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Courtes éternités

De
155 pages
Il y a Eloïse qui a connu Michel emporté par l'histoire, et qui partira à sa recherche. Marion, la femme de Jean, le mari qui s'échappe. Aline l'aimante au regard étonné est veuve. Surtout, il y a toutes ces vies qui se tissent avec le fil de l'amitié, ces découvertes de paysages odorants, les bruits de la mer et jusqu'au bout, cette quête par Eloïse qui donne sens à toute vie : "Et là, sur ce banc, et si c'était lui ?"
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Josiane Couture

Courtes éternités
Roman




































© L’Harmattan, 2014
5Ȭ7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978Ȭ2Ȭ343Ȭ02543Ȭ8
EAN : 9782343025438

Courtes éternités

Écritures
Collection fondée par Maguy Albet

Lecocq (JeanȬMichel), Rejoins la meute !, 2014.
Bastien (Danielle), La vie, ça commence demain, 2014.
Bosc (Michel), L’amour ou son ombre, 2014.
Guyon (Isabelle), Marseille retrouvée, 2014.
Pain (Laurence), Elsa meurt, 2014.
Cavaillès (Robert), Orgue et clairon, 2014.
Lazard (Bernadette), Itinérantes, 2013.
Dulot (Alain), L’accident, 2013.
Trekker (Annemarie), Un père cerfȬvolant, 2013.
Fourquet (Michèle), L’écharpe verte, 2013.
Rouet (Alain), Le violon de Chiara, 2013.
Zaba (Alexandra), Rive Rouge, 2013.
Boly (Vincent), Crime, murder et delitto, 2013.
Hardouin (Nicole), Les semelles rouges, 2013.
Lherbier (Philippe), Ourida, 2013.

*
**
Ces quinze derniers titres de la collection sont classés par ordre
chronologique en commençant par le plus récent. La liste complète des
parutions, avec une courte présentation du contenu des ouvrages,
peut être consultée sur le site www.harmattan.fr


Josiane Couture

Courtes éternités
Roman





L’Harmattan





DU MÊME AUTEUR


Éditions La Maison du Boulanger
Le temps où follement Troyes dansa…


Éditions Les Affolettes
Les drailles
Contes et nouvelles


Éditions des Écrivains
Les hommes de Julie
Soleil orange

Souffrances, trahisons, deuils, une
vie c’est aussi tout cela – je le sais,
vous aussi. Pourtant, des petites luȬ
mières comme celles des réverȬ
bères, ainsi que dans une rue
sombre, éclairent, transforment, irȬ
radient notre route : amours, maȬ
ternités, joies d’être et de partager.
Merci à Armin, mon époux,
à mes chères filles
Sylvie, Annie, Sophie.
Merci aussi à Sophie ThibordȬGava
sans laquelle vous n’auriez pas
ce livre entre vos mains.


J’avais noué avec Éloïse les fils d’une relation à éclipses,
teintée d’une attirance réelle et, au hasard de nos renȬ
contres chez des amis communs, en ville ou à la campagne,
instinctivement, nous nous rapprochions. Même si notre
conversation n’abordait pas de sujets intimes, nous senȬ
tions, je crois, l’une et l’autre, le plaisir que nous éprouȬ
vions à être ensemble.

J’étais, à l’époque, encore en charge d’enfants presque
adolescents, et mon existence comportait tous les proȬ
blèmes, mais aussi les joies dus à cet état. N’empêche
qu’une femme comme Éloïse attisait mon désir de découȬ
vrir davantage sa personnalité, son intimité. Elle avait déȬ
passé largement la cinquantaine, mais avait gardé le mainȬ
tien svelte de la jeunesse et, de tous ses mouvements, se
dégageait une aisance naturelle, aristocratique. Elle n’était
pas belle comme l’entend notre monde d’aujourd’hui, mais
son charme, la sérénité nostalgique qui émanait d’elle, me
magnétisait. Malgré les années qui nous séparaient, je me
sentais mystérieusement en harmonie avec cette femme.
Elle vivait en couple, solitaire dans l’ombre d’un compaȬ
gnon dont la présence semblait en retrait de sa vie à elle.
Mais cette présence masculine, je l’ai réalisé par la suite,
l’entourait, silencieuse, mais forte, dans un tendre rayonȬ
nement. L’homme était grand, des cheveux déjà blancs

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abritant un visage au regard aigu où une intelligence tranȬ
quille se révélait. La parole était rare et marquée d’un acȬ
cent difficilement décelable. Sympathique, certes.

De rencontre en rencontre, de repas de famille en sorties
épisodiques, le temps passa sans que se produise l’ouverȬ
ture que je désirais.

Puis un jour, au hasard d’une conversation, Éloïse m’apȬ
prit que son compagnon et elle avaient acheté une maison
à Noirmoutier à des amis lassés de la région. L’été proȬ
chain, la propriété serait prête à les accueillir ; enfin plutôt
elle, son ami étant encore retenu la semaine par des obligaȬ
tions professionnelles. Je lui dis alors mon espoir de peutȬ
être la rencontrer puisqu’à la même époque ma famille
louait une petite maison à La Martinière.

L’été vint, l’époque des vacances avec les plages, les
promenades dans le bois de la Chaize, les moulins à vent
de La Guérinière, les moules à la crème et les crêpes avalées
dans l’air salé sur la route de l’Épine. L’île nous allait bien
à tous et la plage des Dames particulièrement aux enfants.

