Contes à rebours

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Dérouler le fil d'une histoire pour charmer des enfants, il l'a fait souvent. Aujourd'hui il tire sur le fil de rêveries qui sont passées sous ses fenêtres sans s'arrêter. Il rattrape des fantômes et il les apprivoise. Il se raconte des histoires. Et il vous les écrit amis lecteurs. La mouche Agathe, le Bonhomme qui ne savait plus rire, Omnia, N'Program' et N' Profil', Myrtille, cinq contes qui vont leur bonhomme de chemin à contre-courant des programmes.
Publié le : mardi 1 janvier 1991
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EAN13 : 9782296227859
Nombre de pages : 160
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CONTES A REBOURSDU MÊME AUTEUR
Vincent DailJeur ou le Grand magasin, Pl.O., 1974.
Petit Bloss, C.E.P. Orléans, 1976.
Le Palan, C~E.P. 1979.
L'Alhambra, C.E.P. Orléans, 1980.
Le voyage à Honfleur, C.E.P. Orléans, 1982.
Chantons quand même !, C.E.P. 1983.
La Mouchetière, C.E.P. Orléans, 1984.
Capitaine Fabio, 1985.
Les Salmones, L'Harmattan 1989.
@ L' Harmattan, 1991
ISBN: 2-7384-0885-0Jean-Pierre PERRIN-MARTIN
CONTES
A
REBOURS
Editions L'Harmattan
5-7, rue de L'Ecole-Polytechnique
75005 PARISLe bonhomme qui ne savait plus rire
Ecoute, Agathe, I'histoire du bonhomme qui ne savait
plus rire !
Ses yeux regardaient le lointain. Les choses et les gens
près de lui ne retenaient pas son attention. n répondait vite
aux questions puis observait de nouveau I'horizon. Sa bou-
che était tirée droite d'un coin à l'autre. Pour parler elle
s'entr'ouvrait au eentre mais les commissures des lèvres ne
bronchaient pas. Point de fossettes. Point de virages mali-
cieux. Quand il était enfant, jadis, elle avait fait des rires,
des grimaces, des surprises, des chagrins. Ensuite elle avait
diminué ses gymnastiques et pris la mauvaise habitude de
rester droite, tendue. Son visage à présent ressemblait à
ceux des bustes de bronze d'hommes célèbres instanés
dans les musées, ou au milieu d'un square, et la place por-
te le nom du personnage.
n avait pris cette bouche-là sans s'en apercevoir, à for-
ee de présider des réunions et de prononcer de..~décisions
importantes que des secrétaires notaient dans des comptes-
rendus.
C'était l'hiver. Les trois filles du bonhomme qui ne sa-
vait plus rire, avaient construit un de neige
7dans la cour de leur immeuble. Isabelle, la plus grande, lui
avait planté une carotte pour faire un nez rouge. Caroline,
la seconde, lui avait posé sur le crâne un chapeau de feutre
noir. Natacha, la plus petite, lui avait dessiné d'un trait une
bouche aussi raide que celle de son bonhomme de père.
« Fais le rire, avait dit Caroline!
- Comment?
- Relève les coins! »
n fit froid trois semaines durant et chaque soir en ren-
trant de l'école, les trois sœurs saluaient le sourire de leur
bonhomme de neige.
Les vacances de février approchaient. La neige avait
fondu. Un soir, après les informations, le bonhomme de
père entr'ouvrit les lèvres pour proposer un projet:
« Où irons-nous pendant le congé?
- A la mer, dit Isabelle.
- n fait encore bien froid.
- A la montagne, dit Caroline.
- C'est une bonne idée.
- Chez la tante Olga, dit Natacha.
- Pourquoi?
- Parce qu'elle rit, comme le bonhommede neige... »
Les trois sœurs sautèrent de joie en jetant des coups
d'œil vers la bouche de leur père, qui décida: «Nous
irons donc chez Tante Olga.» Et les filles firent des ca-
brioles dans le couloir.
