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Coassement vôtres

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Le printemps venu, un propriétaire d'une petite commune de Sologne s’étonne de ce que les grenouilles ne chantent pas aux abords de son étang. Après avoir fouillé les environs, il doit se rendre à l’évidence : il n'y a tout simplement plus de batraciens en cet endroit. Pourtant, c’est la règle, les bestioles devraient normalement y batifoler. Le cerf brame en septembre, les chouettes paradent en décembre, et au printemps, on assiste au bal des grenouilles, symbole de la gastronomie française. Ont-elles décidé de faire grève ? Le Monsieur s’est plaint à qui de droit, en l’occurrence au Maire de sa bourgade, et ce dernier a fait suivre sa demande aux instances sanitaires qui, elles, ont mis le dossier sur la pile de choses à traiter. Comment ce document a-t-il pu passer de cette administration à un bureau gouvernemental secret dédié aux affaires paranormales : l'Office Action Clemenceau ? Et surtout, pourquoi s’en inquiéter ? Envoyé sur place pour cette enquête prétendument de routine, l'agent Barnabé Mozières va aller de surprise en surprise, accompagné de sa nouvelle partenaire : la jeune et mystérieuse Claire Fiquèle...
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Norbert Loumir

Coassement vôtres

 


 

© Norbert Loumir, 2017

ISBN numérique : 979-10-262-1062-7

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Courriel : contact@librinova.com

Internet : www.librinova.com


 

Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.

 

« Qu’est-ce qui la rend donc si sordide, cette maison ? » se demanda fugacement une taupe, un peu plus loin. Cachée au fin fond de la forêt à quelques kilomètres seulement du village, même de nuit la vieille bâtisse détonnait au milieu de la clairière verdoyante. Trop calme pour être honnête, trop sale pour cette si charmante enclave champêtre, elle choquait autant qu'un bubon putride fiché sur le sein de Mère Nature. Afin de la rendre plus inquiétante encore, une lune ronde et argentée agrémentait d'étranges teintes écarlates ses briques en terre cuite usées, tandis qu'autour une brise sournoise caressait les herbes bravaches comme un paysan pencherait le blé avant de le trancher à la faux... La bestiole n’osait pas s’en approcher parce que la peur menaçait son petit cœur d’exploser à proximité, parce que son sixième sens lui suggérait, aussi, que la mort elle-même habitait là. Mieux lui valait vaquer à ses occupations en évitant la zone maudite. Le temps que la taupe contournât l’obstacle, l’aube pointait le bout de sa timide clarté blanche entre les branches de chênes feuillues, par delà les étendues d’herbes folles et les hautes fougères qui cernaient la demeure. Derrière ses volets fermés, une simple ampoule au plafond peinait à éclairer les restes d’un modeste petit-déjeuner.

Accroupie sur le carrelage crasseux, une bien jolie maman se tenait face à son fils. De si bonne heure. Comme si de rien n’était. Comme s’ils n’habitaient pas ce cloaque. Elle lança un sourire forcé au frêle bonhomme, lui essuya froidement une larme inexistante du pouce puis se leva et s'en fut.

Ce dernier la regarda partir en décortiquant chacun de ses pas. Les mouvements félins de sa mère le fascinaient toujours autant, de ses fins mollets tremblant à peine à chaque pied nu posé sur le sol à sa façon animale de porter sa robe bleue, attribut si futile qu'il l’imaginait emporté dans les airs dès la porte franchie. A son sommet, de longs cheveux bruns se tordaient étrangement, comme désaccordés, fuyant tout mouvement naturel. Une mèche visait le ciel pendant qu’une autre s’enfuyait vers une épaule. La tête-monde divisait ses arbres pour mieux régner sur sa gigantesque forêt noire. Le garçon s’enivrait des gestuelles et effluves de sa génitrice en même temps qu’il essayait de la comprendre. La femme respira soudain profondément. Une main pâle, sans aucun bijou, chercha la poignée, la tourna, tandis que l’autre poussait la porte dans un mouvement gracile. À l‘extérieur, les quelques précoces striures jaunes du soleil transpercèrent le vêtement flottant.

La porte se rabattit derrière la déesse et deux tours de clef clôturèrent l’habituel cérémonial. Se retrouvant seul dans son quotidien lugubre, l'enfant hésita un instant, ne sachant que faire. Tout en évitant de regarder la porte donnant sur la cave, il débarrassa la table puis fila dans la cuisine laver bols et assiettes aux entrechocs de vaisselle aussi bruyants que rassurants... »


Chapitre I – Opère la chaise

 

Le béton, le bitume, la grisaille et la peur,

N’en déplaise à Babel accompagnent les esprits.

