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Congés payés

De
206 pages
Daniel n'avait jamais été aussi détendu. (...) Il se sentait bien, heureux comme il ne l'avait jamais été, et prêt à passer toutes les vacances à venir qu'on proposerait avec ses amis. Seulement il ne pouvait pas prévoir à ce moment même où le mènerait cette opportunité (...). Quand l'emportement de ses sens le conduirait sans aucune possibilité de retour vers l'enfer...
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Jean-Marc Kerviche

Congés payés
Roman




































© L’Harmattan, 2013
5Ȭ7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978Ȭ2Ȭ343Ȭ01727Ȭ3
EAN : 9782343017273

Congés payés

Écritures
Collection fondée par Maguy Albet


Dulot (Alain), L’accident, 2013.
Trekker (Annemarie), Un père cerfȬvolant, 2013.
Fourquet (Michèle), L’écharpe verte, 2013.
Rouet (Alain), Le violon de Chiara, 2013.
Zaba (Alexandra), Rive Rouge, 2013.
Boly (Vincent), Crime, murder et delitto, 2013.
Hardouin (Nicole), Les semelles rouges, 2013.
Lherbier (Philippe), Ourida, 2013.
Aguessy (Dominique), Les raisins de la mer, 2013.
Pommier (Pierre), Au bout de l’été, 2013.
Oling (Sylviane Sarah), Tes absents tu nommeras, 2013.
LeroyȬCaire (Marjorie), Le marché aux innocents, 2013.
Lebaron (Cécile), Une vie à l’œuvre, 2013.
Meyer (Florent), Maelström, 2013.
Le Guern (JeanȬMarc), Sillages, 2013.

*
**
Ces quinze derniers titres de la collection sont classés par ordre
chronologique en commençant par le plus récent. La liste complète des
parutions, avec une courte présentation du contenu des ouvrages,
peut être consultée sur le site www.harmattan.fr

JeanȬMarc Kerviche

Congés payés

roman



















L’Harmattan

Du même auteur

Décalage, L’Harmattan, Paris, avril 2010.







à Grazia






PROLOGUE
Février 1996

La pluie n’avait pas cessé de tomber de toute la soirée. Une
pluie fine, froide, pénétrante et malsaine, gênant la respiȬ
ration, qui avait chassé les piétons dès les premières
gouttes et qui de temps à autre poussée par le vent balayait
par rafales les dernières feuilles des platanes jonchant les
trottoirs. La lueur blafarde des réverbères se reflétait de
loin en loin sur les pavés mouillés en ce lieu sinistre situé
entre les quais de Seine et le mur longeant les bâtiments
administratifs et les voies de chemin de fer de la gare
d’Austerlitz.
Il était près de deux heures du matin. Parmi les rares
véhicules qui attendaient que le feu passât au vert pour reȬ
prendre leur course vers Ivry, se trouvait le bus de la
Brigade aux sans abri de la Ville de Paris revenant de son
périple habituel à l’entour des églises, des gares et des gaȬ
leries marchandes. Il était à l’arrêt le long du trottoir, parce
que le chauffeur s’obligeait à enlever du pareȬbrise une
buée persistante due à une ventilation défectueuse.
L’homme utilisait un chiffon qui avait dû être sec en début
de soirée et qui, s’étant humidifié à mesure des usages réȬ
pétés rendait son utilisation plus inopérante qu’efficace.
Dépité par le résultat, la buée étant revenue presque imméȬ
diatement, le chauffeur se remit cependant au volant en se

