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Cybione
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ISBN : 9782846269001
© Éditions Au diable vauvert, 2015 © Ayerdhal, 2015
Au diable vauvert www.audiable.com La Laune 30600 Vauvert
Catalogue disponible sur demande contact@audiable.com
À tous les brins de printemps volés aux trépidants À tous les bouts d’automnes volés aux emmerdeurs À tous les côtesdurhône À toutes les vacances où l’on ne fait rien Que boire de cave en cave Que rire de carte en carte À Pascale À Éric À Marion À Léa
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Évidemment, chaque fois qu’on la réveille, c’est pour lui refiler un boulot dont personne ne peut se charger. Il y a longtemps qu’on ne se contente plus de ses beaux yeux – pourtant, quels yeux! – et, au fond, c’est mieux comme ça. Elle se les crèverait rien que pour voir leurs têtes! Quoiqu’une fois aveugle… Bref, passe encore d’être réveillée, mais pour aller bosser! D’autant que son job ne lui excite plus les papilles depuis longtemps. — Debout, Elyia! Il y a un chiotte qui commence à puer du côté de Fomalhaut! Charmant, non? Et pas la peine de répliquer qu’un plombier semble plus qualifié pour résoudre un problème d’une telle gravité; on en a déjà expédié trois. Le premier est tombé dans la cuvette, le second s’est amputé les testicules en rabattant le couvercle un peu vite, le troisième a été dissous par la diarrhée chlorhydrique d’un Soulfa dipsomane pendant qu’il inspectait le siphon en apnée. Ender a ses traditions: à partir de trois accidents, Elyia devient la plus qualifiée pour arpenter les égouts récalcitrants. Depuis quelques années, le rituel s’est extrêmement simplifié. Dring! On la réveille. Toc, toc! On vient la chercher. Zip! On la conduit devant le Guru Supérieur, et bla blabla blabla, jusqu’à ce qu’elle soit convaincue de l’importance galactique que revêt sa nouvelle mission: détartrer le bidet de secours de l’Association pour la Sauvegarde des Traditions vaginales d’une sousplanète attardée, à gauche en entrant dans l’Amas de Shimer. Vital, à n’en pas douter, mais d’un intérêt qui, avec le temps et de menues répétitions, est devenu laxatif. Ce qui est le comble pour une technicienne hautement qualifiée ès institutions sanitaires.
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C’est un peu le problème avec Saryll, le Guru Suprême: il a tendance à confondre sanitaire et sanitaires. — Nous avons en charge la santé de la Galaxie, Elyia, ditil d’une voix pénétrée. — Et la plupart des maladies s’attrapent dans les gogues, je sais, approuvetelle. À partir de là, bien sûr, leur discussion perd considérablement en cordialité, et davantage encore en décorum. D’ailleurs, il n’est pas question de discuter: Saryll est le chef, un Grand Chef, qui commence toutefois à sérieusement se rabougrir avec l’âge. L’âge, chez Saryll, est tout ce qui reste de consistant: en s’obstinant un peu, il doit encore lui être possible de vieillir, mais, même en le refroidissant à zéro kelvin, il n’y a plus aucune chance de le solidifier. Entre eux, l’âge est un contentieux explosif, parce que si Saryll n’a plus depuis longtemps aucune chance d’être sublimé, Elyia, elle, est tout simplement sublime, et le Grand Guru d’Ender touche le fond de la liquidité chaque fois qu’elle entre dans son bureau. Peutêtre parce qu’elle n’est guère plus jeune que lui? Peutêtre parce qu’avant d’être son bien inaliénable – qu’il léguera à Ender –, elle a été son épouse jusqu’à sa première mort, et sa maîtresse jusqu’à la troisième ou quatrième. Beurk. Assise en face de cette apparence visqueuse comme la concrétisation d’un état intérieur, Elyia aimerait vomir Saryll avec tous ses souvenirs. Mais le biosynthé les lui réinjecte obstinément: sa mémoire, sa personnalité, son essence initiale. La seule existence qu’Ender est sûr de ne jamais perdre parce qu’elle est engrammée à jamais dans la machine à fabriquer des Elyia,uneElyia, car elle ne peut mettre en service qu’un exemplaire à la fois. — Tu ne mourras jamais! a promis Saryll. Elle est morte des dizaines de fois. — Ta personnalité s’enrichira de millions d’expériences. Seul Saryll sait – par bribes et grâce à ce qu’il a déduit des résultats – ce qu’elle a fait en son nom: le biosynthé ne peut restituer que la mémoire engrammée et Elyia a appris à mourir loin de la machine, pour frustrer Ender de son intimité, en s’efforçant de lui échapper.