Ils s’assoient sur les pierres de leur douce torpeur,

Comme un simple derrière posé nu sur le lit.

Constellation urbaine, population humaine,

S’essaiera pour un temps à l’exode rural,

Mais suivons tout d’abord ce géant bien en peine,

De garder son séant loin des horribles pals.

 

***

 

Chinatown, avril 201_

— Je ne vais pas m’engager sur une mission maintenant, je viens juste de rentrer à Paris !

Estomaqué, Barnabé en fit claquer son siège sur le parquet du bureau.

Jusqu’alors assis en équilibre sur ses deux pieds de chaise arrière, les siens posés au bout de ses longues jambes sur un tas d’archives jaunies, il racontait nonchalamment à son patron ses derniers déboires en date. Et on lui demandait de repartir au front avant même la fin de son compte-rendu ? Il n’en revenait pas.

Il redressa son imposant corps et reprit.

— J’ai besoin de calmer le jeu. On a bien morflé là-bas.

Il se tut.

Leur précédente besogne avait en effet été des plus pénibles. Au fin fond de la Normandie pluvieuse, plantée sur une falaise avec vue plongeante sur la mer, une pseudo station thermale abritait, selon les dires de sa feuille de mission, un « plateau de fruits de mer hostiles ». Des yeux globuleux, des doigts autant palmés que griffus, une odeur infecte et une agressivité de tous les instants : les promesses avaient été aussi tenues que leurs chances de survie ténues. Le bilan restait malgré tout positif puisque Didier, Fouad et lui-même en étaient revenus à peu près sains et saufs. Mais à quel prix ! Il revoyait ces puanteurs marines s’écrouler à leurs pieds dans les souterrains, il entendait encore les coups de feu résonner dans les tunnels et les cartouches rebondir sur des pierres visqueuses sur lesquelles ils avaient maintes fois manqué glisser. Ils avaient subi tant et tant d’assauts de ces infects poissons humanoïdes que son épaule continuait de le lancer, conséquence de tous les tirs qu’il avait dû enchaîner au fusil à pompe. Submergés, ils avaient alors été contraints de fuir, de s'enfoncer dans les galeries, plus bas. Là, ils avaient fait face à des pièges vicieux qu’ils avaient difficilement esquivés, comme cette grille rouillée tombée du plafond, qui avait failli lui sectionner un pied, ou ce long escalier taillé grossièrement dans la roche auquel manquaient quatre marches. À la place, ils avaient découvert un trou béant sur les enfers. Contraints par la horde, ils y étaient descendus.

Barnabé ne voulait plus jamais se rappeler de ces choses rampantes et gluantes aperçues au fond des caves inférieures à la faible lueur de sa lampe frontale, ni de ce qui s'ensuivit. Quitte à garder des souvenirs de cette escapade faite d’embruns, il préférait conserver la vision de cette infecte bâtisse s’effondrant tel un château de cartes dégommé par le pied d’un enfant rieur. Didier restait le meilleur dès qu’il s’agissait de manipuler le C-4.

Après cette épreuve, Barnabé avait besoin de repos.

— C’est une mission de routine, Mozières, ne vous inquiétez pas, le rassura le Vieux d’un ton ferme et paternaliste depuis sa chaise rembourrée. Il ponctua sa brève envolée d’un hochement de sa tête chauve.

« Ex » Colonel de la glorieuse armée de terre française, le Vieux – plus de soixante ans au compteur - s’était vu reconverti à sa propre demande en responsable d’un groupuscule obscur, l’O.A.C, à l’approche d’une retraite qu’il ne souhaitait aucunement. Barnabé, qui avait vingt ans de moins, pensait cet organisme chapeauté il ne savait trop comment par l’État français. Cet « Office Action Clemenceau » relevait pour lui de l’acronyme fourre-tout qui, sous couvert de rendre hommage à un grand nom du Pays, permettait avec un budget restreint de combattre un ennemi dont le commun des mortels ignorait tout. Cela facilitait aussi l’envoi de barbouzes de-ci de-là afin d’effectuer des interventions inavouables. De ce qu’il en savait, depuis que la DST avait fusionné avec les RG pour donner la glorieuse DCRI, elle-même très vite métamorphosée en DGSI, les opérations fantômes devenaient un peu trop tangibles aux yeux de certains. Peu importait l’acronyme, il devait s’exécuter sinon, il en était persuadé, eux n’hésiteraient pas à le faire. Ils le tenaient avec une sombre histoire vécue du temps où il travaillait à la BAC, la Brigade anti criminalité. Il ne regrettait rien, il était sûr d’avoir fait les bons choix à l'époque.

