CONTRE JOUR NOUVELLES

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A première vue, rien de commun entre la dernière passion de deux sexagénères, le Don Juan napolitain qui croit revivre ses amours avec une souveraine du XVè siècle, la nana persécutée par sa phobie des araignées... Vus à contre-jour, pris entre bon sens et fantasmes, ils semblent victimes de la folie humaine, des catastrophes naturelles, des préjugés, de leurs propres vices, de leurs complexes, ou des tours que l'imagination leur joue.ŠL'éclairage révélateur, c'est le regard tour à tour ironique, tendre, cynique, bouleversé, que l'auteur porte sur ses personnage et qui tisse un lien impalpable entre ces dix nouvelles.
Publié le : vendredi 1 juillet 2011
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EAN13 : 9782296466944
Nombre de pages : 150
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MARGUERITEBOURDET
CONTRE - JOUR Nouvelles
Du même auteur Pianoforte(Editions de la Courtine, 2003) Tour divoire(Ed. Des femmes-Antoinette Fouque, 2005) Double tour(LHarmattan, 2010) La Tanière(LHarmattan, 2010)
© LHarmattan, 2011 5-7, rue de lEcole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.comdiffusion.harmattan@wanadoo.frharmattan1@wanadoo.frISBN : 978-2-296-55457-3 EAN : 9782296554573
 À mon vieux compagnon de route.
NID DAMOUR
Jai dabord fait les cent pas devant limmeuble, sans trouver le courage den franchir le seuil. Dans la poche de mon imperméable, la clé roulait sous mes doigts comme si elle cherchait à séchapper : mais je lai tenue prisonnière. De lattente vaine dans notre chambrette du cinquième, deux semaines auparavant, javais gardé une blessure à vif qui minterdisait de grimper lescalier. Ensuite, postée à langle dune rue voisine, jai résisté tant que jai pu. Mon regard balançait entre ma montre qui faisait traîner les minutes, et lentrée où, par miracle, il aurait encore pu surgir. Je restais immobile, sentinelle figée par la peur de glisser sur les feuilles quun récent orage avait dispersées aux quatre vents et qui tendaient sous mes talons branlants un tapis dune viscosité sournoise. Lourlet coupant de mes escarpins se noyait dans lenflure de mes chevilles. Lattention (ou la tension) entre la montre bien en vue grâce au retroussement de ma manche et lencadrement de la porte au-dessus de son imposante marche de pierre faisait défiler devant mes yeux des vagues de brume palpitante. Tous les mirages alors étaient possibles : par moments, du fin fond de la rue, je voyais savancer pesamment une silhouette claudicante. Le temps daiguiser mon regard, elle tournait le coin ou senfonçait dans un couloir. Jai attendu jusquà lheure du dernier autobus. Passé ce délai, il nétait plus raisonnable despérer. Il me fallait prendre, sur mes pieds douloureux, le chemin à rebours.
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* * * Cétait la deuxième fois quil manquait à un rendez-vous. Un mois sans lui. Autant dire une éternité. La première fois, je lavais attendu dans la chambre, et pour rien Pensant à un retard, javais comblé les premières minutes en préparant la cafetière électrique, en disposant dans une assiette les biscuits que javais cuits le matin même : leur parfum vanillé veinait lodeur de renfermé qui stagnait dans la pièce malgré tous nos efforts daération. Jétais trop anxieuse pour me livrer à la moindre tentative de nettoyage. Dailleurs, la seule idée dempoigner le balai ou de déplier le chiffon à poussière me répugnait : pour rien au monde je naurais voulu être surprise vaquant aux activités de ménagère qui, à la maison, faisaient mon ordinaire. Assise sur le lit, javais eu tout le temps de faire linventaire du minable local quon appelait, pour rire, notre « nid damour » : le coin cuisine agrémenté dun rideau rouge poussiéreux ; la moquette où, sous aucun prétexte, je naurais posé mes pieds nus ; les fleurs orangées de la tapisserie Seventies que nous avions essayé déclipser en épinglant sur sa laideur de grands posters ouvrant sur des déferlements de mer, des ensoleillements de campagne. Cet examen mavait aidée à étouffer mes craintes pendant trente longues minutes. Puis, je métais allongée sur le lit sans ôter mes chaussures, et javais exploré le paysage mystérieux esquissé au plafond par des années dhumidité. Dhabitude, il était toujours en avance. Une vieille habitude de sept ans qui désormais avait ses rites, son chemin tout tracé, ses ornières. Jai attendu que sécoulent les trois heures dusage. Je nai pas repris les biscuits. Jai refermé soigneusement la porte.