Au début, elle accomplissait ses corvées de chiottes et elle revenait, gentiment, se faire enregistrer la mémoire et se laisser incarcérer dans le sérail doré de ce mari parfait. Mais un jour elle s’est fait décapiter par une meute de rats à haute vélocité et, quand il est venu la réveiller, il lui a dit qu’il la renvoyait dans un autre égout dont elle n’avait gardé aucun souvenir, et lui a recommandé de faire plus attention (tout en la sautant debout contre le biosynthé) parce que Ender ne peut pas se priver des connaissances qu’elle emporte dans la mort. Trois fois, il l’a culbutée dans le caveau du millième soussol, dans sa cuve Phénix (comme il l’appelle), tout en ahanant sa douleur de perdre ce corps magnifique, cet esprit supérieur, cette mémoire indispensable à la mission d’Ender. Trois fois, elle a joui sous les coups de boutoir et les mots réconfortants. Ah,le plaisir de défaillir avec vingt centimètres de l’être aimé et aimant au fond de soi ! Dommage que cela doive prendre fin! Navrant que l’exhortation pressante se fasse autoritaire, désolants ces orgasmes arrachés à la douleur d’un amour presque bestial, culpabilisateur cet emportement croissant, étonnant qu’on puisse jouir encore d’une sodomie sans égard sous une avalanche d’injures de caserne… jusqu’aux claques et au viol. Oh, pas vraiment un viol! Puisqu’il s’excuse de sa violence, puisqu’il se fait pardonner d’une tendresse toute conjugale, puisqu’entre époux… La haine? Pas du tout. Un doute, tout au plus. Une vague déception. L’espoir d’un Saryll meilleur. Le regret d’un égarement. La culpabilisation, surtout. Cette foutue saloperie de culpabilisation qui sape peu à peu l’envie de vivre une vie qu’elle aurait pu aimer. Il la conserverait en la gardant près de lui, un temps au moins. Mais son besoin d’elle est de l’avoir ailleurs, dans ces éviers d’outreespace qu’elle seule sait déboucher. Et, pour la première fois, Elyia a oublié de revenir. Il l’a envoyée chercher. Elle s’est suicidée deux jours après son engrammage. C’est la dernière fois qu’Ender l’a récupérée vivante, hormis les fois où elle est rentrée d’ellemême, parce que le besoin de conserver en mémoire des moments privilégiés a été plus fort que celui d’être libre.
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Alors, Saryll a inventé les Spads. Des assassins spécialisés dans le meurtre d’Elyia. Où qu’il l’envoie, il expédie un Spad derrière elle. Et quand elle fait mine de ne pas rentrer, celuici accomplit sa tâche. Il est arrivé qu’elle leur échappe, plus ou moins longtemps, et même qu’Ender soit contraint de déplacer un deuxième puis un troisième Spad, qui finit toujours par lui faire réintégrer Phénix de façon radicale. Depuis, avec Saryll, cela ne s’est pas arrangé. Une seule fois il a tenté de la presser d’avances suggestives. Elle lui a remonté les gonades jusqu’à l’estomac, d’un coup de genou dont il conserve une démarche légèrement arquée. Après, ils ont vieilli. Enfin… surtout lui. Et la libido du Big Guru s’est rabattue sur une autre catégorie du personnel, avant de tomber d’ellemême un matin de grand vent. Bref, ce serait exagéré de dire qu’ils sont en bons termes: ils ne sont pas en termes du tout. Sinon épisodiquement et dans une ambiance pittoresque. Cela fait soixantequinze ans qu’Elyia a vingtcinq ans. Seulement, elle ne doit pas avoir vécu plus de huit ans pendant ces trois quarts de siècle. Ses souvenirs, en tout cas, n’excèdent pas cinq années d’existence et, à l’exception des premiers, ne concernent que de petites poignées de semaines. Il est naturellement possible qu’Ender se soit beaucoup plus servi d’elle qu’elle ne l’estime, mais certains recoupements dans les archives de l’agence lui laissent supposer que non. Parmi les innombrables cocasseries de ses multiples existences, il y a – entre toutes – celles de sa première vie, dont la moindre n’est pas d’avoir épousé à seize ans son déflorateur, et de l’avoir idolâtré pendant quatorze ans. Beurk beurk beurk! Seize plus quatorze, elle a essuyé sa première mort à trente ans, après deux mois d’une agonie exemplaire d’atrocités. Quelqu’un – elle soupçonne Saryll – lui a inoculé un parasite tulin qui a entrepris de la grignoter, nerf après nerf. C’est indiscutablement désagréable et mortel. Elyia a beaucoup hurlé, s’est approchée à deux microns de la démence, mais n’a pas eu la chance d’y plonger. Alors Saryll a gâché son joker, du moins Lisk Ender Tan l’atil gâché pour lui, en engrammant Elyia dans son biosynthétiseur.
Pour Saryll, Elyia était le cobaye. Pour Lisk Ender Tan, elle était si proche de la perfection qu’il l’a perfectionnée encore et lui a rendu à jamais l’âge auquel il l’avait rencontrée. Puis il a saboté la machine, la programmant définitivement afin qu’Elyia seule en bénéficie, et s’est suicidé de satisfaction. Pour ne jamais oublier ce qu’il doit haïr, Saryll a rebaptisé l’agence « Ender ». Et pour oublier qu’à chaque éveil sa mémoire est périmée, Elyia a appris à relativiser.