promettant de garder une vitesse réduite, et tous les cent
mètres avec régularité il repassait le chiffon sur le pareȬ
brise à la hauteur de son champ de vision.
Le bus n’avait pas encore atteint le pont de Bercy quand
soudain le chauffeur aperçut une forme allongée sur le
trottoir tout près du caniveau. L’endroit insuffisamment
éclairé ne lui permettait pas de distinguer la nature de ce
qu’il voyait. Dans le doute, il s’arrêta quelques mètres
avant pour projeter le faisceau lumineux des phares dans
sa direction et deux secouristes descendirent du fourgon.
Intrigués, ils pensèrent d’abord se trouver en présence
de fripes jetées pêleȬmêle sur la chaussée et rassemblées en
tas, mais à mesure qu’ils s’en approchaient leur inquiétude
croissait. En fait d’amas de vêtements, ils craignaient de
découvrir un cadavre en état de putréfaction tant l’odeur à
l’entour devenait pestilentielle. L’un des deux hommes
s’accroupit devant l’amoncellement et, malgré une répulȬ
sion bien naturelle, de la main écarta avec méticulosité des
pans de tissu maculés d’une boue suspecte.
Un visage gris, terreux, d’une maigreur effrayante apȬ
parut alors. Le secouriste ne put réprimer un mouvement
de recul.
L’homme, hirsute et crasseux auȬdelà de ce qu’il est posȬ
sible d’imaginer, était engoncé sous plusieurs épaisseurs
de défroques, anoraks et sacs de couchage déchirés par enȬ
droits. Il ne bougeait pas, paraissait même ne pas respirer.
Celui qui s’était enhardi à porter la main sur lui commença
à le remuer délicatement. Il lui palpa le front pour s’assurer
de sa température avec la crainte qu’elle fût glaciale en lui
parlant doucement afin d’obtenir une réponse mais il n’obȬ
tint aucune réaction. De son côté, le collègue s’affairait
dans l’enlèvement des frusques qui recouvraient l’homme.

10

Il le remuait plus énergiquement en élevant le ton pour le
réveiller.
Le malheureux sortit enfin de sa léthargie. Il ouvrit les
yeux en émettant un gémissement inintelligible. Aussitôt
les secouristes s’assurèrent par quelques palpations approȬ
priées que le pauvre homme n’avait subi aucun traumaȬ
tisme. C’est qu’il leur fallait faire vite. Et sans lui demander
son assentiment, ils l’allongèrent aussitôt sur une civière
que le chauffeur venait de déposer à leurs côtés pour l’emȬ
porter avec eux. Particulièrement préoccupant, son cas ne
pouvait être pris en charge que par un service spécialisé.
Le bus se détourna alors de son parcours habituel, pour
prendre immédiatement la direction d’un centre d’accueil
médicalisé près de la porte d’Ivry.
Après une prise en charge immédiate et un rapide exaȬ
men de son état effectué par l’infirmier de service, l’homme
termina la nuit dans la chaleur d’une cellule dȇisolement et
ce nȇest que le lendemain à la première heure quȇon proȬ
céda à la douche traditionnelle et aux soins. Son corps était
couvert d’ecchymoses, de rougeurs indifférenciées et de
traces suspectes caractéristiques de la gale. Infesté par les
parasites de toute nature, on lui rasa la tête, la barbe et tout
le système pileux avant de le soumettre à une désinfection
en règle. Ses pieds, sur lesquels les chaussettes avaient péȬ
nétré les chairs par endroits, présentaient des lésions qui
laissaient échapper un liquide jaunâtre, épais, suintant.
Une vraie pourriture dans laquelle on voyait, sans quȇil fût
besoin de prendre une loupe, grouiller la vermine. On lui
apporta les premiers soins, lui désinfecta ses plaies, le
pansa et on lui donna des vêtements propres pour lui
rendre un semblant d’apparence humaine. Et après une
maigre collation, on le dirigea vers le centre de Nanterre,

