Contes et nouvelles des Dombes sous le soleil de Dieu

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Nourri par les histoires (de Alphonse Daudet, Fréderic Mistral, Marcel Pagnol) contées par son père, l'enfant initié aux secrets d'amour d'une Nature riche de poésie, devint moine cistercien et un jour, à l'occasion d'une fête ou d'une rencontre, sa plume lui démangea les doigts. L'enchantement de la Dombes d'étangs fit le reste et des contes virent le jour.
Publié le : lundi 1 mai 2006
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EAN13 : 9782336275857
Nombre de pages : 146
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Dom Bernard Christol, ancien Abbé des Dombes

Contes et nouvelles des Dombes sous le soleil de Dieu
Préface et Postface de Richard Moreau

L'Harmattan

La présentation et la mise en pages ont été faites par l'Atelier de la Marmotte bleue (Odile et Richard Moreau). Remerciements à Mme Colette Barbier pour le prêt de ses photos.

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr

@ L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-00653-1 EAN : 9782296006539

Préface

Rencontre avec Père Arsène et son bedeau Alcide
En dehors de quelques histoires souriantes de curés, d'évêque même, d'enfants et de Nature, la grande, la belle, celle de la Dombes, si chère au coeur de l'auteur, ce livre de contes est consacré pour une bonne part à la geste de Père Arsène, flanqué de son bedeau, le héron Alcide, et de son disciple l'higoumène Chrysobule. Il me revient d'expliquer la présence de tous dans cette collection. Et d'abord, Père Arsène existe-t-il ? Oui, bien sûr, et depuis toujours. En préface d'un premier livre paru au temps d'une abbaye N.D. des Dombes bien vivante dont il était l'Abbé, Dom Bernard Christol, devenu depuis P. Arsène à la Trappe (on dit stabilié), expliquait que ce moine ermite, apparu au fil d'imaginaires rencontres, était le fruit d'une harmonie spirituelle entre sa communauté et la région paisible et riche en oiseaux et en flore colorée du plateau de la Dombes, entre Lyon et Bresse, entre Saône et Ain. Oui mais, quand P. Arsène a-t-il vécu? Dom Bernard a répondu que ce bon moine eut la visite, ce dont personne ne doute, de Romain et de Lupicin, les saints ermites de Condat, lorsqu'ils allaient ressourcer leur théologie à l'Abbaye d'Ainay, à Lyon, d'où ils étaient venus. Cela nous ramène au Vème siècle. En réalité, P. Arsène est le type dombiste et un peu méditerranéen du moine universel, qui recherche la vérité dans l'ineffable désert. Avant les Pères qui y nourrirent sa pensée, il y avait eu les sages nabatéens, Jean le Baptiste, bien d'autres encore, et cela continuera tant que des hommes seront capables de penser librement. Car, quoi qu'en disent ceux qui passent leur temps à vouloir faire le bonheur des autres contre leur gré, il n'est pas d'êtres plus libres que les moinesl. Existe-t-il en effet plus belle liberté que d'asservir volontairement la sienne à une discipline à la fois personnelle et collective,
1. Pour s'en convaincre, il suffit de lire les 205 miniatures et les dix portraits de moines et d'Abbés dans Cisterciens en Dombes, du P. Etienne Goutagny (L'Harmattan, 2004).