— Alors? Qu’estce qui se passe, Grand Chef? Quelqu’un a encore paumé son alliance au cyanure dans un lavabo? Saryll ne rit ni ne sourit jamais, et ce n’est pas seulement qu’il craint de perdre sa mâchoire inférieure sous l’effort. — La Haute Assemblée de Jaïlur a été renversée, laissetil tomber avec sa façon très particulière de ne pas remuer la corne qui lui sert de lèvres. — Cela pourrait être une bonne nouvelle, admet Elyia. Qui a pris la succession? Un nouveau conseil oligarchique? Un dictateur? L’armée? — Personne. L’Union de Jaïlur a été dissoute. La plupart des planètes qui la composaient semblent opter pour la démocratie et quelquesunes sont favorables à une fédération de mondes. Nous encourageons cet élan. — Ben voyons! Elyia connaît les méthodes et les motivations: même si Jaïlur est un très gros morceau, Ender y incrustera ses milliers de petits vampires qu’aucun coagulant ne mettra à la diète. — Quand cesserastu d’ironiser, Elyia? (Saryll manie aussi aisément la lassitude que le sermon.) Que veuxtu faire accroire? Tu remplis merveilleusement tes petites missions parce que tu crois au bienfondé denotre mission, et nous savons tous deux pourquoi. — Je dois des millions de vies à l’agence, c’est entendu. Que fautil que je fasse, mon général? — Quels millions de vies? Tu n’as jamais reconnu la moindre dette, Elyia! Tu es une idéaliste. (Dans sa bouche, le mot est une grossièreté.) Et Ender est le seul outil qui puisse servir ton idéal d’enfant martyr.
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En quatrevingtneuf ans, Saryll a largement eu le temps de comprendre comment fonctionne Elyia, si bien qu’il sait avec quelles phrases lui faire ravaler cynisme et insultes. Elle ne trouve pas le moindre sarcasme à répliquer, juste le mépris du vouvoiement dont elle le gratifie depuis son cinquième réveil. — Je vous ai demandé pourquoi vous m’aviez tirée du néant cette fois, monsieur le directeur. — Les nouvelles et provisoires autorités de Jaïlur nous ont contactés pour que nous les soulagions d’un problème embarrassant, lance Saryll. Avec la disparition de la Haute Assemblée et la dissolution de l’Union, les services spéciaux de l’ancienne autorité centrale n’ont plus de raison d’être. Beaucoup de leurs agents ont cessé d’euxmêmes leur activité et sont rentrés au bercail. Quelquesuns ont été rappelés et d’autres ont été désactivés sans difficulté. Mais certains se sont volatilisés et Jaïlur les estime dangereux. Avis que nous partageons totalement. Notre concours a été requis pour les mettre hors d’état de nuire. — Désactivation, relève Elyia. Le mot est propre. Saryll ignore l’interruption. — C’est une entreprise d’envergure que nous avons dû conduire avec beaucoup de discrétion et, dans l’ensemble, une remarquable efficacité, même si par endroits nous l’avons payé chèrement. — Beau discours, Grand Manitou! Mais j’ai bien l’impression que, quelque part, il reste un vestige de la Haute Assemblée en état de marche, non? Elle a récupéré son aplomb railleur. Saryll abrège: — En quelque sorte. Nous savons d’ailleurs où il se trouve, depuis quand, et quel était son objectif: déstabiliser les institutions de la planète Cheur au profit d’une organisation criminelle. (Il abandonne son ton doctoral pour un timbre plus réservé:) Quand j’ai reçu cette information, je me suis étonné: Cheur est dans nos tablettes et nous la surveillons avec une attention toute particulière. Or, l’agent de Jaïlur était en place depuis dix ans sans que nous l’ayons détecté. Je ne vais pas m’étendre sur le sujet, tu trouveras toutes les informations dans le dossier. Disons, après analyse et vérifications, que sa
mission est presque accomplie, qu’il s’est joué de nous avec une facilité vexante et qu’Ender déplore beaucoup de pertes. Saryll s’interrompt. Il souhaite qu’Elyia tire ellemême la conclusion et, à la façon dont son regard le fusille, il sait que l’accouchement va être pénible. — Vous m’avez déjà fait faire des trucs douteux, et même carrément foireux, ditelle doucement. Mais je ne suis jamais partie en tant que tueur à gages, cher parrain, et je ne le ferai pas. Même si tous deux savent qu’elle n’en est pas à son premier meurtre, Saryll ne s’appuierait de toute façon pas sur ce type d’argument: elle n’a jamais tué que par nécessité vitale. Par contre, en grand seigneur, il lui offre ce qu’elle ne peut pas refuser: — Elyia, tu as toujours travaillé comme tu l’entendais, cela, nous le savons. Je te demande de retirer Cheur des mains d’un casseur, rien de plus. Contre la démagogie, Elyia possède une arme redoutable : — Poil à l’anus! Un jour, il faudra qu’elle s’arrête de respirer, une seconde ou deux, pour comprendre ce qui cloche en elle. Lisk Ender Tan a appliqué sa science à un corps transcendé: révision intégrale garantie à mort. Mais ce thaumaturge de génie, hélas, n’avait aucune notion de psychologie.
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