Coup de foudre

De
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Imaginez qu’un soir d’orage, à la place de la Tour Eiffel, vous apparaît un monolithe.
Imaginez que sans raison apparente, vous franchissiez les portes d’un cimetière que vous ne connaissez pas.
Imaginez que dans ce cimetière, vous vous arrêtiez devant une tombe habitée par une jolie femme que vous venez de quitter.
Imaginez qu’à la morgue de l’hôpital où vous fûtes soigné, de nuit, des morts soient mystérieusement manipulés.
Imaginez que vous tombiez amoureux d’une "fliquette" rencontrée par hasard, enfin, par hasard...
Tout a commencé lorsqu’un éclair déchira le ciel. Ce jour-là, la vie de Mathieu, notre héros, a basculé dans les méandres de l’irrationnel.


Publié le : mercredi 18 décembre 2013
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EAN13 : 9782332647467
Nombre de pages : 352
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intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-64744-3

 

© Edilivre, 2014

Dédicace

 

A Ferdinand, mon ami de toujours

Remerciements

Ce livre a été en grande partie écrit en terrasse du Tabac du Bassin dans le quartier Pajeaud d’Antony. Un grand merci à Martine, la patronne qui relisait avec passion et dévouement chaque feuillet qui fleurissait sur la table de bistro. Et à Dominique, le barman qui me garantissait une bonne table que je transformais en bureau.

Grand Merci à Mira Simic pour ses bonnes idées lors de mes trous noirs.

Citation

 

« C’est la fiction qu’il faut croire et non la réalité »

Pedro de Alarcon

1

Il y a des jours comme ça, où l’on ferait mieux de rester couché, profondément enfoui sous une couette.

Ce jour là, le temps s’annonçait orageux. De noirs nuages dessinaient dans le ciel des figures menaçantes. La pression atmosphérique rendait plus difficile ma circulation sanguine. Je sentais mes jambes lourdes, si bien que je me demandais si j’allais, comme chaque mercredi, me taper mon jogging dans le bois de Clamart, histoire de me décrasser avant de dispenser mon cours de gym.

Finalement j’ai avalé, assez difficilement, faut le dire, les cinq bornes, minimum syndical, que je m’étais promis de parcourir. L’air était si pesant que je suais à grosses gouttes. Dégoulinant de partout, je ressemblais à une fontaine dans les jardins de Tivoli, près du Lido de Rome.

Je consultais ma montre chrono. Elle m’indiqua qu’il me restait une demi-heure à souffrir quand brusquement les éléments se déchaînèrent sans coup prévenir.

Une violente bourrasque de pluie s’abattit, creusant en moins de temps qu’il ne faut pour le dire d’abondantes rigoles agressives. Le ciel s’était à ce point obscurci que la nuit sembla s’être abattue d’un seul coup dans la forêt. L’apocalypse. On n’y voyait goutte, si bien que je décidais de rejoindre le plus vite possible ma Renault cinq TS, une vraie petite bombe, qui m’attendait à l’orée du bois, sur la partie haute.

Enfin à l’abri dans ma caisse, je dus attendre plus d’un quart d’heure, que la visibilité soit suffisante pour démarrer et me rendre au gymnase à Issy les Moulineaux.

Pour y aller j’adorais prendre la route qui longe le bois de Clamart, direction la Place Marquis. Dès que j’attaquais la descente, la Tour Eiffel surgissait dans mon champ de vision comme une carte postale éditée à l’intention des touristes.

En principe, cette soudaine apparition me procurait un plaisir sans fin. Je me sentais fier d’être Français. Mais cette fois je présageais que quelque chose d’inhabituel allait se produire. Il y avait de l’électricité dans l’air.

J’enclenchais ma troisième et les deux mains crispées sur le volant, les yeux rivés sur la chaussée détrempée je roulais lentement sur l’asphalte de la pente. Des gerbes d’eau giclaient de part et d’autre de la voiture. Je m’écartais le plus possible du trottoir par respect pour les piétons qui courraient sous leurs parapluies. De façon inattendue, je remarquais que la Tour Eiffel avait disparu derrière le rideau d’un épais manteau nuageux.

