Coma 3.0

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Evariste, jeune dépanneur numérique, est en effervescence, ce 3 octobre 2034. Pourtant la journée a mal commencé. Une défaillance grave dans le système d'un hôpital l'a contraint à annuler son départ pour les plages des antipodes où il était sûr, cette fois, de trouver l'âme-sœur. Mais ce n'est pas tous les jours qu'on découvre qu'un patient dans le coma, un ancien flic qui s'est pris une balle dans la tête il y a plus de quarante ans, a su exploiter les ressources électroniques de l'hôpital pour émerger du néant et parvenir même à communiquer avec Evariste. Tenant avant tout à percer le mystère de cette prouesse bio-technologique, il se voit contraint, pour accomplir une ultime volonté du comateux, de concentrer peu à peu ses efforts sur une autre énigme : Quelle est donc cette étrange fatalité qui a happé Angel Roquedia, un jeune flic avec un bel avenir devant lui, dans une spirale infernale juste après un désagréable incident dans un camp de réfugiés  ?  
Publié le : dimanche 8 novembre 2015
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EAN13 : 9791026203155
Nombre de pages : non-communiqué
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Norbert TOYSSEL Coma 3.0
© Norbert TOYSSEL, 2015
ISBN numérique : 979-10-262-0315-5
Courriel : contact@librinova.com
Internet : www.librinova.com
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1 Evariste avait franchi la distance entre son lit et la cafetière sans émettre un seul juron, sans pousser un seul grognement. Un bel exploit, compte tenu du nombre d'objets divers sur lesquels il s'était vrillé les voûtes plantaires comme tous les matins, ou comme tous les midis, pour être précis. Salarié à domicile sans obligation d'horaires, il n'était pas du genre à s'imposer la discipline qui l'aurait préservé d'un empiétement de son temps de travail sur les heures nocturnes. Ce midi, donc, le capharnaüm régnant dans son deux - pièces, loin de l'exaspérer, contribuait même à son allégresse. Car ce midi-là, tout ce bazar n'avait rien des relents déprimants d'un célibat qui n'avait que trop duré. Cette fois c'était celui d'un vacancier qui fait sa valise en sifflotant, sûr d'enfin dégotter l'âme sœur sur une plage de sable chaud. Tout en sirotant son café, il jeta un coup d'œil à la page Zewter qui s'affichait sur un petit écran intégré à sa table de cuisine. L'agence BuizTop, qui suivait au quotidien les taux de satisfaction des clubs de vacances, était formelle : Soixante-dix-huit pour cent des personnes arrivées seules au "ClubSam'" étaient reparties, à deux, ou plus, selon le dernier sondage effectué la veille, 2 octobre 2034. Il était bien décidé à ne pas intégrer le camp des loosers qui composaient les vingt-deux pour cent restants. La page d'informations sur le trafic aérien lui confirma que l'alerte météo venait de prendre fin, et que le voyage était finalement maintenu, après le passage du dernier ouragan.
Un peu plus tard, alors qu'il s'était remis à la préparation de ses bagages et que ses pensées musardaient déjà sous les cocotiers du pacifique, on sonna à sa porte. C'était Mme Debanninck, la veuve septuagénaire et dynamique de l'étage au-dessus. D'ordinaire la charge de travail d'Evariste ne l'autorisait pas à écouter son bavardage incessant plus de quelques minutes mais ce jour-là rien ne le pressait et il l'invita de bon cœur à entrer. Toujours très élégante, elle avait des cheveux blancs coiffés avec soin. A peine les saluts et formules de politesse d'usage échangés, le moulin à parole atteignit rapidement sa vitesse de croisière. Elle déclina cependant une invitation à s'asseoir un moment.
— Monsieur Roze, comme vous le savez, je pars cet après-midi suivre un stage d'alpinisme de trois semaines et puisque vous êtes d'accord pour vous occuper de mes plantes dès votre retour le mercredi 11, je vous remets les clés de mon appartement, en vous remerciant encore pour votre amabilité. A propos, pourriez-vous en profiter pour jeter un coup d'œil au programme de mon dispositif anti-bruit ? Hier, j'ai entendu les enfants des Mercier cavaler toute la journée au-dessus de chez moi, il doit y avoir quelque chose qui cloche.
