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Cycle d'Ael

De
509 pages
Et si l'on pouvait toucher l'esprit des autres, s'y glisser, aurait-on moyen de rendre ce monde meilleur ? La liberté et le plaisir peuvent devenir des chaînes qui emprisonnent aussi sûrement que la force mais n'est-ce pas là que des apparences ? Ael n'est pas différent de vous, de quiconque mais il est mu par une soif de comprendre. Pourquoi l'Ordre Rouge cache t- il tant de choses ? Pourquoi son éducation l'a-t-elle poussée à fuir les plaisirs ? Pourquoi tant de gens semblent lui donner de l'importance ? Lui, un élu … ? Il devra trouver sa place parmi ceux qui l'entourent et dans ce monde étrange où ce qui vous séduit et vous attire semble vous pousser inexorablement à votre perte.
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2 Titre
Le Cycle d’Ael

3

Titre
Julien Conan
Le Cycle d’Ael
La génèse
Roman
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit, 2007
www.manuscrit.com

ISBN : 2-7481-8856-X (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782748188561 (livre imprimé)
ISBN : 2-7481-8857-8 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782748188578 (livre numérique)

6






« … tout ce qui fut n’était plus et tout ce qui sera
viendra par l’aube nouvelle. L’apocalypse du renouveau
apportera l’Ordre et l’Ordre chassera l’apocalypse dans
le sang pour qu’enfin renaisse l’Amour. »

Bible Rouge, Les prophéties, verset 7.
7
CHAPITRE 1
Sir Olain se dirigeait à grand pas vers la
grande salle du haut conseil. Il emprunta l’Allée
des Pensées Sauvages sans même s’arrêter,
comme à son habitude, pour contempler les
magnifiques roses rouges que Tavik le jardinier
des doctes prenait grand soin à faire pousser.
Bien plus qu’une allée paradisiaque, l’Allée des
Pensées Sauvages était un lieu de recueillement
pour les Rujak. Le calme et les senteurs qui y
régnaient étaient propices aux rêves et à
l’évasion et ces attitudes étaient la base même
de l’enseignement des doctes. Olain le
connaissait sur le bout des doigts cet
enseignement. Il l’avait répété des heures durant
en se promenant dans ce lieu.
– L’amour est l’essence, les sens sont l’âme,
l’âme est la vie, la vie nourrit l’amour – avait il
répété inlassablement en essayant de vider son
esprit de toute pensée étrangère à l’amour - Le
cycle des sens est ainsi formé. Aimer pour
ressentir, ressentir pour vivre, vivre pour aimer.
9 Le Cycle d’Ael
Cette litanie était enseignée à tous les
apprentis qui avaient passé la sélection et
avaient été jugés dignes de suivre l’éducation
des Rujak. Elle était la base de leur réflexion.
Plusieurs années étaient nécessaires aux
apprentis avant d’arriver à en saisir le sens et les
effets. C’était d’autant plus difficile que les
doctes n’apportaient aucune explication aux
novices assoiffés de connaissance. Ils les
laissaient se débattre avec leurs questions et
tenter de trouver le courage de se les poser des
années durant.
Bien qu’on fermât les yeux sur quelques
pratiques d’espionnage que certains apprentis
finissaient par instaurer pour trouver les
réponses, on ne tolérait aucun faux pas. Tout
apprenti dénoncé ou surpris en situation ou en
lieux compromettants, était bien sûr châtié et
radié de l’ordre. Les risques étaient certes gros
mais pas assez pour décourager tout le monde.
Olain, lui, n’avait jamais osé avoir recours à ces
pratiques alternatives dans la recherche de la
vérité. Il faut dire qu’il n’avait jamais été un
homme très courageux et son amour pour le
risque se limitait aux sensations d’ivresse qu’il
éprouvait lorsqu’il bravait le courroux du
jardinier, Tavik, en volant une rose de l’allée. Il
n’avait jamais compris pourquoi tant d’années
de recherche étaient imposées aux apprentis
10 Le Cycle d’Ael
jusqu’au jour où son ami et mentor Dulac lui
avait expliqué la situation :
– N’as tu jamais pensé que la véritable
épreuve qui départageait les apprentis Rujak
n’était pas le simulacre d’examen qu’ils
passaient au moment de l’admission, mais bel et
bien ces nombreuses années de recherche
acharnée d’une vérité improbable. Seuls les
apprenti déterminés, tenaces et faisant preuve
d’une volonté et d’une loyauté supérieures sont
capable de tenir toutes ses années – avait
poursuivi Dulac - Les autres sont naturellement
éliminés par le processus, aussi simplement que
s’ils l’avaient été à l’admission, mais en ayant
perdu quelques années de leur frêle jeunesse.
Bien sûr cela est fort regrettable – avait il ajouté
d’un ton affligé – mais la vie d’un Rujak ne peut
être facile.
Si Olain l’avait su dès son jeune âge, il
n’aurait probablement pas essayé de devenir
Rujak. Il aurait eu la certitude de ne pas avoir le
courage requis pour une telle tâche.
Olain se surprit à ralentir l’allure. Il s’était
encore perdu dans ses souvenirs d’enfance. Il
lui fallait encore marcher plusieurs minutes
durant avant d’atteindre l’harmonium. Par
ailleurs, il était évidemment inadmissible pour
un docte gris d’être en retard pour une
convocation du haut conseil. Il maudit sa
distraction habituelle et accéléra le pas.
11 Le Cycle d’Ael
Bien qu‘approchant la trentaine, Olain était
encore relativement jeune d’apparence. Il avait
une courte chevelure blonde et claire qui
contrastait avec le noir profond de ses yeux. Sa
frêle stature, ses pas maladroits et son sourire
coupable lui donnaient l’apparence d’un enfant
naïf dont l’innocence n’avait pas encore été
volée. Et c’est peut être ce qu’il était au fond.
Mais Olain avait également des qualités cachées
qu’il avait appris peu à peu à découvrir, puis par
la suite, à apprécier, sans pour autant réussir à
les mettre en avant. Ce dont il était fier par-
dessus tout, c’était sa mémoire. Il était capable
de retenir des pages entières après les avoir lues
uniquement deux ou trois fois. Il pouvait réciter
les phrases importantes d’une consultation
plusieurs jours après l’avoir donnée. Les litanies
Rujak n’avaient pour lui aucun secret. D’ailleurs
Olain savait que s’il avait réussi à se faire
accepter parmi les Rujak, ce n’était pas grâce à
sa faible détermination ou à sa force de
caractère inexistante, mais plutôt grâce à ses
talents de mémorisation. Dès la première année
de son apprentissage, il était devenu
indispensable à la plupart des apprentis, qui se
servaient de lui comme aide mémoire. Dès que
l’un d’entre eux avait oublié une litanie, il venait
en parler avec Olain. Ils avaient fini par le
surnommer le livre car il pouvait retenir les
paroles aussi bien que si elles avaient été écrites.
12 Le Cycle d’Ael
D’ailleurs, sa mémoire compensait les
médiocres efforts de certains camarades à
apprendre la lecture. Dans un monde ou peu de
gens savaient déchiffrer les lettres, Olain
n’arrivait pas à comprendre comment certains
doctes pouvaient négliger la lecture. Quoiqu’il
en soit, son talent ne lui avait pas vraiment valu
l’affection de ce qu’on pouvait appeler des amis
mais plutôt la reconnaissance ponctuelle de
compagnons opportunistes. En tout cas cela
suffisait à ce qu’on ne le moleste pas trop pour
son physique désavantageux. Il aurait beaucoup
aimé avoir les muscles d’Horiol ou le visage de
Lens. Il en était presque blessé chaque fois qu’il
les voyait se pavaner suivis de leurs acolytes.