Cependant, le bonhomme de père avait reçu la ré-
flexion de Natacha comme un coup de couteau. Sur le mo-
ment ça ne fait pas mal. Une impression de froid. C'est un
peu plus tard que viennent le sang et la douleur. Enfermé
dans la salle de bains, il regarda son visage dans le mi-
roir : « Tu ne ris plus, toi, tu ne sais plus rire. Et les en-
fants ont besoin d'aller chez Tante Olga. »
Quand avait-il éclaté de rire pour la dernière fois? n
ne se souvenait plus. C'était loin comme un pays exotique,
comme les premiers chapitre d'une histoire en plusieurs
volumes. Pierre Richard et Gérard Depardieu ne l'avaient
8pas fait vraiment rire, au cinéma l'an passé. TI avait trouvé
ça plein de santé mais sans que la gaieté le prenne. Point
de gorge déployée. Son souffle était resté régulier. Peut-
être la mécanique du rire était-elle cassée en lui depuis
longtemps. Le miroir réfléchissait l'image de sa bouche ti-
rée à la règle ou coupée d'un coup de grand couteau. Sa
blessure était là...
Les enfants iraient en vacances chez tante Olga comme
on va boire à une source vive. Lui, il était la soif, la lon-
gue marche dans le désert qui n'en finit pas.
De l'autre côté du Sahara, il yale Sahel. Après les
dunes de sable brûlé, le pays qui perd son eau. L 'herbe fa-
ne, les bœufs meurent. On voit leurs côtes sous la peau et
puis sans la peau, des carcasses. Et les hommes fuient...
Plus loin, tu retrouves la forêt, les cases en terre couvertes
de feuilles de palmiers. Et tout à coup, à la tombée de la
nuit, tandis que les femmes pilent le mil, au milieu d'un
palabre d 'hommes, éclate le rire africain, bouche grande
ouverte, auréolée de dents gourmandes. La cascade déverse
le rire aux voisins, tonitruante, et rebondit dans la forêt
jusqu'aux oreilles des singes, le grand rire africain venu
des tripes de la préhistoire, que n'ont vaincu ni l'esclavage
ni la colonisation. TI part comme une fusée dans le cos-
mos, vers l'avenir.
Tante Olga faisait rire les enfants mais ne faisait plus
rire son frère. TI la regardait rire mais ne riait plus lui-mê-
me. TI connaissait déjà les bonnes histoires qu'elle allait ra-
, conter ou les farces qu'elle allait faire. TI admirait son en-
train, souriait quelquefois à voir les enfants s'amuser, boire
de la joie à la source Olga, mais lui ne riait pas. Sa bou-
che était trop raide. La maladie avait fait trop de chemin
dans son organisme pour que ce médicament suffise. TI lui
fallait le grand rire africain. A la fin des vacances, il fit ses
bagages et partit pour Eséka au Cameroun.
La mission, les administrations, les écoles, les maga-
sins faisaient un centre-ville en parpaings et ciment moder-
nes. Ensuite des cases de terre battue couvertes de paillas-
9ses grises s'accrochaient les unes aux autres en grappes
longues. Plus loin, à flanc de colline quelques résidences
riches surveillaient l'agglomération sans tremper leurs
pieds dedans. La gendannerie enfin et la forêt.
A midi, le soleil tombant à pic imposait le silence aux
cases noires et aux ruelles jaunes. La sieste. Ensuite la
journée glissait sur le côté. Trois enfants mettaient le nez
dehors; un cul-de-jatte mendiait près du marchand de tis-
sus; les palabres démarnrient de ci de là; au pressoir à
huile, les femmes accroupies se racontaient des choses... Et
des éclats de rire mettaient des virgules et des points dans
la grande conversation générale.
Le bonhomme s'habitua au climat chaud et humide.
Ses timbres-postes collaient aux poches de son portefeuille.
S'il les pliait dans l'autre sens, ils collaient entre eux. TI
les découpa par quatre et les glissa entre les pages de son
agenda. TI garda le dernier pour écrire à ses filles: «Je
suis bien arrivé. Je m'acclimate. Ensuite j'essaierai de rire.
Les gens d'ici sont pauvres et gais. TIspourront sans doute
me guider dans ma recherche. »
Noël avait douze ans. TIétait né à Eséka. TI passait le
plus long temps de ses journées à se promener dans les
rues de la ville à la recherche d'aventures qui lui rapporte-
raient des pièces de monnaie, des fruits à grignoter ou de
bonnes histoires à raconter. n repéra vite le bonhomme à
la bouche raide. Celui-là vient de débarquer en Afrique.
