Coeur de chouan

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1789 : la Révolution française est en marche. Dans les campagnes du Bas-Maine, c'est d'abord l'espoir d'une vie meilleure qui prévaut, avec notamment l'abolition de l'odieuse gabelle. Julien et Louis habitent deux communes voisines, Andouillé et Saint-Ouen-des-Toits, dont la première sera durablement patriote et la seconde deviendra le berceau de la chouanerie mayennaise. L'entrée en lice de Jean Chouan et la réquisition militaire vont faire basculer le pays lavallois dans la chouannerie.
Publié le : dimanche 1 février 2009
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EAN13 : 9782336270364
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Cœur de c/iouanRoman historique
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Cœur de c/iouan
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L'Harmattan(Ç)
L'HARMATTAN, 2008
5-7, me de l'École-Polytechnique; 75005 Paris
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diffusion. harmattan@wanadoo.fr
harmattan 1@wanadoo.fr
ISBN: 978-2-296-07725-6
EAN : 97822960772561789 - 1790 : La Constituante
I
Louis fut soudainement sorti de son sommeil par un bruit devenu inhabituel
ces derniers temps: la pluie. Celle-ci tombait drue et semblait s'accentuer à
chaque rafale de vent. Un sourire se dessina instinctivement sur ses lèvres car il
savait que l'hiver le plus rude jamais connu, aux dires des anciens, prenait fm.
Oh certes, nous n'étions qu'à la fin janvier 1789, mais les deux mois précédents
avaient été terribles! La rivière Mayenne, située à quelques lieues de là, avait
gelé sur seize pouces et les moulins étaient paralysés. Le blé ne pouvait donc
plus se manger sous forme de pain, mais bouilli avec des herbes pour le rendre
moins indigeste. Le marché hebdomadaire de Saint-Ouen-des-Toits,
généralement si vivant, était fantomatique et les dégâts, dans les cultures,
inestimables. De nombreux arbres avaient péri sous les morsures du froid
intense de décembre. Quant au jardin, plus rien n'y poussait depuis la
minovembre, début de cet hiver à jamais marqué dans les esprits. Louis constata
qu'il était en sueur sous sa couette de plumes, preuve que la douceur était
revenue après le froid glacial. Jacques et Marie, à ses côtés, étaient dans le même
état de transpiration, ce qui ne les empêchait pas de dormir profondément.
Comme s'il le savait déjà réveillé, Pierre Messager interpella son fils : « Louis,
entends-tu la pluie?
Oui, père, murmura-t-il.
Va au champ de Devant dès l'aube et rapporte moi ce qu'on peut en tirer.»
Il acquiesça mais savait très bien quel tableau l'attendait. Deux mois de gel
ininterrompu avaient complètement grillé toutes les jeunes pousses de blé, qui
auraient bien du mal à repartir. 1789 se devait pourtant d'être une bonne année
sous peine de disette. La récolte précédente avait déjà été catastrophique,
notamment à cause des violents orages de juin et juillet. Dès septembre le prix
des grains s'était mis à grimper et l'envolée n'avait cessé depuis. Le nombre de
mendiants s'était multiplié sur les routes avant que le froid ne les contraigne à
se mettre à l'abri... ou à mourir. Les vols de bois s'étaient également accrus
dans les divers taillis et futaies. L'extrême dénuement poussait ces gens à voler
pour se chauffer ou se procurer un peu d'argent. L'administration seigneuriale
tolérait ces pratiques mais ne pouvait laisser les fagotteurs se livrer sans retenue
à la destruction de la forêt du Comté de Laval.
Dehors, une lueur blafarde commença à poindre mais seul l'angélus confirma
que le jour avait bel et bien commencé. La pluie battante avait cessé, faisant
place à une bruine dense et pénétrante. Sortie de sa paillasse bien douillette,
Louis frissonna. L'air était plus doux mais l'humidité était également montée
d'un cran. Finalement, il se demanda s'il ne préférait pas l'air froid mais sec des
jours précédents. Il enfila rapidement sa large culotte de serge, qu'il emprisonna
7dans des guêtres à bouton, puis revêtit une ample veste à longues manches,
garnie de deux énormes poches latérales. Il recouvrit celle-ci d'une peau de
chèvre, abondamment garnie de poils. Enfin, il chaussa ses sabots de hêtre,
bien paillés, puis couvrit ses cheveux flottants d'un chapeau rond à larges bords.
Une fois sorti de la maison familiale, ses craintes s'avérèrent rapidement
justifiées. La neige avait complètement fondu et la surface du sol était dégelée
sur au moins deux pouces. Dans le pâtis, l'herbe était jaunie et plaquée sur une
terre noirâtre. Le champ de Devant, ainsi que le closeau de la Loge qui le
jouxtait, étaient dans un piteux état. Les pousses de seigle et de froment
émergeaient à peine de la boue qui les entourait. Combien de pieds allaient
repartir avec le redoux? Louis jugea que la moitié serait déjà un pronostic
optimiste. Elevant son regard vers le champ du Cormier, il constata que
l'avoine d'hiver avait péri et serait de nouveau à semer en mars; mais ça, il le
savait depuis plusieurs semaines tant il était connu que l'avoine ne supportait
pas les fortes gelées. Le regard renfrogné, déjà transi de froid à cause du
crachin, Louis rentra à la ferme en évitant le chemin habituel dans lequel se
trouvaient des caves d'eau infranchissables.
La maison des Messager, construite entièrement en schiste gris, avait plutôt
belle allure par rapport aux autres constructions du village. Plus vaste avec ses
trois pièces principales, elle comprenait une ouverture supplémentaire avec la
fenêtre ornée d'un linteau en accolade. La plupart des habitations étaient
généralement sombres, uniquement éclairées par une porte à double battant.
Celle des Messager imposait une certaine notabilité. Les deux étables et la
grange mitoyennes achevaient de former un ensemble imposant. La toiture en
ardoises était récente et les appentis en bon état. Cette relative aisance avait été
lentement acquise au fù des générations mais Pierre Messager avait su donner
une impulsion décisive grâce aux subsides de sa bru, Jeanne, mariée à son fùs
Pierre depuis 1785. Le père et le fùs aîné, désormais solidaires sur la ferme,
avaient acquis de nouvelles terres et eXploitaient près de quinze hectares, dont
un tiers leur appartenait, ce qui était rare pour des paysans du Maine. Cette
débauche d'énergie lui avait permis d'oublier momentanément le chagrin de la
disparition de son fùs cadet en 1787. Pourtant, depuis quelques mois, il avait
changé, devenant tour à tour taciturne et irascible. Louis supportait mal ce
changement de caractère d'autant plus que c'était essentiellement lui qui
supportait les sautes d'humeur de sari père.
Quand il entra dans la pièce de vie, toute la famille était déjà en train de
manger la soupe sur la grande table de chêne, hormis Jeanne, grosse de huit
mois, à qui on autorisait un repos prolongé. La petite Marie n'avait pas droit à
ce traitement de faveur. En l'absence de sa belle-sœur, c'est elle qui devait
veiller au repas des hommes car sa mère avait dévolu ce rôle aux jeunes femmes
de maison. La pièce était meublée d'un mobilier solide mais rare. La table était
entourée de bancs trapus. Une belle armoire en merisier, contenant le linge de
maison, était placée contre le mur arrière de la salle. Elle trônait près de
l'indispensable rouet. Enfin, une maie en chêne complétait le tableau, destinée
8essentiellement à abriter le pain. « Alors, comment est-ce? demanda
brusquement Pierre Messager à son f1ls.
Pas brillant» répondit Louis volontairement peu prolixe.
Le père Messager hocha simplement la tête. La ferme survivrait à ce coup du
sort météorologique mais son ascension sociale marquerait un temps d'arrêt.
« Le prix des grains va peut-être s'arrêter de grimper pendant quelque temps,
mais ça ne va pas durer, bougonna-t-il. Il va encore y avoir du grabuge avec les
bonnes femmes du bourg et les bandits de la ville. »
Comme tous les colons de ces terres du Bas-Maine, Pierre Messager vouait
une extrême méfiance, voire une animosité envers tout ce qui venait de la ville,
et particulièrement de Laval. De toute sa vie, il ne s'y était déplacé que deux fois
et n'avait retenu que le bruit et l'insécurité qui y régnait. Même le bourg de
Saint-Ouen-des-Toits le rendait moins à l'aise, surtout en ces temps troublés. La
production de la ferme suffisait bien à sa survie: blé, fruits, lait, viande, tout
était à disposition à la Roussardière, mais il fallait bien se rendre au bourg de
temps à autre, ne serait-ce que pour faire ses Pâques et se confesser une fois par
an. La visite dans le lieu de culte se révélait même indispensable depuis 1786,
année au cours de laquelle il s'était offert un banc d'église, placé trois rangs
derrière celui réservé au seigneur de Saint-Ouen. Ce dernier était certes presque
toujours absent mais la place acquise donnait à son propriétaire un certain
prestige. Le sacrifice avait pourtant été énorme pour un closier tout juste un
peu plus riche que les autres. Pierre Messager avait dû débourser vingt-quatre
Livres pour un banc qui ne portait ses fesses que quelques jours dans l'année!
A cela, il fallait ajouter quinze Sols de location annuelle. Mais il fallait affirmer
son rang, si petit soit-il, et personne dans la famille n'avait osé émettre la
moindre remarque sur cette énorme dépense. Les Messager s'étaient bien remis
de cette brutale sortie d'argent mais les temps incertains remettaient en cause
cette lente marche en avant.
A la Roussardière, la famille Messager se mit à travailler d'arrache-pied pour
remettre de l'ordre dans les champs. La fonte de la neige et les pluies de février
avaient imbibé d'eau une terre déjà difficile à travailler en temps normal. La
terre de la closerie était schisteuse, argileuse, et il fallait au moins quatre bœufs
pour traîner la charrue, celle-ci étant maintenue par deux hommes. L'eau avait
transformé cette terre en véritable glaise tant le sous-sol était imperméable. A
l'inverse, par temps sec, elle pouvait devenir croûteuse et poussiéreuse. Il fallait
donc labourer au moment propice en espérant que les pluies de printemps
laisseraient un répit, ce qu'heureusement elles firent. Pour maîtriser la charrue,
Louis prenait de plus en plus souvent la place de son père vieillissant. Celui-ci
venait d'avoir cinquante-quatre ans et s'éreintait beaucoup plus rapidement;
trop à son goût. Ses fils se levaient avant l'aube pour atteler les bêtes de trait et
ne rentraient qu'à la nuit tombée, qu'il vente ou qu'il pleuve. Lui les rejoignait
plus tard et repartait plus tôt, non sans avoir donné quelques coups de gueule
sur tel ou tel sillon mal réalisé.
9L'avoine avait été de nouveau semée en mars sur environ un journal!, le lin,
cher au père Messager, sur deux journaux. Le seigle et le froment promettaient
une récolte d'environ la moitié d'une année normale, comme l'avait prédit
Louis; encore fallait-il que les orages ne soient pas trop virulents en juin et
juillet. C'est cependant l'insécurité chronique qui inquiétait le plus les closiers
du village. Ce n'était certes pas la première fois que des désordres se
produisaient suite à des récoltes médiocres mais ceux de cette année 1789
prenaient une tournure plus inquiétante. Des rumeurs commençaient à circuler,
annonçant des bandes de pillards parcourant les campagnes. De fait, la crainte
de la disette s'empara peu à peu des habitants et, fin mars, une certaine agitation
commence à se faire sentir dans la région. Prévoyant des mois difficiles, les
autorités décidèrent de réagir avec fermeté afin d'impressionner les populations
et d'éviter le développement des troubles. Louis fut ainsi surpris de voir la
bouchère, Marie Gallery, emprisonnée pendant une semaine pour avoir tenté
d'arrêter un convoi de grains sortant du bourg: « Affameurs! avait-elle crié.
Vous préférez nourrir ces bandits de la ville plutôt que vos enfants!» C'est
pourtant à Laval, ville de dix-huit mille habitants, que les émotions populaires
prirent le plus d'ampleur. Au mois d'avril, les émeutes de subsistance se
succédèrent car les pauvres n'avaient plus les moyens de se payer du grain. Les
basses couches de la population urbaine, manifestaient de plus en plus
ouvertement leur hostilité au régime ancien et la volonté de vivre des temps
meilleurs. La future tenue des états généraux pouvait laisser penser qu'une ère
nouvelle allait s'ouvrir. En attendant l'insécurité régnait et les pillages se
succédaient chez les marchands, parfois même dans les greniers des fermes. A
Saint-Ouen,]ean Duchemin, métayer à la Mabilais, refusa même de se rendre à
Laval pour témoigner d'un vol de grains: «La populace de Laval va m'occire si
je me rends au tribunal, expliqua-t-il. Ma vie vaut bien dix boisseaux.» La
menace devint tellement sérieuse que de nombreuses villes rétablirent
l'ancienne milice bourgeoise. Cela fut fait à Laval le 17 juillet sans même
connaître les événements parisiens. L'effroi fut à son comble lorsque la
nouvelle de la prise de la Bastille fut connue le 18.
La peur devint panique le 24 en fm d'après-midi. La moisson allait bientôt
commencer. Pierre Messager et son f11saîné vérifiaient les faucilles et affûtaient
celles qui leur paraissaient insuffisamment effilées. Soudain, un bruit inhabituel
les bloqua net dans leur tâche: le tocsin. Interloqués, les deux hommes
restèrent muets, incapables de prendre la décision qui s'imposait. Avant qu'ils
ne réagissent les cris de Louis leur parvinrent aux oreilles: « Les brigands, les
brigands! » Essoufflé d'avoir couru depuis le bourg, Louis mit un certain temps
à récupérer, au grand agacement de son père. «De quels brigands parles-tu
Louis?
Il paraît qu'ils viennent de Paris, qu'ils sont payés par les nobles pour
détruire les récoltes!
Mais pourquoi diable?
1 1 journal = 1 demi-hectare
10Les bourgeois leur ont confisqué le pouvoir, ils veulent se venger.
Combien sont-ils?
Au bourg on parle de mille cinq cents hommes qui auraient ravagé
Andouillé et qui commencent à se diriger vers Saint-Ouen.