que d'abdiquer sa personnalité tout en la conservant, que de rejeter le strass du monde au profit de la seule recherche amoureuse de l'espérance ultime, celle du « que sera l'après» ? Tout le monde n'en est pas capable. Ceux-là ont fait le pari, le seul qui vaille sans doute, que, dans le monde inconnu qui nous attend inexorablement, ils trouveront la lumière absolue auprès de cette sorte de Père éternel que l'on pourrait nommer l'Ancien des jours, Celui qui est et dont personne n'a levé le voile qui le couvre2 et ne pourra jamais le faire. Moine universel, ancré dans son terroir et fidèle à son sang méditerranéen, moine profondément chrétien, l'antique Père Arsène a tout vu, tout vécu, tout prié, même le Cantique des Créatures, dont on apprendra ici, et cela n'étonnera nullement, qu'il en fut le véritable auteur sept siècles avant François d'Assise. Dès lors, il n'y a rien de curieux non plus à ce que P. Arsène fasse parler des abeilles ou des souris, ou que des taupes « sonnent» à leur manière l'heure de l'Office sacré. Et A1cide, le héron-bedeau? Je le connais depuis toujours sous ses multiples formes: pie, geai, puis à travers les magnifiques oiseaux d'eau que sont les cigognes, les hérons, les cygnes, tous envoyés des dieux dans les mythologies antiques, et pour nous, qui sommes ancrés à l'univers paysan et chrétien de nos ancêtres, messagers énigmatiques de Dieu l'unique. Quant à frère Chrysobule, le délicieux higoumène barbu et distrait, il n'est autre que l'un des dignes fils de P. Arsène, et l'on priera le Bon Dieu afin que leur lignée continue de s'étendre d'âge en âge. P. Arsène a quitté sa Dombes pour un lieu inconnu de Provence, mais on dit, et voire est, qu'il séjourne parfois sur des « rives wilhelmines », car, avec P. Arsène, tout est possible. Une chose est certaine, il continuera de nous conduire aux plus éternelles vérités par la voie souriante des contes jusqu'à ce que l' ultime moment du monde soit venu. L'apologue est une ouverture vers la sagesse; c'est pourquoi ces histoires ont leur place dans la collection Religions et Spiritualité. Apprenons à devenir sages avec P. Arsène, l'ermite éternellement jeune, surveillé par son ami A1cide, en lisant les derniers contes écrits au pays des mille étangs, à l'abbaye des Dombes, par son dixième et provisoirement dernier Père Abbé. Provisoirement bien sûr, car une telle vie ne peut que renaître et P. Arsène y reviendra forcément un jour, avec A1cide, Chrysobule et tous les autres.
Richard Moreau, directeur de la collection
2. ln Abbé Charles Braun, Légendes du Florival (Guebwiller, en Alsace).

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Aux membres de la Société des Poètes et Ecrivains des Pays de l'Ain (SPEPA), mes amis

Intrada
Dis, monsieur, raconte-moi une histoire
Chacun d'entre nous ne sent-il pas frétiller dans le lointain feutré de sa mémoire l'excitation gourmande qui chatouillait son intérêt lorsque notre grand-mère, après un temps de silence recueilli qui nous médusait, commençait un récit par ces mots magiques: Il était une fois... Les années passent, la féerie demeure, avec sa toujours séduisante fraîcheur. Quoi d'étonnant dès lors à ce que, ayant jadis savouré les Contes de Daudet ou de Mistral et les Nouvelles de Maupassant, on soit un jour tenté à son tour de se raconter des histoires. Mais attention, ce genre littéraire ne s'improvise pas, il se reçoit d'un autre: on entre dans la carrière de conteur, alléché par ce qu'on a goûté chez des auteurs ayant pignon sur Académie! C'est la première et indispensable condition d'une éventuelle réussite. La SPEPA, animée d'un infatigable souci pédagogique, encourage ces chatouillis coquins d'une muse un tantinet buissonnière. Depuis plusieurs années, elle organise des concours de contes et de nouvelles. D'année en année, ces deux genres littéraires cousins ont séduit bon nombre de candidats et le jury a constaté avec intérêt que le niveau s'élevait au cours du temps. Cependant, il manque presque toujours, aux conteurs comme aux nouvellistes, à la fois une certaine désinvolture humoristique dans l'invention et un soin aussi méticuleux qu'impitoyable dans la rédaction. Désinvolture inventive: j'entends par là cette détente, cette fausse nonchalance un peu espiègle qui incite l'auteur à se raconter l'histoire pour se faire plaisir, et qui prend souci de la situer,