Chaque fille qui leur prodiguait ses charmes
était irrémédiablement perdue dans l’estime
d’Olain et pourtant elles étaient nombreuses.
Mais ces sentiments de jalousie ne duraient que
le temps d’une heure ou deux. Ensuite, les
litanies fusaient en lui, apaisantes, rationnelles,
immuables et il se détendait, oubliant la haine et
la frustration. Il ne pouvait leur en vouloir, elles
ne faisaient qu’obéir à l’amour, comme tout
bon Rujak doit le faire. Mieux encore, le rôle
d’un Rujak était d’aider tout être à en faire de
même et il se devait donc de montrer l’exemple.
Si Horiol et Lens étaient de meilleurs
instruments de l’amour que lui, ils avaient
raison d’en tirer avantage. De toute manière,
13 Le Cycle d’Ael
Olain avait fini au fil des années par recourir à
d’autres charmes pour exercer lui aussi son
droit à l’amour et en tirer son tribut.
Subitement il s’arrêta assailli par un malaise
qu’il ne connaissait que trop bien. Cette
sensation, maudite arrivait au mauvais moment.
Olain avait fini par atteindre la grande porte
d’ébène du bâtiment administratif du Haut
conseil. Il s’y appuya maladroitement de sa
main droite tandis que sa main gauche se portait
instinctivement à sa tempe. Son souffle
s’accéléra, les battements de son cœur se firent
plus chaotiques et rapides. Dans son esprit
chaque battement se mit à résonner,
assourdissant, comme le choc d’un millier de
forgerons frappant à l’unisson. Chaque influx
sanguin devenait une vague brûlante qui
parcourait tout son corps en direction de son
cerveau, qu’elle submergeait, enflammait et
consumait. L’espace d’un instant, profitant d’un
répit entre deux assauts de douleur, Olain tenta
de crier, il espérait qu’un autre docte ou même
un apprenti l’entendrait, mais aucun son ne
quitta ses lèvres scellées par la douleur intense.
De toute façon un cri n’aurait été d’aucune
utilité. Personne n’aurait su comment arrêter
ces crises. Pire encore, ce cri stupide n’aurait
servi qu’à briser ce qu’Olain avait rudement
préservé durant ses années au sanctuaire Rujak.
Le secret de cette maladie mystérieuse qui s’était
14 Le Cycle d’Ael
emparée de lui quelques années après son
admission. Il n’avait alors que dix sept ans.
Olain avait d’abord cru à des fatigues
chroniques car les crises étaient espacées de
plusieurs mois et également bien moins
violentes. Mais au fil des années, elles avaient
pris de l’ampleur et il subissait maintenant une
crise par mois environ. Il avait de plus en plus
de mal à les contenir et surtout à les dissimuler.
Elles pouvaient survenir à n’importe quel
moment pourvu qu’il soit éveillé. Bizarrement,
il n’en avait jamais subi pendant son sommeil.
Posant un genou à terre, il se prit les tempes
entre ses deux mains et les pressa pour calmer
la douleur. Si seulement il avait pensé à
emporter ses drogues. Elles n’étaient pas un
remède, au mieux un moyen rapide d’apaiser la
violence de l’attaque, et ce au prix de
nombreuses insomnies et nausées. Il n’avait
jamais eu le temps de les perfectionner étant
donné qu’il n’avait pas accès au laboratoire
d’alchimie et qu’il devait s’y immiscer en secret
afin de les créer. Il lui avait fallu deux ans pour
obtenir un dosage efficace et sans trop d’effets
secondaires.
Olain se recroquevilla. Enfin le dernier stade
de l’attaque débutait. Il tenta de s’y préparer de
son mieux. Il serra les dents du mieux qu’il
pouvait et se couvrit les yeux de ses doigts.
Commença alors une série d’éblouissements
15 Le Cycle d’Ael
intenses suivis de pertes d’équilibre et
d’essoufflements rapides. L’attaque atteignit son
paroxysme au moment même où la porte
s’ouvrait promptement. Les genoux d’Olain
cédèrent naturellement et son corps se retrouva
propulsé quelques mètres en avant. Il alla
percuter les jambes de l’apprenti pressé qui
avait espéré s’engouffrer sans peine dans l’allée.
– « Sir Olain, vous allez bien ? - balbutia
l’apprenti. - Je suis vraiment confus je ne vous
avais pas vu.
Voyant qu’Olain ne répondait pas il
s’approcha de lui et tenta de l’aider à se relever.
Autant essayer de soulever un cadavre.
– Sir Olain, êtes vous sûr que tout va bien ?
répéta-t-il. Voulez vous que j’aille chercher de
l’aide ? Oh ! Bon sang que lui arrive t il ? - finit-
il plus bas.
Olain se sentait déjà un peu mieux. Le pire
était passé. Ayant saisi les derniers mots de
l’apprenti, il entreprit de formuler quelque
réponse de sa voix la plus calme possible.
– Je… Je vais bien. Ce ne sera pas la peine
d’aller cherch… chercher de l’aide, termina-t-il
sur un souffle.
– J’ai cru que vous aviez perdu connaissance
messire. Je suis désolé de vous avoir renversé.
– Pas d’importance, articula Olain.
– Je sais que je ne dois pas courir dans le
sanctuaire, mais le Docte Trax m’a demandé
16 Le Cycle d’Ael
d’aller rapporter des rafraîchissements pour le
Grand Docte en cuisine et comme le Haut
Conseil va bientôt ouvrir la séance, je devais me
dépêcher…
– Le Haut Conseil… bientôt…
Olain ne termina pas la formulation de sa
question. Il entreprit à la place de se redresser.
Il allait mieux maintenant que les effets de la
crise s’étaient fortement atténués. Il se redressa
en essayant d’adopter une posture la plus digne
possible.
– Tu peux exécuter la requête de Trax, jeune
docte, annonça-t-il d’un pauvre sourire crispé.
Je dois me rendre très vite à la salle du conseil.
– Bien, messire Olain. J’y vais !
– Hé ! – l’interpella t il - Je vais bien, ne
t’inquiète pas. C’était simplement un petit
vertige car je n’ai pas bien déjeuné ce matin.
– Oui, messire. »
Sans perdre une minute de plus, le docte
indisposé se dirigea prestement vers le long
escalier en colimaçon qui menait à la salle du
conseil. Secrètement, il espérait que l’apprenti,
dans sa hâte, n’aurait pas remarqué l’absurdité
de son excuse.
Les deux gardes, qui faisaient plutôt office de
portiers, remarquèrent l’arrivée hâtive d’Olain
devant la porte d’entrée du Haut Conseil. Le
protocole aurait voulu que le Docte Gris les
salue d’une formule convenue, mais étant
17 Le Cycle d’Ael
donné son retard et le fait que l’assemblée fut
déjà réunie au grand complet, il opta pour une
entrée silencieuse. L’un des portiers entrouvrit
la porte et Olain s’y glissa discrètement.