Retournons à la ferme nous barricader. Ces brigands vont goûter de mon
fusil s'il ose s'approcher de la Roussardière !»
Une fois revenue à la maison, Renée Messager ne l'entendit pas de cette
oreille: « Comment Pierre! Tu crois pouvoir faire face à cette masse de
brigands? Tu dois songer à ta famille avant tout. Un seul lieu pourra nous
protéger: l'église. Les brigands n'oseront y entrer. » Le ton fut si péremptoire
qu'aucun des hommes n'osa la contredire et quelques instants plus tard, toute la
phratrie était sur la route. Ils marchaient d'un pas rapide et les regards
s'emplirent d'inquiétude au fur et à mesure qu'ils rejoignaient d'autres groupes
de paysans. Jeanne et son bébé de deux mois avaient toutes les peines du
monde à suivre le rythme imposé et il fallut les semonces de Renée pour que
son fùs Pierre aille la soutenir. Dans le bourg, c'était une véritable pagaille: le
tocsin continuait à sonner inlassablement; les hommes armés de brocs, de
fertes, de fusils, criaient dans tous les sens et jetaient des regards effrayés en
direction de la route d'Andouillé. La foule se pressait aux portes de l'église et
malheur à celui qui s'écroulait au milieu de la masse humaine. Louis et Pierre
firent rempart de leurs corps pour protéger la progression des femmes. Une
fois à l'intérieur, le brouhaha ne cessa pas malgré les imprécations du
curé Davoust. Il fallut près d'une heure pour faire entrer tout le monde et
Pierre jugea que plus de la moitié de la paroisse était réunie dans l'édifice.
L'autre moitié, la plus éloignée du bourg était recluse chez elle, ou cachée dans
les fossés. L'attente fut interminable. La crainte de la mort, que tout le monde
croyait si proche, fit prendre à beaucoup le parti de s'y préparer et le curé fut
retenu au confessionnal jusqu'à 9 heures du soir. Les brigands ne vinrent point,
au grand soulagement des paroissiens. On sut le lendemain qu'ils n'étaient
également pas venus à Andouillé, ni à Laval, ni ailleurs... mais que la rumeur
avait partout semé la même peur panique. Les Messager reprirent donc le
chemin du retour à la nuit tombante, pas vraiment convaincus de la fin du
danger. Par précaution, les femmes et le bébé restèrent chez une parente du
bourg. Le patriarche était surtout inquiet de découvrir sa ferme dévastée, en
proie aux flammes. Le trajet se fit donc à bonne vitesse, mais le père et ses trois
fils savaient que la maison ne se dévoilerait qu'au dernier moment, surtout au
crépuscule. En effet, vue à une certaine distance, la campagne de Saint-Ouen
ressemblait à une vaste forêt parce que les chênes, les hêtres, les châtaigniers,
dont les haies étaient couvertes, étendaient leurs branches de tous côtés, et de
loin paraissaient se toucher. Il n'était pas rare d'y retrouver un voyageur
intrépide cherchant désespérément son chemin. La ferme apparut enfin, intacte
et paisible. Pierre soupira, puis s'assit brutalement sur une souche de
châtaignier, à la fois exténué par la course rapide et par l'anxiété qui ne l'avait
Ilpas lâché du trajet. Dans sa jeunesse, il avait risqué sa vie pour survivre mais il
savait qu'il n'aurait plus la force de revivre de telles épreuves.
Pierre Messager n'avait pas toujours été ce closier plutôt aisé, cet homme
taciturne qui aimait à cultiver le lin. Quand ses parents s'étaient installés à la
Roussardière, le revenu de la petite closerie suffisait à peine à nourrir la famille.
Cadet d'une famille de onze enfants, Pierre devait apporter son écot, sous peine
de famine à la moindre anomalie atmosphérique. La gabelle, l'impôt indirect le
plus injuste qui soit, lui fournit paradoxalement un moyen de subsistance.
L'impôt du sel était en effet très inégalement réparti sur le royaume de France.
La Bretagne, pays de franchise, échappait ainsi totalement à la taxe. Dans le
Bas-Maine au contraire, le prix du sel atteignait des prix vertigineux:
cinquantehuit Livres le minot contre seulement deux Livres chez les voisins bretons.
Autant dire que la tentation de contrebande était grande tant le sel était
indispensable à la conservation des aliments. La population se servait donc de
sel acheté en fraude, le faux-sel, même si elle était obligée d'en acheter
également une quantité taxée. Les uns allaient le chercher eux-mêmes, les autres
étaient fournis par les faux-sauniers. Pierre Messager fut de ceux-là. Chaque
voyage lui rapportait entre vingt et trente Livres, soit l'équivalent de plus d'un
mois de salaire de maçon ou de tissier. La contrebande n'était toutefois pas sans
risque. Déployés sur trois lignes de postes, les gabelous veillaient à la lisière de
la Bretagne et bien des compagnons firent un séjour prolongé sur les galères du
roi. Comme Pierre, la plupart des contrebandiers commencèrent à cause de la
misère mais bientôt l'appât du gain devint plus fort. Des bandes s'organisèrent,
s'armèrent de fertes et de fusils, et n'hésitèrent pas à faire le coup de feu. Pierre
fut arrêté une fois mais relâché quelques jours plus tard, faute de preuves. Une
autre fois, alors qu'il était marié depuis près de deux ans à Marie Coeffé, il
survécut à une vilaine blessure et jura de ne plus retourner chercher du sel en
Bretagne. Sa femme mourut peu de temps après, en couches, lors de la
naissance de son f1lsJean. Tout naturellement il épousa sa sœur, Renée, pas
encore mariée. Jamais plus il ne transporta de sel de manière illicite. «Ça va
père? lui demanda une voix dans l'obscurité.
Ça va Louis, répondit-il d'un ton visiblement agacé. Allons-nous coucher. Il
faut être dans les champs aux aurores. »
La saison des moissons battait son plein. Les moissonneurs employés pour
l'occasion partaient aux champs bien avant l'aube pour éviter la chaleur
accablante du milieu de journée. Ils s'alignaient dans la largeur de la parcelle,
chacun tenant un sillon et poussant droit devant lui. Le conducteur du groupe
prenait la tête tandis qu'un second surveillant pressait les traînards et s'assurait
que la besogne était correctement exécutée. Cette dernière fonction incombait
inévitablement au père Messager. Les blés étaient sciés avec la grande faucille
puis disposés au fur et à mesure en andains sur le sol. Les frères Cottereau
étaient particulièrement habiles dans cet exercice et régulièrement sollicités à la
Roussardière, il est vrai situé à deux cents toises seulement. Chaque
12moissonneur était suivi d'un releveur ou d'une releveuse qui coupait à la faucille
les derniers épis en formant des javelles. Trois jours plus tard, celles-ci seraient
unies en gerbes à l'aide d'une fourche en bois à trois dents et liées à l'aide d'une
paille de seigle fauchée presque verte. A midi, l'angélus sonna; la chaleur était
suffocante et chacun se mit à l'abri des chênes pour entamer un repas frugaL La
discussion s'engagea rapidement sur les dernières nouvelles de Paris, colportées
à Saint-Ouen par les divers voyageurs et marchands ambulants. La monarchie
absolue était tombée et le peuple avait maintenant voix au sein de l'Assemblée
nationale constituante. Mais ce que retenaient les paysans de cette véritable
révolution, c'était l'abolition des privilèges et la fln prochaine de la gabelle. «Les
anciens nous ont toujours dit: Quand les houx gèleront,lesgabelouss'en iront. Ils ne
croyaient pas si bien dire après l'hiver qu'on a eu, s'exclama François Cottereau.
Ne t'enthousiasme pas trop vite François, tempéra Pierre Messager, la
gabelle n'est pas encore vraiment abolie. Elle pourrait même revenir plus vite
que tu ne penses, peut-être sous une autre forme. Le roi a toujours besoin
d'argent.
Mais tout le monde se procure maintenant du sel à bon marché! Les
gabelous n'arrêtent même plus les charrettes pleines de sel breton.
Il n'y a plus de sel à Vitré, renchérit Louis, et on raconte qu'à Rennes, ce
sera bientôt la pénurie. Il faudra bientôt aller le chercher directement dans les
salines!
Ce qui est sûr c'est que les droits seigneuriaux vont disparaître. Fini les
corvées, les droits de franc-flef, les taxes sur les moulins et j'en passe!
Ce que j'en sais c'est que toute la racaille sème le désordre dans les
campagnes, intervint le père Messager. Et qui plus est des châteaux ont été
pillés afln de brûler les terriers et de s'en mettre plein la panse.
Si la rumeur provient du même endroit que celle du 24... » commença
Louis, mais il s'interrompit sous le regard furibond de son père. Malgré les
bonnes nouvelles qui semblaient parvenir de Paris, rien n'inquiétait plus Pierre
Messager que le désordre. La réussite économique et sociale ne pouvait se
produire que dans la sérénité. L'abolition des privilèges, survenue dans la nuit
du 4 août, ne le rassurait pas car il avait peur d'une réaction de la noblesse. Les
scènes de sauvagerie observées çà et là le confortaient dans son incurable
scepticisme. C'était pourtant bien la pression de la paysannerie sur les châteaux
qui avait poussé les députés à voter cette abolition. Les hommes flnirent en
silence leur déjeuner, vidèrent le petit tonneau de cidre et s'égaillèrent pour
dormir à l'ombre avant de reprendre le travail une fois la grosse chaleur passée.
Le sujet ne fut plus abordé avant la nuit tombée, moment où les moissonneurs
se décidèrent à rentrer.
Julien Jourdan se mit à courir quand il aperçut les six bœufs du père Montrond
se diriger vers la maréchalerie de son frère. Martin serait sûrement en colère s'il
n'était pas là pour réceptionner les bêtes de son meilleur client d'Andouillé.
13Coupant à travers la ruelle qui donnait derrière la forge, il parvint à l'écurie
avant l'arrivée du petit troupeau. Sa jeune sœur, Perrine, rit en le voyant si
pressé: «Julien, t'as encore été traîner près de l'auberge de Jean Jallier.
T'as intérêt à tenir ta langue petite peste» jura-t-il, mais il ne put
s'empêcher d'adresser un large sourire à sa sœur adorée. A maintenant quinze
ans, ce n'était pourtant plus la petite fille qu'il emmenait braconner le canard,
malgré l'interdiction de son père. Elle avait grandi et surtout embelli. Le regard
des garçons à son égard avait changé et Julien sentait bien qu'il ne serait pas
toujours l'homme de sa vie. La mort de leurs parents, deux ans plus tôt, à
quelques mois d'intervalle, avait bouleversé leur existence. Ils s'étaient retrouvés
sous la tutelle de leur frère Martin, devenu maréchal à la suite de son père. Il
s'agissait en fait de leur demi-frère car Perrine et lui étaient nés d'un second lit.
Les liens familiaux avec ce frère plus âgé de seize ans étaient forcément assez
distendus. Malgré tout, Martin était un homme rude mais juste. Julien et Perrine
devaient juste gagner leur pain quotidien, le premier en tant que commis
maréchal, la seconde en aidant sa belle-sœur Louise, constamment en couches
depuis huit ans. Michel Montrond parvint à l'écurie où l'attendait Julien: «Ton
frère est-il là ?
Il est en train d'enlever les vieux fers d'une jument à Pierre Reuzeau.
Faut toujours qu'il passe avant moi celui-là!
Ne vous inquiétez pas, vos bêtes seront prêtes ce soir.
Je l'espère bien, du temps de ton père, mes bêtes étaient ferrées dès midi.
Et toi, t'as pas l'air bien dégourdi pour ton âge.
Je n'ai que seize ans, monsieur Montrond.
Eh ben, il serait temps que tu ferres toi-même les bœufs et les chevaux!
Je le fais de temps en temps mais je n'en ferais pas mon métier. »
Michel Montrond resta coi devant tant d'ingratitude envers un métier qui avait
nourri plusieurs générations de Jourdan. Il préféra en rester là et se dirigea vers
la pièce où Martin travaillait. Celui-ci ne remarqua pas l'entrée de son client trop
affairé à nettoyer les sabots du cheval de Reuzeau. L'opération était délicate et
méritait une grande attention. A l'aide de tricoices le maréchal-ferrant arrachait
les vieux clous qui maintenaient le fer sur le sabot de la jument. Ensuite
l'excédent de corne était enlevé avec un rogne-pied bien affûté. Pour terminer le
parage du sabot, le dessous était nettoyé avec la rainette et les côtés limés avec
la râpe. Quand le pied était paré, il fallait l'examiner en repos sur le sol et voir si
aucun défaut ne subsistait. La difficulté inhérente au cheval de Reuzeau était
une blessure au niveau du sabot avant droit. Martin devait donc faire un
curetage pour situer le mal dans le sabot et faire un pansement, tenu par un fer
et une plaque de métal. «Julien! cria-t-il sans même lever la tête, va mettre cette
jument à l'écurie; on la ftnira en fm de semaine. » Julien s'exécuta. C'est à ce
moment seulement que le maréchal-ferrant aperçut Montrond: «Toujours à
l'heure Michel! lui adressa-t-il d'un air bourru mais néanmoins amical.
La moisson n'attend pas.
14Et toi, t'attends toujours le dernier moment pour ferrer tes bœufs.
Trêve de balivernes, je veux ramener mes bêtes chez moi ce soir, je reste au
bourg toute la journée pour affaires.
Pas de problème, les fers sont déjà prêts pour les bœufs qui sont venus il y
deux ans. Il en reste juste un jeu à faire pour la jeune bête. J'espère qu'aucune
n'a cassé un onglon comme la dernière fois?»
Michel Montrond maugréa quelques paroles qui ressemblaient à un « à ce soir
sans faute. » Martin sourit et s'attela sans tarder au déferrement des bœufs, aidé
par deux commis, dont son frère Julien. « T'étais encore à traînasser dans le
bourg, lui asséna-t-il.
... heu non, balbutia Julien.
Ne te moque pas de moi, quelqu'un t'a vu chez Jallier. »
Sentant la voix de son frère s'adoucir, Julien voulut raconter ce qu'il avait
entendu le matin. En travaillant, il ne pouvait s'empêcher de parler, ce qui avait
le don d'agacer Martin qui considérait que cela nuisait à la concentration et
donc au bon ouvrage: «Y'a eu du grabuge chez les nobliaux!
