Comme si les hommes étaient partis en voyage

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Publié le : dimanche 1 janvier 1995
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EAN13 : 9782296308428
Nombre de pages : 96
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COMME SI LES HOMMES ÉTAIENT PARTIS EN VOYAGE

Du même auteur

L'hiver au coelir, roman, Bernard Barrault, 1983. Les étangs de Ville d'Avray, roman, Actes Sud, 1987. Pour Budapest il est encore temps, roman, Actes Sud, 1990.

Photo de couverture: Synagogue de Vilnius

Anne RABINOVITCH

COMME SI LES HOMMES ETAIENT PARTIS EN VOYAGE
/

Roman

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

Collection Écritures

MERIDJEN Alain, Un matelas par terre, 1995. DUVIGNAU Marie, Vingt chroniques garlinoises plus une, 1995. AOUAD BASBOUS Thérèse, Mon roman, 1995.

@ L'Hannattan, 1995 ISBN: 2-7384-3621-8

à Germaine, Sol et Leah à Volodia

La première nuit. L'impression de n'être jamais partie. Les sirènes de police hurlent dans la Troisième Avenue, agonisent dans le lointain. Au milieu de son insomnie Lilith songe étrangement à la scène finale d'un roman de Bellow, qui décrit l'enterrement d'un vieux poète. Des épingles éparpillées sur le plancher de la chambre. L'odeur particulière de la cire des appartements à New York. Les rues l'hiver, les nuages de vapeur qui s'échappent des entrailles de la ville. Le chauffage central résonne comme une turbine de bateau, il ponctue le temps. "Pourquoi as-tu annoncé à tout le monde que tu venais avec moi ?" dit-elle dans l'avion. Elle est pâle de colère, ses cheveux noirs, bouclés, se hérissent autour de sa tête. Ils sont au-dessus des nuages, la lumière aveuglante comme l'éternité. Un jour glacé de décembre. "C'est toi qui n'est pas naturelle", répond Norman. Il ne comprend pas. Il a l'esprit embrumé, embrouillé. Elle se détourne. Elle se tait une heure et demie. Une journée entière. "Lilith ?" chuchote-t-il.

7

Elle l'a conduit en un lieu où personne n'est venu avec
elle. Au-delà des frontières, hors des couples. Le présent et le passé se confondent, il dort déjà, épuisé. Le parcours d'une vie est si fragile. Quand Lilith habitait New York, des années auparavant, elle allait souvent rendre visite à son oncle Isaac, à Providence. A Manhattan, il n'y a pas un pouce de terre pour elle. Elle revoit les tombes des enfants lituaniens à Bagneux, les inscriptions en hébreu, les bouquets de rhododendron, les petits cailloux. Elle est auprès de sa grand-mère dans la lumière de l'été, elle a le même regard bleu. Elle lit son nom, Lilith. Le septième voyage en Amérique. L'impression, chaque fois qu'elle revient, de reprendre l'une de ses vies au moment précis où elle s'est interrompue. Des visions d'une extrême précision surgissent dans sa mémoire. Une rue de Californie, déserte en plein jour. Turquoise Street, à quelques centaines de mètres du Pacifique. Lilith est assise sur des draps à fleurs, elle porte un T-shirt violet. Dans sa main, un coquillage plat un peu ébréché, un dollar des sables. Un professeur irlandais lui téléphone, il veut vivre avec elle. "Si je n'étais pas marié, je m'installerais tout de suite avec vous," dit-il. Elle accorde toute son attention à cet instant. L'angoisse, saisissante. Le sentiment de ne plus être. A San Diego, la nuit tombe à quatre heures de l'aprèsmidi. L'émotion glisse sur Lilith, sur les paysages. Sa volonté d'aller seule. Un paire de bottes marron achetée au Mexique un jour d'octobre. Le soleil froid. 8

Elle se tourne vers Norman endormi à côté d'elle dans l'avion, elle songe bizarrement à Rocky, le mathématicien à l'esprit obtus qu'elle a quitté il y a déjà une année. Sa colère est aussi forte aujourd'hui. Le menuisier l'a conduite à Roissy avec Emma. Un joli personnage, aérien. Il a rendu l'histoire plus légère. Lilith avait un goût de produit de vaisselle dans la bouche, elle s'était trompée de verre avant de partir. "Vous êtes aussi du voyage ?" a-t-il demandé à Emma. "En quelque sorte", a-t-elle répondu. Sa longue chevelure roux vif, ses yeux verts en forme de papillons. Une belle scène de la vie, jamais jouée en direct. Si elle avait été seule elle n'aurait pas attendu, elle aurait embarqué tout de suite. Mais Emma était là, elle a choisi de rester avec elle. L'image de la femme vulgaire, étriquée qui accompagnait Norman. Ses épaules étroites sous le pull rouge, ses lèvres nacrées. Son rire aigu. Elle a fait la queue avec lui pour l'enregistrement des bagages. Suspendue à son bras, elle fouillait dans ses poches, l'embrassait dans le cou. Lilith parlait avec Emma, elle leur tournait le dos. "Tu es en force, a dit son amie. Ce sont eux qui se sentent horriblement mal à l'aise". Lilith a baissé les yeux: - Je vais le quitter..." Il cessera de l'intéresser. Son inertie, son manq:ue de vitalité, comme si elle portait tout depuis des années, et lui, nen. Inscrire l'émotion avant qu'il ne s'efface de sa pensée. 9

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