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CUR A L'ENVERS

De
233 pages
Le destin d'un homme. La tragédie d'un pays, l'Algérie. Un amour inoubliable. Ce pourrait être un sombre drame. C'est une comédie au ton enjoué, ironique, parfois cynique, parfois émouvant. L'histoire séduit, intrigue, retient. On traverse le temps avec ses soubressauts ; l'espace avec l'Algérie, la Corse, l'Afrique noire, Israël. On voyage dans les sentiments : du bonheur le plus violent au malheur le plus profond.
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Le cœur à l'envers

Collection Écritures dirigée par Maguy Albet
Dernières parutions

SOUIŒHAL Rabah, Parfums insolites, 2002. BOURREL Anne, Contrebandes, 2002. SCHEMOUL Eric, Trois maîtres, autour de Carthage, 2002. BENATTAR Gabriel, Tunis 1942-1952, chronique de trois jeunes filles juives tunisiennes face à leur destinée, 2002. CROS Edmond, Ariane, ma sœur, 2002. GOULET Lise, Une vie à trois temps, 2002. SARREY Colette, Tango, 2002. BANJOUT-PEYRET Séverine, Elle comme livre, 2002. OLINDO-WEBER Silvana, Les chiens noirs de San Vito, 2002. MOURRE Alexis, Francesco Pucci, Hérétique, 2002. CASAMBY Claire, L'Aube rouge, 2002. MENTHA Jean-Pierre, le Pied du mur, 2002. MERLIER Philippe, L'oublieux, 2002. MONTEIL Pierre-Olivier, Ce train ne prend pas de voyageurs, 2002. RUGGIERO Giovanni, Je le jure, sans ironie, 2002. LABBE Michelle, L'Endurance du Voyageur, 2002. COHEN Jacob, Moi, Latifa S., 2002. CHRISTOPHE Francine, Un Coup de Téléphone, 2002. ADAM Michaël, Le névrose et autres nouvelles, 2002. SOUSSEN Gilbert, L'histoire d'Ysabé et autres nouvelles, 2002. AGEL Geneviève, La vie est fantastique, 2002. De PORET Pierre, Les chemins de Virginie, 2002. HAINSWORTH Michael, Evora, 2002. COHEN Olivia-Jeanne, Effraction, 2002. SCHLESSER Gilles, Contes et légendes de la publicité, 2002. COHEN Olivia-Jeanne, Et le ciel si bleu, tellement bleu, 2002. HOSSELET Martine, A la première personne, 2002. AURICOSTE Marianne, La Promesse précédée d'Autres Nouvelles, 2002. SENED Yonat et Alexandre SENED, Terre habitée, 2003.

Robert Korchia

Le cœur à l'envers
Roman

L'Harmattan

~ L'Ham1attan,

2003

5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - France L'Haffi1attan, Italia s.r.I. Via Bava 37 10124 Torino L'Haffi1attan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest ISBN: 2-7475-3950-4

À nles enfants À l'écrivain et ami René Frégni, pour ses encouragements dès le début de cette aventure Un grand merci à Françoise, MarieThérèse, Monique, Isabelle, Norbert et André qui se reconnaîtront

Que béni soit le jour et le mois et l'année, Et la saison et le temps et l 'heure, et l'instant, Et le beau pays et le lieu où J.eJus atteint Des beaux yeux qui m'ont enchaîné. Pétrarque

The last day

Paris, lerjuillet 1992, 9h30 Il n'aurait pas dû mourir ce jour-là. Mais on n'échappe pas à son destin. Le taxi qui conduisait Fabrice à Orly a heurté l'aile d'une vieille Mercédes grise. Un n1ilitaire à la retraite, le cheveu rare et ras, en sort la main armée d'un constat qu'il brandit comme une n1enace. Fabrice tente de lui expliquer qu'il est pressé, "je suis disposé à vous dédonln1ager largenlent". Sous ses sourcils ombrageux, le regard du retraité, haineux et méprisant, fixe Fabrice con1n1e s'il avait voulu le corrompre et avec une jouissance non dissin1ulée s'applique à ren1plir son constat. Vais-je écraser ce n1aniaque du règlement con1n1e un insecte répugnant? s'interroge Fabrice. Pour masquer son irrésolution il allun1e une cigarette. La fun1ée bleue qui s'en échappe dissipe ses envies de meurtre.