C'est quoi encore cette histoire?
Ce n'est pas une rumeur comme le «vendredi fou» du mois dernier. Non,
une dizaine de châteaux ont été pillés du côté de Lassay et on dit que celui de
Craon l'a été aussi.
Mais, par qui ?
Par toute une bande de paysans qui voulaient supprimer leur dépendance
vis-à-vis des seigneurs. Ils ont brûlé tous les papiers qui les liaient à eux: c'est la
révolution dans les campagnes!
Ils vont sûrement se retrouver en prison tous ces imbéciles.
Eh bien non! dit Julien d'un air triomphant, l'Assemblée nationale
Constituante a voté l'abolition des privilèges dans la nuit du 4 août. C'est le
petit peuple qui a gagné, c'est la fln de la féodalité! Vive la Constituante! »
Martin regarda son frère, un peu ahuri. Il ne comprenait rien aux événements
de Paris ni aux subtilités économiques et sociales du moment. Ce qui
l'intéressait, c'était de savoir si les impôts allaient baisser et si le commerce allait
se relancer après plusieurs années de vaches maigres. Conscient de ses lacunes
économiques sur le sujet et, à l'inverse, intrigué par les connaissances de son
frère, il préféra clore la discussion: « Fais attention à ce que tu fais au lieu de
causer de sujets qui ne te regardent pas. Va donc chercher un travail à ferrer
pour entraver les bœufs de Montrond. Ils ont l'air aussi excités que tes foutus
paysans. » Julien s'exécuta à regret, son frère étant décidément trop obtus. Il
s'empara du portique posé à proximité et le posa, non sans mal, sur le premier
bœuf. A l'aide d'une sangle, il le flxa à même l'animal, pour empêcher celui-ci
de se mouvoir et donc de blesser le maréchal-ferrant lors du déferrement.
Quand le pied du bœuf fut paré, Martin présenta sur le sabot le fer légèrement
chauffé et le posa quelques instants. Il ôta ensuite la portion de l'ongle sur
laquelle le fer était imprimé, afm qu'il pose également partout, et qu'il ait son
15appui sur toute la rondeur du sabot, sans en excepter les talons. L'opération
engendrait une forte odeur de corne brûlée, si caractéristique des maréchaleries.
Pour assujettir le fer et le sabot, il brocha d'abord deux clous à têtes carrées, un
de chaque côté, sans bien sÛt blesser l'animal; après quoi, faisant poser le pied
par terre, il estima être dans une juste position, et il acheva de le brocher. Il ne
restait plus qu'à couper la pointe des clous et à replier la partie restante sous le
sabot. Un dernier coup de râpe assura la fmition. Les mêmes gestes furent
répétés vingt-cinq fois, ce qui prit une bonne partie de la journée. Par bonheur,
aucune bête n'avait de blessures réclamant un pansement et donc une mise en
étable.
Pendant ce temps, Julien travaillait les fers non préparés. Suffisamment fort
pour tenir la masse pendant plusieurs heures, il forgeait d'abord une branche,
puis la seconde, et enfIn les soudait ensemble. Ensuite, il marquait le fer avec
l'étampe, débouchait les trous avec le poinçon pour pouvoir passer les clous et
le terminait en l'ajustant au pied du bœuf. La chaleur était suffocante, surtout en
plein mois d'août, et la manœuvre harassante. Curieusement, c'était là que Julien
se sentait le moins malheureux. Le métier de maréchal-ferrant ne l'avait jamais
attiré. Son intelligence lui commandait d'autres fonctions, plus excitantes. Il
espérait que les événements parisiens lui en fourniraient l'occasion.
La récolte 1789 fut médiocre mais amplement suffisante à nourrir la
population locale. Paysans et propriétaires rechignèrent pourtant à vendre trop
rapidement leurs grains au marché, les uns par peur de se faire attaquer lors
d'un transport, les autres par appât du gain, car les prix montaient. Fin juillet, le
seigle atteignait déjà quatre Livres dix Sols le boisseau au marché de Laval. Les
plus pauvres accusèrent les accapareurs de vouloir les affamer et s'en prirent
aux convois de grains, ce qui accentua l'insécurité sur les routes. Dans les
bourgs mêmes on s'inquiéta de voir les "bleds" partir pour la ville. Le 19
octobre au matin, Pierre Messager f1lss'en fut livrer une voiture de grains à son
propriétaire lavallois. Avant d'arriver aux Chênes-secs, il fut pris à partie par
une bande armée de fusils et de bâtons. Parmi eux, il reconnut Jean Riveron,
domestique au Guy Bouttier, Etienne Pannetier et François Babin,
respectivement journaliers à la Mocardière et la Renardière. Leurs femmes
étaient également présentes. La condition des journaliers était devenue
particulièrement préoccupante. Ne vivant que sur de minuscules parcelles, dans
des maisons misérables, ils devaient louer leurs bras dans les métairies pour
seulement espérer survivre. La moindre disette les projetait en masse sur les
routes et dans les maisons de charité. «Où vas-tu avec ton grain, clama l'un des
assaillants?
C'est mon maître de Laval qui réclame sa part.
Fais demi-tour; y'a déjà pas assez de grains pour ceux d'Saint-Ouen! »
A ce moment, Pierre n'était pas très rassuré. Il connaissait certes la plupart des
individus qui entouraient la charrette, mais leurs visages émaciés prouvaient les
16privations répétées. La faim n'étant pas bonne conseillère, il craignait qu'ils ne
f111Îssentpar piller son chargement puis par le rosser. Dans le meilleur des cas, il
ferait demi-tour sans dommage, mais aurait fait trois lieues pour rien. Il tenta
donc une dernière négociation: « Si vous voulez, je vous vends ici le grain à un
prix inférieur au marché de Laval.
On n'a pas les moyens de t'acheter ton grain, retourne dans ta ferme, on
n'est pas des voleurs mais aucun grain ne quittera notre paroisse! »
Pierre Messager sut qu'il devait rapidement interrompre la discussion car les
femmes aux regards affamés commençaient à s'approcher dangereusement du
chargement. A son retour à la Roussardière, son père entra dans une colère
noire: « Que va dire le maître s'il ne voit pas arriver son blé ? Va prévenir la
maréchaussée! Qu'ils arrêtent ces imbéciles! »
Pierre s'exécuta, la mort dans l'âme. Après tout, ces hommes et ces femmes ne
lui avaient fait aucun mal. Ils redoutaient simplement de n'avoir plus de grains à
acheter durant l'hiver, ou alors à des prix vertigineux. Ils pensaient naivement
qu'en bloquant les convois dans la paroisse, les prix allaient s'éroder et le grain
rester en quantité suffisante. Lui aussi avait connu la misère et avait été
contraint à frauder du sel. C'était au début des années 1770, à un moment où la
Roussardière vivait des temps difficiles. Comme son géniteur, Pierre Messager
devint faux-saunier. Il avait pour complices les fils Cottereau - les
fainéants comme les appelait son père - bien connus pour leurs activités
contrebandières. Il avait définitivement abandonné l'activité du faux-saunage
après l'affaire de Saint-Germain-le-Fouilloux, en 1780, et l'éclatement de la
bande de Jean Cottereau. Sérieusement encadré par son père, il avait réservé ses
efforts pour la petite ferme. La chance lui sourit en 1785 lorsqu'il se maria avec
Jeanne Letourneux malgré les réticences de son beau-père. L'argent de la dot
permit de rêver à de nouveaux projets et d'asseoir une relative prospérité à la
Roussardière. Pierre préféra se tenir éloigné de ses anciens amis contrebandiers.
Les affaires devenaient presque florissantes depuis son mariage et le passé ne
devait pas annihiler cette marche en avant.
Les trois hommes reconnus par Pierre parurent en justice mais celle-ci se
montra magnanime en les acquittant, au grand désappointement du père
Messager. L'heure n'était plus à la répression car le petit peuple mourait de
faim. Signe des temps, les abandons de nourrissons se multipliaient, et pire
encore, les infanticides. La cause principale en était bien sûr la misère
consécutive aux diverses crises de subsistance mais le curé Davoust évoquait
également un net affaiblissement des mœurs. Rien que pour l'automne 1789, il
avait déjà recueilli cinq enfants, dont certains retrouvés dans les fossés.
Les transports de grains ne se passèrent pas toujours aussi bien que celui de
Pierre Messager. Plusieurs furent attaqués, pillés et le conducteur parfois
grièvement blessé. Pour calmer la population, des propriétaires vendirent une
partie de leur récolte à un prix inférieur au marché, certains sous la contrainte, il
est vrai. Le père Messager n'était pas aussi philanthrope. Il avait quitté la misère
depuis peu et n'entendait pas y retourner de sitôt. Malgré les pressions, il stocka
17le blé réservé à son propriétaire lavallois et refusa obstinément de le vendre à vil
prix.
II
Le calme revint péniblement dans le pays lavallois. L'inquiétude était latente
mais l'hiver 1789-1790 s'était révélé nettement plus doux que le précédent. Les
semis de blé et d'avoine l'avaient supporté sans encombre et on pouvait espérer
une bonne récolte l'été venu. Chez les Messager, Louis était maintenant devenu
un homme. Âgé de dix-sept ans, il dépassait son père d'une courte tête et ne
ratait aucune occasion de montrer sa force. Son demi-frère Pierre allait avoir
trente ans et semblait déjà usé par les travaux de la ferme. Leur caractère était
très différent, presque contraire. L'aîné était posé, effacé devant son père. Louis
était toujours au bord du conflit, rechignant aux tâches pour lui inutiles et se
sentant davantage attiré par ce qui se passait au bourg. Depuis un certain temps,
le père y alternait les déplacements de ses deux f1ls, malgré le peu
d'empressement de Pierre. Louis rageait de devoir rester dans les champs tandis
que son frère se rendait au marché de Saint-Ouen. Jacques et Marie lui
ressemblaient en de nombreux points: vifs, gais, un peu trop entreprenants.
Leur père, désormais âgé, bougonnait devant sa femme en les voyant s'amuser:
« C'est bien du Coeffé ça! Le vice avant le boulot.» Renée ripostait
invariablement par la même réponse: « les chiens ne font pas des chats!» et il
s'enfermait dans un silence accusateur.
Le début de l'année 1790 fut essentiellement marqué par la refonte des
circonscriptions anciennes et l'élection d'assemblées à chaque degré de ce
nouveau découpage. Le Bas-Maine et une partie du Haut-Anjou formèrent le
département de la Mayenne, en référence à la rivière qui les traversait. Laval en
devint le chef-lieu. A l'intérieur de ce territoire, l'administration détermina sept
districts, puis à l'échelon inférieur soixante-huit cantons et, enfIn, deux cent
soixante-dix-sept communes dont les limites étaient généralement celles de la
paroisse. Andouillé et Saint-Ouen-des-Toits devinrent tous deux des chefs-lieux
de canton malgré leur proximité. Saint-Germain-Ie-Fouilloux et
Saint-Jean-surMayenne furent agglomérés au canton d'Andouillé, La Brûlatte, Olivet et Le
Genest à celui de Saint-Ouen. Nul ne contesta la prééminence de ces deux
chef-lieux tant leur rayonnement économique était supérieur à celles des petites
communes rurales. C'est à Saint-Ouen et à Andouillé que se trouvaient les
notaires, chirurgiens, négociants, tanneurs, préposés à la fIscalité, voire
blanchisseurs, barbiers, lingères... A Olivet ou Saint-Jean-sur-Mayenne, il
n'existait ni commerce, ni artisanat, ni activité textile importante. Pour
représenter ces communes, des élections furent décidées pour le mois de
février. Tous les hommes âgés de plus vingt-cinq ans, domiciliés depuis au
moins un an dans la commune et payant une contribution équivalente à trois
18jours de travail pouvaient voter: on les appelait les citoyens actifs. Les
domestiques furent exclus des listes car susceptibles d'être influencés par leur
maître. Malgré ces restrictions, il n'y eut guère de contestations sur les critères
de sélection des électeurs. Il est vrai que bon nombre de ces paysans allaient
voter pour la première fois de leur vie. A Andouillé, ils furent pourtant trois à
dénoncer le cens électoral. Pour eux, la journée de travail à vingt Sols, seuil
nécessaire pour pouvoir voter, était excessive, mais la requête des trois frères
Carré, simples tisserands, fut rejetée et ils ne purent participer aux divers
scrutins. Impuissant à les faire admettre comme actifs, Martin] ourdan ressentit
une certaine amertume. La Révolution allait surtout profiter aux plus aisés. Les
journaliers et domestiques ne devaient pas décider de l'avenir de la
communauté. Seuls des propriétaires étaient soi-disant en mesure de gérer les
affaires du territoire. Martin était lui-même juste au-dessus du seuil nécessaire,
et savait que jamais il ne serait élu. Les élections devaient permettre de
constituer le conseil général de la commune qui se composait d'un maire, d'un
procureur, d'un corps d'officiers municipaux, proportionné à la population,
d'un greffier et d'un conseil de notables en nombre double de celui des officiers
municipaux. Le conseil de Saint-Ouen comptait douze membres, celui
d'Andouillé dix-huit.
Le 1cr février, Pierre Messager et son ftls aîné se rendirent au premier tour du
scrutin. L'un comme l'autre ne savaient pas vraiment pour qui ils allaient voter.
Ils étaient surtout curieux de voir comment allaient se passer ces fameuses
élections municipales. Arrivés au bourg, ils furent surpris par la foule présente
sur la place. En théorie, ils devaient être près de deux cent quinze électeurs
actifs. Vu l'affluence, on ne devait pas être loin de ce nombre. Beaucoup
avaient revêtu leurs habits du dimanche comme pour montrer l'importance de
l'événement. Après quelques salutations d'usage, les Messager se tinrent un peu
à l'écart en attendant le début des opérations de vote. Le notaire, Maurice
Guillois, n'adoptait pas la même discrétion. Le visage basané d'où ressortait un
long nez, les cheveux châtains noués en queue de cheval, il était richement vêtu
de vêtements bourgeois. On le voyait discourir d'un groupe à l'autre, les gestes
amples et le verbe haut. Il n'était pas chiche des frappes dans le dos et des
poignées de main, ce qui était fort inhabituel pour cet homme généralement si
hautain. Les Messager eurent bientôt l'explication de ce comportement
anormal: « Bonjour les Pierre! scanda-t-il en les approchant. Comment ça va à
la Roussardière ?