Brusquement un puissant éclair, comme jamais j’en avais vu, zébra le ciel d’une lueur orange qui parut enflammer la tour. Vision fantasmagorique ! Puis elle disparut de nouveau. S’en suivit un grondement de tonnerre semblant vouloir faire trembler la terre. La pluie redoubla, puis un second éclair transperça le ciel et altéra sans doute ma vision, du moins ma perception des choses, car ce que je vis à ce moment là dépassait tout entendement.

A la place de la tour Eiffel se dessina dans les ténèbres une forme longitudinale, granitique, complètement opaque, une sorte de monolithe, un peu comme si on avait mis à la place de la tour Eiffel l’obélisque de la place de la Concorde habillée d’un long manteau noir. Cette vision cosmique, sidérale, me fit penser au film de Kubrick, « 2001 l’Odyssée de l’espace. » Quelque chose venait de naître sur l’écran noir d’une sale journée. Mais ce n’était pas du cinéma.

Arrivé à la salle de gym je me précipite dans les vestiaires pour m’éponger. Je devais ressembler à un extra terrestre, ou à un zombi, car mes collègues entraîneurs, qui me rejoignirent pour me serrer la louche, me dévisagèrent d’un air bizarre.

– On dirait que tu viens de rencontrer le diable, me lance, d’un air soucieux l’un d’eux, mon pote Claude.

– Un simple jogging.

– Ah, oui, oui.

Il ne croyait pas si bien dire. Mais que pouvais-je lui répondre ? Que j’avais aperçu à travers un rideau de pluie un spectre sidéral ? Ils se seraient tous foutus de moi et m’auraient sans doute conseillé de me rendre au plus vite chez un médecin ou un psychiatre. Alors j’ai gardé mon secret pour moi. J’ai donc enfoui au plus profond de ma mémoire visuelle ce qui finalement n’avait sans doute été qu’une vision de la réalité déformée par la diffraction de la cascade d’eau qui glissait sur le pare-brise de ma voiture.

Elle, la vision ne m’avait pas quitté, même sacrément perturbé mon psychisme.

En effet, pendant mon cours, alors que j’exécutais devant mes élèves, toujours aussi attentifs et disciplinés, une figure assez périlleuse à la barre-fixe, surgit brusquement en interface dans mon esprit, l’image de l’immense monolithe que j’aperçus tout à l’heure en lieu et place du monument le plus visité de Paris. Une fraction de seconde seulement, mais, il n’en fallut pas plus pour que se produise une catastrophe.

Perturbé par ce mirage subit, je rate mon changement de prise. Aspiré par une force d’inertie incontrôlable, mon corps s’arrache de la barre-fixe et me voilà projeté dans l’espace pour terminer ma course folle dans la fosse de sécurité remplie de copeaux de bois censés amortir ma chute.

Aïe, aïe, aïe, la cata ! D’abord une vive douleur à l’épaule, puis plus rien, le trou noir, je m’évanoui…

Au service des urgences, tout se passa comme cela se déroulait à l’époque, c’est-à-dire en pleine année 80, sans le moindre scrupule pour ma dignité. J’arrivai donc à demi conscient, allongé sur un brancard roulant, dans une grande salle ripolinée d’un blanc laqué aussi froid qu’un frigo trois étoiles. Les trois infirmières qui se précipitèrent à la rencontre de mon pauvre corps déchiré, scindées de leurs blouses et coiffes blanches, ressemblaient à des épouvantails, sortes d’oiseaux de mauvais augure.

Face à leur proie, leur premier instinct fut de me déplumer en moins de temps qu’il n’en fallut pour passer une volaille à la casserole. Retranché dans une sorte de léthargie, de torpeur, je surpris toutefois l’œil soudainement avivé de celle qui entreprit de me déculotter avec une aisance digne d’une nymphomane se précipitant avec appétit sur le phallus tant espéré.

Alors, quelle ne fut sa surprise ! Lorsqu’elle retira mon sokol (pantalon de gymnaste), un tas de copeaux se répandit sur le sol immaculé. Dans la grande salle des urgences où je me trouvait, plusieurs autres patients qui attendaient qu’un box soit libéré ricanèrent devant ce spectacle rocambolesque, sauf l’infirmière qui bien entendu resta de marbre. Enfin, pas tout à fait car, me sembla-t-il, elle prit par la suite un malin plaisir à m’épousseter des nombreuses particules de bois décorant encore la plus intime partie de mon individu qui ressemblait, à si m’éprendre, au serment d’une abondante et juteuse grappe de raisins.