Orly, lerjuillet 1992, 10h57 Le prochain avion pour Oran est annoncé avec un retard de quatre heures. Il ignore pourquoi et ne cherche pas à le savoir. Attendre dans un aéroport un 1erjuillet devient une habitude. La pren1ière fois c'était il y a tout juste trente ans.

L'exode

Oran, 1er juillet

1962

La campagne oranaise est radieuse. Pour en avoir joui souvent, j'avais oublié la beauté de ces paysages familiers. Je la redécouvre au moment de m'en séparer définitivement. Ce dimanche ensoleillé est un jour de deuil. Je suis orphelin de mon pays. Du taxi qui nous conduit mon père et moi à l'aéroport de la Sénia, j'assiste aux scènes de joie d'un peuple célébrant son indépendance. Je dois admettre que c'est éprouvant. Ces drapeaux verts ornés de l'étoile et du croissant rouge que des enfants agitent sur le bord de la route, ces you-you stridents, longs sanglots étouffés, poussés par des femmes voilées, ces "Algérie ya-ya" scandés sporadiquement, je les ressens comme une humiliation. Je me réfugie, sans grand succès, dans l'idée que depuis longtemps j'avais cessé de croire en une Algérie française. Un autre jour cette pensée m'aurait été d'un grand réconfort ; je dois être d'une humeur vraiment massacrante. Un sentiment détestable m'agite face à l'orgueilleuse allégresse exprimée par ces femmes et ces enfants. C'est peu dire que je le réprouve. J'en ai honte. Et pourtant mon dépit, je le crois, n'est rien d'autre que la manifestation d'une passion amoureuse déçue. Tel un amoureux éconduit ou un comédien usé contraint de se retirer sous les huées du public, je pars le cœur plein d'amertume. J'aurais tant aimé quitter cette terre dignement.

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L'exode

Ce que je tais par lâcheté, ou plutôt par peur de ne pas être compris, c'est que ce jour-là, comme on peut avoir envie d'étrangler la femme aimée qui vous rejette, je rêvais de balancer une myriade de bombes sur le pays qui m'a vu naître. Comme s'il lisait dans mes pensées, mon père me dit "Tu sais Fabrice, la rancoeur est un sentiment envahissant. Elle t'empêche de vivre et d'aimer. C'est pourquoi il faut pardonner. Toi tu pourras sans doute oublier. Pour ta mère et moi les années qui viennent seront des années de chagrin et d'amertume." J'ai connu mon père coléreux, sombre, je ne l'avais jamais vu si triste. La gorge nouée, il m'est impossible de lui répondre. Alors je pose ma main sur la sienne. Simplement. Ultime brimade, la nouvelle aérogare de la Sénia nous est refusée. Parqués dans un baraquement en tôles surchauffées par un soleil ardent, des centaines de femmes, enfants, vieillards aux visages hagards, aux regards emplis de détresse, affamés et assoiffés par de longues journées d'attente angoissée espèrent un avion pour la Métropole. Les portes du hangar laissent pénétrer un air chaud et asséchant, attisant la fournaise. Spectacle de débâcle saisissant. Pour se déplacer, il faut enjamber des corps étendus à même le sol. Une sensation étrange d'extrêlTIe solitude flotte dans ce torride capharnaÜ1TI. ous N recevons de quoi survivre des autorités militaires, débordées par l'afflux des pieds-noirs pressés de quitter l'Algérie de peur d'y laisser leur vie. "La valise ou le cercueil". Nous n'avons pris que quelques vêtements. Ce que nous laissons a peu de valeur mais représente, pour des familles lTIodestescomme la mienne, le fruit de toute une vie. Même aux heures les plus noires de l'occupation, 13