Mieux qu'il y a un an, marmonna le père Messager.
suis bien aise mes braves paysans. »J'en
Pierre n'apprécia pas les paroles condescendantes du notaire et se mua dans
un silence réprobateur. Nullement décontenancé, Guillois reprit: « Vous devez
avoir un sacré boulot avec votre ferme. On ne vous voit pas souvent
embaucher des journaliers.
19Ça arrive, répondit sèchement Pierre fils, mais on s'en sort avec tous les
bras de la famille.
Certes, certes, mais il ne faudrait pas que de nouvelles charges vous
incombent.
Comment ça ? se réveilla soudain le père Messager.
C'est que le travail ne manque pas dans un conseil municipal, il faut avoir
du temps libre. »
Le closier comprit où le notaire voulait en venir. Sa fonction et son instruction
en faisaient un candidat naturel à l'élection, notamment à celle de maire. Mais,
conscient de son impopularité, il s'efforçait d'amadouer les futurs votants.
Pierre Messager n'eut pas le temps de lui dévoiler ses intentions que les cloches
de l'église se mirent à sonner, invitant les citoyens actifs à venir se présenter à la
salle communale.
Le scrutin dura bien plus longtemps que ne l'avait envisagé le plus pessimiste
des citoyens. On procéda d'abord à la nomination d'un bureau chargé du bon
déroulement des élections et, à chaque tour, on procéda à l'interminable appel
nominal. Comme il fallait élire un président, un secrétaire et trois scrutateurs, la
première journée fut entièrement consacrée à l'élection de ce bureau. La nuit
commençait à tomber et les plus éloignés du bourg désertèrent rapidement le
bureau de vote. Les Messager se demandèrent même un instant s'ils devaient
revenir trois jours plus tard, pour l'élection du conseil. En effet, la composition
du bureau leur paraissait suffisamment satisfaisante pour orienter
favorablement le scrutin. La présence de Michel Davoust, curé du village, et de
François Bassé, son vicaire, leur laissait en effet penser que l'influence de
Maurice Guillois serait contrebalancée. Ces hommes rédigeraient les bulletins
pour les personnes ne sachant pas écrire - donc la quasi-totalité - et cela allait
inévitablement influer sur le résultat fInal.
Le 4 février, les électeurs étaient néanmoins aussi nombreux et, une fois
encore, la journée ne fut pas suffisante pour élire tout le conseil général.
Casimir Bézier, closier de cinquante-sept ans, fut pourtant élu maire dès le
premier tour, faisant l'unanimité chez les petits paysans, largement majoritaires.
Celle des trois officiers municipaux mit un peu plus de temps mais Maurice
Guillois ne fIgurait toujours pas parmi les élus. On y trouvait un autre closier,
Jean Piau, un tisserand particulièrement aisé, Pierre Deffay, et le chirurgien du
village, Jean Sauvé. Ces quatre hommes disposaient d'un minimum
d'instruction, surtout le dernier, mais représentaient surtout la majorité des
propriétaires. Pour les Messager et les autres votants, seuls des possédants
pouvaient gérer un territoire, fut-il communal. L'élection du procureur et des
six notables fut reportée au 11 février. Ce jour-là, ils furent trois fois moins
nombreux à se rendre au scrutin. La curiosité avait fait long feu et les plus
éloignés du bourg ne voulaient plus rentrer de nuit. Surtout, les postes vacants
présentaient un intérêt moindre. Chez les Messager, seul Pierre se déplaça. Le
vote fut beaucoup plus rapide car l'appel nominal des votants prit moins de
temps que lors des tours précédents. La proportion plus forte d'habitants du
20bourg projeta le boulanger du village, Urbain Galland à la charge de procureur,
véritable adjoint du maire. Les notables, qui n'avaient qu'un rôle consultatif
furent choisis parmi les présents: un sergier, un tisserand, des paysans. Le
cousin de Pierre, Thugal, fut de ceux-là, et quelque peu surpris de l'être. La
présence de René Antoine, le métayer du château de Saint-Ouen, faisait
nettement moins l'unanimité. Considéré comme le paysan le plus riche de la
commune, certains avaient peur qu'il ne favorise les siens. Sa fonction de
notable du conseil ne lui donnait néanmoins aucun pouvoir véritable, mais son
influence était grande parmi ceux qu'il embauchait à la métairie. Maurice
Guillois se serait presque contenté de cette place. Celle-ci lui fut refusée par les
soixante électeurs présents. Furieux et vexé, il quitta la salle communale en
marmonnant des menaces et des insultes, sous le regard amusé de la plupart des
citoyens. Pierre Messager, en grande discussion avec son cousin, paraissait plus
inquiet: «Que crains-tu de cet imbécile? s'écria Thugal.
Ce genre d'homme a toujours un pouvoir de nuisance plus fort qu'on ne
l'imagine, répondit-il.
n ne peut que se résoudre à la volonté du peuple.
Dieu t'entende! »
A Andouillé, l'affluence fut nettement moindre puisque à peine plus d'un tiers
des citoyens actifs se déplacèrent le premier jour. Le second, ils furent moins de
cinquante. Malgré un conseil municipal plus important, les élections ne prirent
en effet que deux journées. Martin Jourdan lui-même ne s'y transporta pas,
jugeant que les jeux étaient déjà faits, ce qui provoqua la colère de son jeune
frère: « Comment peux-tu laisser passer une occasion pareille? Ne viens pas te
plaindre que tes intérêts ne soient pas défendus puisqu'il n'y a que ça qui
t'intéresse! » Julien n'eut pas le temps d'éviter la gifle que lui adressait Martin.
La violence de celle-ci lui fit perdre l'équilibre. Un coude sur le sol et une main
sur sa joue endolorie, il se tut mais darda un regard de haine vers son frère.
Celui-ci préféra sortir plutôt que de supporter plus longtemps cette sourde
animosité.
Le résultat des élections fut pire que ne le craignait Martin. Comme prévu, les
charges furent dédiées aux personnes les plus influentes, ou les plus riches:
Michel Béchet, notaire, fut facilement élu maire. Les marchands et les métayers
s'octroyèrent les places de conseillers et de notables. Même les closiers élus
faisaient partie de la catégorie la plus aisée de la profession. Ce qui mit
particulièrement Martin en émoi fut l'élection de René Béchet, maréchal-ferrant
comme lui, et principal concurrent de la commune. L'homme n'avait été élu
qu'avec trente-six voix, ce qui, il devait bien l'admettre, corroborait les dires de
Julien sur les méfaits de l'abstention. Béchet allait inévitablement profiter de
cette fonction de notable du conseil pour s'attirer de nouveaux clients.
D'ailleurs, Michel Montrond lui-même avait été élu comme officier municipal.
21Nul doute que les deux hommes allaient fInir par s'entendre sur le dos de la
maréchalerie Jourdan.
Julien était las de toutes ces considérations mercantiles. Chaque fois qu'il le
pouvait, il se rendait à l'auberge de Jean Jallier, véritable épicentre des idées
nouvelles à Andouillé. Les deux Jacques, comme les appelait Jallier, y péroraient
fréquemment des événements parisiens et de la Révolution en général. Jacques
Genest et Jacques Brochard étaient deux marchands aisés du bourg. Leurs
affaires concernaient aussi bien la vente de blé, que celle de lin ou de bois. Leur
gouaille respective et leur sens des affaires en faisaient deux fIgures
incontournables de la commune. Cependant, seul Jacques Brochard avait été élu
au conseil municipal, en tant que notable, grâce à l'apport des voix du petit
peuple, dont il se sentait plus proche. Les deux hommes étaient physiquement
très différents. Genest fréquentait assidûment le barbier et portait des
vêtements coûteux. Brochard était constamment mal rasé, vêtu d'une éternelle
vareuse noire et coiffé d'un chapeau à bords courts. Leurs idées étaient
néanmoins assez proches. Résolument démocrates, l'un et l'autre se sentaient en
accord avec la tendance la plus à gauche de l'Assemblée nationale: les patriotes.
Ils avaient célébré l'abolition des privilèges et la Déclaration des droits de
l'homme à grands coups de cidre et de vin. Ils avaient également salué la mise à
la disposition de la nation des biens du clergé. Toutes ces propriétés pour si peu
d'hommes d'Eglise, ça leur paraissait indécent, surtout s'il s'agissait de quelques
chapitres ou abbayes dont la moralité n'était pas toujours le point fort. Le
vicaire Jean-Baptiste Drouet, qui ne refusait jamais une bolée de cidre, abondait
d'ailleurs dans leur sens: «La nation va assurer les frais de culte et l'entretien
des prêtres. L'argent de l'Eglise va enfm parvenir à ceux qui l'utilisent pour le
bien du peuple et non plus pour engraisser les évêques et les prieurs! »
La parfaite harmonie des deux Jacques achoppait sur la politique économique
de l'Assemblée. Jacques Genest était très sceptique sur le succès attendu des
assignats, véritable papier monnaie sensé remplacé l'argent sonnant et
trébuchant. Jacques Brochard n'était pas d'accord sur les critères de ventes des
biens d'Eglise, appelés bien nationaux. Pour lui, ces favorisaient la
bourgeoisie des villes et des bourgs au détriment des petits propriétaires
désireux d'acquérir un petit lopin de terre. Les débats s'éternisaient chaque soir
à l'auberge Jallier et Julien était fasciné par ces joutes verbales. Malgré leurs
désaccords, et parfois empoignades, ils fmissaient toujours par trinquer à la
nation. A chaque fois qu'il sortait du débit de boisson, Julien se jurait de
défendre le nouvel ordre social face aux menaces extérieures. L'inévitable
incartade de son frère à son retour le ramenait néanmoins à la dure réalité.
Depuis la gifle de février pourtant, Martin se faisait plus conciliant sur les
retards de Julien, comme pour faire pardonner son geste. Celui-ci restait sourd à
ces timides concessions et limitait ses échanges oraux au strict minimum.
Le dimanche après les élections municipales, les nouveaux élus furent installés
en grande pompe dans leurs fonctions. Toute la population fut appelée à se
rassembler au son des cloches pour recevoir les serments civiques. Ceint de son
22écharpe tricolore, le notaire Michel Béchet arborait un air supérieur, presque
méprisant. Julien sentit que cet homme avait pour unique ambition de défendre
les intérêts de la bourgeoisie locale, certainement pas ceux des petits artisans. A
côté de lui, son cousin éloigné René Béchet, dans son costume étriqué, semblait
dépassé par l'événement. Il bredouilla avec peine le serment civique: «Je jure
d'être fidèle à la Nation à la loi et au roi et de maintenir de tout mon pouvoir la
Constitution du Royaume.» La cérémonie s'acheva autour d'un verre et l'on
dansa jusqu'à la nuit. Même Pierre Lemesle, curé du village, participa à ces
réjouissances mais s'éclipsa aux premières notes de musique.
A peine les municipales étaient closes que se profilaient de nouvelles élections.
Il s'agissait cette fois-ci d'élire les représentants de l'administration
départementale, par le biais de "grands électeurs" Ceux-ci furent élus au niveau
cantonal les 14 et 15 juin. C'est encore Saint-Ouen qui attira le plus d'actifs.
Venus de La Brûlatte, du Genest et d'Olivet, les citoyens profitaient du scrutin
pour vaquer à des occupations plus mercantiles dans le chef-lieu de canton. Les
échanges entre marchands et paysans se déroulaient d'aillew;s le plus souvent à
proximité de la salle communale. Certains en profitaient pour amener leurs
chevaux chez les divers maréchaux de la commune, ce qui empêchait ceux-ci de
s'associer au scrutin. Près de la moitié des actifs du canton de Saint-Ouen
participèrent à cette assemblée primaire si bien qu'une fois de plus, la première
journée ne fut consacrée qu'à l'élection du bureau. Louis, présent avec son frère
et son père, en conclut que l'appel nominal nuisait au bon déroulement du
scrutin et que rapidement les gens en auraient assez de voter. Son analyse se
vérifia dès le lendemain car les électeurs ne se déplacèrent qu'au nombre de
cent trente-trois, contre presque trois fois plus la veille. Inévitablement, ces
personnes étaient originaires de Saint-Ouen et les grands électeurs, appelés à
désigner les représentants du département le 28 juin suivant, furent presque
tous natifs du chef-lieu. Le bureau était, une fois de plus, fortement encadré par
l'élite ecclésiastique des paroisses du canton. Outre Michel Davoust, président,
et son vicaire François Bassé, le poste de secrétaire était dédié au curé du
Genest, François Rondelou. Chaque électeur devait passer devant ces hommes
et dire pour qui il votait, dans la mesure où la plupart étaient analphabètes.
Pierre Messager et son fils se présentèrent ainsi devant le bureau: «Sais-tu
écrire? lui demanda Rondelou.
Juste signer, répondit le père Messager.
Je vais donc rédiger ton bulletin. Pour qui désires-tu voter?»
Ce que savait Pierre Messager, c'est qu'il n'allait pas donner sa voix à Maurice
Guillois, le reste lui importait peu. Cela dit, il n'y avait pas beaucoup de lettrés
mis à part le notaire et les prêtres. «Je n'sais pas moi... peut-être pour
Hévenard. »
Rondelou écrivit sans attendre le nom d'un des vicaires de Saint-Ouen, le seul
ne faisant pas partie du bureau, et introduisit le bulletin dans l'ume électorale.
23Celui-ci fut d'ailleurs élu en compagnie de son comparse, François Bassé. Les
autres furent choisis parmi les présents, mais toujours pas Maurice Guillois. A
la sortie du scrutin, Louis rejoignit son père et son frère: « Il paraît que vous
remettez cela dès novembre! annonça-t-il.
Je sais, je sais... Les municipaux sont à peine élus qu'il faut déjà en
remplacer un tiers. Il faut croire que l'on a que ça à faire. As-tu fait réparer le
soc de la charrue à la forge?
N on père, Jean Adam m'a fait dire qu'il ne travaillait plus ce genre de pièce,
qu'il avait déjà trop de boulot avec le ferrage.