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c'est-à-dire de lui peaufiner un cadre à sa mesure, où le rêve suggère par la magie complice des mots un réel imaginaire. Un cadre que l'on peint autour des personnages, lesquels naissent de l'histoire même que l'on veut raconter. Ce qui importe avant tout, c'est le « sujet» du conte, le «fait» relaté par la nouvelle. En second lieu, et c'est parfois l'histoire elle-même qui le suggère à l'auteur, l'important, c'est la chute et, j'en prendrai Raymond Devos pour témoin, tout le monde ne sait pas « choir» et l'histoire ayant mal « chû », le lecteur est déçu. Le premier public à captiver, c'est le conteur. L'enthousiasme ne se donne pas, il se partage et le conte est fait pour susciter l'enthousiasme, pour détendre et reposer des soucis du réel, comme la nouvelle pour informer en improvisant un événement fictif qui, nom d'une pomme, mériterait d'avoir eu lieu. Tout le monde connaît pour l'avoir lu, relu et dégusté, L'Elixir du Père Gaucher, d'Alphonse Daudet. Eh bien, un Père Abbé de Saint Michel de Frigolet m'a raconté que, parfois, des touristes, visitant le monastère, demandent l'autorisation d'aller se recueillir sur la tombe du Père Gaucher. Voilà un exemple de conte bien troussé! Donc, apprendre à trouver un sujet et un sujet impérativement (il faut là une discipline personnelle intransigeante! ) captivant, un peu encoconné de mystère, et surtout prégnant d'inattendu, d'imprévu, de neuf et d'étonnant... et qui tienne le lecteur aussi bien que l'auditeur en haleine jusqu'à la fin, le pouls et la respiration accélérés. Un conte est écrit pour être dit, donc écouté; une nouvelle doit attiser et retenir la curiosité, creuser l'appétit d'en savoir plus. Et de l'inédit, que diable! Le quotidien est si terne, hélas. Autre impératif incontournable (cette fois le mot prétend bien dire ce qu'il décrit) : se lire à soi-même, à haute voix, ce que l'on a écrit. Et plusieurs fois, avec des intervalles de temps variables, en des états d'esprit différents. Puis, se trouver si possible des victimes consentantes et amicales qui accepteront de vous écouter lire, dire votre conte, partager votre époustouflante nouvelle. Ou bien leur demander de vous les lire pour les entendre à votre tour. o Bonne Mère: c'était donc ça, découvrirez-vous alors! Ecrire en lettres d'or au fronton de son atelier, au dessus de son éventail de plumes d'oies, cet adage des anciens: Quod recipitur, 8

ad modum recipientis recipitur, qui se traduit mot à mot par: Ce qui est reçu est reçu selon le mode de celui qui reçoit, et non de l'auteur, bien souvent. Avec toutes les exigences qui en découlent, dans le style, la grammaire, la construction, le choix des mots, leur voisinage, les rencontres, tant mieux si elles ravissent; mais attention aux sonorités, aux couleurs (aïe, les cacophonies, les cacochromies). Etonner, oui, mais ne choquer jamais, sinon crac: c'est raté, et, tel Icare, le conte descend en torche. Soigner respectueusement et amoureusement l'orthographe, la ponctuation, par respect pour « votre» lecteur (le possessif n'indique pas une propriété mais une dépendance respectueuse) : la rédaction est l'élégante politesse de l'écrivain. Et celui qui ose composer un conte ou rédiger une nouvelle, s'introduit dès lors dans la classe des écrivains, même si, cette fois, c'est modestement « à côté du poêle ». Rappelez-vous la délectation de Pagnol enfant lorsqu'il rencontre des accords savoureux, des adjectifs colorés, des phrases qui embaument le thym et le safran et crissent comme des cigales. Alors, au travail! Vingt fois, sur le métier, remettez votre ouvrage et, un jour, à la fin d'un de vos contes, en repliant une de vos nouvelles, vous aurez la surprise, ô délices, d'entendre le soupir de détente et de regret mêlés de vos auditeurs. Alors quelle émotion lorsqu'ils s'écrieront, comme vous l'avez fait jadis: Dis, Monsieur, raconte encore une histoire! Avec l'expression la plus cordiale de mon amitié! Dom Bernard Christol Abbaye Notre-Dame des Dombes, Dimanche de Quasimodo, 14 Avril 1996

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DANS LA DOMBES D'ETANGS Au loin, l'abbaye (Cliché de l'auteur)