Le cœur

à l'envers

ceux qui abandonnaient tout pour fuir Parmée allemande conservaient néanmoins l'espoir de retrouver un jour leur village, leur maison. Nous, nous savons que nous quittons pour toujours ce pays que l'on pensait nôtre et qui l'était depuis plusieurs générations. Des interrogations inquiètes se bousculent dans ma tête. Quel accueil la France nous réservera-t-elle? Nous acceptera-t-elle? Nous reconnaîtrons-nous en elle? Tout ce folklore autour du pied-noir hâbleur, présomptueux, parlant haut, colon faisant "suer le boumous" pourrait ne pas nous attirer une franche sympathie. Par des plaintes mal comprises parce que exprimées avec la véhémence du désespoir, n'allons-nous pas provoquer l'inimitié des Français? Peut-être même de la pitié, ce qui serait particulièrement désobligeant. Curieuselnent, la sensation que j'éprouve s'apparente davantage à l'euphorie qu'à l'abattelnent. Mon comportement, inconcevable hier encore, peut probablement s'expliquer par l'excitation de vivre dans la capitale, de confronter Ines rêves à la réalité. Un auteur dramatique, un metteur en scène doivent ressentir cette forme d'ivresse le soir de la première. La peur et le désir de savoir enfin; la crainte incontrôlable de la sanction du public coexistant avec l'espoir fou du succès. Le respect ou le dénigrement de soi suspendu à la réaction de quelquesuns. Après quatre jours d'une désespérante attente, nous réussissons, dans une navrante bousculade, à embarquer dans un avion. La pression est brutalement retombée. Dans le brouhaha de l'appareil qui décolle je m'abîme dans mes souvenirs.

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Michelle

Oran, 31 décenlbre 1959

Langoureusement, paresseusement, les dernières notes de "You are my destiny" se lovaient entre les plis des lourdes tentures de velours bleu nuit rehaussées d'un filet d'or, quand éclata "Rock around the clock". Dans le vaste salon de cet appartement bourgeois, la musique du film "Graine de violence" me parut aussi insolite que l'était ma présence. Je faisais tache. Une tache invisible aux yeux des autres, mais pour moi aussi évidente que si j'avais été Noir. Jusque dans ma peau, je ressentais le blues du Black dans une assemblée de Blancs. Dans quelques jours illne faudrait quitter la vie civile pour l'armée. Cette sOlnbre perspective ne m'enchantait que passablelnent. Pour dire les choses simplement et francheInent, elle Ine terrifiait. "Tu seras un homme, mon fils" me répétaient mes parents. Il m'avait semblé discerner dans cette injonction Inaladroitement déguisée en encouragement, une décevante réserve, pour moi inexplicable, sur mon niveau de maturité. J'ai voulu dissiper ce doute, mais j'avais beau réfléchir, je ne parvenais pas à imaginer par quel miracle le port de l'uniforme, la soumission à des ordres incongrus donnés par des sous-officiers abrutis et avinés, et, circonstances aggravantes, des exercices débiles ou des corvées dégradantes pouvaient me tremper le caractère.
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Le cœur à l'envers

Ce soir-là, j'étais animé du désir farouche de profiter de ces derniers jours de liberté et de dignité, comme peut l'être quelqu'un sachant sa condamnation imminente. Les hommes étaient en smoking et leurs épouses paradaient couvertes de bijoux. De larges et lourds bijoux autour de leur cou et de leurs poignets, qui témoignaient ostensiblement de la réussite de leur mari. Les reflets étincelants de l'or, des émeraudes et des rubis brouillaient ma vue et mon esprit. Alors, ces femmes aux poitrines opulentes et rutilantes m'apparaissaient, dans le scintillement des pierres précieuses, comme revêtues d'armures flamboyantes. En Algérie, le luxe ostentatoire passait pour de l'élégance. Les seules critiques, vraiment sincères, étaient suscitées par la jalousie. "Tu as vu ces doigts boudinés couverts de bagues? Quel carnaval! Le Bon Dieu, il envoie toujours du nougat à ceux qui n'ont plus de dents !" Face à l'opulence indélicatement étalée et à la faute de goût caractérisée, je ne peux m'empêcher d'éprouver un certain agacement. Quand je comparais cet appartement à celui de mes parents, quand j'observais ces couples et que j'imaginais, ce soir de réveillon, tna tnère et mon père devant leur poste de radio écoutant Luis Mariano ou Georges Guétary, un sentiment d'infinie tristesse m'envahissait. J'aimais trop mes parents pour ne pas ressentir comme une intolérable injustice leurs privations et leurs sacrifices qui me les faisaient aitner davantage encore. Les enfants, généralement, rêvent d'avoir une autre famille. Moi j'ai toujours eu peur qu'on m'enlève la mienne. J'aurais tant voulu pouvoir les retnercier d'être mes parents. Les rendre fiers de leur fils comme je l'étais d'eux. J'avais dix ans. Mon instituteur, qui s'était persuadé que j'avais des dispositions particulières, convoqua ma 16