Et c’est là, lors de ces vacances, qu’Éloïse et moi apȬ
prîmes à nous connaître. Les jours succédant aux jours déȬ
truisirent le mur derrière lequel s’isolait cette femme ; des
fissures de plus en plus grandes firent tomber la muraille.
Je sentis combien était grand son bonheur de parler dȇelle,
de sa vie, la première fois depuis longtemps qu’une amitié
lui ouvrait la porte sur la confidence.
Je garde en mémoire ces vacances pas comme les autres,
l’épanouissement d’une profonde affection entre deux
femmes dont les jeux de la vie étaient déjà faits et que le
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temps d’une saison avait rapprochées. D’une saison, oui.
J’ai appris, de retour dans le quotidien, l’hiver suivant la
naissance de cette amitié éblouissante qu’une septicémie
avait tué Éloïse à la suite d’une intervention chirurgicale
bénigne qui avait mal tourné.
Pendant longtemps, mon désespoir a été sans fond, difȬ
ficile à surmonter puis, comme on le sait, le temps fait bien
les choses. Mais, je n’ai jamais oublié Éloïse, alors j’ai écrit
ce livre, avec ma sensibilité, la compréhension que j’avais
de sa vie. Il est possible que, dans les détails, j’aie eu reȬ
cours à mon imagination, mais les existences qui ont été la
trame de ce drame m’ont semblé dignes de vérité.

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La plage des Dames

Les enfants s’ébattent comme des dauphins devant nos
yeux. Dans nos fauteuils, au ras du sable, je savoure l’insȬ
tant immobile. Quelque chose du fond de moi me révèle
des points de suspension, une sorte de main tendue vers
les mots, conservés bien pliés, rangés au fond de profonds
tiroirs d’une antique commode, des phrases jamais révéȬ
lées. Dieu, comme j’aimerais l’aider, l’entourer de tenȬ
dresse cette femme.

Brusquement, elle parle, sans que rien dans son attitude,
un mouvement, un regard, n’ait dévoilé sa décision.

« Je n’ai jamais eu d’amie, ou tout au moins un être qui
s’intéresse à moi, comme vous semblez l’incarner. Votre
sollicitude arrive bien tard dans ma vie qui est une vieille
histoire, sans doute comparable à beaucoup d’autres,
échappée presque d’un livre d’une Anglaise romanesque.
Mon souci c’est qu’elle se refermera sur un mystère, sans
doute banal dans le contexte de l’époque, mais pour moi
sur une incompréhension, une interrogation que le vécu
n’a jamais effacée. »

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Éloïse

Toute petite déjà, j’ai souffert des pensées qui m’habitaient,
avec le sentiment coupable de laisser ces idées m’envahir
et que j’aurais dû, pensaisȬje, chasser avec véhémence. J’auȬ
rais tellement voulu que ma vie soit différente, que mes paȬ
rents, ma famille soient différents. Et j’avais honte de penȬ
ser cela, de ne pas accepter la réalité. C’est pourquoi, pour
me punir, j’ai toujours essayé de donner le meilleur, au prix
de fatigue et de dispersion, d’aller toujours plus loin, de
pousser mes limites physiques et intellectuelles à l’exȬ
trême. Bien sûr, la situation manquait parfois d’équilibre,
mais du moins aiȬje essayé. La fréquentation, toute jeune,
des instances de la paroisse catholique, du catéchisme et
patronage, développa encore davantage ma culpabilité. Je
ne m’y retrouvais plus dans tout ce linge sale à laver dans
ma tête. Alors, j’ai vécu mon enfance et le début de mon
adolescence ballottée d’une évidence à l’autre, sans avoir
pu découvrir une explication convenable à la compréhenȬ
sion de mon existence que le hasard, ou autre chose, avait
décidé à ma place.

Des parents trop jeunes, violents dans leur langage et
leurs actes, enlevaient à notre existence toute sérénité et
une journée passée sans histoire pouvait se terminer dans
le drame. Ignorant les supplications et les larmes des enȬ
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fants qui voulaient les séparer, nous les petits, nous receȬ
vions les brimades et parfois les coups qui ne nous étaient
pas destinés.

À cette époque, je n’ai parlé à personne du malaise qui
régnait à la maison ; les réconciliations aussi spectaculaires
que les disputes apportaient l’espoir à chaque fois que tout
irait maintenant pour le mieux. L’orgueil, la pudeur m’ont
enfermée longtemps dans un silence douloureux, donnant
la part belle aux histoires imaginaires qui m’habitaient. J’ai
pensé, vers l’âge de mes sept ans, que je devais être une
enfant adoptée ; je l’ai dit à mon père dont la gifle furieuse
qu’il me donna me ferma à jamais l’envie de livrer mon inȬ
térieur. Puis à l’école, j’ai inventé quand il le fallait, des paȬ
rents parés de toutes les qualités, des liens d’amour et de
compréhension qui nous unissaient. Ah, ces beaux menȬ
songes que j’aurais tellement voulus vrais !

J’ai su lire très tôt et mes lectures, comme ce fut le cas
toute ma vie, m’ont construite, enrichie, ont comblé souȬ
vent le manque de tendresse. Ce fut ma chance d’avoir
aimé passionnément les livres, quels qu’ils soient, dans ce
milieu fermé à toute ouverture spirituelle et intellectuelle.
L’âge venant, ces parents, je ne les ai pas condamnés. VicȬ
times et héritiers d’un milieu dont ils n’avaient pas su ou
voulu s’échapper, c’est cela que je leur reprochais ; n’avoir
pas su s’évader, grandir d’une façon ou d’une autre et surȬ
tout, avoir pris des décisions arbitraires à mon égard, me
mettant sur la route d’une vie que je n’avais pas choisie.
AuraisȬje mieux réalisé, si j’avais pu, une vie différente que
celle que j’ai eue ? Je ne le sais pas. Comme je ne sais pas si
mes parents m’aimaient. Sans doute, mais d’un amour
tordu et inconscient.
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