– « Nous devrons aujourd’hui trancher ces
trois affaires que je vous ai précitées - dit un
Docte de Sang qui occupait le prétoire - et
ensuite nous nous occuperons d’une question
qui nous préoccupe tous ces derniers temps.
Vous l’aurez compris il s’agit des Gwennjak du
Vallon d’Ambre et de leur comportement.
Olain avait fait de son mieux pour éviter de
se faire remarquer, mais il était inévitable de
déranger quelques personnes afin d’accéder aux
bancs réservés aux doctes gris. Comble de la
malchance, le docte pourpre termina son
discours au moment même où le retardataire se
retrouvait debout au milieu de la rangée de
bancs et tentait de dégager un pan de sa robe
coincé entre les pieds de deux de ses confrères.
Olain, rouge d’embarras, tira sèchement sur sa
robe, récupéra la partie qui était restée coincée
et s’assit en évitant de croiser tous les regards
qui le fixaient avec un air d’amusement.
Il avait pris place dans la rangée inférieure
située au nord de la salle. La chambre du haut
conseil était un immense amphithéâtre
circulaire qui ne comportait aucune fenêtre. Au
centre il y avait un simple prétoire monté sur
une estrade en bois. La voûte de l’amphithéâtre
18 Le Cycle d’Ael
était haute et les murs lisses et dénués de
tapisserie ou de décoration. Cette simplicité
était intentionnelle et servait à ce que la
propagation des sons soit optimale. De cette
manière, tous les spectateurs pouvaient voir et
entendre l’orateur au prétoire. Un architecte
médian avait spécialement conçu les plans de la
voûte, sa courbure et la hauteur des murs pour
en faire selon ses dires « un harmonium de
résonances ». Même si personne n’avait saisi la
signification de ces termes, tout le monde
s’accordait sur le fait que les sons s’y
propageaient de manière étonnante.
La disposition des bancs dans la salle
circulaire n’était pas l’œuvre du hasard. Des
codes très stricts étaient de vigueur concernant
le placement des participants, et ces codes
étaient basés sur le rang des doctes dans la
hiérarchie Rujak.
La partie sud de la salle était réservée aux
doctes blancs, gris et vermeils disposés en
direction du centre de l’amphithéâtre. Les
doctes blancs, qui n’étaient que de jeunes
apprentis ayant terminé leur initiation,
occupaient la partie supérieure des gradins alors
que la partie centrale était réservée aux doctes
gris. Les doctes vermeils étaient à l’avant des
gradins et avaient une vue directe sur le
prétoire. De l’autre côté de la salle les doctes
pourpres, les doctes de sang, et les
19 Le Cycle d’Ael
missionnaires rouges étaient disposés selon le
même principe. Une seule exception : la
présence de la Lame et du Grand Docte au
premier rang face au prétoire. Deux sièges
confortables leur avaient été accordés, et ils se
distinguaient des autres auditeurs par leur
emplacement. Autant dire que celui qui
occupait l’estrade devait affronter pendant son
discours le regard sévère du guide spirituel des
doctes, ainsi que la froideur du masque de son
bras droit et exécuteur. En effet, la Lame,
comme on le surnommait, était le garde
personnel du Grand Docte Justinien et
également le commandant incontesté de la
milice rouge, l’organe militaire de l’ordre rouge.
Les parties est et ouest de la salle étaient
réservées aux membres du haut conseil qui
n’étaient pas des Rujak. Parmi eux, il y avait
bien sûr les divers seigneurs des principaux
comtés et duchés du royaume d’Onde mais
également, le premier chancelier, les
ambassadeurs des deux autres royaumes et
enfin le roi d’Onde, l’illustre Merik le sage.
Merik disposait également d’un siège à l’avant
de la scène situé à même hauteur que celui du
Grand Docte, il n’avait pas de garde personnel
à sa droite. La sécurité de la salle était assurée
par deux factions de gardes composées à parts
égales de gardes rouges de la milice Rujak et de
gardes du royaume, armés de hallebardes et
20 Le Cycle d’Ael
vêtus de gilets de cuir. Seule la couleur du
tabard permettait de les distinguer : rouge
frappé d’une rose pour les Rujak, et blanc pour
les gardes royaux.
Olain remarqua que Merik, bien qu’affichant
un visage inexpressif, semblait un peu crispé.
Damien, membre apprécié des missionnaires
rouges s’avança au prétoire.
– « J’ai été peiné de voir que le seigneur
Milaro, qui pourtant est grandement respecté
par nos confrères, s’est fourvoyé. Seigneur
Milaro, levez-vous je vous prie.
Dans l’aile ouest, un homme richement vêtu
d’un pourpoint de velours et d’un manteau de
soie noire se redressa.
– Messire Damien, je vous salue et vous
écoute. – dit-il sur un ton suffisant.
– Seigneur Milaro, je vais énumérer à
l’assemblé la liste des faits qui vous sont
reprochés par vos sujets et vos pairs.
Milaro haussa le menton d’un air de défi.
– Vous avez enfreint en pleine connaissance
de cause la loi du cœur en instaurant dans votre
maisonnée et parmi les habitants et les servants
de votre château une règle de couvre feu. Il a
été établi que par cet acte, vous avez tenté de
priver les sujets habitant sous votre toit de leur
droit le plus inaliénable, de leur liberté la plus
sacrée.
21 Le Cycle d’Ael
Damien marqua une pause et promena un
regard circulaire sur l’assemblé pour s’assurer de
son attention.
– Leur droit à la liberté amoureuse ! tonna-t-
il d’une voix autoritaire.
Une vague de murmures se propagea dans
toute la salle, amplifiée par la voûte.
– Seigneur Milaro, veuillez-vous expliquer
sur cet acte !
– Si j’ai pris ces mesures, chers conseillers,
répliqua Milaro en fixant Damien, c’est avant
tout pour le bien et la prospérité de mes sujets.
En effet…
– Comment la privation de l’amour peut-elle
apporter du bien ? – le coupa un docte pourpre
en criant.
L’ignorant, Milaro reprit.
– En effet l’arrivée de la saison d’été et la
présence d’une troupe de comédiens érotiques
ont eu des effets surprenants sur mes sujets. Il
est vrai qu’au début j’étais le premier à accueillir
cette troupe de saltimbanques de l’amour avec
ferveur et bonne humeur. J’appréciais leur
spectacle et leurs effets émoustillants. Et le
problème se trouve bien là…
– J’aimerais bien qu’il nous raconte ça !
intervint à nouveau le docte pourpre.
Un léger mouvement de tête de la Lame dans
sa direction le fit se rassoire en silence. Milaro,
certain de ne plus être interrompu, reprit :
22 Le Cycle d’Ael
– Malheureusement, le phénomène prit
tellement d’ampleur que les orgies se sont
répandues de plus en plus vite. Y ayant
participé moi-même, je voyais bien qu’elles
engendraient un effet de masse qui risquait
d’être néfaste. Je tiens à dire que la loi de la
tierce qui nous oblige à consacrer moins du
tiers de notre temps au batifolage, n’était plus
respectée par la plupart de mes artisans et
domestiques. Les intérêts du château, et donc
indirectement ceux de mes sujets, allaient en
souffrir. Le commerce et toute la structure
administrative n’étaient plus florissants à peine
deux mois après. Je devais prendre des mesures,
c’est aussi simple que cela, et loin de moi l’idée
de bafouer nos lois !