Une fois les vendanges terminées, le médecin de garde put enfin examiner mon épaule. A voir la crispation de son visage je compris qu’il y avait du dégât. Son verdict fut sans appel : « Il faut opérer pour remettre en état votre sous-scapulaire (muscle de l’épaule bloquant la tête humérale dans la cavité glénoïde) ». Sans doute sous l’effet d’une trop forte émotion je tombe une seconde fois dans les pommes.

A mon réveil, le chirurgien, lui aussi tout de blanc vêtu, d’un blanc plus blanc que blanc, dressait sa haute stature esculapienne devant mon chevet. L’artiste, le roi du scalpel, le prince de la couture, aux longs doigts efféminés, arborait un sourire apaisant. « Jeune homme, ne vous inquiétez pas, tout s’est bien passé » me dit-il d’une voix chaude – la voix de son maître. Puis d’ajouter avec compassion « mais vous m’avez donné un sacré boulot – entendez par là – du fil à retordre – votre sous-scapulaire ne tenait plus qu’à un fil… Vous comprenez… Sous le choc, en sortant de la cavité glénoïde, la tête humérale a tout arraché sur son passage ».

Avec son charabia, il s’adressait à moi comme avec sa bande d’internes qui ne le lâchait pas d’une semelle. « Mais, ajouta-t-il, me voyant blêmir, tout est rentré dans l’ordre. Et de plus vous venez de bénéficier d’une nouvelle technique de pointe, particulièrement efficace. »

A la bonne heure, me dis-je. « Toutefois, il faut vous attendre à une longue rééducation. Demain matin je vous enverrai un kiné, très compétent. » Puis après avoir tâté mon pouls de ses doigts délicats aux fines attaches, il prit congé, talonné par sa cohorte de studieux étudiants, le stylo aseptisé pointé sur leurs blocs-notes en forme d’ordonnance.

Le lendemain matin, donc, mon kiné apparut, plus exactement une kiné, une charmante femme, bien entendu, toute blanche vêtue, dans ma petite chambre toute blanche, à deux lits, après avoir tapé trois petits coups à la porte, comme le petit Chaperon rouge rendant visite à sa mère grand. Etais-je bien réveillé ? Ou encore plongé dans les brumes vaporeuses de mon endormissement ? Car, en la voyant, je crus à l’apparition d’un ange, un ange de douceur, de pureté ou peut-être une faiseuse d’ange.

J’étais à peine remis de cette sorte d’émotion qui m’étouffait qu’elle se rapprocha de mon lit en effectuant quatre petits pas qui me firent penser à ceux de Giselle, un ballet d’Adolphe Adam tiré d’un poème de Heinrich Heine, auquel j’avais assisté, les larmes aux yeux, quelques mois auparavant à l’Opéra de Paris. Bonté divine, la grâce existait donc en cet endroit de douleur. Je croyais être en enfer, j’étais au paradis.

Ses douces lèvres, légèrement pulpeuses, ressemblant à un fruit mûr prêt à être croqué, remuèrent légèrement comme des pétales de roses au vent. Elle se présenta d’une voix impersonnelle : « Je suis votre kinésithérapeute, j’espère que nous allons bien travailler ensemble ». Hormis que le ton avec lequel elle s’annonça ne me plut guère, je ne pus m’empêcher de penser : « kinésithérapeute, quel affreux mot dans une aussi jolie bouche ». « Enchanté, je me prénomme Mathieu », répondis-je laconiquement tout en détaillant un peu plus son visage. Le timbre avec lequel elle s’était présentée avait entamé quelque peu le charme de son apparition. A tel point, que la dévisageant plus profondément j’espérais lui découvrir quelques imperfections me permettant de me venger de son manque d’intéressement envers ma jeune et prétentieuse personne. Tout de même, n’étais-je pas un beau et jeune athlète qui avait posé sur cet ange blond un doux regard, déjà passionné, à la frontière de l’amour.