Elle soupira :
— Cette résidence va vraiment à vau-l'eau. Quand ce n'est pas l'ascenseur, ce sont les caméras de sécurité ou les volets coincés. A chaque ouragan c'est la même histoire ... Et quand je pense que l'assemblée des copropriétaires a donné son aval à cette espèce de crapule, ce Dourlon à la noix, pour le rachat de l'appartement du troisième, j'en frémis encore d'horreur.
Et elle chuchota, sans pour autant baisser la voix, histoire de mettre une touche de gravité à son propos :
— Je suis sûre que ce gugusse donne dans un trafic quelconque, d'eau potable ou d'autre chose. Il est plein aux as et n'a certainement pas gagné toute cette oseille en donnant des cours de peinture sur soie.
Les bonnes vieilles expressions désuètes de Madame Debanninck ! Il ne put retenir un sourire.
Mais le moulin s'emballait :
— Ce regard insolent qu'il me décoche chaque fois que je le croise ! Il croit m'intimider peut-être ? Si jamais il a la mauvaise idée de venir me chercher des noises, j'ai chez moi, à portée de la main, un Glock calibre 9 parabellum qui ajoutera un grand cratère aux orifices dont la nature l'a déjà pourvu !
Evariste en resta bouche bée. Mais ... à quoi faisait-elle allusion exactement ? Elle s'approcha encore et se colla le bord de la main gauche sur le visage : — Quand les émeutiers ont pris d'assaut les postes de police de Bruxelles, lors des événements de février 2025, il en est résulté une telle confusion pendant quelques jours que feu mon mari, qui était sur le point de prendre sa retraite d'officier, a pu garder son arme de service en souvenir d'une carrière bien remplie.
Puis elle repartit sur un ton de conversation banale :
— Bien. Alors pour les plantes, surtout n'utilisez que la bouteille d'eau non potable qui se trouve sur l'étagère au-dessus de ...
Elle s'arrêta, interrompue par un grésillement à l'autre bout de la pièce. Sur le bureau, des ondulations bleutées, que projetaient quatre baguettes verticales disposées en rectangle, s'entrecroisèrent pour former quelques amas hésitants à partir desquels un visage d'homme en trois dimensions prenait lentement forme. Une grosse tête pâle, ronde comme un ballon qui appelait :
— Hé ! P'tit génie ! t'es là ?
— Je vous laisse, dit Mme Debanninck, je vais coucher mes instructions par écrit, vous les trouverez sur le buffet de l'entrée. Bonnes vacances !
Et elle s'éclipsa discrètement.
Evariste se dirigea vers sa machine d’un pas mal assuré. Cette voix qui l'avait interpellé de façon si cavalière, il la connaissait parfaitement. Après avoir tiré sa chaise de façon à ne pas se poster trop près de la zone de visualisation, il s'assit, activa la caméra émettrice et demanda :
— Qu'est-ce qui se passe?
C'était Bent Figbirson, son chef de service. Tiens! Il n'arborait plus son sourire prétentieux habituel. Mais Evariste n'en tira aucune satisfaction car son supérieur n'était pas censé l'appeler durant cette première journée de congé et son front contracté lui donnait l'air inquiétant d'un abruti qui tente de réfléchir. Que lui voulait donc cet empêcheur de faire ses valises en rond ?
— On a un problème, p'tit gars.
Evariste restant coi, son interlocuteur ajouta :
— Une étrange baisse de régime au CHU Toulouse-Sud. Plus précisément, c'est l'axial de l'unité 2 qui fait des siennes. Une alerte de type 3 s'est déclenchée à la cellule de surveillance. Ils ont dû fermer trois salles d'opération et la sécurité des patients est compromise. L'agent de veille local nous a envoyé son rapport. J'ai donc transmis le dossier mardi à Laguèvre mais après trois jours de connexion au système de l'hôpital il a renoncé en pleurant sa mère. C'est son premier échec, ça lui a fait mal là.
L'obèse se tambourina la poitrine.
— Je ne épanchement .
le savais pas si émotif, rétorqua Evariste, pas vraiment touché par cet
Ce crétin de Laguèvre ! Un jour, il avait intercepté le rapport trimestriel d'activité d’Evariste, destiné à la direction, et l'avait truffé de séquences animées dont l'héroïne était une fermière rousse et pulpeuse trompant son mari avec tous les animaux de la basse-cour.
à ...