– Dites-nous, seigneur Milaro, pour quelle
raison vous n’avez pas parlé à vos sujets en leur
rappelant qu’ils enfreignaient la loi tierce ?
rétorqua Damien.
– J’ai essayé, messire. J’ai organisé une
assemblée dans la cours du château et je leur ai
rappelé leurs devoirs, mais ils ne semblaient pas
craindre les sanctions que j’aurais pu leur
imposer. Peut-être ai-je été un peu trop laxiste
avec mes sujets ces dernières années, et ce serait
bien là mon seul tort, mais ces années furent
très prospères pour ma maison et nous savons
tous que la prospérité apporte l’indulgence…
23 Le Cycle d’Ael
– C’est au Conseil de décider de vos torts
Milaro, ne l’oubliez pas, affirma la voix calme et
froide du Grand Docte.
Un silence s’ensuivit et Damien reprit la
parole.
– Avez vous essayé d’agir sur la cause du
problème ? Avez vous congédié la troupe
érotique ?
– J’y ai pensé messire, mais j’ai craint le non-
respect de la loi d’immunité de l’art amoureux.
– Dans ce cas précis l’immunité est récessive
puisque la prospérité des citoyens est mise en
cause, assura un missionnaire rouge, référez-
vous au verset dix huit de l’exode de notre bible
rouge !
Olain ne connaissait que peu de membres du
Conseil et il était incapable de mettre des noms
sur les intervenants. Ce qui était certain, c’était
que cet homme avait de l’importance. Sa prise
de parole avait été autoritaire et personne ne
s’en était offusqué. Pourtant Olain ne l’avait
jamais entendu aux deux précédentes réunions
du Conseil. Il est vrai cependant qu’il n’y avait
fait que de brèves apparitions en tant que
témoin du comportement suspect de certains
apprentis. Aujourd’hui, se déroulait la première
assemblée à laquelle il assisterait complètement.
Et cela, il en était conscient, était déjà une
grande chance pour une personne qui ne faisait
pas partie du conseil
24 Le Cycle d’Ael
– Je vous assure que je ne connaissais pas ce
verset ou l’avais-je plutôt oublié, reprit Milaro
déstabilisé. C’est un tort que je suis prêt à
assumer, mais je suis innocent des autres délits
dont mes sujets ingrats tentent de m’accuser !
Damien accorda quelques secondes aux
auditeurs de manières à ce qu’ils puissent
échanger quelques impressions avant le
jugement. Olain observa le visage de Milaro
devenu déjà plus anxieux qu’à son arrivée.
Apparemment, il n’avait vraiment pas prévu
cette histoire d’immunité de l’art amoureux.
Olain était prêt à le croire. Les versets de
l’exode étaient en effet très méconnus, et
particulièrement obscurs et contradictoires. Nul
n’était censé les ignorer en théorie, mais en
pratique, seuls les missionnaires rouges et
quelques doctes de sang en maîtrisaient
l’interprétation. Olain lui-même, le Livre, n’était
pourtant pas capable d’en saisir toutes les
implications. Les comédiens érotiques, secte
ancestrale, avaient de par leur métier de
serviteurs de l’amour le droit à certains
privilèges. Mais il fallait éviter de leur ouvrir la
porte trop longtemps car dans les siècles passés
ils avaient était la cause de la décadence de
quelques familles de la noblesse.
– Nous allons maintenant clore cette affaire.
Elle a déjà accaparé suffisamment le précieux
temps du Conseil, annonça Damien. Mes chers
25 Le Cycle d’Ael
confrères, nous allons en voter l’issue ! Les
deux verdicts préconisés par nos lois dans ce
genre de situation sont les suivants : nous
pouvons estimer que le seigneur Milaro est
coupable d’avoir enfreint sciemment nos lois
sans avoir essayé de résoudre la situation par
d’autres moyens légaux ou nous pouvons
décider avec humilité que compte tenu de son
ignorance et de son faible caractère, il avait fait
de son mieux… Dans ce dernier cas, cela
implique l’intervention de membres de notre
ordre afin de corriger ces quelques
dérèglements amoureux causés par sa
maladresse. Qui vote en faveur du châtiment du
seigneur Milaro ?
Des mains se levèrent. Parmi elles, celle du
docte qui s’était emporté contre Milaro, celle du
docte de sang qui avait attiré l’attention d’Olain
et quelques autres. Les mains levées comptaient
très peu de mains appartenant à des personnes
extérieures de l’ordre rouge. C’était habituel.
Les seuls membres de la noblesse qui votaient
contre leurs congénères étaient ceux qui avaient
des rancunes ou qui étaient motivés par la
rivalité. Les membres de l’Ordre Rouge
composaient de toute manière la moitié des
effectifs du Haut Conseil, et lorsqu’ils alliaient
leurs voix, il fallait une entente parfaite des
membres de la noblesse pour les contrer.
Autant dire que depuis qu’Olain était Rujak, il
26 Le Cycle d’Ael
n’avait jamais entendu parler d’une situation ou
une volonté arrêtée de l’Ordre Rouge avait pu
être contrée. Bien sûr, il y avait fréquemment
des affaires ambiguës où les avis étaient mitigés,
mais concernant les questions primordiales
touchant aux domaines des Rujak, ils étaient
entraînés à se soutenir.
Le greffier avait fini de compter les mains
levées. Il y en avait douze. Le haut conseil étant
composé de soixante neuf membres, il était
évident que la situation tournait en faveur du
seigneur Milaro.
– Qui est favorable à ce que l’Ordre Rouge,
dans sa grande bonté et son altruisme, vienne
en aide à cet homme en détresse ?
Le greffier compta quarante et une mains.
Les autres préféraient donc s’abstenir.
– Les votes sont clairs et aucun doute n’est
permis. Sa majesté Merik le Sage soutient-elle
les votes des membres de la noblesse ?
Un signe distrait mais affirmatif de Merik
signifia à Damien le vote royal.
– Le vénéré Grand Docte soutient-il les
votes de ses disciples ?
Un signe de tête du Grand Docte suffit.
– Dans ce cas, seigneur Milaro, le Haut
Conseil vous relaxe de vos accusations et vous
adjoint la compagnie de deux doctes pour vous
aider à redresser la situation sur vos terres.
Partez avec sérénité.
27 Le Cycle d’Ael
– Je remercie le Haut Conseil pour sa grande
sagesse », répondit Milaro avant de tourner les
talons et de sortir d’un pas désormais détendu.
Olain était admiratif devant les talents
d’orateur de Damien. L’affaire avait été
expédiée en toute vitesse et avec magnanimité.
Damien avait su mettre l’accent sur l’essentiel
dans cette affaire : la grandeur et l’altruisme de
l’Ordre Rouge qui devaient rester aux yeux
d’Olain les qualités premières de sa confrérie.
C’était pour ces raisons qu’il était devenu Rujak,
et pour ces raisons qu’il voulait le rester ; et il
était bon de les voir mises en évidence de la
sorte par une personne aussi illustre que
Damien. Olain était fier d’être docte dans ces
moments là.
La deuxième affaire fut brève à traiter. Il
s’agissait d’un problème de taxe dans un comté
d’Aquitaine. Le comte avait envoyé son
conseiller consulter l’assemblé pour connaître
les limitations de taxation prévues par la loi
royale et obtenir une autorisation de levée d’un
nouvel impôt. Son comté souffrait en effet de
quelques problèmes grandissants de banditisme,
et il avait besoin d’augmenter ses revenus pour
améliorer les effectifs et l’efficacité de sa milice.