11

où il garda le lit une quinzaine de jours avant de se reȬ
mettre à marcher sans assistance. Les antibiotiques ayant
fait merveille, il avait échappé miraculeusement à lȇampuȬ
tation des orteils.
Il ne portait aucun papier d’identité, ne communiquait
pas, ne parlait pas, ne répondait à aucune question, mais
tout laissait à penser qu’il était français, car il obtempérait
aux directives sans sourciller. À l’issue des soins, on l’avait
intégré au groupe des autres pensionnaires, mais il ne s’inȬ
sérait pas, restait des heures entières immobile, assis sur le
sol, adossé contre un mur, et quand on le dérangeait, il se
levait et se mettait à errer dans la cour sans but défini.
Dans cet espace fermé où chacun entend défendre le
peu qu’il lui reste, s’il est encore permis d’évoquer une part
d’humanité dans ce type d’établissement, les heurts surveȬ
naient quotidiennement. Que ce fût dans les files d’attente
pour la cafétéria ou pour la douche, il n’était pas rare
qu’éclatassent des bagarres. Un regard insistant, une paȬ
role malvenue, un geste mal interprété devenait toujours
l’élément déclencheur. Quelles que fussent les circonsȬ
tances, lui ne réagissait jamais quand bien même il se faiȬ
sait reléguer aux dernières places de la file et quand les surȬ
veillants se décidaient à intervenir pour mettre bon ordre
en pulvérisant du gaz lacrymogène, alors que tous fuyaient
lui se couchait par terre, se recroquevillait sur luiȬmême
dans la position fœtale, sanglotant, tremblotant, figé dans
cette attitude jusqu’à ce que des soignants intervinssent
pour le calmer et lui éviter une crise d’épilepsie.
Quand on l’invitait à parler, il ne sȇétendait jamais sur
son passé contrairement aux autres pensionnaires plus voȬ
lubiles débitant le même discours des dizaines de fois réȬ
pété expliquant avec force détails, plus ou moins déformés,

12

ce quȇils avaient vécu avant leur naufrage. Son environneȬ
ment, et ce qu’il était devenu luiȬmême lȇindifféraient au
point qu’il vivait presque comme une plante. Le médecin
qui lȇavait examiné le lendemain de son arrivée au centre
de la rue du ChâteauȬdesȬRentiers, et qui lȇavait revu pluȬ
sieurs jours après son séjour à l’hospice de Nanterre, diaȬ
gnostiquait une mélancolie profonde, proche de la dépresȬ
sion, état qui ne pouvait être que le résultat dȇun choc parȬ
ticulièrement grave qui nécessitait une prise en charge
dans un hôpital psychiatrique.
On l’internat dès lors au sein d’un organisme spécialisé
et deux mois passèrent. Il mit du temps à sȇouvrir aux
autres, mais finalement sur ses lèvres, parfois, sȇesquissait
un sourire. Les psychologues le voyaient journellement, lui
tenaient des propos anodins en prenant garde, dans les
premiers temps, que ces entretiens n’aient aucun rapport
direct avec lui, devisant sur le temps d’hier, d’aujourd’hui,
de demain, alternant les lieux communs, les questions de
culture générale, d’intelligence afin de le situer et de mieux
le connaître, abordant d’une manière détournée ses passeȬ
temps favoris, puis, sans le heurter, au bout de plusieurs
semaines d’échanges au quotidien, on l’amena à parler de
sa vie antérieure, mais il ne répétait invariablement quȇune
phrase, une phrase qui semblait une mise en garde. Une
phrase qui ne se rattachait à rien de précis et qu’il persistait
à réitérer en boucle lorsque les questions devenaient déranȬ
geantes. Une phrase que les spécialistes lors de réunions de
comité ne s’expliquaient pas, même si, depuis peu, on avait
pris connaissance de son passé par le truchement de l’aide
sociale.
Cette phrase, répétée inlassablement était : « Nȇacceptez
jamais de prendre des vacances en commun avec des
amis… »

13

1
Février 1982

Le repas du soir venait de s’achever. Daniel débarrassait la
table pendant que sa femme s’affairait auprès des enfants
dans la salle de bains. Du fond du couloir, on les entendait
chahuter ; des jérémiades de Bruno, six ans, aux pleurs de
Pascal, neuf ans, couverts par les remontrances de leur
mère qui perdant patience venait de coller une gifle à chaȬ
cun. C’était le même désordre tous les soirs à quelques vaȬ
riantes près : les sempiternelles chamailleries pour savoir
lequel des deux serait le premier à se placer devant le laȬ
vabo, le premier à se servir du tube dentifrice ou le premier
à enfiler son pyjama.
Mais on était vendredi. Le couple formé par Catherine,
assistante de direction dans un groupe de négoce internaȬ
tional, la trentaine florissante, et Daniel, de cinq ans plus
âgé, adjoint du chef du service aprèsȬvente d’une imporȬ
tante société d’électroménager, faisait de la veille du weekȬ
end un moment de détente particulier. Deux jours devant
eux, avant de reprendre le travail. Ils avaient pris l’habiȬ
tude de fêter ces petites vacances, comme ils avaient couȬ
tume de les appeler, en débouchant une bouteille.
Les enfants étaient maintenant couchés et s’ils ne dorȬ
maient pas encore, ils avaient reçu la consigne expresse,