Michelle

Inère pour lui conseiller Inon passage en sixième en sautant la classe du CM2. La pensée d'avoir mis au monde un enfant surdoué troubla profondément ma mère. La surprise était énonne. Je comprenais son désarroi. Aucun signe, aucun gène ne pouvaient laisser présager une telle infinn ité. Heureusement, je n'ai pas le souvenir d'avoir été un élève brillant. Terne serait plus approprié. En fait à l'époque, balayeur des rues me paraissait une carrière envisageable et Inême probable. Pourtant, je savais déjà lire lorsque je suis entré au cours préparatoire. Deux vieilles filles Anglaises (très grandes, minces, presque sèches, avec des chignons aux cheveux gris-blanc) m'avaient appris à lire à la maternelle. Au début des années quarante, les enfants juifs n'étaient pas admis dans les écoles françaises publiques et laïques. Durant ces années noires, nous n'étions pas des Français comme les autres. Un statut particulier nous régissait. Que mon père fût prisonnier de guerre n'y changeait rien. Le fait qu'il ait échappé aux caInps de concentration, comme son évasion, n'étaient qu'une suite heureuse de malentendus. Le soir, après le dîner, nous écoutions toujours avec la même émotion son récit, que nous connaissions par cœur. Mon père avait évité la déportation à cause de la consonance de son nom que les Allemands supposaient d'origine corse. IIs' était empressé, naturelleInent, de confinner cette origine, Inais il vivait dans la peur quotidienne d'être découvert. C'est cette peur qui le poussa un jour, sans l'avoir prémédité, à s'évader. Son sens de l'orientation étant déficient, au lieu de se diriger, comIne tout évadé l'aurait fait, vers la France, il s'enfonça dans l'Allemagne. Lancés à sa poursuite, les soldats du IIIème Reich avaient dû le traquer là où, par maladresse, 17

Le cœur à l'envers

il n'était pas. Se cachant le jour, il tourna des nuits et des nuits en rond. Plus d'un mois après son évasion, il se retrouva en France par hasard. Amaigri, barbu, sale, il ressemblait davantage à un vagabond qu'à un évadé soucieux de son apparence. Le premier Français à qui il demanda de l'aide était un collabo notoire qui le conduisit en jubilant à la kommandantur. Témoin de la scène, Pierre Lefranc, un résistant, les suivit et, dans une ruelle déserte, assomlna le sinistre individu. De réseau en réseau, mon père parvint à rejoindre Marseille, puis l'Algérie. Il racontait son aventure en la tournant en dérision, ce qui en faisait un héros à mes yeux. La France libérée, j'assistai en spectateur à l' alphabétisation laborieuse de Ines camarades de classe, un peu surpris qu'ils ne sachent pas lire. Cette habitude de regarder les autres étudier, je l'ai conservée au long de ma scolarité. Je travaillais peu à la maison et rêvassais en classe. Mon esprit vagabondait et allait se blottir dans la douce chaleur maternelle. "Une chanson douce que me chantait ma maman..." Le soir, ma mère me fredonnait cet air. Je glissais dans le sOlnlneil, bercé par sa voix. Le lendemain l'école allait me reprendre. C'est vers treize, quatorze ans que les choses se gâtèrent vraiment. Le lycée m'ennuyait. Alors je traînais dans les squares aux arbres nus, jouais avec les pigeons, leur distribuant quelques miettes de pain rassis. Les minutes glissaient silencieuselnent, comlne un soleil voilé dans la brume du jour qui s'en va lentement. Semblable à ces vieilles personnes qui attendent, dans l'indifférence glacée de l'hiver, leur nlort prochaine, j'attendais que sonnent quatre heures pour rentrer à la maison. Sur le chemin du retour j'observais les passants, leur inventant des vies de la couleur de mon hUlneur. Avec de telles vies, à leur 18