Il espérait ainsi réduire la criminalité, ce qui par
la même ramènerait la prospérité et donc la
baisse des taxes. Il requérait donc une nouvelle
taxation provisoire qui ne durerait
28 Le Cycle d’Ael
probablement que quelques années. « Le temps
de nous occuper de nos problèmes » avait
précisé le messager du comte. Même si Olain
avait l’impression qu’une faille existait dans la
logique de cette affaire, le Conseil, lui, fut
favorable assez rapidement. Les Rujak
intervinrent peu étant donné le peu d’intérêt
qu’ils accordaient aux affaires matérialistes, et ce
furent Merik et ses nobles qui fournirent une
réponse au messager. Après une courte
réflexion le roi accorda son approbation au
messager pour une majoration de taxe
inférieure au dixième de la dîme déjà existante,
et ce tant que ce serait nécessaire. Olain, de
prime abord, avait douté que cette nouvelle taxe
fut efficace pour réduire la criminalité. Elle
n’aurait participé selon lui qu’à renforcer la
misère locale et donc à faire proliférer la
criminalité. Cependant, dès que la décision de
Merik avait été annoncée, il avait changé d’avis.
Après tout, il n’était qu’un Docte Gris qui n’y
connaissait rien en politique. Merik et les nobles
étaient bien plus versés dans cet art et ils
avaient certainement pris la bonne décision. Il
acceptait simplement le fait que dans cette
affaire, certains paramètres devaient lui
échapper à cause de son ignorance.
Ensuite Damien revint au prétoire. Il
semblait devoir animer l’assemblée en ce jour.
29 Le Cycle d’Ael
Après avoir attendu que le silence s’impose, il
prit la parole d’un air satisfait et suffisant.
– Mes amis, nous voilà arrivés au moment
que beaucoup parmi nos confrères attendent. Il
nous faut maintenant parler de la cérémonie de
passage de l’Ordre Rouge. En effet, après avoir
mis à profit toute la lucidité et la sagesse qui les
caractérisent, nos chers missionnaires ont
sélectionné cette année quelques membres
qu’ils ont jugé dignes de plus de responsabilités.
Un silence s’abattit sur l’assemblée des Rujak
tandis que des murmures parcouraient les rangs
des nobles.
– C’est pour leur travail acharné et régulier,
pour leur loyauté envers l’Ordre Rouge et sa
Majesté, que ces confrères auront le privilège
d’accéder aux sphères supérieures de notre
hiérarchie. Ils gagneront ainsi la reconnaissance
de leurs pairs et l’admiration de leurs nouveaux
subordonnés. Voici la liste des élus : Owen
l’apprenti, Orni de l’ordre blanc, Olain de
l’ordre gris, et Moune de l’ordre vermeil.
Soudain les cloches se mirent à résonner
dans la tête d’Olain. Son pouls s’accéléra et sa
respiration se fit plus intense. L’espace de
quelques secondes, il crut à une autre crise mais
il n’en était rien. C’était l’écho de son nom
prononcé avec emphase par le préteur qui lui
avait fait cet effet.
30 Le Cycle d’Ael
– Que ceux qui n’ont pas été sélectionnés
redoublent d’efforts et de courage, car la route
qui mène à la maîtrise de l’esprit humain et à
son essence principale – il marqua une pause
puis reprit - « l’Amour », est longue et difficile.
– Que ceux qui refusent cet honneur ou qui
ont quelque chose à ajouter prennent la parole,
proclama le greffier.

Olain, abasourdi, en restait bouche bée. Il
venait d’être nominé pour endosser la robe des
doctes vermeils. C’était bien la dernière chose à
laquelle il s’attendait en venant ici ! Lorsque
deux jours plus tôt, le docte Trax qui s’occupait
de l’intendance était venu le voir en lui donnant
son billet de convocation, il s’était étonné mais
n’avait pas osé en demander le but. Depuis il
avait échafaudé de nombreuses théories sur les
raisons de sa convocation, mais jamais l’idée
d’une nomination ne l’avait effleuré. Au mieux,
il avait pensé à des félicitations brèves et
officielles pour son témoignage dans les
précédentes affaires d’espionnage d’apprentis.
Soudain il sortit de sa rêverie. Il se demanda
vivement s’il devait prendre la parole. Un
« oui » s’imposa à son esprit et il entrouvrit les
lèvres pour parler mais à cet instant précis, un
autre « non », plus réfléchi, résonna, venant de
son cœur. Un désir brûlant de suspendre le
temps le submergea.
31 Le Cycle d’Ael
– Bien ! Alors l’affaire est close. Les nominés
recevront la visite de notre cher intendant Trax
afin d’être informés des préparatifs et des
exigences nécessaires à l’épreuve.
Olain, soulagé que l’on ait décidé pour lui,
desserra ses mains de sa robe qu’il avait froissée
dans sa crispation. Il n’aurait pas pu prendre
meilleure décision bien sûr : accepter l’honneur
qui lui était fait et devenir docte vermeil. C’était
ce vers quoi il tendait depuis qu’il était devenu
docte gris. Ses efforts allaient tous dans ce sens
là. Comment avait-t-il pu être embarrassé et
perdu à ce point lors de sa nomination ? Il se le
demandait bien… Il sourit en se promettant
d’être plus réactif la prochaine fois qu’un
événement le prendrait par surprise.
Pendant qu’Olain se remettait, le docte
Damien avait fini son introduction de l’affaire
suivante et se retira de l’estrade. C’est alors que
sous les chuchotements des membres royaux, la
Lame se redressa lentement de son siège et
s’avança. Ce genre de manifestations de la Lame
étaient suffisamment rares au sein du Haut
Conseil pour susciter un malaise chez les
membres chaque fois qu’elles se produisaient.
La Lame se dirigea d’un pas mesuré vers
l’estrade dont il gravit les petites marches
menant au prétoire. D’une voix sépulcrale,
renforcée par le visage sévère du masque qu’il
portait, il dit :
32 Le Cycle d’Ael
– Messires, nous nous sommes bien divertis
avec ces affaires sans danger pour le royaume. Il
est temps maintenant de parler de notre devoir
sacré, celui que l’Ordre Rouge défend depuis
des siècles : la liberté de penser. Et par-là
même, celle d’aimer.
Le visage de Merik s’assombrit et il se
redressa dans son siège, posant ses mains bien à
plat sur les bords rembourrés comme s’il
craignait que quelqu’un remarque la crispation
qu’il commençait à envahir ses mains.
– Les Gwennjak, ces médiocres simulacres
d’êtres humains, ont encore poussé le vice trop
loin. Ces coques corporelles dénuées de tout
sentiment, ces animaux vides de passion, ces
cadavres – cria la Lame – viennent encore de
pervertir plusieurs de nos libres citoyens. Leur
nombre a encore grandi, et ils ont même fondé
un semblant de village. Une sorte d’amas de
bois et de plantes dont ils font le cœur de leur
culte médiocre.
– Il faut les exterminer ! - clama un docte
pourpre en se tournant vers un missionnaire
rouge qu’il devait connaître plus
particulièrement.