Mais rien à faire, plus je la regardais, plus je la trouvais belle. Sa longue chevelure blonde découpait un visage ovale aux lignes pures affirmant une gracieuse féminité pouvant inspirer un peintre italien. Une seule chose manquait à ce « Michel-ange » : la beauté du regard. Elle portait pourtant de jolis yeux bleus, d’un bleu profond comme celui d’un lac norvégien, dont le contour était discrètement souligné d’un léger trait de crayon d’un bleu faiblement plus soutenu. Ce n’était pas ses yeux qui la rendaient au final disgracieuse, mais son regard. Un regard sans expression, comme celui d’un poisson mort, d’un fantôme. Son regard se dressait entre nous comme une barrière, un treillage infranchissable.

Elle s’appelle Lise, mais je ne le sus que plus tard. Présentement elle me parla des séances de rééducation : « J’espère que nous allons travailler bien ensemble ». Elle me parlait de boulot, moi je ne pensais qu’à me blottir dans ses bras, appuyer ma tête légèrement fiévreuse contre ses deux petits seins ronds ressemblant à deux fruits mûris sous le soleil méditerranéen.

Le charme était rompu. Je quittais le paradis aussi vite que j’y étais entré, je retournais en enfer.

Je retrouvais Lise trois semaines plus tard, en ville, dans son cabinet, un petit pavillon situé à Malakoff. Hier, ses yeux d’azur étaient comme emprisonnés dans deux glaçons. Aujourd’hui Lise affichait une mine un peu plus chaleureuse, les glaçons avaient fondu. Si bien que ses yeux étincelaient et jetaient des faisceaux harmoniques. Sa chair devenait vivante et irradiait mon âme. Lorsqu’elle me tendit la main, m’invitant à entrer dans son sanctuaire, ses lèvres se fendirent, laissant filtrer un léger sourire, un bouquet de violettes.

Après les formalités d’usages, Lise m’invita à me déshabiller, puis à m’allonger sur le ventre sur la table des opérations : « Vous gardez le slip », précisa-t-elle avec empressement ce qui eu pour effet de me décontracter totalement. C’est que j’étais méfiant quant à la désagréable habitude du corps médical de vous mettre nu comme un ver pour le moindre bobo. Or, lorsque le dénuement ne vous apparaît pas justifié, il vous place inéluctablement en état d’infériorité. Car, s’il est vrai que l’habit ne fait pas le moine, la tenu d’Adam n’est généralement pas de nature à vous mettre à l’aise face à une personne habillée. Je redoutais donc que Lise n’eût garde de profiter de ses avantages.

C’est qu’il n’y a pas si longtemps, une consultation chez mon dermatologue m’avait provoqué un profond choc émotionnel, un traumatisme. Figurez-vous que j’étais venu consulter ce brave homme pour une petite tache blanche, apparue subrepticement au beau milieu de ma joue gauche. Aussi, quelle ne fut ma surprise lorsqu’il me demanda d’une voix à la fois encourageante et autoritaire de me déshabiller complètement. Pire encore : une fois nu il m’invita à prendre la position du missionnaire, afin dit-il, de m’examiner en « profondeur », ce qui m’inquiéta jusqu’au tréfonds de mon âme. Bien que n’osant pas demander d’explication sur les raisons de cet examen si éloigné de ma petite tache originelle, je commençai à m’interroger quant aux véritables motivations de ce médecin dont pourtant la sérieuse réputation ne souffrait d’aucune déviation.

Comprenez-moi, il ne s’agissait pas de ma part d’une question de pudeur, bien que… Si j’étais venu consulter un proctologue, cette exploration m’eut paru toute naturelle, mais là, tout de même… Inutile de vous dire que dans la situation présente, je serrais les fesses autant par instinct que pour lui faire comprendre que je trouvais cette situation pour le moins déplacée. « Décontractez-vous jeune homme, c’est juste pour jeter un coup d’œil, c’est nécessaire. Dans votre cas, je dois examiner tous les replis de votre corps. » Ouf ! Quel soulagement ! Je le laissais donc jeter un coup d’œil sur mon œil de bronze me disant que, comme s’agissant du seigneur, les voies d’un docteur sont impénétrables… j’espérai les miennes également.