N am d'un chien! Encore un qui ne veut pas bosser. Demain, tu iras chez
Martin Jourdan, à Andouillé, décida-t-il après une courte réflexion. C'est un
lointain neveu. Il te fera ça dans la journée, du moins j'espère. »
Louis se tut, trop heureux de passer la journée loin de la ferme. Il était
cependant intrigué par l'empressement de son père. Le soc de la charrue
pouvait bien attendre - il ne servirait pas avant septembre - mais il était ainsi:
parfois lent à se décider mais terriblement impatient lorsqu'il l'avait fait. Plus
troublante était la réaction de son frère à l'annonce de la nouvelle. Le nom de
Martin Jourdan l'avait plongé dans un profond silence et son regard restait figé
dans le vide. Louis avait hâte d'être au lendemain pour en savoir un peu plus.
Le 16 juin 1790, Louis Messager parcourut le chemin qui le séparait du bourg
d'Andouillé, distant de presque quatre lieues. Cette date, il devait s'en souvenir
longtemps, car elle allait bouleverser sa vie. Assis sur la vielle charrette
ordinairement destinée au transport du foin, Louis chemina sans mal sur la
route, assez fréquentée et plutôt bien entretenue. Il ne s'était jamais rendu dans
le gros bourg voisin et se demandait encore pourquoi son père n'avait pas
préféré l'envoyer au Bourgneuf, deux fois plus proche. Accoutumé aux
entêtements de son père, il se dit que les liens avec ce mystérieux neveu
devaient être plus forts qu'il ne le supposait. Il regrettait que son frère aîné ait
hérité de ce caractère secret et parfois obtus, et l'absence de Jean, décédé trois
ans plus tôt, lui pesait. Alors qu'il passait sur le territoire d'Andouillé, au lieu-dit
Le Coudray, Louis revit l'image de ce frère perdu, le poitrail en sang et comme
un sourire au bord des lèvres. Que s'était-il passé ce jour maudit de juin 1787 ?
Jean se croyait-il si invincible pour oser séparer deux jeunes taureaux en train de
se battre, ou voulait-il épater ses frères et sœurs, comme il aimait à le faire? Un
coup de corne lui avait été fatal et celui qui faisait l'admiration de toute la
famille, par son agilité et son intelligence, mourut en quelques secondes. S'il
n'était pas dans les habitudes des bas-manceaux de pleurer démesurément leurs
morts, le décès de Jean, alors âgé de seize ans, amena une certaine morosité sur
le village de la Roussardière. C'est à partir de cette époque que Pierre Messager
devint particulièrement taciturne. Si le surnom de Chouan, réservé aux taiseux,
n'avait pas déjà été attribué au défunt père Cottereau, des Poiriers, nul doute
qu'il aurait convenu à son voisin.
24Le trajet se fit à bonne allure et Louis entra dans le bourg en milieu de
matinée. Il n'avait rien à envier à celui de Saint-Ouen car l'activité économique
était au moins aussi importante et le nombre d'artisans et commerçants plus
élevé. Il se dirigea instinctivement vers la place de l'église autour de laquelle se
tenaient la plupart des échoppes et boutiques. C'est là qu'il l'a vit la première
fois, sortant de l'église paroissiale. Elle était vêtue comme les jeunes paysannes
du pays: un justaucorps couleur écrue entouré à la ceinture d'un jupon court.
Sur ses épaules était jeté un fichu beige dont les pointes arrière étaient laissées
pendantes et les pointes avant étaient prises sur la poitrine dans la bavette du
tablier. Appelé communément le "devantiau", il était le seul de couleurs variées
à égayer l'ensemble. Ses cheveux blonds étaient enfermés dans un serre-tête
noir qu'elle recouvrait d'une bonnette blanche. Pourtant, sa beauté irradiait
parmi les autres femmes présentes sur la place de l'église. La pâleur de son
visage intriguait au milieu des faces rougies par les travaux des champs. La
finesse de sa taille et de ses membres contrastait singulièrement avec la rudesse
des autres paroissiennes. Certes, son jeune âge - environ seize ans estimait
Louis - jouait en sa faveur mais ce qui captait le plus son attention fut la
douceur de son regard et la jovialité de son sourire. Louis s'intéressait aux filles
depuis déjà plusieurs années. Les longues veillées d'hiver lui permettaient de
rencontrer les jeunes paysannes des villages environnants. Il aimait à danser et à
les faire rire et beaucoup étaient prêtes à céder à son charme. Mais il ne
s'enhardissait jamais au-delà d'un discret baiser. Ses amis, François Cottereau en
tête, ne s'autorisaient pas autant de manières, jouant des mains baladeuses dans
les granges adjacentes. Louis voulait tomber amoureux et aimer avec passion.
Jusque là aucune fille n'avait réussi à captiver son regard, hormis peut-être la
fille du notaire Guillois, mais elle restait hors catégorie. Selon la coutume et les
mœurs du pays, il n'avait d'ailleurs pas le droit de sortir du cadre paysan. Un
mariage était d'abord une relation d'affaires et tant mieux si l'amour se mêlait à
la chose. Le monde des artisans, des commerçants, des marchands, du bourg en
général, était extérieur à celui des paysans. Il paraissait incongru de mêler deux
catégories sociales, trop méfiantes l'une envers l'autre.
Louis ne pouvait détacher son regard de Perrine Jourdan, si belle, si radieuse.
Celle-ci s'en aperçut, lui adressa un franc sourire puis se retourna brusquement,
surprise par sa propre audace. Comment pouvait-elle répondre si
impudemment à un jeune homme qu'elle ne connaissait pas, fut-il le plus beau
qu'elle n'ait jamais vu? Sentant la gêne brutale de la jeune fille, il descendit de
sa charrette et se dirigea vers le groupe de femmes. Ne s'adressant à aucune en
particulier mais se plaçant à proximité de Perrine, il demanda où se trouvait le
maréchal-ferrant, du nom de Jourdan. «C'est mon frère» répondit
promptement Perrine, de nouveau surprise par son manque de maîtrise. Ses
voisines virent d'ailleurs son trouble et se mirent bêtement à ricaner. Elle fit
semblant de ne rien remarquer. Tentant de reprendre son calme, Perrine
proposa à Louis de l'accompagner jusqu'à la maréchalerie: «C'est à deux pas
d'ici, dit-elle, suivez-moi!» Louis bredouilla un bref remerciement, salua
25gauchement les autres femmes et attrapa la bride de sa jument. Se sentant
ridicule comme jamais, il n'osa adresser la parole à la jeune fille. Si seulement, il
avait troqué son vieux chapeau de paille contre celui de son frère, sobre mais
élégant, il aurait eu l'air moins sot, moins paysan. Apercevant la forge, il sut
qu'il n'aurait plus l'occasion de pouvoir lui parler seul à seul et se jeta à l'eau:
«Je ne pouvais espérer plus ravissante guide...» commença-t-il mais
s'interrompit quand il vit rosir les joues de la jeune fille. C'était à lui maintenant
de maudire sa coupable impertinence mais la phrase eut un effet inespéré: un
éclat de rire jaillit de la gorge de Perrine, un rire qu'il ne pourrait plus jamais
oublier. L'hilarité le prit également et il l'accompagna dans cette joie spontanée:
« Comment t'appelles-tu? demanda Perrine, les yeux pleins de larmes.
Louis, répondit-il d'air joyeux, Louis Messager, de Saint-Ouen-des-Toits.
Bienvenue à Andouillé, Louis Messager!» dit-elle d'un air faussement
solennel.
Louis était sur le point de repartir d'un rire sonore lorsqu'il aperçut Martin et
Julien Jourdan l'observant d'un air inquisiteur. «C'est quoi tout ce
vacarme? » tonna Martin. Perrine ramassa son jupon et courut se réfugier à
l'intérieur, le sourire toujours aux lèvres. Julien adoucit le regard au passage de
sa sœur. Il était heureux de la voir si joyeuse mais jaloux qu'elle le soit avec un
autre homme que lui. Perrine lui échapperait tôt ou tard mais il était encore
bien déterminé à retarder l'échéance. Décontenancé par l'arrivée des deux
hommes, Louis tenta de paraître sûr de lui, comme peut l'être un client face à
un artisan. «Je m'appelle Louis Messager et euh... je suis le fùs de Pierre
Messager, de Saint-Ouen.
Et alors? demanda Martin soudain songeur.
Je suis venu vous apporter quelques pièces à réparer. Mon père en a un
besoin urgent.
Il n'y a donc plus de maréchal à Saint-Ouen? Je croyais que Jean Adam
s'était associé avec son beau-frère ?
Avec tous les ferrements, ils n'ont plus le temps de faire le boulot.
Comme si moi j'avais le temps! Et pourquoi est-il si pressé de réparer
toutes ces ferrailles? »
Outre le soc de charrue, Pierre Messager n'avait pas trouvé mieux que
d'adjoindre des roues de char, des chaînes utilisées pour tirer les bois en forêt,
une cognée et des crochets. Un si long déplacement devait valoir le détour
avait-il dit. Louis commença à tourner la bride de son cheval, déçu de s'être fait
ainsi rabrouer, et sa surprise fut non feinte lorsque Martin lui adressa à nouveau
la parole: « Où vas-tu paysan? Entre ta charrette et décharge moi tout ça. On
verra ça ce soir ou demain matin. En attendant, tu mangeras et tu dormiras à la
maison, à moins que Monsieur ne préfère l'auberge! »
Julien regarda son frère d'un air interdit. Comment pouvait-il accueillir si
spontanément quelqu'un qu'il n'avait jamais vu, sous le spécieux prétexte de lui
réparer de vieilles ferrailles? D'ailleurs, le nommé Messager paraissait au moins
aussi surpris. Il vit pourtant un mince sourire se dessiner sur la bouche de Louis
26et ne put s'empêcher de penser que cela avait à voir avec Perrine. Il décida de
lui assurer une garde rapprochée en évitant de quitter la maréchalerie comme il
le faisait quotidiennement.
Le repas du midi fut l'occasion pour Louis de revoir celle qui l'avait ébloui.
Martin, en bout de table commandait l'assemblée. A sa droite se tenait son frère
Julien. Louis eut le droit de s'asseoir à sa gauche. Il le ressentit comme un
honneur mais devenait de plus en plus intrigué devant cette attitude pour le
moins déférente. Louise, la femme de Martin vint les rejoindre, pouvant à peine
se déplacer après huit bons mois de grossesse. Elle en était déjà à sa sixième
mais seules deux filles avaient passé le cap des douze premiers mois. « Espérons
que ce soit un solide gaillard cette fois-ci» maugréa Martin. Sa femme lui sourit
avec lassitude. Personne autant qu'elle ne désirait un garçon viable pour que
cessent ces grossesses à répétition. Le service du repas était effectué par Perrine
et celle-ci ne s'alimentait que par à-coups, constamment sollicitée par sa
bellesœur et ses frères. Seul Julien prenait soin de la réclamer lorsqu'elle était déjà
debout. Au grand dam de Louis, elle déjeunait sur une petite table à part, de
surcroît placée dans son dos. Il sentait pourtant son regard se poser sur ses
épaules et cela lui donnait des frissons. «Comment va ton frère Pierre? lui
demanda brusquement Martin.
Bi.. bien, balbutia Louis, surpris de cet intérêt soudain.
Et les Cottereau, il paraît que Jean est revenu de prison? »
L'allusion aux frères Cottereau lui ouvrit les yeux. Martin était sensiblement du
même âge que son frère et que l'aîné des Cottereau. Nul doute que ces trois là
avaient traîné ensemble dans la contrebande. Il ne se démonta pas et voulut
confIrmer ses soupçons: « Vous avez été faux-saunier vous aussi?» Martin
Jourdan faillit s'étouffer en avalant son quignon de pain: « Où est-ce que t'as
été cherché ça ? Mange et tais-toi! »Louis sut qu'il avait touché juste mais jugea
plus prudent de ne plus faire allusion au faux-saunage pour ne pas nuire à la
relation naissante qui le tenaillait.
Une fois sorti du repas, c'est pourtant Martin qui l'aborda sur le sujet: «Ton
frère et moi, on a transporté des minots de sel ensemble, le plus souvent sous
les ordres de Jean Cottereau; un sacré lascar celui-là! Nous avons arrêté après
l'affaire de Saint-Germain car ça devenait trop dangereux. Je me suis marié juste
après ça, mais ici personne n'a jamais su que je faisais de la contrebande.
D'ailleurs, ton frère et moi, on a décidé de ne plus se revoir depuis ce temps là,
pour éviter les soupçons. Alors évite d'en reparler devant quelqu'un, même
mon frère n'est pas au courant.
N'était pas au courant. » corrigea Julien sorti du coin de la maison.
Martin lui darda un regard mauvais mais s'en alla sans un mot. Au fond, il
n'était pas si mécontent de savoir Julien dans la confIdence. Cela lui octroyait
une certaine reconnaissance de fait, une façon de montrer qu'il avait pris des
risques dans sa vie.
Louis passa une partie de l'après-midi à la forge, observant le travail des
artisans. Après avoir ferré deux chevaux et un mulet, les deux hommes
27entamèrent la réparation des pièces qu'il avait apportées. Le soc de la charrue
était particulièrement usé et il fallait le refaire. Pour cela, Martin le posa sur la
forge, le fit rougir et y ajouta un bout de métal. Les deux pièces furent ainsi
soudées et Julien les frappa de sa masse pour bien les solidariser. Après cela,
Martin entreprit de cercler les roues de la charrette à foin. Il choisit deux barres
de fer d'un demi-pouce d'épaisseur et de trois de large. Dans un premier temps,
il tiédit ces fers pour les cintrer et les frappa avec une grande masse pour les
mettre en forme. L'opération dura vingt bonnes minutes et les deux frères
furent rapidement en nage. Une fois acquise la forme voulue, Martin souda les
deux extrémités en les faisant rougir. Les bandages furent ensuite posés les uns
sur les autres pour les chauffer. Autour d'eux, Julien disposa du bois en quantité
et Louis l'aida dans cette tâche. Le feu s'éleva à plus d'un mètre. Quand les fers
furent bien chauds, les deux maréchaux-ferrants s'empressèrent de les poser sur
les roues de la charrette. Bien chauds, ils rentraient tout seuls. Par la suite, le fer,
en se refroidissant, se rétractait et serrait. Julien se tenait prêt à arroser pour que
le bois ne brûle pas. Une fois refroidi, il ne restait plus qu'à régler le bandage
pour bien l'aligner sur la roue à l'aide d'une mailloche. Louis était fasciné par
l'opération et n'avait raté aucune des étapes du cerclage de roue. Seule l'extrême
chaleur l'incommodait mais la contrainte était de taille pour un jeune homme
habitué au grand air.