– Pourquoi ne les enferme-t-on pas ? –
demanda un docte blanc qui apparemment ne
semblait pas sûr de son intervention. Ou alors,
nous pouvons même les repousser loin d’ici ?
33 Le Cycle d’Ael
Les quelques rires qui suivirent sa remarque
lui signifièrent mieux que les mots l’absurdité de
ses propositions.
– Nous pouvons enfermer les Gwennjak,
mais cela ne servirait qu’à en faire des martyrs
qui gagneraient d’autant plus l’admiration du
peuple, expliqua la Lame patiemment. Ces
satanés rats font déjà suffisamment l’éloge du
sacrifice et de la soumission ! Nous n’allons pas
en plus leur donner l’occasion de les pratiquer,
ils n’en seraient que plus heureux. Et puis leur
vie est déjà celle de prisonniers nourris au grain
et à l’eau…
Des rires fusèrent de partout, et même Olain
ne put s’empêcher de sourire à l’idée d’une vie
sans fêtes, sans alcool et surtout sans amour. Il
n’était pas adepte de l’art amoureux comme la
plupart des Rujak, mais sans aller jusque là il
n’imaginait pas la vie sans une petite orgie de
temps en temps.
– La meilleure solution est l’exemplarité,
affirma la Lame. Que fait-on d’un voleur ou
d’un assassin ? Eh bien on le pend pour
montrer à ses congénères ce qui les attend ! Il
en est de même pour les Gwennjak, qui n’en
sont pas moins des criminels ! S’ils se
contentaient simplement de vivre leur désespoir
loin des honnêtes gens, sans tenter de les attirer
dans leurs pièges par leurs paroles
empoisonnées, nous pourrions envisager de les
34 Le Cycle d’Ael
oublier, de les ignorer. Mais leur attitude
expansionniste nous pousse à les combattre
pour le bien des innocents qu’ils n’ont pas
encore infectés de leur poison !
Son poing s’abattit du haut de sa stature sur
le bois du prétoire. Le bruit en fit sursauter plus
d’un et les bavards se calmèrent un peu.
– Nous ne sommes pas des monstres, et
nous n’aimons pas la souffrance inutile. Nous
vivons d’amour et non de haine. C’est pour
respecter ces idéaux et pour les faire triompher
à la face des Gwennjaks que nous ne les
exterminerons pas tous jusqu’au dernier. Je
vous propose, mes chers confrères, que nous
nous contentions de faire un exemple. Brûlons
un village, détruisons ses cultures tuons
quelques hommes, et les autres Gwennjak
devraient nous laisser tranquilles pour un
temps !
– Avec tout le respect que je vous dois,
intervint un vieillard en robe pourpre, vous
proposez une solution très violente… Je suis
certain qu’il doit y avoir un moyen de les
convertir.
– Le conseil a déjà discuté de ces options il y
a quelques mois à l’occasion de la fête des vins.
Nos spécialistes et nos informateurs étaient
tous d’accord pour dire que les Gwennjak
refuseraient d’entendre raison, rétorqua la
Lame. Ce sont des fanatiques, et nous
35 Le Cycle d’Ael
représentons pour eux la plus grande source de
mal dans l’univers. Ils préfèrent mourir que
d’avouer leurs torts.
– Certes, la plupart des informateurs étaient
d’accord, mais vous oubliez que deux d’entre
eux étaient d’un autre avis. Sesytus et Horace
avaient eux aussi passé quelques jours auprès
des Gwennjak et ils étaient loin d’être idiots. Ils
nous ont tout de même rapporté que certains
d’entre eux étaient persuadés de ressentir
l’amour. Même si on ne peut croire de telles
inepties, on peut se permettre de penser que
certains Gwennjaks sont tellement obsédés par
leur morale qu’ils finissent par croire qu’ils
détiennent le véritable sens de l’amour. Est ce
pour autant qu’il faut les détruire ? Depuis
quand nous donnons nous le droit de punir
l’ignorance ? Nous avons tous juré de la
combattre au contraire, d’éduquer et d’éclaircir
les voies des sentiments pour nos frères. C’est
là le serment d’un Rujak.
Quelques voix et acclamations brèves
accueillirent ces paroles.
– Nous ne punissons pas l’ignorance ! –
coupa la Lame. Nous essayons simplement
d’empêcher une épidémie dangereuse pour nos
frères de se répandre. D’ailleurs ce serait une
offense à l’intelligence des Gwennjak que de
prétendre qu’ils suivent leur idéologie par
ignorance. Je crois, au contraire, qu’ils sont tous
36 Le Cycle d’Ael
parfaitement conscient et fiers des choix qu’ils
font.
Merik le sage prit la parole d’une voix
hésitante.
– Sans vouloir offenser la Lame, je suis moi
aussi persuadé que d’autres solutions moins
violentes doivent exister. En effet les
Gwennjaks bien que fanatiques et bornés n’en
restent pas moins des habitants du Royaume
d’Onde. Par-là je veux dire que nous devons
tant que possible éviter les effusions de sang au
sein du royaume. En tout cas cela a toujours été
ma volonté la plus chère.
– Et celle des Rujaks également – assura le
Grand Docte.
– Bien entendu cela va de soi. Cependant en
tant que monarque de ce royaume, il est
d’autant plus de ma responsabilité de m’assurer
que tout soit fait dans le sens de la paix et du
bonheur de mes sujets.
– La paix est précieuse et fragile votre
majesté – reprit le Grand Docte. Son maintien
nécessite parfois quelques sacrifices. La
prolifération des Gwennjak, ne mène qu’à une
seule chose : la contamination progressive de
vos sujet, par les idées de ces fanatiques. Est ce
là la paix que vous désirez. Aimeriez vous, mon
roi, régner sur un royaume où les gens pensent
que l’érotisme est nuisible, que la mécanique est
dangereuse et que le devoir de l’homme est de
37 Le Cycle d’Ael
passer sa vie avec une seule femme en ayant
pour seul but, la procréation ? Depuis cinq
siècles nous oeuvrons à éviter que les erreurs
qui menèrent au cataclysme ne se reproduisent.
Voulez vous vraiment être le premier roi à
détruire ce travail de longue haleine ?
Justinien avait parlé sans tact, mais il était
probablement le seul homme qui avait le
pouvoir suffisant pour s’adresser à Merik sur ce
ton, et il le savait. Par ailleurs, ses arguments
étaient frappants. Olain savait peu de choses sur
le cataclysme et pourtant il en savait bien plus
que la plupart des habitants d’Onde. Mais une
chose était sûre : le cataclysme avait été si
dévastateur que nul roi ne pouvait désirer son
retour. C’était il y a près de deux millénaires
qu’une guerre destructrice avait éclaté entre
toutes les grandes nations. Peu de textes, si ce
n’est aucun n’avaient pu être sauvés de la
destruction. Dans les quelques vestiges restants,
l’histoire du monde était transcrite de manière
partielle. Les Rujak, après avoir beaucoup
travaillé sur ces livres, avaient établi que la
jalousie, le fanatisme moral et le refus de la
science avaient été les facteurs qui avaient
conduit à cette guerre. Une société trop
codifiée, des relations humaines trop épurées et
des valeurs morales fabriquées et trop éloignées
de la nature humaine, avaient fini par mener les
peuples à l’individualisme, la frustration et la
38 Le Cycle d’Ael
haine et enfin à la guerre. C’était pour ces
raisons que depuis des siècles, l’Ordre Rouge
veillait et veillait bien. Ils étaient la lumière du
peuple, le phare des hommes qui naviguaient
dans un océan de sentiments et de sensations.