tous leurs besoins étant satisfaits, de ne plus déranger leurs
parents.
Le silence reprenait ses droits. Catherine apparut dans
l’encadrement de la porte, adressant, comme un signal, un
soupir de soulagement à son mari avant de s’éclipser à
nouveau dans la salle de bains. Ces quelques instants de
tranquillité et de solitude passés devant le lavabo pour se
rafraichir et se mettre à l’aise lui permettaient de souffler
après la tension provoquée par les disputes des enfants.
Daniel de son côté venait de sortir une bouteille de
Lambrusco du réfrigérateur. Elle trônait entre deux verres
à pied sur la table du salon, prête à être débouchée.
Allongé de tout son long sur le canapé, il avait éteint le
téléviseur et commençait à prendre de la distance avec la
semaine harassante qu’il venait d’endurer. Une semaine où
il lui avait fallu être en permanence sur la brèche. C’était
toujours le même rituel. Le lundi, il devait commencer par
rattraper le retard causé par le weekȬend, courir ici et là,
d’une urgence à l’autre, prévoir les besoins, anticiper les
attentes pour s’avancer jour après jour et terminer la seȬ
maine sur les chapeaux de roues. Et le vendredi, c’était le
jour le plus angoissant parce qu’il ne pouvait se permettre
de remettre ce qu’il lui restait à faire pour le lendemain et
qui, s’il ne s’en occupait pas, se rajouterait inévitablement
avec les surprises du lundi. De la détente, de la détente, il
ne pensait plus qu’à ça. Il se vidait la tête et les yeux fermés
tentait de s’évader du milieu stressant de ce service aprèsȬ
vente duquel il ne pouvait se détacher où tout ce qu’on proȬ
grammait devenait caduc pour quantité de raisons autant
aléatoires qu’inexplicables, ce qui l’obligeait à remettre en
question chaque matin ce qu’il avait prévu la veille.

16

Il commençait à s’assoupir quand il entendit sa femme
sortir de la salle de bains. Aussitôt, il émergea de sa torȬ
peur, se redressa et se saisissant de la bouteille entreprit de
la déboucher. Il versait le vin dans les verres quand il la vit
passer dans le contreȬjour du lampadaire revêtue d’un tout
nouveau déshabillé. Il arrêta son geste de crainte de réȬ
pandre du vin sur la table et reposa la bouteille en oubliant
de remplir son propre verre. Elle remarqua aussitôt dans
son regard une exaltation qu’il avait peine à dissimuler et
qu’elle allait devoir refréner car elle avait des choses à lui
dire. Elle s’enveloppa dans sa robe de chambre qu’elle
avait déposée préalablement sur le dos d’une chaise et déȬ
tourna aussitôt son attention en lui jetant.
— Au fait !… Chantal mȇa appelée aujourdȇhui…
Chantal était une ancienne collègue de travail avec laȬ
quelle elle s’était liée d’amitié. Depuis un bon nombre
d’années, elles ne travaillaient plus ensemble, mais elles
étaient toujours restées en relation. Elles se téléphonaient
régulièrement tous les samedis matins pour aborder des
sujets qui les occupaient pendant une bonne heure, ce qui
ne les empêchait pas de se voir ou se rappeler pendant la
semaine à tout moment et en toute occasion. Daniel éprouȬ
vait le sentiment qu’elles ne pouvaient rien réaliser sans se
consulter l’une l’autre.
Surpris, il se demanda ce que venait faire Chantal dans
le climat qui s’installait. Par dépit, il marmonna entre ses
dents, puis regardant son verre vide il se demanda en l’esȬ
pace d’une seconde s’il ne l’avait pas déjà bu. Il répara l’ouȬ
bli. Elle continua.
— Ils nous invitent dimanche…
Il tourna brusquement la tête.
— Non ! Pas celuiȬci… Ni même celui de la semaine proȬ
chaine, dimanche 14 mars ! s’obligeaȬtȬelle à préciser.