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La chauve-souris et le poète en sa maison
Une tiède vesprée de printemps s'apprêtait au sommeil lorsque je vins au monde, sous l'auvent d'une grange, dans la senteur des cerisiers en gloire! Un alizé coquin berça ma mère en couches, lui apportant par vagues psychédéliques les effluves musicaux de la czardas de Rosalinde : notre hôte clandestin n'était-il pas un passionné de Johann Strauss? On me nomma donc chauve-souris. Depuis quelques lunes, j'habite joyeusement ma nature intime et, si je vole en zigzag, je m'y sens à l'aise. Ce soir-là, précisément, mon estomac était tourmenté par une envie tyrannique de croustillants moustiques ensommeillés, de moucherons attardés, hypnotisés par la palette du ponant. Toutes antennes déployées, je me mis en chasse, la langue déjà émoustillée et le crâne encombré de rêves orgiaques. La Saint-Michel étirait majestueusement la symphonie de son grand coucher; il se réinventait même, en subtil plaisir poétique, le rythme feutré au tempo lâche des feuilles en chute libre: langage ésotérique, incompréhensible à tous, sauf à quelque poète, et jalousement chuchoté par son nom. La douillette campagne de mon horizon, en ce couchant, reposait. Les chiens des fermes voisines, eux-mêmes envoûtés par le silence, avaient calé bien d'aplomb la truffe moite de leur museau inquisitif, en repos de confiance, entre leurs pattes de devant. Les mésanges, passerinettes et autres volatiles mineurs que l'on dit sauvages avaient trouvé, dès la prime caresse de la brise en couchant de sommeil, comment nicher douillettement, sous leur aile la plus tiède, cette petite tête aux yeux mi-clos qui nous semble penser peu, mais qui nous dira demain, en son chant zézayant, tant de jolies choses, entendues cette nuit même au fil de ses rêves. Cette nuit, précisément, somptueuse infante d'un monde en perpé-

tuelle genèse, couvrait les aîtres et les choses du velours soyeux et étincelé d'argent de sa première veille. Madame la Lune n'offrait déjà plus aux noctambules que le mince croissant de son profil le plus avantageux. Elle invitait ce soir tranquille à la rêverie mutine et parfumée d'une petite musique de nuit. Je recevais avec un intense ravissement de l'ouïe cette harmonie de messages, de langages divers: Babel en quête d'interprètes, musiciens sans chef d'orchestre. La griserie subtile de cette soirée en avant-première à mon univers me fit frissonner. La pensée bien à l'aise entre les vastes pavillons de mon auditorium, je me laissai conquérir en rêverie: chez une chauve-souris, cette escapade poétique est plus fréquente que vous ne sauriez le concevoir, vous, pauvres intellectuels qui vivez couramment la tête en haut. Notre crâne, à nous, est si petit entre nos trop grandes oreilles pointues! Sans voir bien clair, de jour surtout, nous percevons toutefois bien des choses du monde des hommes. Je gobai en passant quelques moucherons attardés, imprudents, et mon appétit n'en étant que plus aiguisé, je cherchai pâture plus substantielle! Mes radars me signalèrent l'accueil possible d'un home silencieux, donc reposant pour mes pavillons malmenés: les hommes, de nos jours, émettent tant de sons qui nous sont discordants! Une fenêtre ouverte expirait, en nocturne paisible, une haleine chaleureuse: invitation discrète au repos de l'âme. En quelques coups de gouvernail prudemment négociés, je m'immiscai, froufroutante, en cette demeure, répondant sans autre discours à sa muette invitation. Aussitôt, la confusion brunit mon front: je dérangeais! Accoudé bien à son aise au massif d'une table patriarcale, un homme, en ce gîte, songeait en faisant crisser d'un doigt sa barbe en éteule sauvage. Je couinai un balbutiement d'excuse, esquissai un entrechat (quelle audace, pour une souris), qui modula à mon insu la flamme de la bougie et, tout courage vaincu, essoufflée, les oreilles sonnantes, les pattes trébuchantes, je zigzagai en auréole autour de sa tête, cherchant où me suspendre pour trouver enfin quelque repos. Ce vol hésitant devait m'ouvrir, à mon insu, des horizons encore plus enrichissants. Je découvrais, en son aître intime, La Maison: une ferme de la Dombes d'étangs, trapue, mafflue, large de hanches et de toiture, 12