Vers 6 heures du soir, Martin, décidément débonnaire, autorisa Julien à quitter
la maréchalerie pour accompagner Louis dans la visite du bourg. Celui-ci ne se
fit pas prier et adressa même un léger sourire à son frère. Les deux garçons
étaient physiquement différents mais avaient une stature et un visage qui
attiraient le regard des jeunes femmes. Julien était blond aux yeux bleus. Il avait
le teint pâle et un regard d'une énergie inhabituelle. Louis était presque aussi
grand que lui, mais des cheveux noirs de jais, des yeux bruns et le teint hâlé
propre aux paysans. Leurs habits trahissaient également leur différence. Julien
parvint néanmoins à faire ôter le vénérable chapeau de paille que son
compagnon tenait vissé sur sa tête. Ils ne se connaissaient pas; pourtant ils se
sentaient bien ensemble. Certes, Louis savait qu'il avait intérêt à s'attirer les
faveurs du frère de Perrine, mais autre chose l'attirait chez lui. Il avait
notamment envie de partager sa vitalité débordante. Bien que méfiant envers un
garçon qui lorgnait sa sœur adorée, de surcroît paysan, Julien avait la sensation
d'avoir enfin trouvé quelqu'un avec qui échanger sa passion de la politique.
« Viens, je t'amène chez des amis, lui lança-t-il en se dirigeant vers l'auberge de
Jean J allier.
A l'auberge? Mais je n'ai pas le sou et... je ne suis point habitué à m'y
rendre, bredouilla Louis.
Ne t'inquiète pas, on y va juste pour écouter. Demain, la municipalité
investit la toute nouvelle garde nationale, soi-disant garante de nos libertés. Par
contre, ils ne sont pas tous d'accord sur les attributions de celle-ci et les débats
les plus spectaculaires se passent toujours chez Jallier. »
28Louis resta bouche bée devant l'intérêt de Julien pour ces affaires de
bourgeois. Il avait vaguement entendu parler de cette garde nationale,
résurgence de la milice bourgeoise, mais pour lui, elle ne pouvait servir qu'à
défendre les intérêts des gros propriétaires, en aucun cas du petit peuple du
bourg et des campagnes. Ils entrèrent dans l'auberge où se tenait déjà une
bonne affluence. Par ce temps de grosse chaleur, la plupart des hommes
buvaient du cidre, certains de la bière importée d'Artois. Ils dévisagèrent Louis
Messager, peu habitués à voir un paysan, fut-il jeune, fréquenter un cabaret
davantage destiné aux artisans et aux commerçants du bourg. La présence de
Julien le fit prendre pour quelqu'un de la famille et la curiosité cessa
rapidement. Dans un renfoncement de la grande pièce se tenait une discussion
plus animée que les autres. Des hommes se levaient parfois, faisant de grands
gestes et vociférant de grandes tirades. «Approchons-nous, dit Julien. C'est
làbas que ça se passe. » De plus en plus intrigué, Louis suivit son acolyte à travers
le dédale des tables et des bancs. Ils se tinrent à petite distance de la table qui
intéressait Julien et s'assirent sur un minuscule banc posé contre le mur. «A
gauche, tu as Jacques Brochard, membre de la municipalité et élu hier comme
électeur du second degré pour aller choisir les membres du directoire le 28 juin.
En face de lui, c'est Jacques Genest, pressenti pour diriger la toute nouvelle
garde nationale. Les autres ne sont que des faire-valoir.» Louis observa avec
curiosité les deux hommes, apparemment si différents mais doués tous les deux
d'un verbiage à toute épreuve. «Jacques! assena Brochard, le peuple ne
comprendrait pas qu'une milice défende les intérêts de la seule catégorie des
propriétaires. Si les pauvres se révoltent ainsi, c'est qu'il y a des raisons. Il faut
parvenir à régler le problème de l'approvisionnement des grains avant de
réprimer aveuglément.
Tu n'as pas tort mon cher Brochard, dit Genest d'un ton plus doux mais
néanmoins ferme. Auparavant il faut rétablir l'ordre dans les marchés et assurer
la bonne circulation des grains.
Ce n'est que la baisse des prix qui ramènera l'ordre. En tout cas ne compte
pas sur moi pour faire partie de ta foutue garde nationale!
Si tu vas, une grande partie du bourg te suivra, implora Genest.Y
. .. et une autre me considérera comme vendu aux riches propriétaires de
Laval, termina Brochard. Ma réponse est définitive. »
Il quitta la table sur ces mots, suivi des deux comparses qui l'accompagnaient.
L'un d'eux crut bon d'ajouter «Moi c'est pareil!» mais Genest ne lui prêta
aucune attention. Les deux garçons sortirent peu après, les discussions dans
l'auberge ne présentant plus d'intérêt. «Tu vois, la seule chose qui intéresse les
bourgeois, c'est de prendre la place des nobles! s'enflamma Julien. Mais à Paris,
il y a des députés qui défendent le droit des plus faibles et c'est ça la vraie
Révolution! » Louis acquiesça mais se montra résolument plus inquiet quant à
la réaction des puissants d'autrefois. « Les nobles ne commandent plus rien et
même l'Eglise va être balayée, poursuivit Julien. La nation leur confisque déjà
29toutes leurs terres, indûment appropriées et suppriment tous leurs privilèges. Ils
ne seront bientôt plus rien et le peuple de France sera aux rênes du pays.
Et le roi?» demanda Louis.
Julien hésita un instant, désireux de ne pas trop choquer son nouvel ami, mais
l'enthousiasme emporta ses mots: «Lui aussi doit abandonner ses pouvoirs. Il
a ruiné la France et affamé son peuple. » Louis recula d'un pas, effrayé à la fois
par les paroles révolutionnaires de son interlocuteur et par le regard halluciné
de celui-ci: «Le roi et la religion ne peuvent disparaître ainsi, les paysans ne
laisseront pas faire ça!» Julien comprit qu'il avait été trop vite et trop loin :
«Rassure-toi, je m'emballe. On trouvera bien une solution pour limiter le
pouvoir des uns et des autres et la liberté du culte sera totale. » Louis répondit
par un sourire mal assuré, encore effrayé par les propos diffamants. Ils
retournèrent à la maréchalerie sans un mot. Le jeune paysan retrouva
néanmoins le moral car il allait revoir Perrine.
Après le repas du soir composé, comme d'habitude, de soupe et d'un peu de
lard, Louis salua la famille Jourdan et alla dans l'étable pour se coucher. Celle-ci
était déjà en partie occupée par des bœufs et des chevaux, en attente de
ferrements. Il était à peine allongé sur la paille fraîche, spécialement apprêtée
pour lui, qu'il entendit des pas discrets s'approcher de sa couche. Sur ses gardes,
il scruta la pénombre qui envahissait maintenant le bâtiment. Une ombre
hésitante approchait maintenant de la porte ouverte. Il reconnut Perrine qui
tenait une faible bougie entre ses mains. «Je suis là» souffla-t-il. Elle s'approcha
jusqu'à pouvoir le toucher. «Je... je venais pour voir si vous aviez besoin de
quelque chose» balbutia-t-elle. D'un geste lent et tremblant, Louis approcha sa
main du visage de la jeune fille. Au toucher, celle-ci recula instinctivement mais
retint rapidement son mouvement. Louis poursuivit alors son approche et
regretta d'avoir les mains aussi calleuses pour caresser une peau aussi douce;
heureusement, il se les était lavées juste après le dîner. Perrine ferma les yeux,
envahie de frissons délicieux. La gorge sèche, Louis approcha ses lèvres et baisa
celles de son aimée avec délicatesse. Elle entrouvrit la bouche et leurs langues se
mêlèrent. Leurs corps étaient désormais plaqués l'un contre l'autre et Perrine
sentit le désir monter chez le jeune homme. Elle s'écarta doucement, lui donna
un dernier baiser et s'enfuit aussi discrètement qu'elle était venue. Louis resta
un long moment dans la même position, les bras ballants et le corps encore en
émoi.
La journée du lendemain fut trop courte pour le jeune paysan de Saint-Ouen.
Martin travaillait trop vite à son goût et toutes les pièces furent réparées dès
midi. Le cœur serré, il dut se mettre en route après le repas. Julien avait
remarqué son manque d'enthousiasme et surprit de furtifs regards vers sa sœur.
Pour lui, les affaires de cœur nuisaient à la lucidité politique. Ce jour-là, seul
l'intéressait la mise en place de la garde nationale. Comme prévu, Jacques
Brochard ne s'inscrivit pas sur la liste et beaucoup lui emboîtèrent le pas. La
cérémonie en fut quelque peu ternie mais on s'efforça d'y instiller une grande
dose de solennité. La centaine de gardes nationaux réunie sur la place pour
30l'occasion, presque toute issue de l'ancienne milice bourgeoise, était entourée
d'un nombre au moins aussi considérable d'enfants menés par leur instituteur.
Cette communion entre générations devait sceller la mort défInitive de l'Ancien
Régime et célébrer l'aube d'une ère nouvelle. Les gardes jurèrent « à Dieu, sur
l'autel de la patrie, de soutenir jusqu'à la mort la nouvelle constitution, et de
maintenir le roi sur son trône, garant des libertés de son peuple. » Ils déclarèrent
« vouloir plutôt mourir que de reprendre les fers qu'ils ont rompus. »
Louis, perché sur sa charrette, ne s'attarda pas à la cérémonie malgré les signes
que lui faisait Julien. Perdu dans ses pensées, totalement consacrées à Perrine, il
avait le cœur gros de quitter Andouillé. Tout juste avait-il eu le temps de lui
promettre de revenir très vite. Il était tombé éperdument amoureux et cet
amour lui causait, pour l'instant, plus de souffrance que de joie. Durant tout le
trajet de retour, il échafauda le moyen le plus rapide de la retrouver. Fréquenter
une f1lle de maréchal ne lui posait aucun problème particulier même s'il savait
que ça en serait un gros pour son père, obnubilé par la pérennité de son bien et
de son nom. Ce n'est qu'à la vue des champs de lin en fleurs qu'il comprit
comment il allait pouvoir rencontrer Perrine plus souvent.
La récolte de l'été 1790 fut bonne et pourtant les troubles subsistèrent. De
nombreuses voitures de blé furent arrêtées aux quatre coins du nouveau
département et les marchés n'étaient pas approvisionnés. Le directoire
départemental mit en cause de fausses rumeurs qui circulaient. Selon elles, les
grains étaient en partie réquisitionnés pour être envoyés en Bretagne, puis en
Angleterre. Les communes refusèrent de laisser partir leur blé, tarissant un
marché comme Laval. Le prix du grain se trouva anormalement élevé alors qu'il
ne manquait pas! Pierre Messager put néanmoins livrer, sans trop de mal cette
fois-ci, la part due à son propriétaire lavallois. Il en garda en stock dans les
greniers - en cas de besoin disait-il - mais Louis savait très bien qu'il attendait
que les prix montent pour en tirer un meilleur bénéfIce. Les pauvres qui
accusaient les "accapareurs" n'avaient pas tort de se plaindre et Louis pensait
invariablement à Julien et à son amour du petit peuple. Ce qui retint
particulièrement l'attention des Messager durant l'été, et curieusement du flls
cadet, fut la culture du lin. En mars, la surface réservée à cette plante avait été
multipliée par deux à la Roussardière. Depuis deux ans, le patriarche était
persuadé qu'en commerçant davantage de pièces de lin, il allait faire fortune.
Cette culture était largement développée dans la région. Il se disait d'ailleurs que
le département de la Mayenne correspondait à la zone linière. Outre sa culture,
c'était là qu'on le manœuvrait, qu'on l'apprêtait, qu'on le ftlait et qu'on le
convertissait en toiles: une vaste manufacture dont le centre était Laval. Les
prés qui bordaient la Mayenne étaient occupés par de nombreuses lavanderies,
dont la plus vaste se situait à la Masure, en Forcé. La toile de Laval était connue
}{Neà Paris et à la Cour depuis le siècle. La qualité de sa blancheur avait attiré
les Espagnols dès la fIn du XVe siècle et les négociants lavallois avaient fait leur
31fortune en vendant directement à l'étranger. Pierre Messager n'avait nullement
l'intention de devenir négociant mais comptait multiplier sa production. Dans la
campagne environnante, il n'y avait pas une femme qui n'ait son rouet pour
filer le lin. Seul le surplus était vendu au fabricant qui, l'ayant mis en œuvre, le
vendait à son tour au négociant de Laval. Pour pouvoir fller l'ensemble de sa
production, Pierre Messager ne pouvait compter sur sa seule famille. Il
employait donc des femmes de journaliers, domiciliées aux villages alentours,
les rémunérant au minimum vital et revendant le produit au marchand qui
passait chaque semaine. Cette année là, il avait décidé de passer à la vitesse
supérieure.
Vers la mi-juillet, le lin avait perdu le tiers de ses feuilles et les capsules
contenant les graines étaient devenues jaune-paille: il était mûr et c'était le
moment de le récolter. A la différence du blé, on ne fauchait pas le lin mais on
l'arrachait pour conserver toute la longueur des tiges, puis on le disposait en
andains. Le lin ainsi étalé, commençait alors la période de rouis sage à terre. Il
était destiné à provoquer la décomposition partielle des gommes qui liaient les
fibres entre elles. Cela durait environ quatre à cinq semaines mais il fallait
retourner au moins deux fois les andains pour obtenir un rouis sage homogène.
Entre-temps, il fallait également procéder à l'encapsulage : dix jours après
l'arrachage, il fallait extraire les capsules et les battre afin d'en recueillir les
graines nécessaires pour la production de semences. Fin août, venait enfm la
période du ramassage des pailles rouies que l'on roulait en balles.
