D'ocre et de cendres

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Alors que l'Algérie est en proie aux violences de la guerre d'indépendance, treize destins d'Oranaises évoquent la vie quotidienne de ces années de braise, avec ses alternances cruelles de gaité, d'amour, d'espoir et de drames.
Publié le : jeudi 1 mars 2012
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EAN13 : 9782296485051
Nombre de pages : 116
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Amarante
Cette collection est consacrée aux textes de
création littéraire contemporaine francophone.
Elle accueille les oeuvres de fiction
(romans et recueils de nouvelles)
ainsi que des essais littéraires
et quelques récits intimistes.

La liste des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée
sur le site

www.harmattan.fr

Michèle Perret
D’ocre et de cendres

Femmes en Algérie (1950-1962)

Du même auteur

Chez

le

même

éditeur

Terre du vent, une enfance dans une ferme algérienne
(1939-
1945), L’Harmattan, 2009
Chez

d’autres

éditeurs


Histoires minuscules des révolutions arabes
, collectif sous la dir.
de Wassyla Tamzali, Chèvre feuille étoilée.
e–
Le Bel Inconnu
de Renaud de Beaujeu (Texte du XIII siècle
et traduction) Champion.

Introduction à l’histoire de la langue française
, Armand
Colin.

La légende de Mélusine
, Flammarion (Castor poche junior).
Épuisé.

L’énonciation en grammaire du texte
, Nathan (128)

Le Bel Inconnu
de Renaud de Beaujeu (traduction de
l’ancien français), en coll. avec Isabelle Weill, Champion.

Le signe et la mention : adverbes embrayeurs de lieu en
moyen français
(essai), Genève, Droz.
e– Mélusine, roman du XIV siècle de Jean d’Arras (traduction de
l’ancien français), Stock.

© L’Harmattan, 2012
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-96150-0
EAN : 9782296961500

Une terre ébranlée par de multiples séismes, où la véhémence de
la lumière s’accorde à la véhémence des hommes. Un pays aux
cieux tourmentés, orageux et turbulents, portés par le ressac d’une
histoire marquée par le fracas des armes et le tumulte des mêlées,
dont les échos ne cessent de résonner, de rive en rive. Terre en
gésine, dont on ne sait de quelle purulente boursouflure elle tente de
se délivrer
.

Maïssa Bey,
L’une et l’autre
(L’aube, 2009)

xuE

« Je les vois du coin de l’œil. Ils pensent sans doute se
cacher, mais, si je ne bouge pas la tête, je vois leurs
silhouettes à mes côtés. Je les sens aussi derrière moi, leurs
ombres s’approchent de mes épaules, presque à me toucher.
Si je tourne la tête, bien sûr, il n’y a personne. Ce sont les
promeneurs de l’indécis, du brumeux, de l’improbable.
Qui sont-ils ? Bien évidemment, ce sont des morts, je ne
me suis même jamais posé la question, tant c’est une
certitude. Que me veulent-ils ? On dirait que rien. Depuis que
je les sens autour de moi et que j’essaie de leur témoigner
quelque bienveillance, aucun ne s’est manifesté pour me faire
savoir ou me demander quelque chose.
Ils sont simplement là, ils observent, souvent avec un peu
de curiosité. Ainsi, quand nous nous sommes repliés dans cet
appartement sur jardin, où l’ombre mouvante des arbres
brouille les perceptions, ils venaient voir comment j’allais
m’installer. Quand je dis « ils », il ne faut pas croire que c’est
une foule, ils viennent un par un, j’ai simplement
l’impression que ce ne sont jamais les mêmes. Dans cet
appartement, aux premiers jours, il y en a même un qui s’était
laissé surprendre par l’objectif, il est apparu au
développement, ombre floue dans le reflet d’une vitre, il