Bref, une fois installé confortablement, Lise alluma au-dessus de ma personne une lampe qui diffusa sur mon corps un rayonnement ultra violet et une lumière bleu cobalt dans toute la pièce. Nous étions brusquement projetés dans un autre monde, un monde sidéral. Puis, je sentis ses doigts de fée travailler mes muscles avec application et dextérité. Je dis « doigts de fée » car il se produisit comme un miracle. Je sentais chacune de mes fibres musculaires rouler le long de ma ceinture scapulaire et se placer au bon endroit, ce qui me procura instantanément un immense bien-être, comme une cure de jouvence.

A un moment, je sentis la main de Lise se déplacer entre mon épaule et la naissance de mon cou, une partie particulièrement sensible de mon anatomie. Je perçus alors une onde pure parcourir tout mon corps. Comme pour perpétuer ce moment délicieux, par simple réflexe, donc indépendamment de ma volonté, je remonte mon épaule de telle sorte que la main de Lise se trouva emprisonnée dans le creux de mon épaule. Moment délicieux.

Je regrettais aussitôt cet emprisonnement indélicat et m’attendais à ce que Lise se dégage, peut-être avec brusquerie et me réprimande, ce qui me paraissait somme toute légitime. Or, contre toute attente, il n’en fut rien. Elle attendait sans doute que je la libère de mon propre gré, ce que je m’empressais de faire, rouge de confusion. « La séance est terminée pour aujourd’hui. Nous nous reverrons dans trois jours. » Ce fut dit comme si rien ne s’était passé… et pourtant moi je ressentais encore un trouble profond.

Lorsque nous nous quittâmes, elle me serra doucement la main et planta son regard bleu dans le mien sans que je n’y décèle le moindre état d’esprit. Juste un regard professionnel. J’étais vaincu, humilié dans mon légitime orgueil. Un sourire, un rictus ? Allez donc savoir. J’optais pour un sourire, histoire de sauver les apparences. Mais au fond de moi-même je sentais bien qu’il était mi-figue, mi-raisin. Vous voyez, ce genre de sourire dont on ne sait s’il est vrai ou faux, donc, un début de grimace.

Or si j’aime un sourire, je déteste les grimaces, figures grotesques sculptées sur un visage, surtout celles qui me sont destinées. En fait, je ne supporte que deux sortes de mimiques : celles que se font entre eux les enfants en fronçant le nez ou en tirant la langue pour effrayer et se moquer ou bien celle qu’affiche une femme à la venue de l’orgasme. Voilà enfin une belle laideur, celle que tout homme normalement constitué attend d’une union qu’il aura voulue parfaite. En la matière, le nec plus ultra est sans doute quand se joint à cette belle grimace le cri perçant de la femme libérée, de la femme qui devient chatte se liquéfiant sous l’étreinte.

Pourquoi donc ces pensées me traversent l’esprit au moment même où je quitte Lise ? Sans doute un désir d’amour… rien de plus. Toujours est-il que l’expérience que je venais de vivre, certes puérile, m’avait à ce point bouleversé qu’en traversant la rue, en sortant du petit pavillon rose de Malakoff, je bousculai une femme corpulente, une grosse pour tout dire. Elle était tellement enrobée de gras que le choc fut absorbé aussi efficacement que lorsque je sautais sur mon matelas Epéda Multispires. « Excusez-moi madame, je suis désolé ! », m’exclamai-je l’air contrit. « Conard ! » me répondit la grosse, les prunelles des yeux enflammées. Pourtant j’étais sûr qu’elle n’avait rien ressenti lors de notre collision bien involontaire. Je m’éloignais au plus vite de cette mégère. Se faisant, je ressentais derrière mon dos le regard de Lise qui avait dû, sans doute, assister à la scène du pas de sa porte. Je risquai un coup d’œil par-dessus mon épaule et constatai que l’impotente se dirigeait tout droit vers le cabinet de Lise grommelant encore des injures entre ses dents. Pauvre Lise, à cause de moi elle allait devoir subir les foudres de sa patiente.

