de dossiers. 22

- Encore un peu plus d'attention, fit-elle en tendant le

dossier du courrier des lectrices à Christine. Elles en veulent encore plus! Salut, toi! ajouta-t-elle à l'adresse de Philippe. Comme il ne lui répondait pas, Colette interrogea du regard Christine qui haussa les épaules.
- Eh bien? On ne répond plus à Colette, maintenant?

Qu'est-ce qui se passe? - C'est rien, répondit enfin Christine. Philippe aime plus le corps féminin que la femme elle-même. - Et tu ne t'en rends compte que maintenant? gloussa Colette.
- Je ne pensais pas que c'était aussi grave! Alors, dis-moi,

qu'est-ce qu'il y a d'intéressant dans le courrier?
- Elles réclament toutes plus d'attention, résuma une

nouvelle fois Colette. - Plus d'attention, plus d'attention! grommela Christine. Comme si Quatre femmes ne leur prêtait pas assez d'attention! - Elles sont comme ça, les femmes. Tu es bien une femme, toi aussi, n'est-ce pas? - Ah pardon! J'avais failli oublier. Et c'est quoi les autres dossiers? - Tout ça, c'est des articles à lire pour visa de publication, fit Colette en désignant le plus gros tas de dossiers. Et toi, Philippe, il y a des modèles qui t'attendent pour poser. - C'est bon, j'y vais, soupira Philippe en se levant. - N'oublie pas ce que je t'ai dit, dit Christine alors qu'il était déjà sur le seuil de son bureau. Même à poil, débrouilletoi pour que les filles aient l'air de se préparer à une fête de famille! 23

Philippe ne daigna pas répondre. Colette sortit à sa suite, de plus en plus intriguée par l'évidente mauvaise humeur du photographe. Au moment de refermer la porte derrière elle, elle fit une grimace à Christine en désignant le photographe. La rédactrice en chef éclata de rire. * Le visage de Mathilde était tendu à l'extrême tandis qu'elle s'entretenait au téléphone avec le secrétaire d'Etat.
- Bien entendu, monsieur le secrétaire d'Etat, votre

présence à notre réception annuelle sera un grand honneur. Ce sera l'occasion de parler, même brièvement, du contrat. Je vous ferai part des derniers éléments en ma possession... Parfaitement, monsieur le secrétaire d'Etat... Aujourd'hui même? . . Bien évidemment! A ce soir, monsieur le secrétaire d'Etat. Mathilde jubilait en reposant le combiné. Elle venait d'obtenir un rendez-vous privé avec le secrétaire d'Etat qui n'avait pas voulu attendre jusqu'à la semaine prochaine pour être mis au courant des dernières évolutions concernant le dossier du Charles-de-Gaulle. Elle avait habilement piqué sa curiosité et il lui avait proposé sur-le-champ un rendez-vous au ministère de la Défense le soir même, à dix-neuf heures. Son \chauffeur personnel viendrait la prendre au siège de Prougama. Mathilde se prêtait silencieusement à de grandes spéculations. Si le secrétaire d'Etat lui avait donné rendezvous sans chercher à en savoir plus sur les nouveaux éléments qu'elle lui avait annoncés, c'est que lui-même avait de bonnes nouvelles à lui donner. Les mois de travail acharné qu'elle venait de passer portaient enfin leur fruit et elle n'était pas femme à bouder son plaisir. 24

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