Leur rôle, même plus, leur responsabilité, était
de faire en sorte que le nouveau monde ne
souffre pas des mêmes dérèglements que
l’ancien.
Sans doute Merik avait il raisonné de la
même manière qu’Olain où peut être ne
trouvait-il rien à rétorquer aux arguments du
Grand Docte. Toujours est il qu’il se rassit dans
son siège et ne dit plus mot.
Un seigneur prit la parole. Sans doute
espérait il sauver la face de son roi en
réconciliant les intérêts de la noblesse et des
Rujak.
– Votre majesté. Il est certes toujours pénible
de voir des hommes mourir. Il est vrai,
cependant, qu’une petite attaque contre ces
fanatiques aurait un effet des plus bénéfiques
sur les quelques rumeurs que vos vassaux
commencent à proférer à votre encontre. Je suis
le premier à défendre votre honneur mon roi,
mais… il est évident que… cela ne serait plus
nécessaire si une action, quelque peu musclée,
venait balayer cette réputation de tendre qu’ils
sont en train de vous faire.
39 Le Cycle d’Ael
Des murmures passèrent brièvement le long
des gradins. Le roi Merik était surnommé « le
sage » car il était toujours calme et posé. Il ne
s’emportait que rarement et par-dessus tout
oeuvrait constamment pour la paix et la
disparition des guerres intestines que se livraient
les vassaux. Cependant, si ses qualités étaient
appréciées du peuple, elles l’étaient beaucoup
moins de certains seigneurs qui voyaient d’un
mauvais œil les décrets pacifistes de leur roi.
Certains d’entre eux ne le portaient pas dans
leur cœur. Olain avait souvent entendu parler
de tentatives d’assassinat et il était sûr que ce
n’étaient pas que de simples rumeurs.
Marquant une petite pose, la Lame annonça :
– Il est temps de clore le débat. Qui est
favorable à la mise en place d’une excursion
punitive, brève mais exemplaire ? Ajouta-t-il
d’un ton amusé.
De nombreuses mains se levèrent et nombre
d’entre-elles étaient celles de membres royaux,
ce qui n’étonna point Olain. Le décompte des
votes contre la violence fut minoritaire et la
décision fut prise. Il restait donc à choisir la
cible de l’expédition. Cela n’était pas l’affaire du
conseil, mais bien celle de la Lame et du
commandant des armées royales.
40






« Tu ne priveras point ton prochain de son plaisir
amoureux. Tu ne t’érigeras pas devant son désir et ne
feras pas frein à son accomplissement. … Tu ne
consacreras point plus du tiers de ton temps aux plaisirs
du corps afin de ne pas délaisser ton rôle au sein de la
communauté. »

Extrait de la loi tierce.
Bible Rouge, chapitre 6, verset 14.
41
CHAPITRE 2
La belle Tika se dirigeait d’un pas lascif vers
sa chambre à coucher. Elle était quelque peu
fatiguée par la journée chargée qu’elle avait eu à
la résidence familiale. Tous les samedi c’était la
même cacophonie. Il fallait nettoyer les volets,
balayer le sol, brosser les bêtes, faire la grande
lessive et surtout ne pas oublier l’essentiel ;
ranger la cuisine pour sa mère. Bien que Tika
soit issue d’une famille aisée et que son tuteur
occupât une fonction de scribe auprès du
chancelier de Rennes, elle ne disposait pas de
domestiques. Sa mère et elle devaient prendre
en charge l’entretien de la maison et des tâches
ingrates comme les appelait leur voisine.
L’esprit de Tika était en ébullition alors que
son corps las refusait de gravir les marches qui
menaient à sa chambre. Le travail de la journée
l’avait épuisée. N’ayant que dix sept ans, Tika
n’avait pas eu la chance – ou la malchance selon
elle – de suivre l’enseignement des scribes
comme son tuteur l’avait fait. L’enseignement
était coûteux et depuis quelques années leurs
43 Le Cycle d’Ael
besoins financiers n’avaient fait qu’augmenter à
cause des nouvelles passions de son tuteur. De
plus son précédent tuteur n’était pas bien riche
et elle n’avait donc pas eu l’occasion
d’économiser quelques pièces d’or comme elle
le faisait dans son enfance. A cette époque, sa
mère avait choisi Louis d’Arcy comme
compagnon. Louis était de loin le tuteur préféré
de Tika. Il était généreux et gentil avec elle et ils
jouaient souvent dans le jardin à courir pieds
nus dans l’herbe humide du matin et à
rechercher les escargots cachés dans les recoins
de la palissade en pierre. Elle était tentée de le
regretter maintenant qu’il était parti mais Tika
était loin d’être stupide. Bien que sa mère
l’accusât de naïveté, elle connaissait mieux que
toutes les autres filles de son âge les dictats des
Rujak. Elle essayait donc chaque fois qu’elle
repensait à Louis de voir les choses de manière
altruiste. De ne pas penser égoïstement aux
moments heureux qu’elle aurait pu partager
avec lui, mais de se convaincre que la passion
de Louis avait besoin d’être renouvelée et qu’il
était plus heureux maintenant avec une autre
épouse. Après tout, il avait tout fait avant de les
quitter pour que sa mère et elle aient de quoi
subvenir à leurs besoins le temps de trouver un
autre tuteur. Et ça, s’était déjà bien plus que ce
que les autres avaient fait. Il avait même pris
quelques risques en faisant cela. Si la voisine
44 Le Cycle d’Ael
l’avait appris, elle qui se mêlait toujours de tout
et qui les épiait constamment, elle aurait
probablement prévenu la milice rouge et Louis
aurait certainement été surveillé de près quelque
temps. Même un personnage aussi influent que
lui n’était pas intouchable lorsqu’il s’agissait de
délits amoureux. Les Rujaks avaient l’œil
partout pour éviter que des couples sombrent
dans la monotonie amoureuse à cause de
l’égoïsme de l’un des membres.
Tika arriva enfin devant la porte de la
chambre après ce qui lui sembla être une longue
escalade de plusieurs heures. Elle tourna la
poignée fit quelques pas de plus et s’affala dans
le petit siège en cuir rouge placé devant sa
commode. Lentement elle promena un regard
circulaire sur les lieux pour s’assurer que tout
était rangé correctement. Le grand lit à
baldaquin était bien fait et les couvertures à
dentelles étaient soigneusement lissées. La
multitude de robes qui traînaient d’habitude un
peu partout étaient soigneusement pendues
dans l’armoire mais la porte de cette dernière
était restée ouverte. Elle la fermerait plus tard.