— Quoi qu'il en soit j'ai pensé qu'un as comme toi pourrait peut-être jeter un coup d'œil
— Mais tu sais bien que je pars en vacances demain ! interrompit Evariste en se labourant les cordes vocales. L'extrémité d'une phalange adipeuse assombrit les trois-quarts de son bloc de visualisation. Son chef pointait un doigt menaçant :
— Écoute-moi bien, p'tit surdoué, c'est une urgence. Quand il s'agit de pannes dans les hôpitaux, les aéroports, les prisons et autres sites sensibles, nous sommes dans l'obligation de réparer sans délai ou nous perdons notre agrément.
— Et Anderson, Graff, Bentaala, ils sont où tous ceux-là ?
C'était moins une question qu'un râle d'agonie.
— Graff et Bentaala sont en stage de formation. Quant à Anderson elle est à plein temps sur un dossier complexe.
— Alors j'embarque une tablette et je bosse à la plage.
— Le cryptage ZMS ne passe pas dans la Zone Pacifique, ce serait contraire à nos normes de sécurité, tu le sais bien. Et c'est pas un dossier qu'on traite en dilettante, crois-moi.
Il plissa méchamment les yeux, ses faibles réserves de patience déjà épuisées :
— De toute façon, tu n'as pas le choix et tu le sais. Tu nous fais perdre un temps précieux à tous les deux.
Et ses cheveux blonds filasses coupés en bol ondulèrent mollement tandis qu'il secouait la tête.
Evariste dut ravaler sa fureur. Son statut d'employé à part lui procurait un salaire deux fois plus élevé que celui de ses collègues mais ne lui donnait aucun droit à contestation. A la moindre plainte auprès de son accompagnant on le réexpédierait au centre spécial de formation, une perspective qui ne l'emballait pas du tout.
Figbirson prit une mine de grand seigneur.
— Je te rembourse ta réservation et ton séjour, et tu seras payé en heures supplémentaires, plus une prime spéciale en cas de succès.
— Mais je me fous de cet argent ! gueula Evariste un peu inconsidérément. J'ai quarante mille euros qui ronflent paisiblement sur mon compte en banque. Ce que je veux, c'est sentir le sable brûlé par le soleil crisser sous ma serviette de plage, et voir les cocotiers, la peau huileuse des filles en maillot de bain. Tout ça en trois dimensions réelles, tangibles, avec les odeurs et tout. Est-ce que tu sais qu'il faut réserver trois mois à l'avance au Club Sam'va ?
Figbirson ne cilla pas. — Écoute, tu reportes ta réservation et dans trois mois tu t'envoles pour les tropiques quoiqu'il arrive. Il saisit un calendrier : — Voilà, je te bloque cette semaine-là. Pour moi tu seras aussi apte au dépannage numérique que la momie de Ramsès II, ok ? Nullement rassuré Evariste tenta un faux-fuyant : — Cette baisse de régime du système, elle ne serait pas due à l'ouragan, tout simplement ?
— Dis pas de conneries, tu penses bien que le technicien sur place a procédé à toutes les vérifs de sa compétence. Les blaffers, wexnits et connexions sont ok. Tous les codes sont séro-négatifs. Laguèvre se demande si ce n'est pas une forme inconnue d'allergie. On en est là.
Evariste se déconnecta et s'effondra sur le bureau. Pfuit ! Envolés, coquillages et filles bronzées du Pacifique ! En relevant la tête son regard ricocha des vêtements éparpillés sur le sol au sac de voyage ouvert. Et voilà que ça le reprenait. Un besoin irrépressible lui oppressait douloureusement le sternum. Il se précipita vers le tiroir de sa table de nuit et saisit un petit gobelet. Il avala deux comprimés verts d'affilée, puis s'allongea sur son lit en attendant les effets réparateurs de la vylitine.