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* * * Le coup de foudre est un phénomène magique quand on se trouve dans la tranche dâge requise pour lexpérimenter. Une fois passés cinquante-cinq ans, on se croit généralement à labri dune surprise de ce genre. Pour ce qui est dêtre foudroyés, on appréhende plutôt leffet dun infarctus ou dune rupture danévrisme. Il mavait fallu revenir sur ce préjugé après une rencontre inespérée, faite dans des circonstances frisant le ridicule et qui, au premier abord, ne laissaient présager rien de tendre. De la petite ville où jhabite, satellite dune métropole, je métais rendue dans lastre majeur pour lachat dun cadeau de noces. Nimporte quoi, pourvu que ce soit raffinémavait recommandé mon mari qui mettait un point dhonneur à faire en toute occasion la meilleure figure possible. Je serrais contre moi ce trophée, une précieuse lampe dopaline, quand dans la bousculade dune rue commerçante un homme corpulent mavait heurtée de tout son poids. La lampe sétait écrasée entre nous avec un froissement aussi doux quun battement dailes. Nous étions restés nez à nez. Moi, furieuse et désolée, mais incapable de proférer une parole. Lui, confus, bafouillant des excuses. Se reprenant ensuite, il mavait courtoisement obligée à renouveler mon achat, exigeant à tout prix de le payer lui-même. Nous revoilà donc linstant suivant, cheminant lui et moi côte à côte sur le trottoir. Je portais comme le saint sacrement une autre lampe dopaline dans un nouveau paquet enrubanné. Lui boitillait près de moi avec la gravité que donne le sens du devoir accompli. Il ne savait visiblement plus que dire, et je me trouvais à court de mots aussi.
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Et soudain, le même formidable éclat de rire nous avait secoués. Il tentait de le refréner en plaquant une main sur sa bouche. Moi, je pouffais comme une gamine en essuyant de grosses larmes. Cest alors que dune poussée délicate (délicatesse exigée par la fragilité déjà expérimentée de la lampe) il mavait guidée vers la terrasse dun bar voisin. Devant un jus dorange, réprimant des reliquats déclats de rire, nous avions fait plus ample connaissance. Il sappelait Armand. Il partageait sa villa de banlieue avec ses filles, gendres et petits-enfants. Cétait à eux que revenait le plaisir du jardinage, maintenant quune méchante maladie osseuse le contraignait au repos forcé et à une visite médicale par quinzaine : une véritable corvée, dans la pagaille et le vacarme citadins. Je portais le prénom dAngéline, quil trouvait plein de charme. Moi, je jugeais cocasse la disproportion entre le suffixe diminutif et le volume exagéré de mon corps. Mes déplacements vers la grande cité nobéissaient qu à des exigences sérieuses : la consultation dun phlébologue, par exemple, lâge mayant également apporté ses problèmes ; ou le choix dun cadeau exceptionnel, comme une délicate lampe dopaline Et de nouveau, nous avions ri. Le temps, à bavarder, passait très vite. Se revoir, pourquoi pas ? Ici, dans quinze jours ?
* * * Cest le jour de cette rencontre quest née Toussainte. Née à soixante-dix ans. Née de mon imagination. Je me suis inventé de toute pièce une cousine follement aimée dans ma jeunesse, perdue de vue depuis des lustres et miraculeusement retrouvée dans la salle dattente du
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