17

Il s’enfonça dans le canapé.
— Ah ! Et quȇestȬce quȇelle tȇa raconté ?… Elle a un nouȬ
vel amant ?
— Qu’estȬce que tu peux être bête !
Il soupira et se renfrogna. La coopération n’était pas son
fort lorsque sa femme s’engageait à lui raconter des hisȬ
toires tournant autour de sa mère et de ses amies. Il pensa
qu’il existait des moments autres qu’une soirée de détente
où ils étaient tous les deux en tête à tête pour aborder ce
qui concernait les autres.
Catherine ne se démontait pas, elle poursuivait…
— Ils ont loué une maison pour août. Chantal a insisté
pour quȇon y vienne passer quelques jours. Je ne lui ai pas
donné de réponse. Je sais que tu nȇy tiens pas trop…
— Ils commencent à me gonfler avec leur désir de vaȬ
cances communes. Ils ne peuvent pas faire comme la pluȬ
part des gens ! Passer des vacances entre eux… Ça leur feȬ
rait le plus grand bien. Ils pourraient se retrouver, tranȬ
quilles, seuls, avec leur fille ! Cȇest la seule période de lȇanȬ
née où l’on peut se retrouver !
— Oh ! Tu sais, tout le monde nȇest pas comme toi ! Il y
en a qui ont besoin dȇavoir du monde autour dȇeux pour se
sentir bien.
— Dis plutôt quȇils sȇemmerdent ensemble !
La soirée sȇannonçait mal. Catherine bouillait. Elle sentit
monter en elle une frustration car elle avait tout imaginé
sauf l’attitude peu avenante de son mari. Dire que son amie
et elle s’y voyaient déjà, ayant tout prévu entre elles, du
lieu des vacances et des périodes où ils les prendraient
jusqu’aux visites qu’ils entreprendraient tous ensemble.
Chagrinée, elle sȇallongea sur l’autre canapé et explosa.
— Oh toi, évidemment !… QuȇestȬce que tu peux être
mal embouché !…

18

Daniel sentait que la soirée était fichue. Le climat comȬ
mençait à se dégrader sérieusement. Il sentit la nécessité de
concéder quelques aménagements à sa position sȇil souhaiȬ
tait sȇattirer ce soir, en espérant qu’il n’était pas trop tard,
les faveurs de sa femme. Il lui vint insidieusement à l’esprit
qu’elle avait misé sur la séduction qu’elle lui inspirait en
revêtant ce nouveau déshabillé transparent, que ce devait
être un stratagème avec un but précis : l’acceptation des
vacances en commun avec les Frachet. Il pensa : « On est
en février, il sera toujours temps de revenir sur la question
et d’ici là on aura peutȬêtre oublié la proposition ».
Il prit les deux verres, en tendit un à sa femme et, déȬ
tendu autant qu’il pouvait l’être en pensant que ce qu’il déȬ
sirait n’était peutȬêtre pas tout à fait perdu, il lui jeta :
— Pourquoi ? Tu tiens à y aller ?
Catherine, à qui revenait habituellement le choix du lieu
des vacances, prit le verre, le choqua avec celui de son
mari, et mouilla ses lèvres.
— Cette année, je ne sais pas si tu te rends compte, on
ne pourra pas aller bien loin !… Avec tout ce qu’on a eu
comme dépenses, nos finances ne nous permettent pas de
faire des folies… Je crois que c’est une occasion à ne pas
laisser passer… Tous les ans ils nous le proposent !… On
pourrait au moins accepter cette année !
Elle venait de toucher le point sensible. Les moyens
dont disposaient les Frachet dépassaient largement leurs
disponibilités. Le mari de Chantal, cadre de direction au
sein d’une des plus importantes banques françaises émarȬ
geait avec les plus hauts revenus et sans entrer dans le déȬ
tail, Daniel savait que celuiȬci doublait un salaire déjà fort
confortable, par l’apport de primes exceptionnelles à
chaque fin d’exercice. Daniel répondit dans le vague.
— Et cette location ! Cȇest où ?

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