2 Gnn ! Merde ! Rien à faire ! Essayons maintenant avec Sabine. C'était mon numéro trente-cinq. Elle avait de ces miches, celle-là ! Rrrgnn ! Nada ! Je revois le grain de sa peau comme si j'avais le nez dessus, je sens des vagues libidineuses faire des allers-et-retours entre mes oreilles, mais pas le moindre début de commencement de chatouillis à l'entre-jambes. Pour moi qui chopais une érection instantanée à la vue du mot 'sein' dans le petit Larousse quand j'avais douze ans, le constat est affligeant. Je n'ai donc aucun contrôle sur mes fonctions corporelles. Pas moyen d'ouvrir les yeux non plus. Mais mes neurones, eux, n'ont pas l'air d'avoir trop morflé. On dirait même qu'ils ont pris un coup de frais car ce satané brouillard, qui me rongeait le cerveau déjà bien avant que je me prenne une balle en pleine tête, s'est dissipé d'un coup. J'ai l'impression de retrouver ma vivacité d'esprit et ma clairvoyance d'autrefois (et j'en avais dans le ciboulot quand j'étais jeune). Quelle légèreté ! Le plus dingue, c'est que je peux me balader, voler à travers des kilomètres de tunnels qui mènent à des tas de textes, d'images et de musiques incroyables. Rien que par la pensée ! Il suffit que je me concentre et des dizaines de portillons s'ouvrent devant moi sur un monde que j'aurais bien du mal à décrire. C'est comme ça que j'ai appris où je me trouve, d'ailleurs. Allongé dans une sorte de sarcophage, à l'hôpital universitaire de Toulouse-Sud. J'ai aussi grappillé la date et l'heure quelque part. Me voilà donc catapulté en 2034 ! Autant dire que j'ai pris quarante-trois ans en une seule nuit de sommeil ! Quelle claque ! Avoir moisi tout ce temps dans ces ténèbres glacées ! Brrr ! Si j'étais en mesure d'activer mes muscles horripilateurs, j'en aurais la chair de poule. Et ce rayon de lumière ? Comment se fait-il qu'il ait soudain déchiré le néant qui m'enveloppe ? Sur le coup je me suis cru replongé dans le Jura de mon enfance, par une fin de journée plombée, quand un soleil bas perce brusquement à travers l'épaisseur des nuages. Au début, des milliers de mots, d'images et de réminiscences tournoyaient dans le vide. Puis tout s'est peu à peu regroupé dans une cohérence ... un peu approximative, il faut bien l'admettre. Autour de moi, les pièces lumineuses qui recomposaient cet immense puzzle ont progressivement dissous la grisaille. D'abord une grande bâtisse terne et cubique, mon lycée à Lons-le-Saunier, avec des têtes auxquelles je parvenais à associer des noms. Puis des collègues, d'anciens amis. Et cette dame au visage encadré d'une longue chevelure brune, d'une beauté irréelle. Une douceur infinie émane de ses grands yeux verts et elle prononce des mots incompréhensibles d'une voix de satin, une voix illuminée par un sourire radieux. Maman ! Telle que je la voyais quand j'étais tout petit. Tiens ! L'infirmerie de la caserne ; j'y ai passé quelques jours. Mais ... Cet amoncellement de jeunes gens hystériques ? Ils ondulent sur une piste de danse, au rythme d'un tatapoum infernal, en produisant autant de vapeur qu'une centrale thermique. Des centaines de petits miroirs plaqués sur une sphère, dont la moitié inférieure dépasse des strato-cumulus suspendus au plafond, aspergent les lieux de leurs reflets virevoltants. Deux jeunes filles vêtues d'un timbre-poste, s'accrochent à mon cou en poussant des hurlements : Le 'Coyote Café' à Besançon, où j'étais en train de rater mes prochains examens ! Quant à cette vision de cauchemar qui a surgi dans la foulée, s'agirait-il aussi d'un de mes souvenirs ? Un enfer hanté par d'énormes mâchoires hérissées de crocs étincelants et dégoulinant d'écume blanche, qui s'entremêlent, fondent les unes dans les autres, claquent en projetant des traînées de salive. Et tout ça sur un fond sonore horrible de grognements et de jappements. Oui, ces cris de terreur, pas de doute, c’est bien moi qui les ai poussés, il y a très longtemps. Je n’en reviens pas ! Qui pourrait se vanter d'avoir eu une enfance plus heureuse que la mienne ?
Dans la langue de mon enfance, 'Paradis sur terre' se disait 'Lons-le-Saunier'. Mes parents m'adoraient, j'étais leur unique enfant et tous les trois, nous nous entendions à merveille. Mon père, Juan Roquedia, immigré espagnol, avait trouvé un emploi comme cadre dans une grande fromagerie. Ma mère, originaire de Vesoul, exerçait à Lons la profession d'institutrice. Une vie exempte d'angoisses existentielles glissait sans à-coups. Résultats scolaires excellents, saines distractions avec mes amis, sport, musique, collection de timbres
et petites intrigues banales d'écoliers de province. Mes parents - ma mère surtout - me voyaient déjà à l'Ecole Normale Supérieure ou à Polytechnique et, ma foi, cette alternative ne me déplaisait pas.