Michelle

place, je me serais flingué sans l'ombre d'une hésitation. Lorsque je réussissais à chiper quelques sous à ma mère, je m'offrais du rêve sur grand écran. Mon enfance s'est enfuie solitaire. C'est ainsi qu'à 18 ans j'obtins, d'extrême justesse, un C.A.P. d'ajusteur. Mes trois années d'apprentissage m'avaient définitivement fâché avec le maniement délicat d'outils de haute précision. Mes parents étaient rassurés, leur fils était ouvrier. Dans une famille où la précarité était la règle, mon sort pouvait paraître enviable. Enfant, j'entendais toujours parler de morte-saison. Ma mère pleurait, Inon père criait. Comment cette expression qui me selnblait si poétique pouvait-elle engendrer tant de drames? Pour oublier, je lisais. Inculte, je me précipitais sur les romans dont les auteurs étaient de l'Académie Française. À l'époque, c'était pour moi un label de qualité. Si leurs pairs les avaient distingués, ils ne pouvaient qu'être excellents. Quand j'eus tout lu, je relus avec un œil plus critique. Impitoyable, j'établissais des hiérarchies sans laisser cette fois la notoriété de l'écrivain affecter mon jugement. La lecture avait aiguisé mon esprit. Simple supposition, mais je ln' efforçais d'y croire. Cependant, critiquer ces écrivains revenait finalement à leur rendre un bel hommage. Pour enrichir Ina culture balbutiante, je ln'inscrivis dans un ciné-club. En fait, j'agissais surtout par désoeuvrement. Pourtant c'est là, dans un ciné-club plutôt crasseux, qu'est née Ina passion pour le cinéma. Absorbé dans mes pensées, son regard posé sur moi me fit prendre soudain conscience de la réalité. À quelques pas de là, ses yeux verts me captivèrent. Un crabe dans le ventre, j'avançai vers elle comme vers ce 19

Le cœur à l'envers

que l'on pressent être sa destinée. À mesure que je progressais, je détaillais sa silhouette délicieusement sensuelle, les cheveux châtains bouclés qui encadraient son beau visage. Un visage d'ange. S'il n'y avait pas eu ce slow des Platters, j'imagine que je serais resté stupidement planté devant elle sans prononcer un mot. Je n'en ai pas un souvenir précis, mais j'ai le sentiment de l'avoir invitée à danser uniquement en lui tendant les bras comme dans une maladroite pantomime. Je fus saisi d'un léger tremblement des (nains, une sorte de maladie de Parkinson soudaine et précoce. L'émotion et le trouble ressentis en serrant ce corps tiède et léger contre le mien expliquaient magnifiquement cette aberration médicale. Je voue, depuis, aux Platters une éternelle reconnaissance. "Only you" était terminé, nous étions toujours enlacés dans l'incapacité totale de nous détacher. Corps aimantés. Nous attendions le prochain slow, insensibles au monde extérieur. À la place de la musique douce et légère comme des gouttes de rosée sur l'herbe tendre, faisant tinter sa quincaillerie dorée, la maîtresse de maison criailla "Passons au buffet, au buffet". Mais quelle conne, nom de Dieu! Je l'aurais volontiers tuée, étranglée avec son sautoir en or, étouffée avec ses colifichets. Seule la présence de ses invités lui épargna le sort peu enviable que je lui réservais. Cette pétasse breloquée passait de groupe en groupe "au buffet, au buffet", ignorant le drame auquel elle venait d'échapper. J'entendis la voix de Michelle et j'en fus chaviré. Alors que le salon bruissait des conversations des invités, la bouche sèche et l'esprit tétanisé, je me taisais ou presque. Mes rares paroles, d'une affligeante insignifian20