Je ne supporte pas l’attitude hargneuse, le comportement agressif de certaines personnes de plus en plus nombreuses, envers leurs prochains, il faut bien le dire. Un mal du siècle semble-t-il. J’en discutais récemment avec quelques camarades. Presque chaque soir nous nous retrouvions, après avoir dispensé notre cours de gym dans un petit bistro sympa, Le café des sports, situé à quelques pas du gymnase, rue du Général Gallieni à Issy les Moulineaux. Tout en sirotant un diabolo menthe nous faisions le point sur nos cours et l’évolution de nos élèves. Mais très vite la conversation bifurquait sur des sujets philosophiques, histoire de nous persuader que le sens de la vie avait d’autre sens que celui de la reproduction de l’espèce humaine. Ce soir là, ne professant plus momentanément à la suite de mon accident, je leur racontais ma mésaventure avec la grosse dame qui se rendait chez la kiné, sans doute en espérant perdre quelques grammes de graisse et diminuer son taux de cellulite.

Peut-être, cher ami lecteur, me trouvez-vous démesurément hargneux envers cette pauvre femme si peu gâtée par la nature. Non pas. Mais voyez-vous, je pensais, peut-être à tort, que la seule nature n’était pas responsable de l’obésité de cette femme qui ne devait pas dépasser la quarantaine. Je subodorais qu’elle devait régulièrement s’empiffrer, se gaver avec des copines au Mc Do du coin. Pire encore, peut-être étaient-elles accompagnées de leurs progénitures.

Il faut dire, à notre corps défendant, que mes collègues et moi avions les boules lorsque des mères de famille de cet acabit nous amenaient au gymnase leurs gamines ou gamins déjà à moitié obèses – parfois complètement – pour leur faire perdre quelques kilos. Nous tentions alors de leur faire comprendre que leur amaigrissement relevait surtout d’une hygiène alimentaire et qu’elles s’étaient donc trompées d’adresse. Il ne faut tout de même pas confondre un gymnase avec un cabinet médical, tentions-nous de leur faire comprendre. Nous étions outrés de leur comportement irresponsable et dangereux pour la santé de leurs gosses. Mais que peut-on contre la bêtise humaine ?

Je me souviens, dans le même registre, de cette mère de famille qui se trouvait trop petite. Un jour son gamin, un petit blondinet prénommé Christophe, qui suivait régulièrement et sérieusement mes cours, me dit timidement en fin de séance que sa mère désirait m’entretenir d’un cas personnel. Cette jeune femme, au demeurant charmante avait ouï dire que je poursuivais des études d’ostéopathie. Elle désirait, en fait, m’entretenir d’une vive douleur qu’elle ressentait au cou-de-pied. Je m’empressais de lui conseiller d’aller voir son médecin ou un ostéopathe en exercice, je pouvais lui indiquer une bonne adresse, celle de mon prof. Mais non. Elle s’était mise en tête que je pouvais miraculeusement la guérir.

– Je vous en prie, examinez-moi ! Je vous fais entièrement confiance, m’implora-t-elle avec son meilleur sourire mélodramatique.

Sans doute, sous le charme de cette petite brune aux yeux vert émeraude j’acceptais, la priant d’attendre la fin des cours et que tout le monde soit parti, hormis mes collègues. J’entrepris donc de manipuler le pied handicapé sous l’œil inquiet du petit Christophe et celui intéressé de mes collègues. Au moment où un léger craquement libéra la contracture métatarsienne, la dame poussa un petit cri, bien qu’elle ne ressentît absolument aucune douleur – elles poussent toutes le même couinement à ce moment de la manipulation – allez donc savoir pourquoi ? Toujours est-il que le résultat fut immédiat. Libérée, elle trépigna de joie et me congratula de remerciements « Merci ! Merci ! C’est miraculeux ! » A un moment je crus même que si nous avions été seuls, elle m’aurait baisé les pieds comme on baise ceux d’un Saint Homme.

Je ramenai à la réalité cette brave mère de famille en lui expliquant que si elle désirait que le « miracle » se perpétue, il était nécessaire qu’elle remise au placard ses chaussures à talons aiguilles.

– Mais cela me permet de paraître plus grande ! s’exclama-t-elle, déconfite.

– C’est primordial, insistai-je, sinon la douleur reviendra inéluctablement.