Il répondit à sa hiérarchie d’un haussement de sourcil tant sceptique que blasé. Il n'avait pas le choix.

Le vieux décida néanmoins d’enfoncer le clou, de développer son argumentaire dont, pourtant, il n’avait nul besoin. Peut-être appliquait-il une technique apprise lors d’un cours de management quelconque.

— Il s’agit seulement de vérifier des racontars, des histoires. Comme d’habitude, à vous de trouver le menteur, l’origine de la rumeur et le dossier sera clôt. Voilà tout, mon ami, je vous offre des vacances en Sologne ! Une promenade en forêt vous fera le plus grand bien, ajouta-t-il en souriant. Sa fine moustache, elle, ne souriait pas plus que son sévère regard gris acier.

D’un bleu clair délavé, celui de Barnabé ne cilla pas.

— Là d’où je viens, vous m’aviez vanté les bienfaits de l’air marin, vous vous en souvenez ? J’ai failli mourir dix fois dans ces satanées grottes humides ! D’ailleurs, je ne suis pas à l’abri d’une pneumonie. Je devrais me poser un peu, ici, à Paris, pour être dans une forme optimale à votre service, mais un peu plus tard, ponctua-t-il d’une légère toux simulée.

— Je ne crois pas que la pollution parisienne vous aidera à soigner cette vilaine bronchite. J’ajoute que nous sommes malheureusement pressés par le temps et que je manque d’effectifs. Plusieurs de nos agents sont encore coincés du côté de l’océan indien, et d’après les derniers échos qui m’en sont parvenus ils ne sont pas près de rentrer, argumenta le Vieux.

À ces pensées, ses yeux se portèrent au loin, par delà une vieille photo encadrée sur le mur. Plus jeune, il y prenait fièrement la pose dans la savane africaine, un fusil dans ses mains. Sa jambe droite ne s’étant jamais vraiment remise de cette ancienne aventure ou d’une autre, il se leva difficilement de sa chaise, ouvrit un tiroir, en sortit une boîte d’allumettes, deux cigares, en tendit un à Barnabé. Ce dernier l’accepta avec un plaisir certain et, tout en l’allumant, retourna à son boss ce même hochement de tête pseudo-complice.

Le tabac se propagea et le Colonel ouvrit la fenêtre. On entendit mieux les bruits de la ville. En cette fin de journée printanière, les klaxons chantaient dans les altos, les moteurs tapaient dans les basses et des motos les infra-basses. Des chauffeurs de taxi jouaient les ténors tandis qu’en bas de l’immeuble une soprano chinoise hurlait on ne savait trop quoi dans sa langue natale. À côté, ses compatriotes et quelques Caucasiens locaux faisaient leurs courses dans un magasin spécialisé dans la nourriture du cru. Barnabé n’aimait pas la cuisine chinoise, mais cette pensée lui mit tout de même l’eau à la bouche. Il eut brusquement envie d’un steak. Il aspira une bouffée de son très bon cigare afin de couper sa faim naissante, puis suivit des yeux la fumée partant en volutes vers la fenêtre. Depuis le quatrième étage de cet immeuble vétuste du treizième arrondissement, la vue donnait sur un bâtiment au moins aussi moche que le leur. Barnabé pensa toutefois que le papier peint ne pouvait pas y être pire que celui du bureau du Vieux, orné de fleurs marron et orange imprégnées de nicotine.

Il attendit la suite. Le patron y allait par paliers, ça n’était pas bon signe. Le plus dur était à venir. Il expulsa du tabac et prit l’initiative :

— Boss, si nous sommes en sous-effectif, ne pouvez-vous pas recruter ? Vous êtes pourtant doués, là-haut, pour convaincre les gens de travailler pour vous, dit-il non sans ironie.

Au sourire en coin furtif qu’il aperçut, il sut qu’il venait de tendre une perche.

— Contrairement à ce que vous pensez n’importe qui ne fera pas l’affaire. Les qualités requises sont assez... particulières, et ça n’est pas le spécimen que vous m’avez ramené de Normandie qui changera la donne.

Il faisait là référence à l’une de ces créatures que le commando avait pu capturer, un homme-poisson à un stade encore peu avancé de sa métamorphose. Seuls ses yeux globuleux le trahissaient. « Le cabillaud », comme l’appelait Barnabé, les avait aidés en échange de la vie sauve, un réflexe de survie étonnant que ne partageaient pas ses congénères. Sous bonne garde, ils l’avaient incorporé à leurs bagages et livré pieds et poings liés à l’Annexe. Palmés, les poings et les pieds.