Michelle

ce, me parvenaient assourdies par les battements de mon cœur et je n'arrivais pas à croire que je les avais prononcées. Il est terrifiant de s'entendre dire des choses que l'on trouverait stupides dans la bouche d'un autre. Pour Michelle, lycéenne, il ne faisait aucun doute que j'étais étudiant. Aussi, quand elle me demanda ce que je préparais, je répondis "Propé... propédeutique". Ma réponse avait jailli précipitamlnent, elle n'était pas le fruit d'une préméditation. Habituellement je ne considère pas le mensonge comme totalement dépourvu d'intérêt; il m'arrive même de mentir par tact, mais jamais pour tromper. En fait, je ne voulais pas la décevoir, j'espérais même l'épater avec mon minable mensonge. Avais-je d'autres atouts pour impressionner Michelle? Après réflexion, non! Sincèrement, pouvais-je impunéInent dans ce cadre bourgeois, panni ces avocats, médecins, étudiants, expliquer l'air détaché, "Je suis ajusteur, je répare des avions Inilitaires et pour ne rien te cacher je les répare Inal" ? Dans quelques jours je serai sous les drapeaux, pour au moins deux ans. Peut-être même, avec un peu de chance, serai-je mort avant, fauché par une balle ennemie. Je repris de l'assurance. J'étais presque joyeux, quand elle me demanda brutalement, plus pour soutenir une conversation languissante que par réel intérêt, "Et tu veux faire quoi plus tard ?" Je passai en revue toutes les possibilités et lui fis part de ma conclusion "Euh... je sais pas encore". Mon sens de la répartie me stupéfiait. Ces longues heures devant nous risquaient de devenir un vrai cauchemar. L'armée m'apparut soudainement comme un refuge plein d'agrément. Victime de mon mensonge, obligé de tenir le rôle de l'étudiant forcément brillant, je ne parvenais pas à exprimer la moindre idée vaguement originale. Je ne cherchais 21

Le cœur à l'envers

nul1ement, tel1e une diva, à faire naître autour de moi, par mon silence, une aura de mystère. Je savais bien que je m'enfonçais inexorabletnent dans la tnédiocrité. Je ressentais Ina platitude cOInme le bossu redécouvre sa bosse dans le regard de l'autre, le rouge au front. Par comparaison, je le sais aujourd'hui, Forest Gump aurait pu, sans difficulté, passer pour un surdoué. Toutefois, une pensée me sauva du sOlnbre désespoir dans lequel je m'abîmais: cotnlne le reste, la bêtise a ses propres limites; une bêtise bonlée, si j'ose dire. J'allai donc très vite toucher le fond.

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Norbert

- Tu as vu "À bout de souffle" ? C'est Michelle qui me pose la question. Elle aime le cinéma. Oh, sois douce, ma belle et parle-moi.
-

Le film de Godard... oui, bien sûr. Belmondo.

- Cet acteur qui joue dans ce film...
-

C'est ça. Tu as quelque chose de lui... sa décontraction... Décontracté, Inoi, en ce moment? Putain, la vérité elle me tuait. Je veux dire que son sens de la psychologie me laissait perplexe. Si j'avais osé une suggestion, j'aurais proposé James Dean. La cOlnparaison n'aurait sans doute pas été plus pertinente mais elle aurait été accueillie avec plus d'enthousiasme. Passons. L'important était que Ines inhibitions avaient disparu. Alors, comme un barrage cédant sous la pression des eaux Inontantes, je déversai sans retenue, en flots tumultueux, tout ce que je savais sur le 7èmc rt. Non, pas tout. Je gardais en réserve mon long A et admiratif couplet sur le néoréalisme italien pour pallier un éventuel silence gênant. La prudence, j'en conviens, est l'une de mes rares qualités. Quand je citai James Dean dans "La fureur de vivre", j'observai à la dérobée la réaction de Michelle. Rien. Bon. Une heure plus tard, épuisé mais convaincu d'avoir fait la preuve de ma vaste culture toute fraîche, j'osai l'elnbrasser. Sans chercher à me dénigrer, elle sembla davantage apprécier mes baisers que mes géniales consi23