familiale, ancestrale, dont le mutisme même transmettait au silencieux recueilli de solides traditions de sagesse; les effluves attardées de ruminants musclés, le savoureux piquant d'un fourrage rassis à point, en repos sur nos têtes; des murs imprégnés de la respiration d'ancêtres laborieux. Longtemps délaissée, la masure d'alors s'était reconvertie en home confortable; on en savourait à plaisir la sauvage solitude. L'ameublement? Une grande table de chêne, épaisse comme un dictionnaire, burinée par de nombreux dégraissages soigneux, ravinée par un long usage ménager. Trois chaises paillées serré, tressées sans doute à la vesprée, jadis, par les poignes robustes des usagers, témoignaient par leur carrure de la bonne assiette de solides terriens et invitaient à la convivialité. La pièce respirait à l'Ouest: vers cet horizon, la terre dispose, et soupire sans bruit. Octobre était venu. La sève s'alanguit déjà au flanc des troncs; les fruits sont en impatience de la « paume cueillante » de l' arboriculteur ; lassitude aussi de la branche à qui s'en vient à peser son propre fruit. La fenêtre fatiguée se plaint un peu en roulant sur ses paumelles chatouillées, mais elle s'ouvre sans réticence aucune à l'haleine de ce couchant, royal en sa simplicité paisible. Bien râblée entre ses montants de pierres bronzées, coiffée de son linteau massif qu'ont noirci les jours de vent contraire, la cheminée s'encarre dans le mur de torchis: ce soir justement, chaleureuse, elle ronronne! Balançée dans la respiration du soir qui s'alanguit, je perçois comme un grattement mélodique, la palpitation un peu rauque d'une âme qui s'exprime par le truchement d'une plume: le poète, studieusement, écrit. Il ne parle pas, il ne murmure pas, il respire à grandes goulées tranquilles! De sa longue plume d'oie finement taillée, il chatouille avec application la page qu'il tient captive sous son poing. De temps en temps, il toussote, gratte sa barbe d'un ongle méditatif, clignote des yeux sur un verbe, une rime, une harmonique de phrase, avant de s'aventurer au coeur d'une autre strophe, d'un nouveau paragraphe. En cet univers de silence et de complicité, le poète et sa muse, plutôt que de se dire, s'écoutaient! 13

Donc, au moment de mon entrée en scène, mon poète, en ce gîte, composait. Je virevoltai plusieurs fois, maladroitement, aux entours de son crâne, en auréole biscornue. J'éprouvai tout à coup comme un vertige, peut-être poétique, qui sait? Lassitude ou attirance du coeur, allez savoir, je ratai mon virage sur l'aile et je chus, toute honte bue, sur la page de mon hôte! J'eus pourtant l'impression immédiate que je ne pouvais pas mieux tomber. Une distraction le faisait échapper à la minute, aux astreintes d'une inspiration tyrannique. Déposant sa plume, il me recueillit gentiment, galamment même, sans un soupir excédé, sa main gauche en forme de nid douillet, et de sa dextre me caressa pudiquement à la hauteur du coeur, au plus soyeux de mon pelage. Mon Dieu, qu'il battait fort, mon coeur écervelé! C'est que ça pèse léger, le corps d'une pipistrelle, dans la main d'un poète! Cette paume chaleureuse, dans le creux de laquelle j'avais trouvé asile, battait elle-même au rythme d'un coeur, et je retrouvai mes esprits: confuse certes, on l'eut été à moins, j'aurais rougi de m'imposer, mais j'étais là si bien que je m'y serais volontiers attardée: d'ailleurs, ma posture allanguie se prêtait mal à un envol olympique. Par discrétion, je risquai un couinement. Le poète sembla émerger d'une lointaine rêverie, desserra avec délicatesse les doigts qui me retenaient et je parvins, bien qu'étourdie encore, à reprendre mon vol titubant, zigzagant, malaisé. Pour me dérouiller les membranes, je voletai de-ci de-là en ultime salutation, le coeur un peu gros quand même de cet adieu, et m'engouffrai à regret par la fenêtre qui m'avait accueillie, comme on fuit, par crainte de son coeur, un attachement coupable. La plume, en mes arrières, se reprit à crisser fougueusement sur le papier rugueux: oh, qu'il me fut rude de ne pas revenir. Si vous saviez tout ce que peuvent se dire, en si peu de temps, un poète et une chauve-souris, entre une poignée de main et deux battements de cils. L'amitié, pour le coup, me refit des ailes toute neuves, tandis que mon ami poète trouvait en elle une source fraîche et gazouillante pour son inspiration. 26 Mars 1994

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A nos chers frères de la même Sainte famille de Belley et autres lieux.