Peut-être va-t-il prendre des photos.
« Bonjour, Monsieur. Je m'appelle Noël. Je peux vous
conduire où vous voulez.
- Merci, Noël.
- Je peux aussi porter vos bagages. Mais vous n'avez
pas de bagages.
- Je les ai laissés à la gare.
- Pour voir des singes, je connais un chemin près de
la rivière ».
Point de réponse.
«Demain matin il y aura le marché sur la grande
10place ».
Silence. Le bonhomme était embarrassé. QueUe nouvel-
le espèce d'Européen était-ce là ?
« Est-ce que vous pouvez me donner cinq francs?
- Tiens, les voilà L. DJDS ta famille, Noël. ou parmi
tes amis, connais-tu des gens qui font rire les autres ? Si
tu me trouves quelqu'un qui réussisse à me faire rire, je te
donnerai cinq francs par jour aussi longtemps que je serai
là. »
Noël partit en courant.
Jeanne avait seize ans. Elle était belle comme la nuit et
vendait des barres de nougat africain: « Deux francs la pe-
tite barre, cinq francs la grosse! » et des napperons en fi-
bres tressées: «quatre francs!» Le bonhomme acheta
deux grosses barres et un napperon dans lequel il enroula
les barres pour ne pas se poisser les mains.
« Habites-tu ici ?... Si tu me trouves quelqu'un qui sa-
che me faire rire, un ami ou un frère, je t'achèterai trois
barres de nougat chaque jour, aussi longtemps que je serai
à Eséka. »
Jeanne ouvrit des yeux blancs immenses, rangea son
étalage et partit en courant.
Mathias fumait une cigarette. fi se déhanchait en ap-
puyant son épaule contre le mur. Son short et son maillot
de corps étaient blancs comme tout neufs. fi faisait le beau
devant les fIlles. Les filles passaient dans la rue. Leurs ro-
bes longues ou courtes brillaient de couleurs vives et de
fleurs semées partout.
« Tu vas te brOler les doigts: ta cigarette est finie. Je
ne sais pas comment tu t'appelles, mais si tu me trouves
un palabreur qui parvienne à me faire rire aux éclats, je
t'offrirai un paquet de cigarettes chaque jour aussi long-
temps que j 'habiterai ici. »
Mathias prit la première cigarette que lui offrait le bon-
homme, jeta un coup d'œil sur la bouche raide comme une
crevasse et partit en courant.
11Lazare habitait une des dernières cases de la ville, sans
compter les résidences et la gendarmerie bien sûr.
« Bonjour Monsieur Lazare, dit Noël poliment.
- Qu'est-ce que tu veux, garnement?
- Un Blanc nouveau vient d'arriver à Eséka. fi va faire
des photos et raconter son tourisme dans des journaux
d'Europe. Est-ce que je peux l'amener chez toi? Tu lui ra-
contes des histoires drôles. fi veut rire.
- Amène-le si tu veux! S'il ne rit pas, lui, nous rirons
bien, nous, en tout cas. C'est difficile de faire rire les
Blancs, surtout les journalistes. Ou alors il faut les faire
boire ».
Et Lazare partit d'un grand éclat de rire.
Jeanne passait devant sa case:
« Lazare, peux -tu me rendre un service ?
- Jamais.
- Saurais-tu faire rire un Blanc?
- Pourquoi faut-il faire rire les Blancs aujourd'hui?
- Parce qu'il a promis de m'acheter quinze francs de
nougat chaque jour si je trouve un Africain drôle.
- Et il t'achètera ton nougat avant de rire ou après?
- Après, bien sûr?
- Tant mieux! TI pourra rire. TI n'aura pas les dents
collées.»
Et Lazare éclata de nouveau. Dans toutes les cases du
quartier sud, quelqu'un disait: «Entendez-vous? C'est
Lazare. »
Mathias survint, ignora Noël, fit un clin d'œil à Jeanne
et tendit la main à Lazare :
« J'ai une proposition à te faire.
- Je sais, il faut que je fasse rire un Blanc.
- Comment le sais-tu?
- Toute la ville en parle. Qu'est-ce qu'il a, cet Euro-
péen?
- TIa la bouche aussi tendue que la corde d'un arc.
- C'est dangereux, ça.
12- Lazare, je t'offre cinq cigarettes si tu réussis à le fai-
re rire.