Louis avait été particulièrement consciencieux à l'exécution de ces diverses
tâches, à la surprise de son frère. Il était même devenu étonnement silencieux,
presque mélancolique, ce qui désappointait Jacques et Marie, convaincus qu'il
prenait le pli du père. Louis avait pourtant d'autres pensées en tête. Il n'avait
pas revu Perrine depuis plus de deux mois et devenait de plus en plus angoissé
à l'idée qu'elle l'oublie. Pour la revoir, il avait mis en place un stratagème,
convaincant son père de transporter lui-même les paquets de filasse aux
marchands-tissiers de Laval en lieu et place des rabatteurs habituels qu'on
appelait "cancers" dans la région. Cela permettait de s'octroyer une marge
supplémentaire dans les bénéfices, d'autant plus que les quantités produites par
la famille devenaient importantes. Depuis ce jour, le père Messager regardait
son fils d'un œil différent mais n'arrivait pas à se persuader qu'il avait
soudainement acquis une véritable conscience paysanne. Peut-être en ferait-il
un marchand-tissier ? Le métier était rémunérateur mais demandait une certaine
roublardise. Louis avait insisté pour effectuer le transport lui-même, ce que son
père ne pouvait évidemment lui refuser. Lors de la première livraison, celui-ci
passa néanmoins un long moment avec son flls pour lui faire part de toutes les
recommandations nécessaires. Plusieurs fois il répéta «sois prudent» mais
Louis eut la désagréable sensation que son père avait plus peur pour son
chargement que pour lui. « Et prends bien soin de faire reposer la jument sur le
trajet» ajouta-t-il. Louis acquiesça mais fit la route de Laval en une seule traite,
32car il n'avait pas de temps à perdre. Il avait en effet projeté de faire le voyage du
retour en passant par Andouillé, ce qui doublait presque la distance.
Il arriva en début d'après-midi à Laval, par la route de Rennes, et comprit tout
de suite pourquoi son père haïssait se rendre en ville. La saleté était certes
repoussante mais ce qui attirait le regard en arrivant aux portes de la cité était
l'incroyable activité qui y régnait. Une foule considérable de gens circulait dans
les ruelles étroites, au milieu des animaux et des charrettes, et Louis craignit un
instant de ne pouvoir pénétrer intra-muros.Pour accéder au centre, la pente se
raidissait subitement si bien que les chevaux devaient faire un gros effort pour
la gravir. A l'inverse, il fallait une extrême prudence pour la redescendre.
L'étroitesse des rues favorisait les accidents lorsque les charrettes ou diligences
se croisaient. Le parcours de Louis fut extrêmement laborieux. Son agacement
était palpable lorsqu'il trouva l'échoppe de Jacques Brochard près de la Halle
aux toiles. Grâce à Julien, il avait eu connaissance de l'existence du dépôt, placé
au cœur névralgique de la cité, et s'était fIxé comme objectif de commercer avec
le marchand-tissier d'Andouillé. Il avait, en tout cas, assuré son père de contacts
prometteurs, ce qui était entièrement faux. Par chance Brochard était présent.
Celui-ci ne le reconnut évidemment pas et se demanda pourquoi un paysan de
Saint-Ouen venait lui livrer directement sa masse. «Je suis un ami de Julien
Jourdan» se présenta-t-il. Cette entrée en matière entraîna un sourire sur le
visage du marchand qui appréciait particulièrement le jeune homme. «Que
puis-je pour ton aide, petit paysan?
Je voudrais que vous fassiez blanchir ces paquets pour moi et que vous les
vendiez au marché de LavaL
Qu'ai-je à y gagner? répondit-il visiblement surpris.
Louis hésita. Il fallait maintenant se montrer habile: « En contrepartie, je peux
transporter ce que vous désirez à Andouillé.
Ce n'est pas sur ta route.
Peu importe! Cela paiera votre marge. »
Jacques Brochard dévisagea longuement le jeune homme. L'intelligence de
celui-ci troublait le marchand. Il était si différent du jeune Julien, physiquement,
socialement, mais pourtant si semblable. «Bah! dit-il en topant la main de
Louis. Tu auras au moins l'occasion de revoir ton ami. justement besoin deJ'ai
quelqu'un pour transporter des dévidoirs et du m en grande quantité.
Laissemoi ta fIlasse et reviens ce soir effectuer tout ton chargement. Cette nuit, tu
pourras dormir à l'entrepôt, ça te fera des économies. » Louis acquiesça, le cœur
battant, rassuré par la confIance de Brochard et par la rapidité du pacte.
Transporté de joie, il consacra le reste de l'après-midi à visiter un monde
inconnu pour lui : la ville. Il ne sut par où commencer et déambula au hasard
des ruelles. Elles étaient toutes encombrées de détritus divers et au milieu
desquelles coulait un important ruisseau de couleur noirâtre. L'odeur était
puissante et nauséabonde. Plusieurs fois, il faillit se faire doucher par les rejets
intempestifs des artisans et commerçants. Les bouchers et les vétérinaires
vidangeaient sans ménagement le sang des bêtes mortes, les teinturiers et
33tanneurs déversaient un liquide d'une couleur improbable. Les immondices
humaines traversaient de manière impromptue la voie publique pour se diriger
vers la rivière. Ceux-ci s'ajoutaient à ceux des animaux. Louis eut parfois
l'impression de se trouver au milieu d'une basse-cour tant les porcs, canards,
oies et lapins étaient nombreux dans les rues et à l'intérieur des maisons. Les
constructions vétustes, presque toutes à pans de bois. Même les
demeures apparemment bourgeoises paraissaient insalubres. Louis quitta la
partie médiévale de la ville et se dirigea vers l'unique pont qui traversait la
Mayenne. La circulation était effroyable, pire que sur la route de Rennes.
Toutes les diligences, courriers, et divers voyageurs venant de Paris ou du Mans
étaient contraints de passer sur cet édifice pour rejoindre la rive droite. Ils
pouvaient parfois mettre une demi-journée à traverser Laval et les accrochages
verbaux et matériels étaient légion. Louis se demandait comment on pouvait
vivre dans un tel foutoir mais, en même temps, il était subjugué par le
dynamisme de la cité. Il ne se hasarda pas dans les faubourgs car, plus il s'en
approchait, plus le nombre de mendiants augmentait. Enfants, vieillards,
infirmes et femmes décharnées complétaient en effet le tableau urbain. La crise
économique du moment les déplaçait vers Laval et leur nombre s'était multiplié
ces derniers temps. Louis prit soudain conscience qu'il allait être en retard à son
rendez-vous. Déjà, le soleil se cachait derrière les remparts de la vieille ville. Il
hâta le pas, ne jetant qu'un bref regard aux magnifiques demeures construites
depuis peu par les riches négociants lavallois. Quand il retrouva Jacques
Brochard, celui-ci lui était d'humeur moins joviale: «Si tu veux que nous
travaillions ensemble, tâche d'arriver à l'heure.» Louis bafouilla quelques
excuses et promit que cela n'arriverait plus. Rien ne devait troubler sa liaison
avec Perrine.
Le lendemain, à l'aube, Louis prit le chemin d'Andouillé. Jacques Brochard
avait prévu de le suivre, mais à une heure plus tardive. La charrette pleine et le
cœur léger, Louis se dit qu'il avait habilement manœuvré pour un «petit
paysan. » La seule fausse note concernait le prix de vente des paquets de fil.
« La crise» avait expliqué Brochard. Louis se dit que la prochaine fois, il se
tiendrait au courant des cours. Il ne fallait pas que la chute des prix mette en
danger ses voyages à Andouillé.
Comme chaque matin depuis maintenant deux mois, Perrine se rendit à
l'église. Outre les prières qu'elle consacrait presque uniquement au retour de
Louis, Perrine trouvait dans l'édifice religieux un havre de paix propice au
vagabondage de ses pensées. Depuis la rencontre avec le jeune paysan de
SaintOuen, sa vie avait complètement changé. Elle était tombée amoureuse au
premier regard et rien, sauf la mort, ne pouvait la détourner de cet amour; elle
en était intimement persuadée. Surprise de la soudaineté de ses sentiments, elle
n'osait envisager qu'il l'avait oublié, mais le temps passait... Intérieurement, elle
expliquait son absence par la distance entre Saint-Ouen et Andouillé et surtout
par le travail généré par les moissons. L'inquiétude s'insinua cependant au fll
34des semaines: allait-elle seulement le voir deux à trois fois par an? L'aimait-il
encore vraiment ou s'était-il joué d'elle? Elle avait un besoin urgent de le
revoir, de contempler l'éclat de ces yeux sombres qui, eux, ne pouvaient mentir.
L'image de Louis commençait à s'atténuer dans son esprit. Elle devenait plus
floue, plus lointaine. Le son de sa voix devenait moins net dans sa mémoire.
Plusieurs fois, elle avait cru le reconnaître au détour d'une ruelle mais il ne
s'agissait que d'une vague ressemblance. Elle avait besoin de l'entendre déclarer
son amour. Son corps était lui aussi en manque de caresses, qu'elle ne pouvait
imiter. Seul le passage à l'église lui faisait retrouver une certaine maîtrise de soi.
A son grand étonnement, pendant quelques dimanches, son frère
l'accompagna à l'office. Elle comprit vite pourquoi. Pierre Lemesle, le curé du
village, était un fervent défenseur des idées nouvelles. Julien venait à la fois
écouter les sermons pro-révolutionnaires et les dernières dépêches de Paris, car
c'était le plus souvent au prône que l'on annonçait les mesures
gouvernementales. C'est ainsi qu'il apprit la loi sur la Constitution civile du
clergé au mois de juillet. Cela provoqua un brouhaha inhabituel dans l'église. Si
la suppression des ordres religieux n'avait soulevé aucune contestation, en
février, cette loi gallicane jeta le trouble au sein même du bas-clergé. La plupart
des prêtres du département acceptaient mal cette allégeance à un pouvoir civil,
n'admettant pas de couper définitivement le lien avec Rome. Pierre Lemesle
n'était pas de ceux-là. Pour lui le pape et le Vatican avaient totalement gangrené
le catholicisme. Il était temps que les prêtres reprennent en main la vraie
religion, pure, dénuée de toutes dérives mercantiles. Entièrement sous
l'influence du curé, les paroissiens d'Andouillé adhéraient aux paroles de
Lemesle. Il était pourtant froid, distant, et semblait flotter dans ses habits
ecclésiastiques, tout l'opposé de son vicaire, Jean-Baptiste Drouet, au ventre
rebondi et à l'allure débonnaire. Les deux hommes se complétaient néanmoins,
l'un se concentrant sur la population la plus dévote, essentiellement les femmes,
l'autre préférant dialoguer avec les hommes, de préférence au cabaret. La
dévotion des paroissiens "constitutionnels" s'arrêtait aux limites d'Andouillé. Il
se disait que la grogne fermentait dans les autres paroisses, où les curés
voulaient rester fidèles au pape. Le 7 septembre, le directoire départemental
avait d'ailleurs rappelé à l'ordre les prêtres qui ne voulaient pas publier les
décrets de l'Assemblée au prône. Une sourde fronde commençait à poindre et
les curés réfractaires en étaient à l'origine.
Perrine sortait de l'office lorsqu'elle aperçut la charrette de Louis. Son cœur
battit la chamade. Son immense sourire trahissait ses sentiments et elle ne
pouvait détacher son regard de l'homme qui s'avançait vers elle. Il avait changé,
en mieux. Louis avait en effet fait un effort vestimentaire. Il avait même profité
de son séjour lavallois pour s'offrir un bain, chose qu'il ne réalisait qu'une à
deux fois par an. Fraîchement rasé et les cheveux soigneusement attachés par
un catogan, il rayonnait sur le siège de son tombereau plein à craquer. Les
femmes, jeunes ou moins jeunes, se retournaient sur son passage mais lui
n'avait d'yeux que pour la frêle silhouette immobile devant l'église. Lorsqu'il fut
35arrivé à sa hauteur, il ne sut quoi dire, tant l'envie de la prendre dans ses bras
était la plus forte. Descendant de son véhicule, ils cheminèrent côte à côte le
long de la ruelle qui menait à l'entrepôt de Jacques Brochard, sans un mot.
Leurs corps se frôlaient à chaque pas et des frissons les parcouraient. Ce fut elle
qui osa parler la première: «J e t'ai attendu Louis, dit-elle non sans laisser
poindre un ton de reproche.
Je vais rattraper le temps perdu, ma belle.
Je l'espère bien» répondit-elle un immense sourire aux lèvres.
Il n'y avait personne dans l'entrepôt de Brochard, comme toujours quand
celui-ci s'absentait. Il avait trop peur que des journaliers indélicats profitent de
son séjour lavallois pour lui soustraire quelques paquets de fil. Louis pénétra
discrètement dans la réserve du marchand. Devant l'entêtement du jeune
homme à partir aux aurores, il lui avait donné la clé du bâtiment: « Commence
à décharger si tu es si impatient» lui avait-il lancé tout en se doutant bien que
cet empressement cachait autre chose. Sous le porche de l'entrepôt Louis
embrassa tendrement la jeune fille: «Je dois repartir à Saint-Ouen cet
aprèsmidi ; reste avec moi d'ici là » implora Louis. Perrine ne pouvait se permettre de
ne pas préparer le repas des hommes mais elle lui promit de tout faire pour
passer le maximum de temps avec lui: «J'ai bien une petite heure de libre»
souffla-t-elle. Les deux jeunes gens se dirigèrent immédiatement vers le tas de
paille, modestement éclairé par une lucarne haute. Les gestes de Louis étaient
maladroits, presque brutaux. Il avait peine à trouver son souffle tant l'émotion
le submergeait. Perrine, pourtant plus jeune, tentait de le calmer et guidait ses
gestes pour la déshabiller. Quand elle fut nue, Louis la contempla, le regard
émerveillé. Son corps gracile soutenait une poitrine menue mais ferme. La
couleur rosée de ses tétons trahissait la jeunesse de son corps. Sa toison,
discrète, était d'un blond semblable à celui de ses cheveux. Ceux-ci, débarrassés
de leur serre-tête, reposaient en bataille sur les frêles épaules de la jeune fille.