— Donc, si je suis votre raisonnement, moi même je ne suis pas n’importe qui, vous m’en voyez rassuré ! fanfaronna Barnabé en se balançant à nouveau de tout son poids sur ses deux pieds de chaise arrière.

— En effet, appuya très sérieusement son supérieur, confondant là touche d’humour et pointe d’égocentrisme à caresser dans le sens du poil. Vous n’êtes pas n’importe qui, vous êtes l’un de nos meilleurs éléments, c’est pourquoi je compte sur vous.

Sur ce compliment, il tira sur son cigare. L’extrémité en devint brièvement rouge incandescent, de la fumée s’en fut une nouvelle fois par la fenêtre tandis que quelques nuages restèrent dans la pièce, comme curieux de connaître la suite.

Il reprit :

— Vous n’êtes pas n’importe qui et j’ai besoin de vous. Le pays a besoin de vous pour former ses nouvelles recrues.

On y était. Barnabé leva les yeux au plafond jaunâtre et imagina le tableau : lui et de la bleusaille en classe verte en train de photographier l’écorce des arbres.

— Chef, mes collègues s’en sont tous tirés. Ils sont aussi frais que moi, c’est-à-dire pas du tout, mais je tiens à rester en vie encore un peu. On peut reformer cette équipe le temps de cette petite reconnaissance routinière si vous le souhaitez. Je vous apporterai des champignons, c’est promis, négocia-t-il par le biais d’une légèreté servile.

— Je ne peux pas. Eux, je les laisse se reposer un peu. Et de toute façon, ça n’est pas la saison des champignons, contourna son supérieur hiérarchique.

— Mais... mais c’est dégueulasse ! s’offusqua le soldat en retombant bruyamment de ses deux pieds de chaise, moi aussi, j’ai...

— Ils partent pour l’Australie la semaine prochaine, le coupa le vieux.

Bouche bée, Barnabé encaissa la nouvelle. Cette mission-là, du peu qu’il en savait, s’avérait rude. Plusieurs gars n’en reviendraient sans doute jamais. Il pensa à Fouad et à Didier, avec lesquels il avait arrosé leur succès deux jours plus tôt. Il soupira. Avec cette escapade en Sologne, il n’avait plus qu’à la boucler. Son boss venait de lui faire une fleur.

— Qui sont vos nouvelles recrues ? demanda-t-il, résigné.

— Une seule vous accompagnera, ce sera bien assez.

— Très bien. Vous avez son dossier ?

Irrité, le vieux tira encore sur son cigare avant d’en mordre le bout à pleines dents.

— Non, je ne l’ai pas.

— Vous ne voulez pas me communiquer les éléments ? s’enquit Barnabé, surpris. J’aimerais mieux connaître ce partenaire, pour le former ce sera beaucoup plus efficace.

— Ça n’est pas que je ne veux pas vous le communiquer, je ne l’ai pas, voilà tout. Je l’ai réclamé, mais en haut lieu on n’a pas jugé bon de me faire suivre la paperasse. En clair obscur, son dossier est classé secret défense.

L’agent siffla à cette annonce.

— C’est plutôt bon signe, non ? On nous envoie un champion ! Je m’en vais vous valider ses compétences fissa chez les bouseux, ensuite je prends mes petites vacances et on embraye, c’est ça ? demanda-t-il en basculant une énième fois sa chaise en arrière.

— C’est presque ça. Si ce n’est que, pour le peu que j’en sais, votre champion mesure à peine un mètre soixante, n’a qu’une vingtaine d’années et, euh... il s’appelle Claire.

Tandis que le vieux, stoïque, envoyait des ronds de fumée par delà ses nuages, par delà les immeubles gris de Paris, Barnabé et sa chaise s’écroulèrent de concert sur le parquet martyrisé.

 

***

 

Ça n’est qu’une fois un mince filet d’urine lâché sur la télécommande que Maxou finit par attirer l’attention de sa maîtresse. Ses aboiements n’avaient jusqu’à présent pas réussi à dévoyer son regard torve de la télévision, mais suite au blasphème qui s’étendait désormais jusqu’au canapé, le caniche exista pleinement.

Elle lui hurla dessus, le traita de tous les noms et lui jeta son Télé 7 jours au museau en implorant le ciel de l’aider à se débarrasser du monstre. Puis elle finit par reprendre son souffle, fit quelques pas, se calma, soliloqua encore un peu et vint chercher son chien, caché et penaud sous la table du salon.

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