Sans compter ma propension naturelle à m'attirer l'affection de tous ceux et toutes celles qui m'approchaient. Un charme irrésistible, en quelque sorte.
A présent je revois comme si c'était hier le visage bouleversé de mes parents quand je suis monté dans le train pour Besançon. C'était notre première séparation et bien entendu je partageais leur émotion. Mais le fil de mes pensées s'orientait déjà vers un avenir bien jalonné. Après ces deux années de droit, c'était sûr, je tenterais le concours d'entrée à l'Institut d'Etudes Politiques de Paris.
Hélas, la première année de fac à Besançon s'est avérée plus difficile que je ne me l'étais imaginé, et j'ai échoué lamentablement aux examens. J'aurais deux mots à dire à l'irresponsable qui a eu la drôle d'idée d'implanter une université dans un tel lieu de perdition ! C’est sa faute, après tout, si je ne suis pas président de cour de cassation aujourd’hui.
Pas question d’annoncer ce fiasco à mes parents ! Un soir, alors que j'avais passé quelques heures à inhaler une substance illicite, je me suis enfin résolu à les appeler : ''—Maman, c’est terrible, mon report est annulé, je dois me soumettre sur le champ à mes obligations militaires. Oublié de renouveler la demande, le Bureau du Service National est intraitable.'' Mes parents, n'imaginant pas une seconde que je puisse les enfumer, ont gobé ce mensonge éhonté sans broncher. C'était reculer pour mieux sauter, mais j'aurais au moins quelques mois de répit pour réfléchir à une autre solution.
On ne peut pas dire que mon année passée comme appelé du contingent m'ait laissé beaucoup de souvenirs marquants. Je revois juste une petite salle peinte en blanc où trônaient une demi-douzaine de lits à armature de fer. Seuls deux de ces lits étaient occupés. En pyjama, le visage couvert de pustules et détendu, je me trouvais paisiblement allongé, un bras replié sous la nuque et les genoux croisés. J'écoutais avec intérêt un autre jeune homme tout aussi constellé, qui me parlait du lit voisin. Nous avions attrapé la varicelle.
Si ça m'était tombé dessus au lycée, alors que tant de jolies filles faisaient la ronde autour de moi, je me serais inscrit sur le champ à un tournoi de roulette russe. Mais là, dans le contexte du service militaire, c'était un cadeau du ciel. Thierry Lanaux venant d'un autre peloton, nous avons fait connaissance à l'infirmerie et avons tout de suite sympathisé. Thierry avait une qualité particulièrement adaptée à ces circonstances, il connaissait des tas d'anecdotes passionnantes et les racontait avec brio, de sorte que ces quelques jours d'inactivité appréciée filèrent à toute allure. Toutes ces histoires lui avaient été transmises à travers trois générations d'une dynastie de flics dont il était l'héritier. Son arrière-grand père avait fait partie des fameuses Brigades du Tigre, son grand-père s'était fait révoquer de la police parisienne après avoir jeté à la face de son supérieur les morceaux déchirés de sa nouvelle carte de réquisition sur laquelle était écrite, en caractères gothiques de couleur noire, la mention "POLIZEI", et son père était commissaire au 36 quai des orfèvres. Lanaux en savait beaucoup sur la pègre parisienne du début du siècle à nos jours ou sur les scandales étouffés à la hâte parce qu'ils impliquaient une foule de hautes personnalités. Les affaires Casque d'or, Bonnot ou Félix Faure n'eurent plus de secret pour moi. Avec sa façon unique de raconter le déroulement d'une enquête en ménageant le suspense et en donnant force détails sur les fusillades, les poursuites en traction et les parties fines, il avait entamé un long travail de sape, lentement mais sûrement, comme l'alcool ronge peu à peu un foie de maréchal-des-logis.
Malheureusement pour ce pauvre Lanaux, qui rêvait de marcher sur les traces de ses illustres aïeux depuis l'âge de trois ans, les portes de la maison Poulaga lui étaient irrémédiablement fermées à cause d'une méchante otite séreuse qui l'avait privé d'une partie de ses facultés auditives. Il exerçait donc par procuration le métier d'enquêteur de police en compilant les péripéties vécues par d'autres que lui. Il parlait parfois d'écrire un bouquin un jour, dans lequel réalisme et fiction seraient intimement mêlés.
Ainsi, l'air de rien, il me demanda un matin si j'étais fixé sur un projet professionnel précis.
Dix mois plus tard, je planchais sur une dissertation de culture générale, première épreuve du concours d'inspecteur de police.