Louis l'admira longuement et lui répéta plusieurs fois qu'il n'avait rien vu
d'aussi beau. «Déshabille-toi, ordonna-t-elle d'un ton moqueur, et
réchauffemoi vite.» Louis s'exécuta promptement, trébucha lorsqu'il voulut ôter sa
grande culotte de serge. Perrine riait aux éclats devant tant de gaucherie. Quand
il fut débarrassé de tous ses vêtements, ce fut à elle de le contempler malgré sa
gêne évidente. Ses muscles étaient saillants, ses épaules larges et solides. Son
torse était glabre et son sexe dressé. Louis la prit doucement dans ses bras et la
caressa longuement, se dirigeant de plus en plus près de ses parties intimes. Le
désir devint insoutenable et leurs corps se mêlèrent ardemment. Serrant les
lèves, Perrine ne put bientôt plus retenir ses cris de jouissance. Par la suite, les
deux amants restèrent un long moment enlacés, presque gênés de leur propre
audace. Pour eux le temps s'était arrêté. Seules les soudaines vociférations de
Jacques Brochard, apparemment destinées à sa jument, leur firent promptement
prendre conscience de la situation gênante dans laquelle ils se trouvaient.
Quand le marchand ouvrit la porte de l'entrepôt, il découvrit les deux jeunes
gens négligemment vêtus et les cheveux garnis de paille. Un instant stupéfait, il
36partit d'un rire guttural et sonore. Rouge de honte, Perrine s'enfuit en courant
par l'entrebâillement de la grande porte. «J'espère que je ne vous ai pas
interrompu dans votre conversation!» et il repartit d'un rire plus bruyant
encore.
Les visites de Louis se suivaient désormais à un rythme régulier, tous les
quinze jours environ. Il avait réussi à convaincre son père du parcours
triangulaire qu'il effectuait entre Saint-Ouen, Laval et Andouillé. Le père
Messager restait quand même dubitatif sur les raisons qui avaient poussé Louis
à choisir un marchand d'Andouillé pour vendre son f1l de lin. Ce dernier avait
pourtant trouvé un argument supplémentaire à son étape dans le canton voisin :
la longueur du transport usait la charrette et les fers de la jument. Une halte à la
maréchalerie Jourdan s'avérait donc inévitable. Une fois, son frère Pierre voulut
l'accompagner. L'hostilité soudaine de Louis le fit reculer et lui aussi se dit qu'il
y avait anguille sous roche. Seul Jacques Brochard était au courant. Après une
première réaction joyeuse il s'était indigné, par principe, mais l'ardeur des deux
jeunes gens à s'aimer l'avait convaincu de fermer les yeux sur leurs rencontres
intimes. Louis avait d'abord été surpris que Perrine se donne si vite à lui, mais il
devait bien avouer que lui-même avait perdu tout contrôle ce matin là. Il avait
seulement peur qu'elle tombe enceinte. L'opprobre que cela engendrerait les
obligerait à quitter le pays. Malgré tout l'amour qu'il portait à Perrine, il n'avait
nullement l'intention de subir une vie de journalier, errant de ferme en ferme à
la recherche de quelques journées de travail. Celle-ci lui jura qu'elle faisait très
attention et comme il ne connaissait rien à ces "affaires de bonne femme", il lui
obéissait lorsqu'elle lui ordonnait parfois de se retirer en plein coït. Louis
n'appréciait guère ces moments de frustration mais la jeune femme achevait le
plaisir par des caresses savamment dispensées.
L'hiver approchait. Les routes allaient devenir plus difficiles et les conditions
de transport plus pénibles. Les visites de Louis s'espacèrent au gré des
conditions météorologiques puis se tarirent durant la période la plus froide.
Perrine souffrit énormément de cette solitude. Julien, mis rapidement dans la
confidence, s'efforçait de divertir sa sœur mais la tristesse ne pouvait quitter son
joli visage. Il se convainquit, si cela n'était déjà fait, que l'amour n'était vraiment
qu'embarras et qu'il ne valait pas la peine que l'on y consacre toute son énergie.
Lui entrait davantage dans la catégorie des libertins. Les femmes aux mœurs
légères, rencontrées au gré des cabarets, l'attiraient davantage que ces jeunes
dévotes qui le dévoraient du regard lors du sermon de Lemesle. Lui n'en avait
cure. Plus il fréquentait les milieux patriotes, plus il se persuadait que la religion
était la cause de tous les maux de l'homme. Soumis, bridé, le paysan vivait au
rythme d'un calendrier religieux bien huilé. L'église régissait la vie quotidienne,
au son des cloches. Le calendrier grégorien imposait un nombre incroyable de
fêtes chômées qui nuisaient à l'économie agricole. Les mœurs étaient régentées
de manière autoritaire par des curés qui ne connaissaient rien de la vie
37conjugale. Le rythme de la vie: la naissance, le mariage, la mort même, étaient
baignés dans un environnement religieux. Julien n'en pouvait plus de ce carcan.
Il voulait l'émancipation du peuple et si celui-ci la refusait, et bien, il fallait
l'imposer de gré ou de force. Même le curé Lemesle lui paraissait trop réticent à
vraiment couper avec le dogme catholique. Seul le vicaire Drouet trouvait grâce
à ses yeux. Lui seul désirait une réforme en profondeur de l'Eglise, débarrassée
de tous ses oripeaux inutiles et prétentieux. Le 26 novembre, la Constituante
offrit aux prêtres l'occasion de se dévoiler face aux paroissiens. Un serment
constitutionnel fut en effet institué à l'ensemble du clergé ainsi qu'à tous les
fonctionnaires. Celui-ci officialisait la Constitution civile du clergé. La
prestation de celui-ci était prévue pour le début de l'année 1791.
A Saint-Ouen-des-Toits, la nouvelle fut accueillie avec stupeur. Le curé
Davoust ainsi que les vicaires prirent ce serment comme un schisme avec
l'Eglise catholique romaine. Le pape, représentant de Dieu sur terre, ne pouvait
voir son influence réduite à néant, sous la simple volonté d'une assemblée élue.
Au moins aurait-il fallu que la question soit traitée par un concile restreint au
royaume! Le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel étaient deux entités par
nature différentes. L'un et l'autre n'obéissaient pas à la même logique, divin
pour l'un, électoral pour l'autre. Les prêtres de Saint-Ouen étaient stupéfaits
que le roi lui-même ait laissé faire une chose pareille. Il fallait qu'il soit bien mal
entouré pour avoir accepté de signer une telle ineptie. Le serment
constitutionnel n'était que la partie la plus extrême de la Constitution civile du
clergé mais aussi la plus douloureuse car elle engageait individuellement chaque
ecclésiastique dans son avenir d'homme de Dieu. En premier lieu, les évêchés
et archevêchés étaient supprimés et remplacés par des circonscriptions
diocésaines, correspondant aux départements. En second lieu, cette
constitution coupait les liens entre les évêques français et le pape. Enfm, les
nouveaux prêtres obtenaient un statut de fonctionnaires en étant élus par un
collège d'électeurs laïcs. Cette laïcisation de l'Eglise révulsait le père Davoust
mais il ne pouvait se résoudre à critiquer trop ouvertement la Constituante lors
de ses prêches, même s'il la soupçonnait d'être gagnée à la philosophie et de
vouloir réduire l'influence de la religion catholique. Il espérait seulement que les
semaines qui le séparaient de la prestation de serment feraient rendre raison aux
hommes qui avaient institué cette loi. Il se disait également que les pays voisins
voyaient d'un très mauvais œil l'établissement d'une monarchie
constitutionnelle à leur porte. Davoust ne voulait pas la guerre mais souhaitait
que la crainte de celle-ci fasse reculer les députés. Les premiers événements lui
donnèrent d'ailleurs raison puisque l'élection de l'évêque de Laval aboutit à une
impasse. Michel Des Vauxponts, proclamé élu le 12 décembre, réservait en
effet sa réponse à l'acceptation du pape Pie VI. Cette démarche influença
beaucoup les prêtres mayennais qui adoptèrent le même comportement
attentiste.
38L'enthousiasme des premières joutes électorales était sensiblement retombé.
Le conseil municipal de Saint-Ouen croulait sous les charges et la plupart des
élus ne s'étaient pas doutés qu'ils auraient tant à faire. L'inventaire et la vente
des biens du clergé surtout les occupaient énormément. L'estimation était faite
d'après les dires des fermiers ou locataires, plus rarement par évaluation
d'experts, autant de démarches qui réclamaient de l'instruction et du temps,
donc une certaine aisance fmancière. A Saint-Ouen, ce fut surtout Urbain
Galland, boulanger de son état et Jean Sauvé, chirurgien, qui secondèrent
Casimir Bézier dans sa tâche. Les autres brillèrent par leur absence, la plupart
sachant tout juste signer leur nom. Outre ceux de la cure, la paroisse comptait
de nombreux biens appartenant à l'abbaye de Clermont, si bien que la liste des
inventaires n'était pas encore prête à la fm de l'année 1790. Le conseil municipal
était d'ailleurs tellement débordé qu'il omit volontairement d'organiser les
élections municipales de novembre. Celles-ci devaient permettre de renouveler
un tiers des élus de février. Il fut décidé que les mêmes seraient reconduits
jusqu'au prochain scrutin. Maurice Guillois usa, pour la première fois, de son
pouvoir de nuisance en signalant l'anomalie au directoire de Laval. Il ne voulut
cependant pas trop en faire car une autre élection se prof1lait, celle du juge de
paix de canton. Avec l'aide des autres électeurs cantonaux, il ne voyait pas
comment un tel poste pouvait lui échapper, celui-ci demandant une
connaissance aiguë des lois en vigueur. De fait, la place n'échappa pas à un
notaire, mais ce fut son confrère, Sébastien Geslin, qui fut élu. Maurice Guillois
entra dans une rage folle, menaçant particulièrement l'abbé Davoust, coupable à
ses yeux d'avoir dirigé le scrutin: « Foutu curé, prépare-toi à prêter ton serment
sinon il t'en cuira!» Les électeurs présents, interloqués, n'osèrent prendre la
défense du prêtre. Celui-ci en fut peiné même si, au fond de lui-même, il savait
qu'ils avaient peur pour leur propre avenir. Ces hommes ne se révoltaient pas et
ne se révolteraient jamais. Ils acceptaient leur destin avec fatalité, sans vraiment
combattre. Après tout, c'est ce que leur avait enseigné l'Eglise. La seule
manifestation de désapprobation s'était manifestée lors de ce vote, puisqu'ils
avaient été deux fois moins nombreux à s'être déplacés.
A Andouillé, Julien n'en revenait toujours pas de la désaffection de Jacques
Brochard. Comment un homme si avide de justice sociale pouvait-il rejeter le
modèle démocratique, seul habilité à représenter le peuple? Certes, ne pouvait
voter qui voulait. Il fallait déjà être un homme, avoir vingt-cinq ans, habiter la
commune depuis au moins un an, payer un minimum d'impôt... Au fmal, seul
un cinquième de la population déposait son bulletin de vote. Julien savait que
cet ostracisme rebutait le marchand-tissier. Le fait d'écarter les plus démunis le
mettait hors de lui. Pourtant, ce n'était pas en refusant les fonctions qu'on lui
proposait qu'il ferait évoluer les choses, pensa Julien. L'incident s'était produit
le 21 novembre 1790, lors du renouvellement du tiers de la municipalité. Pour
savoir qui allaient être remplacés, on procéda à un tirage au sort. Le maire fut
39de ceux-là et les mauvaises langues dirent que ça l'arrangeait bien, ayant de plus
en plus de mal à se faire respecter au sein de sa propre municipalité et
privilégiant ses fonctions d'administrateur du district. Le fait est qu'il
déménagea quelque temps plus tard pour s'établir à Laval, lieu jugé plus
conforme au statut qu'il se conférait.
Devant une assemblée de misère - seulement une trentaine d'électeurs avait
fait le court déplacement - Michel Montrond fut élu maire. Beaucoup
accusèrent Jacques Brochard, absent du scrutin, d'avoir incité les citoyens actifs
à rester chez eux. Chez l'aubergiste Jallier, Julien l'avait plusieurs fois entendu
vilipender les petits bourgeois qui n'étaient attirés par le pouvoir que pour leur
propre intérêt. Les votants lui jouèrent pourtant un tour imprévu puisqu'il fut
élu troisième officier du conseil, malgré son absence. Lorsqu'on lui apprit la
nouvelle, il refusa tout net, ce qui fit vivement réagir le nouveau maire:
« Comment ose-t-il décliner une place d'officier alors qu'il a accepté d'être
notable en février et électeur cantonal en juin ?» Michel Montrond ne fit pas
dans la demi-mesure et demanda au conseil municipal de sortir Jacques
Brochard de la liste électorale, ce qui fut unanimement décidé. Louis fut mis au
courant de sa radiation lors du transport suivant. Il eut d'abord peur pour ses
affaires mais fut vite rassuré. Brochard, visiblement touché par les derniers
événements, voulait se faire plus discret à Andouillé et passer plus de temps à
Laval. Louis allait lui servir de lien avec le chef-lieu de canton et de passeur
d'ordres aux employés du magasin. Ses amis les plus proches ressentirent cet
exil comme une trahison. Jean Jallier, toujours si prompt à soutenir Brochard
dans ses débats contre Genest, accepta même de devenir secrétaire de la
municipalité. Il est vrai que l'instruction était chose rare à Andouillé et il avait
deux qualités indéniables: un don pour les chiffres et une écriture digne d'un
notaire. Malgré une mauvaise volonté de principe, Jallier jubilait à l'idée
d'apparaître comme le lettré de la commune, l'égal d'un curé de campagne.
L'abstention récurrente des citoyens d'Andouillé aux divers scrutins finit
cependant par leur nuire puisque les électeurs des autres communes du canton
furent plus nombreux à l'élection du juge de paix le 22 décembre. René Geslot,
de Saint-Germain-Ie-Fouilloux, profita de l'aubaine et fut élu. Les citoyens des
communes rurales voyaient là le moyen de contrebalancer l'influence trop
pesante d'Andouillé. Michel Montrond et les siens jurèrent qu'on ne les y
reprendrait plus.
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