- Où est-il ce Blanc triste ?
- En ville.
- Je vais essayer. »
Noël, Jeanne et Mathias se regardèrent et partirent en
riant.
Un pli barrait le front le Lazare. « Ds m'embêtent avec
cette histoire, ils m'enlèvent le rire de la bouche. Qu'est-ce
que je vais lui raconter? Quelle farce inventer? Ça ne rit
pas facilement, un vieux Blanc, surtout s'il est riche. »
Les frères prévinrent les frères et les pères et les mères
de la génération précédente: « Ce soir, Lazare fera le pala-
bre et la pantomime sur la pelouse devant l'église. Antoine
apporte son balafon. »
Deux feux de camp encadraient la scène. Noël alimen-
tait l'un, Mathias l'autre. On avait entassé du bois sur le
côté. Le bonhomme Blanc était assis au milieu de Noirs à
la première rangée. Allait-il rire ?
L'histoire de l'éléphant avait toujours un immense suc-
cès, tant elle était grosse. Lazare la racontait merveilleuse-
ment en bassa. En français, c'était plus difficile et la tra-
duction qu'il en donnait était pleine de trouvailles réser-
vées à ceux qui entendaient les deux langues. Les étoiles
brillaient de curiosité dans le ciel noir. D'immenses éclats
de rire rebondissaient vers elles, mais le vieux Blanc ne
riait pas. Lazare s'énervait et improvisait des choses de
plus en plus méchantes sur le Fernandel qui avait les dents
soudées. Le maire d'Eséka et le préfet de la province
étaient venus, alertés par la rumeur publique et la gendar-
merie. Assis de chaque côté du bonhomme,. ils se tapaient
de joie sur les cuisses, mais la bouche de la circonstance
restait tirée comme un cordeau. « Je ne sais pas rire. Je ne
peux pas. Ds se moquent de moi. »
Pour terminer Lazare se mit à pleurer à chaudes larmes
parce que son cousin de France était devenu triste COII1IIle
un crocodile. C'est le climat de là-bas qui lui a refroidi la
13mâchoire. L'hilarité était générale moins cinq: Le Blanc
bien-sûr, Lazare aussi, sincèrement désolé, Noël, Jeanne et
Mathias.
Le bonhomme écrivit une lettre à ses trois mIes :
« Chères Caroline, Isabelle et Natacha,
J'espère que vous êtes gaies.
Aux prochaines vacances, retournez chez tante Olga. Je
dois rester quelques semaines de plus en Afrique. Je n'ai
pas trouvé ce que je cherchais. Demain après-midi je ren-
drai visite au célèbre Matakapomodou.
Je vous embrasse de tout mon cœur. »
Matakapomodou avait calligraphié le début de son
nom: MAT AKA en lettres noires sur une planche de bois
rose, au-dessus de la porte de sa case. TI priait ses clients
de s'en tenir aussi aux premières syllabes quand ils dési-
raient l'appeler. Sur les tracts qu'il faisait distribuer à
Douala par des galopins, à trois francs les cinq cents, et
dans les encarts publicitaires des journaux camerounais, qui
vantaient ses dons de guérisseur et de voyant, il n'impri-
mait que MATAKA. C'était suffisant. La suite dépassait la
capacité des mémoires ordinaires et coûtait trop cher. Ses
ancêtres en étaient peut -être contrariés au royaume des
morts, cela n'enlevait rien aux capacités de leur illustre
descendant. De tout le Cameroun et même de quelques
pays voisins, on venait consulter le grand Mataka.
'
Le bonhomme qui ne savait plus rire, était assis sur un
tabouret aussi bas qu'un dessous-de-plat, en face du sor-
cier. TIétait prêt à l'écouter comme un enfant sage, à l'éco-
le, attend ce que va dire aujourd 'hui la maîtresse.
«J'ai deux remèdes à proposer à vous pour que la
bouche retrouve le rire. Je donnerai le premier tout de sui-
te. TI coûte trois mille fTancs C.F.A. Si le premier ne réus-
sit pas, je vous ferai le second plus tard. »
TI prit des feuilles semblables à des nénuphars mais
qu'on aurait peintes en bleu foncé et vernies. TI les hacha
menu et les jeta dans la marmite avec des queues de lé-
zards qui traînaient dans une assiette. TIdisait des formules
14qui ressemblaient à la suite de son nom: « Pomodo, Pa-
mada...» Le bonhomme blanc regardait, ne disait rien,
trouvait ça long...