Dès que j'ai reçu mon avis d'admission au concours, c'est bien évidemment ce bon vieux Lanaux que j'ai appelé. A la fois ému et envieux, il m'a donné de précieux conseils pour ma scolarité, ma future habilitation OPJ et d'autres choses encore.
Enfin, après avoir tourné en rond une semaine dans mon studio d'étudiant, prenant mon courage à deux mains, je me suis décidé à avertir mes parents de ma nouvelle situation. Mes genoux tremblaient pendant que je composais le numéro. Comme je m'y attendais, ils sont tombés des nues et une rage folle les a saisis. Surtout ma mère. Si je leur avais annoncé que j'étais accro à l'héroïne ou que j'optais pour une carrière de braqueur de banques, oui, c'est sûr, ils auraient fait preuve d'une grande compréhension. Leur fils chéri aurait alors été une victime de la société. Là, au contraire, je passais dans le camp des oppresseurs. Suprême honte. Ma mère hurlait comme une hystérique à travers le combiné :
— Angel, comment as-tu osé ? Toi ! Petit-fils d'Eusebio Roquedia, un homme qui a dû fuir la dictature et traverser les Pyrénées à pied en portant ton père, âgé de trois ans sur les épaules, un pauvre petit qui gémissait de plus en plus faiblement pour réclamer un bout de pain, alors qu'ils ont failli crever tous les deux de faim, de soif et d'épuisement pendant que les flics franquistes passaient ta grand-mère Maria-Pilar à la tondeuse en rigolant ! Et toi tu vas rejoindre les rangs de ceux qui surveillaient le camp ravagé par le typhus et la dysenterie où ton grand-père et ton père ont été emprisonnés ! Flic !Tu as vingt ans et tu fous en l'air ton avenir pour ... pour faire flic ! Alors que tu as toutes les capacités pour réussir dans la vie ! Mais mon pauvre garçon tu es fou à lier ! Si tu étais encore mineur nous te ferions interner sur-le-champ ...
Elle s'est interrompue une seconde et a repris sur un ton affolé en s'adressant à mon père que je devinais assis dans son fauteuil
— Mon Dieu, les séquelles ! Ce sont les séquelles ! Je savais qu'un jour Angel ferait les frais de ...!
Ha ! Les 'séquelles' ! Quelle connerie, cette histoire ! Ça datait du temps où je suis né, en 1968. Mes parents avaient commis l'imprudence de faire un saut en Uruguay alors que ma mère était déjà enceinte de sept mois. Papa tenait absolument à présenter Maman à des cousins qui avaient tenté d'y établir une sorte de ferme communautaire, en dépit de l'instabilité politique du pays. Je ne sais pas vraiment ce qui s'est passé car mes parents sont toujours restés très discrets sur cet épisode hasardeux comme s'ils ne s'étaient jamais pardonnés d'avoir agi de manière aussi écervelée ; d'après ce que j'ai pu déduire de leurs réponses évasives à mes questions d'enfant, une sortie de route en pleine brousse précipita ma venue au monde dans des conditions très périlleuses. Mon père avait fait un peu trop le malin avec la jeep, il s'était pris pour un vrai gaucho de la pampa. Papa et Maman ont eu beaucoup de mal à se remettre de ces frayeurs. Pendant des années, ma mère a cru déceler les ''séquelles'' de cette naissance prématurée dans le moindre de mes toussotements, ou dans ma plus petite éruption cutanée.
A Vesoul ma mère avait eu une enfance plutôt calme mais elle restait très marquée par tout ce que lui avait raconté mon père dès leur première rencontre. Sa virulence était certainement le produit de ce traumatisme par procuration. Je le savais, je le comprenais mais c'était la première fois qu'elle me soumettait à de tels éclats de voix, qu'elle rejetait sans appel une décision que j'avais prise en mon âme et conscience. J'en étais meurtri. J'ai raccroché le combiné sans même avoir tenté de lui donner la moindre explication. Avec le temps, j'en suis sûr, ils auraient bien fini par digérer ce camouflet et, sans cette balle qui m'a envoyé au tapis, nous aurions fini par nous réconcilier. En tout cas, aujourd'hui en ... quelle année déjà ? Ah oui 2034 ... Deux-mille-trente-quatre ! ... Cette conversation figure en tête de liste de mes mauvais souvenirs, malgré toutes les avanies que j'ai subies depuis lors.
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