Le Recouvrement de Jésus au Temple
Cette année, serais-je en panne d'inspiration pour vous dédicacer un conte de ma façon? Ou plutôt pour vous redire à ma manière comment je perçois cette fameuse fête? Il est temps, cette heure, d'aller se faire dormir les yeux. Mais, tout par un coup, saint Michel, qui a accepté la responsabilité de ma vie chrétienne au jour de mon baptême, me balance dans les côtes un vlan du coude. Un punch musclé, viril, tout angélique néanmoins (ouf, j'ai de justesse évité le talon de sa lance) : Alors, me dit-il, tu n'as donc rien compris? Du coup, se sont soulevées comme sans effort mes paupières, que le poids du jour avait, de lassitude, déjà appesanties. Et j'ai pu contempler une Merveille: Elle, la Mère de Jésus, était vraiment très belle. Si vous m'en croyez, le Bon Dieu, dans toute la science de sa créativité, ne pourra jamais réussir une aussi belle merveille. Son nom, nous dit-on, était Marie! Lui, Joseph, s'ornait de cals moelleux à chaque pli des mains. Des copeaux s'attardaient peut-être encore au refend de sa barbe (l'appel de l'ange avait été si soudain! ). Mais il était revêtu d'un coup de son « tout net en lui », comme il sied à celui, l'unique, qui assurera le substantiel au Fils même du Père éternel. Le Seigneur l'a adoubé comme chevalier servant d'une dame unique elle aussi. Dieu ne lui en avait-il pas confié la garde avec, en plus, le souci, comme père, du plus beau Petit des Hommes? Double trésor sans prix donné par Dieu, à lui Joseph précisément. Toute cette histoire de Recouvrement dans le Temple, avec deux belles majuscules un tantinet émues, l'évangéliste Saint Luc nous l'a contée, avec tellement de poésie et de fraîcheur. Pour nous, c'est une rêverie, voire une méditation, mais pour les parents, quelle fameuse interroga-

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tion ce dut être! Ils avaient encore en tête la question que l'entourage se posa énigmatiquement lors de la circoncision du petit Jean, le futur Baptiste: Que sera cet enfant? Mon Dieu, que de questions déjà au plein pied de la Révélation, « agrémentée» si j'ose dire, et encore pour les seuls parents, de la présence de Jésus luimême, le Verbe de Dieu Incarné; et qui plus est, en ce début d'une ère nouvelle, d'un monde enfin renouvelé. Ce premier siècle n'avait que douze ans! Devaient alors se passer les célébrations à Jérusalem, à l'occasion justement des douze ans de l'Enfant; l'extase de vivre un temps fort dans le Temple, ce qui vous ressource encore plus peutêtre qu'une messe dominicale en votre église paroissiale; puis, page tournée, à vue d'homme, le retour en compagnie, l'exposé de l'expérience spirituelle vécue; la perception partagée des grâces dites « homilétiques », reçues après le chant des Paroles du Livre, et les prédications qui les suivent, la prise de conscience ecclésiale avant le terme d'un espace que l'on parcourt, non pas à « revenons-y », mais vers un « avance au large» dont le cap, s'il est mystère, n'en est pas moins l'horizon de notre chemin. Et crack! A l'étape: le Petit, la perle de nos yeux, le trésor de nos coeurs, Celui que Dieu nous a confié: l'aurions-nous perdu? La recherche parmi les parents et connaissances, le retour angoissé, l'inquiétude à chaque fois aggravée par la réponse: Non, il n'est pas avec nous; non, nous ne l'avons pas vu... D'où la question de la Mère: POURQUOI? Cette question fondamentale est notée 648 fois dans la Bible: question, somme toute, pour un être créé à l'image de Dieu, donc intelligent, question rationnelle, raisonnable. Mais dans l'Incarnation, où se situe, à notre niveau, le rationnel, le raisonnable? Où commence le prophétique, à savoir l'inculturation par la contemplation? D'où la réponse de l'Enfant-Dieu: NE FALLAIT-IL PAS? qui nous renverrait déjà, sait-on jamais, par delà le mystère pascal, aux disciples dits d'Emmaüs? S'ensuivit un bon silence: tout est dit. Comme toujours, l'important avec Dieu se vit dans le silence, dans nos relations directes d'écoute de Lui. Il revint avec eux à Nazareth et il leur était soumis. Dieu s'est fait l'un de nous pour que nous devenions enfants de Dieu. 16

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