...« Buvez lentement tout le bol de potion! »
Le bonhomme but.
« Et maintenant partez dans la forêt tout droit devant
vous, écoutez les animaux, les singes surtout et les petTO-
quets !
- Merci, Mataka ! »
La tête du bonhomme s'êtait emplie de vents qui sou-
levaient ses idées dans tous les sens. TI ne savait plus s'il
était éveillé ou s'il rêvait. Sa bouche restait raide comme
un sabre, mais, au-dessus, quel camaval ! Noël, Jeanne et
Mathias le regardaient tituber sur la piste en levant les ge-
noux pour enjamber les ornières. TIpartait vers la forêt.
« Mataka est un grand sorcier, dit Jeanne.
- Mais il gardera tout l'argent pour lui, dit Noël.
- Même s'il ne le guérit pas, ajouta Mathias. »
Perché sur une liane, le perroquet moqueur attendait le
bonhomme, dont les pas prenaient de l'assurance en arri-
vant parmi les arbres. L'ouragan se calmait dans sa tête.
« As-tu bien déjeuné, Narcisse? cria le perroquet
- Pourquoi m'appelles-tu Narcisse?
- J'ai deviné ton nom. » Et le perroquet partit d'un ri-
re aigu qui faisait mal aux oreilles.
« Comment fais-tu pour ri~ si fon, Jaequot ?
- Qui t'as dit mon nom?
- Je l'ai deviné» répondit à son tour le bonhomme,
sans rire.
« Comment fais-tu pour rire si fon ?
- Je me moque.
- De qui te moques-tu?
- De tous ceux qui vont et viennent sur la piste.
- Et de moi aussi?
- Bien sûr!
- Je ne suis pounant pas drôle.
15- Tu n'es pas gai, mais c'est drôle. Et j'ai besoin de
rire, de secouer mes poumons. Si je ne riais pas, je mour-
rais d'asphyxie.
- Mais, c'est triste cela!
- Oui, reconnut Jacquot, c'est pourquoi je ris tant et
plus pour ne pas mourir. Heureusement les gens qui pas-
sent sous mon bec, sont ridicules. TI suffit de m'en aperce-
voir. Le gros Baptiste qui court, au petit trot, chaque ma-
tin, cinq kilomètres aller, cinq kilomètres retour, pour mai-
grir, et qui ne maigrit pas. Les cantonniers assis dans la
benne du camion de la mairie. TIs sont noirs le matin et
gris de poussière le soir, les yeux toujours blancs. TIs se
racontent qu'ils vont gagner beaucoup d'argent. Je me tais
pendant qu'ils passent, mais dès qu'ils sont à hauteur du
grand fromager que tu vois là, je laisse partir la cascade de
ma moquerie. TIs se retournent surpris, ils froncent les
sourcils et les plus méchants ramassent des cailloux au
fond de la benne. Je m'envole en riant plus fort... Ne fais
pas cette tête-là, Narcisse, tu es ridicule toi aussi. »
Et le peIToquet s'envola avant même que le bonhomme
ait eu l'idée de ramasser un caillou.
Pénétrant plus avant dans la forêt, le bonhomme ren-
contra des singes: un ouistiti qui gambadait, un orang-ou-
tan qui souriait, et un gorille qui grognait de joie en se
frappant la poitrine de ses deux grosses mains velues.
« Pourquoi gambades-tu, Ouistiti ?
- Immobile, je m'ennuie. J'ai vu des Ouistitis qui ne
gambadaient plus. TIs étaient morts.
- Pourquoi gardes-tu ce sourire éternel sur ton visage,
Orang-outan ?
- J'essaye de tenir encore longtemps. Que m'arrivera-
t-il le jour où je ne sourirai plus, hein? Je ressemblerai à
mon père après le coup de fusil qui l'a troué.
- Dis-moi, Gorille, quand vas-tu cesser tes grogne-
ments et cette tambourinade ?
- Quand je dormirai. Mais dès que je me réveillerai, je
recommencerai. Je suis jeune encore et je ne veux pas per-
dre de temps. »
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