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semble que c’était une jeune fille, en chemisier à col ouvert –
ou peut-être un très jeune garçon.
Un autre jour, un soir plutôt, j’en ai nettement aperçu un
sur le balcon, du coin de l’œil, toujours. C’était un homme
jeune, vingt-cinq ans environ, brun, pas très grand, de
vêtements modestes et il me semble qu’il fumait. Il fumait ?
Un mort ? Aucune incandescence de mégot, certes, mais il
fumait. C’était sans doute un jeune ouvrier du bâtiment,
endimanché pour l’éternité. Quand je me suis tournée vers
lui, personne : le balcon était un peu sombre, éclairé par le
reflet de la lumière de l’intérieur, avec la nuit sur les arbres.
L’un d’eux est passé rapidement hier au bout du couloir, je
n’ai aperçu qu’un bout de sa veste sombre et une jambe de
son pantalon. Il semblait plus âgé. Je me suis dit que c’était
mon mari qui se préparait à partir. Je l’ai appelé pour lui dire
au revoir, mais il était déjà parti depuis un moment – je me
suis alors souvenu avoir entendu la porte. La maison était
vide.
L’ombre s’est éclipsée vivement, passant sans bruit du
salon à l’entrée. Que voulait-elle me dire ?

Qui sont-ils ? Ce sont souvent de jeunes gens : la mort,
dans leur cas, a sûrement été un scandale. Jamais d’êtres
connus, aimés. Ni mon père, qui, après avoir été emporté par
son cancer, m’a envoyé pendant plus d’un an, dans chacun de
mes rêves, un taxi pour venir me chercher, ni ma mère, qui,
quand j’étais petite fille, m’aidait à retrouver mes jouets
perdus, ni mon jeune beau frère Jacques, ni mes amis Karim,
Nina, Marco, ni Jean-Paul qui n’avait pas trente ans... Non,
ils me semblent inconnus. Inconnus, garçons ou filles, jeunes
ou moins jeunes et morts de mort violente, comme on meurt
aujourd’hui…
Le jour où j’en ai parlé à demi mots à une amie d’origine
espagnole, elle n’a pas eu l’air surpris, elle n’a pas eu l’air de
me considérer comme une cinglée : « Ma mère m’a toujours

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dit qu’on devait faire attention, car il y a des morts qui nous
suivent : des morts normaux, des morts rieurs, des morts
moqueurs, des morts méchants. Et donc, il est bien normal
que ceux qui ont un petit don les voient. » Les pires, selon ce
qu’elle tenait de sa mère, ce sont les morts amoureux. Ceux-
là détruisent votre vie par jalousie, ils s’arrangent pour faire
échouer toutes vos histoires d’amour…
Moi, je n’ai eu qu’une histoire d’amour, et celle qui l’a
brisée était bien vivante.
D’ailleurs, les miens ne sont pas malveillants. Dans les
films d’horreur, on les représente comme méchants, agressifs,
sournois. Les miens sont doux, un peu rêveurs, peut-être
même. La bienveillance attirerait-elle la bienveillance ?
On les représente aussi couverts de sang, de plaies,
couteaux et haches encore enfoncées, vous voyez le
spectacle ! Non, les miens, pour autant que je les voie du coin
de l’œil, sont correctement habillés et propres, ceux qu’on
enterre dans leurs meilleurs vêtements comme ceux qu’on
enterre nus. Pourtant, puisque la plupart sont jeunes,
beaucoup ont dû mourir de mort sanglante, jeunes morts de
l’histoire, combattants des deux fronts, victimes ou
assassins… Mais ils se montrent à moi sous leur meilleur
jour, comme du temps où ils étaient en vie. Quand ils
aimaient, riaient, souffraient, travaillaient, se battaient.
Même dans la rue, je les vois du coin de l’œil. Ils pensent
sans doute se cacher, mais, si je ne bouge pas la tête, je vois
leurs silhouettes à mes côtés, mes promeneurs de l’indécis et
du brumeux, mes improbables.
Qui sont-ils ? Que me veulent-ils ? »

Elle marche dans le chaud soleil de ce beau matin de
juillet 1962
1
, insensible aux soubresauts du monde réel,
perdue dans ses représentations, ses sensations étranges, ses
rêves. Elle ne voit pas l’air vibrer. Elle n’entend pas la foule

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