Deux semaines plus tard je l’aperçus un soir alors qu’elle venait récupérer son Christophe. Je remarquais qu’elle portait toujours ses talons aiguilles… Elle évita mon regard. Hé oui, il en est ainsi ! No comment. Il faut s’y faire.

Bref, nous conversâmes, mes copains et moi, une bonne heure autour de cette aventure au dépend de la grosse dame, une aventure somme toute banale, mais pas autant qu’il n’y paraît.

Nous tombâmes d’accord sur le fait que, sans demander à cette brave femme de devenir aussi mince qu’une anguille, que des séances de gym lui seraient salutaires.

Cette constatation donnait un sens privilégié à notre profession. Il est en effet reconnu que l’activité sportive permet pour celui qui l’utilise à bon escient et sérieusement d’améliorer, outre sa santé, de décharger son trop plein d’adrénaline.

Voilà où nous menaient nos discussions dans ce petit bistro, le soir après le boulot. Mes camarades et moi brûlions de refaire le monde. C’est que, voyez-vous, pour nous professeurs de gymnastique et d’éducation physique, à travers notre art, la recherche de la beauté du corps et de l’esprit, nous aspirons à l’esthétique. Malheureusement, nous constatons une incompatibilité avec la société dans laquelle nous vivons.

Mais je m’égare. Où en étions-nous déjà ? Ha, oui ! Tout a commencé avec mon histoire à propos de la femme qui m’avait insulté. Et je dois vous avouer que j’ai été mauvaise langue à son égard.

Excusez-moi, chère madame. J’appris en effet, lors d’une nouvelle séance chez Lise, ma kiné, que l’opulente femme, que j’appellerai désormais avec respect, Madame, se rendait ce jour-là au cabinet pour se faire soigner des ongles incarnés ; la pauvre, elle souffrait les martyrs ! Heureusement que je ne lui avais pas marché sur les pieds, car je crois qu’elle m’aurait gratifié non seulement d’une insulte, comme ce fut le cas lors de notre bousculade, mais également d’un uppercut en pleine poire qui m’aurait à coup sûr allongé sur le macadam. Ce qui eu été la honte de ma vie. Ouf !

Au fur et à mesure que les séances se succédaient, mes relations avec Lise s’amélioraient. Tandis qu’elle rééduquait mon épaule, elle s’appliquait à m’expliquer ce qu’elle faisait. Rentrant avec intérêt dans sa science, elle s’aperçut rapidement de mes notions en anatomie. Lorsque je lui appris que j’étudiais l’ostéopathie, elle sembla fort intéressée et changea d’emblée d’attitude à mon égard. Je n’étais plus un client comme les autres, mais un sujet digne d’un intérêt particulier. J’eus même l’impression, au moment de cette révélation, que son regard métallique lança quelques éclairs rémanents, comme si nos deux pôles magnétiques s’attiraient dès lors irrémédiablement l’un vers l’autre, comme pour fusionner.

Je ne sais pas pourquoi, je le comprendrais plus tard, je ressentis à ce moment précis un étrange frisson me parcourir l’échine ; une sorte de mise en garde biologique. Un instinct primitif me déclencha une légère montée d’adrénaline, consécutive sans doute à une émotion dont je ne percevais pas lucidement l’origine.

Sur le coup, je n’y prêtais aucune attention mais mes sens étaient en éveil. Si la vue est le sens de l’oiseau, l’odorat celui du chien, celui que nous percevons a parfois un sens singulier. S’agissait-il de la naissance à mon insu d’une passion primaire, d’un amour ou d’une mise en garde contre un danger dont je ne percevais pas la nature ?

Ce malaise s’accentua lorsque nous nous quittâmes. De son fait, notre poignée de mains s’accentua et dura plus que de coutume et je sentis une nouvelle fois, mais cette fois plus précisément, une onde magnétique me parcourir comme un fluide semi-glacial. Je m’arrachai même à son regard qui ce soir-là ressemblait fort à celui d’un hypnotiseur. Lise avait-elle des dons naturels ou extra-naturels ? La question me vint à l’esprit, car si je ne croyais pas aux voyantes ni aux extra-terrestres j’étais par contre sensible à l’astrologie et surtout au magnétisme. Il m’apparaissait que Lise possédait l’un de ces dons et qu’elle en usait à mon encontre, ce qui me mettait particulièrement mal à l’aise. Je ne supportais pas qu’une personne puisse s’ingérer, surtout contre ma volonté, dans les profondeurs de ma personnalité et encore plus de mon intimité.