Près de l’armoire un coffre en chêne ouvragé
contenait les chaussures et les quelques babioles
de son enfance que Tika conservait par
coquetterie. Pas grand chose à vrai dire ;
quelques rubans, trois ou quatre pots de
maquillage, un ou deux bijoux en bronze et un
45 Le Cycle d’Ael
flacon de parfum acheté à bas prix à un
marchand median. Tika n’était peut être pas
aussi riche que ses amies mais pas question de
les laisser la surpasser en coquetterie auprès des
jeunes hommes du quartier. Elle était donc
devenue experte dans l’art de se faire une
beauté avec trois fois rien. Une touche de noir
aux yeux pour renforcer leur bleu un peu trop
clair à son goût, un rouge discret à ses lèvres
pour leur apporter le peu de chaleur que sa
peau blanchâtre leur avait ôtée, quelques
gouttes de son parfum aux senteurs de musque
astucieusement placées entre ses deux seins
voluptueux et le tour était joué. Tika avait
pendant plusieurs années perfectionné sa
technique, réglé ses dosages, repéré les bons
endroits pour appliquer ses soins. Peu de jeunes
filles sur Onde avaient les moyens de prendre
soins d’elles-mêmes. Ce luxe était généralement
réservé aux citadines de famille noble. Les filles
de paysans et les nobles de la campagne
devaient se contenter des rares marchandises
sans qualités que les marchands de bas étage
voulaient bien leur colporter.
Tika s’était toujours fiée au meilleur
indicateur qui soit pour perfectionner sa
coquetterie : les hommes. Leurs réactions
étaient si prévisibles, si transparentes qu’elle
pouvait s’y fier totalement pour ajuster un peu
mieux ses charmes de jour en jour. La lassitude
46 Le Cycle d’Ael
fit soudain disparaître le sourire coquin
qu’affichait sa bouche. La chambre était
relativement bien rangée et de toute façon elle
n’aurait pas eu la force d’entreprendre quoi que
ce soit dans son état actuel. Distraitement, elle
tendit la main vers la brosse en bois doré posée
sur la commode et entreprit lentement de
défaire ses longs cheveux noirs qu’elle avait
attachés pendant les travaux de la journée. Elle
se détendait déjà à l’idée de brosser
méticuleusement sa chevelure dense. C’était
pour elle un rituel quotidien, un moment
privilégié pendant lequel elle donnait libre cours
à ses pensées et à son imagination, bercée par la
régularité de ses gestes. Le miroir placé devant
elle devenait une porte, un passage vers son moi
intérieur qu’elle découvrait, structurait, étudiait
chaque soir. Tika n’était pas du genre à étaler
ses connaissances ou à se pavaner par de grand
discours philosophique ou intellectuels. C’était
bien souvent le passe temps favori des dames
de la noblesse. Une sorte de poudre aux yeux
dont elles usaient pour épater les hommes.
Tika, elle, aimait la simplicité, l’intuition, la
sincérité et elle avait un esprit pratique
étonnant. Pourtant, dans ces moments là, elle
s’abandonnait volontiers à la rêverie. Il faut dire
qu’il y avait encore de nombreuses choses que
Tika n’avait pas vécues et qui la fascinaient.
D’abord, elle aurait bientôt à se choisir une
47 Le Cycle d’Ael
occupation pour gagner sa vie. Elle pouvait
bien sûr faire le même choix que sa mère, celui
de se reposer sur ses époux pour subvenir à ses
besoins financiers. Ce choix avait ses
avantages ; sa mère avait tout le temps pour se
cultiver, apprendre la danse, les langues, passer
du temps avec ses amies et fréquenter les lieux
de loisir et de détente. Mais Tika voyait une
autre alternative ; celle qu’avait suivie la mère de
sa meilleure amie. Elle était couturière et
travaillait comme assistante chez un tailleur.
Elle ne gagnait pas une fortune mais elle ne
dépendait pas de ses compagnons pour vivre.
Elle n’avait pas, comme sa propre mère, à
inclure dans ses critères la fortune avant de se
choisir un nouvel époux. Certes elle avait moins
de temps libre mais elle y gagnait en liberté. Or
Tika plaçait sa liberté par-dessus tout. Etre née
dans une famille noble, n’impliquait pas à ses
yeux de vivre une vie de château. Elle rêvait
donc parfois d’aventure, de voyage à dos de
cheval vers des contrées inconnues ou vers
Media, cité dans laquelle, paraît il, les nouvelles
merveilles mécaniques sont en train de prendre
forme. Elle avait entendu parler d’une brosse
curieuse que l’on pouvait chauffer et qui de
façon étonnante permettait de donner des
formes inattendues aux chevelures les plus
lisses. Elle se voyait bien en architecte,
inventant toutes sortes de choses. Bien sûr, elle
48 Le Cycle d’Ael
aurait ses assistants qui s’occuperaient de la
menuiserie et des tâches ingrates. Elle n’aurait
qu’à fournir les idées, les concepts et le génie
scientifique qui manqueraient à ses sous fifres
pour réaliser de merveilleuses inventions. Tika
prit une pose majestueuse en tentant d’imiter
l’air suffisant qu’on attribuait en général aux
inventeurs à succès. Bien qu’elle n’en ait jamais
vraiment rencontré, elle pensa avoir fait une
bonne imitation et ne put s’empêcher de rire à
l’idée qu’elle puisse faire preuve de génie
scientifique. Mais son rire ne fit pas long feu et
le sommeil vint subitement lui rappeler qu’elle
avait fini de brosser ses cheveux et qu’il était
temps pour elle de donner à son corps le repos
qu’il avait tant mérité. Tika se leva doucement,
se déshabilla, posa négligemment ses vêtements
au sol et se glissa sous ses couvertures. Très vite
ses paupières se fermèrent et elle sombra dans
ce sommeil sans rêve dont elle avait l’habitude.
Tika ouvrit les yeux brusquement. Un bruit
avait dû la réveiller, elle était presque certaine
qu’un son avait résonné quelques fractions de
secondes avant son réveil. C’était comme un
son de glace ou de vitre que l’on brisait. Tika se
précipita à la fenêtre qu’elle ouvrit à la hâte
ignorant la brise fraîche qui s’engouffra dans la
pièce. Elle glissa sa tête à l’extérieur. La ruelle
donnant sur la place du marché avait l’air on ne
peut plus calme. Rien n’était brisé ni parmi les
49 Le Cycle d’Ael
vitres des maisons avoisinantes ni parmi celles
de leur manoir. Qu’est ce qui avait pu
provoquer ce bruit, elle était bien curieuse de le
savoir. Hésitant quelque peu, elle finit par se
décider à sortir. De toute façon, l’aube n’était
plus très loin et son réveil subit lui avait passé
toute envie de dormir. Par ailleurs, elle avait les
jambes un peu engourdies par les travaux de la
veille. Elle se dit qu’une petite promenade le
long des ruelles éclairées par le clair de lune et
l’aube naissante leur ferait le plus grand bien.
Elle se glissa lentement dans l’une de ses
robes, la plus confortable à vrai dire, et quitta la
pièce discrètement. Quelques minutes plus tard,
elle longeait la rue du marché en direction de la
salle des spectacles. Tika marchait l’esprit serein
sans vraiment se fixer ses pensés. Elle laissait
son esprit vagabonder tout en contemplant
l’aspect étrange que prenaient les choses
lorsqu’elles étaient couvertes du manteau
sombre de la nuit. Elle avait rarement l’occasion
de se promener dans les ruelles lorsqu’elles
étaient si calmes. Quand bien même elle sortait
le soir, à des heures tardives, elle était souvent
accompagnée de ses amis qui étaient tellement
bruyants qu’ils faisaient penser à un défilé de
soldats saouls après une victoire. Elle arriva
près de la salle des spectacles et remarqua avec
satisfaction que ses douleurs aux jambes
s’estompaient peu à peu. Elle tourna à droite,
50