Le cœur à l'envers

dérations sur le cinéma. Comme nous étions très entourés, nos lèvres se faisaient furtives, discrètes. Je présentai Michelle à Norbert qui est mon meilleur ami. C'est à lui que je devais d'être là ce soir. J'ai connu Norbert au lycée. Chez lui, j'appréciais les qualités qui Ille faisaient défaut. Sa curiosité inlassable, son souci de l'organisation, le soin Inéticuleux qu'il prenait à tout noter, tout conserver comme le ferait un archiviste passionné. Ma nonchalance teintée d'une indolente indifférence le touchait peut-être. Mais surtout mon art inimitable de Ine taire et de l'écouter disserter sur tout lui convenait admirablement. Si je voulais caricaturer ce qui nous différenciait par un exemple, j'ajouterais qu'il traversait les rues en empruntant les passages cloutés et que le hasard seul guidait mes pas. Depuis octobre, il préparait à l'université d'Alger une licence d'histoire. Il souhaitait enseigner et écrire des romans de science-fiction. Je rêvais de devenir réalisateur. Je ne doutais pas de sa réussite, il croyait en moi. Sans lui, mon adolescence aurait été différente. Par habitude, par lassitude, j'aurais suivi la pente naturelle de ma vie. En prenant plaisir à nos conversations, il m'encourageait et m'aidait à mieux me comprendre. Arpentant immuablement les mêmes rues à l'heure de la promenade du soir, nous refaisions le Inonde. Un observateur Inalveillant (il me faudrait moins d'une heure pour en dénicher une dizaine) pourrait conclure hâtivelnent que nos existences étaient empreintes d'une mélancolique torpeur. Chiantes? Oui, en substance c'est ce qu'il dirait, s'il était malveillant. Alors je lui raconterais nos exaltants week-ends. Nos samedis après-Inidi consacrés à la belote avec des enjeux de plusieurs centaines de francs. Malheureusement, nos 24

Norbert

parties enfiévrées allaient perdre l'attrait de l'aventure avec l'arrivée du nouveau franc. Désormais, il nous faudrait déployer une ilnagination exubérante pour nous croire encore dans un tripot enfumé et malfamé de Macao alors que quelques misérables piécettes s'égareraient sur le tapis rouge. Le sall1edi soir, la traditionnelle séance de cinéma nous apportait émotions et sensations fortes. Le dimanche après-midi il y avait la boum. La chasse aux surprises-parties débutait le vendredi et s'achevait le dimanche à quatorze heures sur un suspense insoutenable. Cette traque intense avait engendré une espèce de marché aux boums où l'on s'échangeait des adresses avec la discrétion des dealers. Le dosage des invités était très subtil. Il y fallait quelques couples déjà formés pour créer l'ambiance amoureuse propice au flirt, et des filles et garçons célibataires. Chacun caressait l'espoir fou et fragile de rencontrer le grand amour. Quand l'heure fatidique sonnait, nous nous précipitions soit à la surprise-partie, soit sur le programme des cinémas ce qui ne me déplaisait pas si un bon film était à l'affiche. Un bon spectacle vaut toujours mieux qu'une médiocre aventure. Je le dis avec autorité pour l'avoir constaté plus d'une fois. Ainsi nous menions une vie pleine d'ilnprévus : boum ou cinéma? S'il persiste dans son jugement erroné, c'est que cet observateur Inyope et borné (suis-je trop sévère? Je ne vais tout de même pas laisser ce sale type salir nos plus belles années), ce malveillant, donc, aura oublié l'essentiel: nous avions vingt ans et des rêves plein le cœur. Dans la caravelle qui survole la Méditerranée rougeoyante sous le soleil couchant, ces habitudes perdues font naître une douce nostalgie. La soirée se poursuivait. Michelle était bouleversante. Je ne savais rien d'elle et pourtant j'éprouvais une 25