Quittant Lise, une sueur froide dans le dos, je déambulais comme un automate dans les rues de Malakoff. Je ne me rendais pas compte que les gens qui me croisaient détournaient leur regard à mon approche comme si j’étais un pestiféré, un zombi. En fait, j’ignorais la métamorphose qui s’était subitement opérée en moi. Mon regard était devenu fixe et vitreux, ma démarche ressemblait à celle d’un automate. Je devais ressembler à un mort vivant. Il ne me manquait plus qu’une paire de canines acérées dépassant de la commissure des lèvres pour que l’on m’identifie comme vampire ? Je ne me rendais pas compte que mes pas me dirigeaient, par je ne sais qu’elle force irrésistible, tout droit vers le cimetière municipal. Et j’y pénétrais.

Je suivis comme un automate le « boulevard des allongés ».

Le soleil était au couchant et se reflétait sur les tombes dans une clarté pure qui émanait des astres. Au bout d’une allée je remarquais une petite vieille tout de noir vêtu bredouillant quelques phrases qu’elle lisait dans un petit missel en papier bible, à la tranche dorée. Lorsqu’elle sentit ma présence, elle me fixa de ses yeux fripés, afficha un sourire qu’elle voulait divin et balbutia quelques mots à peine audibles :

– Mon pauvre, vous venez sans doute sur la tombe de vos parents ? Voulez-vous que je vous prête un chapelet ? J’en possède un magnifique en nacre rose…

– Non, je vous remercie. En fait, je ne suis que de passage… je me demande même ce que je fais dans ce cimetière.

– Ho ! jeune homme, il doit bien y avoir une raison. Dieu n’a pas guidé vos pas jusqu’ici sans raison. Il sait bien ce qu’il fait.

Cette femme âgée au regard si doux me parlait de Dieu avec une telle conviction, une telle ferveur que je n’eus pas le courage de lui avouer que Dieu et moi ne faisions pas bon ménage.

Je détournais donc les yeux afin qu’elle n’y lise mon désarroi et portais mon regard sur la tombe recouverte d’une dalle de marbre gris bleu, rappelant la couleur des yeux de Lise. Pour me donner contenance, j’entrepris de lire sur la stèle les patronymes ciselés en lettres d’or des trois défunts reposant ici pour l’éternité.

Stupéfaction ! Le dernier nom de la liste indiquait qu’il s’agissait d’une certaine Lise. J’en fus pétrifié, tétanisé. Le souffle court, la gorge nouée, je relus plus attentivement la sinistre inscription : Lise Brochant, née le 17 avril 1939, décédée le 24 décembre 1979. Nom de Dieu, à en croire ce que je lisais, il s’agissait bien de Lise ? De ma kiné ? Ou bien d’une pure coïncidence ?

Incroyable, impensable, démentiel ! Je ne pouvais y croire, mon éducation matérialiste – au sens philosophique du terme – m’en empêchait. Sous le coup de cette effarante révélation le vertige me prit. Je titubais et dû m’accrocher au bras de la vieille dame en noir pour ne pas m’étaler de tout mon long, les bras en croix.

– Que vous arrive-t-il, jeune homme ? s’écria la petite vieille, vous voici aussi blanc qu’un mort, vous n’allez tout de même pas me faire une crise cardiaque, comme celle qui a emporté voici environ six mois le mari de ma pauvre Lise…

– Lise, L… i… se, c’est… c’était votre fille ?

– Non jeune homme, j’étais une de ses patientes ! Nous l’aimions tellement…

– Vous avez bien dit : que vous étiez une de ses patientes ?

– Oui, assurément… Pourquoi ? Vous la connaissez ?

Je n’y comprenais plus rien, j’étais dans la panade la plus complète, je m’enfonçais dans un gouffre profond dont on ne ressort pas. Histoire de m’enfoncer un peu plus, je lui posais la question suivante :

– Excusez-moi chère madame, mais pouvez-vous me dire quel métier exerçait cette Lise Brochant ?

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